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UbRARY
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The University of Toronto
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in 2013
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|V
J.
MANUEL
D'ARCHÉOLOGIE AMÉRICAINE
(Amérique préhistorique — Civilisations disparues)
Tous droits de reproduction, de traduction et d'adaptation réservés
pour tous pays.
Copyright hy Auguste Picard, 1913.
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MANUEL
D'ARCHÉOLOCxIE
AMÉRICAINE
(Amérique préhistorique — Civilisations disparues)
H. BEUCHAT
Préface par M. H. VIGNAUD
PRÉSIDENT DE LA SOCIETE DES AMERICAMSTES DE FRANCE
PARIS
LIBRAIRIE ALPHONSE PICARD ET FILS
AUGUSTE PICARD, Successeur
82, rue Bonaparte, 82
1912
Au protecteur éclairé
des études américaines
et de toutes les recherches
relatives au Nouveau Continent,
au Duc de LOUBJIT,
avec reconnaissance.
M. B.
V
AVANT-PROPOS
15 novembre 1912.
Lors de la terminaison de ce volume, je tiens à remercier
ici ceux qui m'ont aidé à le mettre au jour : mes maîtres,
MM. Hubert et Mauss, M. A. Picard, mon bienveillant édi-
teur, M. Salomon Reinach, M. le docteur Rivet, ainsi que
tous ceux qui m'ont apporté l'appui de leur expérience et de
leur sympathie.
Je tiens à exprimer spécialement ma gratitude à M. Henry
Vignaud, qui a bien voulu écrire pour moi la préface du livre.
PREFACE
Les sensibles progrès que l'américanisme a faits en France
dans ces dernières années, surtout depuis la constitution de
la Société des Américanistes, à laquelle le D r Hamy a consa-
cré la fin de sa vie, et la création d'une chaire spéciale
au Collège de France, par le duc de Loubat, rendaient néces-
saire la publication d'un Manuel tel que celui sur lequel j'ai
le plaisir d'appeler l'attention. Cet ouvrage manquait à ceux
qui poursuivent nos études et M. Picard a voulu combler cette
lacune.
M. Beuchat, qui s'est chargé de ce soin, n'est connu que
du petit nombre d'érudits auxquels s'adressent ces courtes et
savantes monographies qui forment les assises, peu visibles,
mais solides, de travaux généraux plus en vue. Ceux qui par-
courront son Manuel se rendront vite compte qu'avec la
variété et l'étendue des connaissances nécessaires pour embras-
ser un champ de cette ampleur, il a aussi la rectitude de
jugement et la claire vue de toutes les parties de son sujet,
sans lesquelles un travail de ce genre n'aurait qu'une médiocre
utilité. Son ouvrage a un cadre plus large que celui qu'on
donne ordinairement aux traités d'archéologie. Il touche à
tout ce que l'on entend aujourd'hui par cette expression un
peu vague d'américanisme ancien, dans laquelle on fait entrer
la découverte, la préhistoire, l'anthropologie, l'ethnogra-
phie, la religion, la linguistique et même l'industrie et les
arts primitifs. Ce vaste cadre a été rempli comme il devait
l'être, c'est-à-dire avec le souci d'exposer sobrement et avec
impartialité toutes les questions, et de fournir aux América-
nistes les moyens de les approfondir.
PREFACE
Le travail à faire était considérable et nouveau. Pour la
France, pour les autres contrées de l'Europe, on trouve
des précis ou des tableaux d'ensemble plus ou moins géné-
raux, qui réunissent les éléments essentiels de ce genre
d'étude et que de nouvelles recherches permettent aisé-
ment d'augmenter. Pour l'Amérique, rien de pareil n'existait.
Tout était à créer, et à cette nécessité s'ajoutait celle de par
courir un champ dune vaste étendue, car il s'agit ici du Nou-
veau Monde tout entier et d'un nombre considérable de
documents, n'ayant jamais fait l'objet d'aucun inventaire sys-
tématique, et qu'il fallait, pour la première fois, réunir, étu-
dier, classer et juger. La difficulté de bien choisir, au milieu
de cette masse de matériaux d'inégale valeur, n'est pas un
des moindres écueils de ce genre de travail.
M. Beuchat a commencé le sien par une introduction sur la
découverte de l'Amérique. C'est une innovation heureuse, qui
prépare utilement le lecteur à ce qui va suivre. Sans entrer
dans des détails qui seraient là hors de place, cette introduc-
tion rappelle les faits qu'il faut connaître et renvoie aux
sources originales pour de plus amples développements. Il
s'y est bien glissé quelques erreurs et on doit y regretter plu-
sieurs omissions importantes, notamment en ce qui concerne
Colomb et Vespuce, qui ont fait le sujet de travaux récents
que l'auteur n'a pu connaître.
Il aurait fallu dire que l'authenticité de la fameuse lettre
attribuée à Toscanelli et qui aurait décidé Colomb à chercher
le levant par le ponant est aujourd'hui fortement contestée ;
que la vieille légende d'après laquelle le grand Génois aurait
organisé sa première expédition pour aller aux Indes a fait l'ob-
jet d'une critique destructive par l'auteur de ces lignes, qui a
montré qu'elle est postérieure à la grande découverte, que
personne n'y a cru du vivant de Colomb et qu'elle ne s'est
accréditée qu'un demi-siècle après sa mort. Il aurait été utile
de noter aussi que la défaveur qui s'est si longtemps attachée
à l'œuvre de Vespuce a fait place à une plus juste appréciation
des découvertes de ce Florentin, auquel appartient incontesta-
blement le mérite d'avoir reconnu, le premier, que les régions
PREFACE XI
nouvelles ne faisaient pas partie de l'Asie et formaient réelle-
ment un monde nouveau.
Mais ces omissions, qui ne portent pas, d'ailleurs, sur ce
qui fait l'objet même du livre, n'enlèvent rien à Futilité et à
l'intérêt de cette introduction. On y remarquera un chapitre
nouveau et original sur les conditions physiques de la décou-
verte.
En abordant la première partie de son sujet, l'Amérique
préhistorique, M. Beuchat a fait des réserves nécessaires, en
ce qui concerne l'homme fossile américain. Dans notre manière
de voir, on pourrait les accentuer encore davantage, car,
malgré les affirmations de quelques savants éminents, nous
pensons que la preuve de l'existence, au Nouveau Monde, de
l'homme paléolithique laisse encore beaucoup à désirer. Con-
statons, toutefois, qu'il y a, à ce sujet, deux écoles opposées et
que, même aux Etats-Unis, où ces études ont été poussées si
loin et où la thèse négative prévaut, il y a de savants archéo-
logues qui soutiennent que l'homme américain date au moins
de l'époque paléolithique. C'est aussi l'opinion qui paraît pré-
valoir en Europe. Il convient donc d'attendre, comme le fait
M. Beuchat, que de nouvelles trouvailles et de nouvelles
observations permettent de trancher définitivement la ques-
tion ; n'hésitons pas à dire, toutefois, que, pour écarter le
jugement négatif que motive l'incertitude qui règne sur la
véritable nature des gisements où l'on a trouvé des restes
attribués à l'homme primitif, ainsi que sur le caractère
même de ces restes, il faudra produire un nombre considé-
rable de faits plus explicites que ceux qui ont été relevés jus-
qu'ici.
La seconde partie de notre Manuel, celle relative aux civi-
lisations disparues de l'Amérique, est la plus importante de
1 ouvrage, et la plus riche en renseignements nouveaux, sur-
tout pour les lecteurs français, qui, en pareille matière, sont le
plus souvent obligés d'avoir recours aux travaux allemands
et américains ou anglais. Les chapitres consacrés au Mexique,
au Yucatan et à l'Amérique centrale sont de tout premier
ordre. Notre auteur a tout connu et a dit tout ce qu'il y avait
XII PRÉFACE
à dire, étant donnés le cadre qu'il s'est tracé et le caractère de
son livre, qui doit se borner à être un Manuel.
Les esprits aventureux trouveront peut-être qu'il ne se
montre pas assez aiïîrmatif dans les conclusions qu'il formule
successivement après chacune des questions qu'il expose. Il
faut au contraire le louer de cette réserve. Rien n'est plus
préjudiciable aux progrès d'une science que ces généralisa-
tions séduisantes qui égarent les travailleurs non avertis et
les détournent des recherches véritablement fructueuses.
L'abbé Brasseur de Bourbourg a fait dans ce genre, sous le
titre d'Histoire des nations civilisées du Mexique, un chef-
d'œuvre d'ingéniosité fantaisiste qu'il faut se garder d'imiter,
même de loin. M. Beuchat n'est pas tombé dans ce défaut.
Toute son exposition des origines et du caractère des civilisa-
tions disparues des Mexicains et des Mayas, sujet qui se
prête si facilement aux développements imaginatifs, est sobre,
prudente, tout en étant abondante et exacte. Ses deux cha-
pitres sur le calendrier, sur la religion et sur tout ce qui se
rapporte à la vie publique ou privée de ces peuples, sont
pleins d'intérêt. Le sujet, ici, est hérissé de difficultés et sou-
lève une foule de problèmes sur lesquels nous manquons de
données précises. La sûreté avec laquelle M. Beuchat conduit
ses lecteurs au travers de toutes ces obscurités mérite les
éloges de la critique. Cette partie du Manuel en est la plus
importante et la mieux documentée.
La partie consacrée aux peuples de l'Isthme de Panama et
à la Colombie est naturellement assez restreinte. Cela s'ex-
plique par la pénurie de renseignements sur cette région, qui
n'a pas été explorée aussi fructueusement que les autres.
Les deux chapitres sur les Chibchas ou Muyscas, du plateau
de Bogota et des régions voisines, sont cependant très curieux,
grâce aux renseignements originaux qu'ils donnent et qui sont
dus aux recherches particulières de l'auteur et du D r Hivet sur
les peuples de cette famille, dont l'extension, tant au nord
qu'au sud, paraît avoir été beaucoup plus grande qu'on ne
l'avait supposé.
Au Pérou, nous sommes dans une région bien mieux cou
PREFACE
nue des explorateurs et qui a donné lieu à d'importantes
investigations.
Le grand problème de l'archéologie péruvienne est, comme
pour le Mexique et l'Amérique centrale, celui de l'origine de
la civilisation. Et, ce qui est à la fois singulier et intéressant,
c'est qu'au Pérou, ainsi qu'au Mexique et dans la péninsule
Yucatèque, la civilisation que les Espagnols y trouvèrent
semble avoir été inférieure à celle qui l'avait précédée. De
sorte qu'il se pourrait bien que, contrairement à l'ordre ordi-
naire des choses, les Mexicains et les Péruviens de la fin du
xv e siècle fussent alors dans une phase de régression. En ce
qui concerne le Pérou, il n'est pas douteux que, sur toute la
côte du Pacifique depuis Nazca jusqu'à Truxillo et au delà,
ainsi que dans la région andine avoisinant le lac Titicaca, les
explorateurs modernes ont constaté l'existence de ruines et
de débris de produits de genres différents qui démontrent, sur
certains points tout au moins, des connaissances architectu-
rales, agricoles et industrielles supérieures à celles de l'époque
incasique.
Les ruines de Tiahuanaco, si souvent visitées et encore si
mal connues, sont à ce point de vue très suggestives. Grâce
aux fouilles exécutées dans ces dernières années, grâce sur-
tout au mémoire que M. G. de la Rosa a communiqué à ce
sujet au dernier congrès des Américanistes de Vienne, on est
disposé à croire maintenant qu'il y avait deux Tiahuanaco et
que le plus important des deux, celui qui donne une plus haute
idée du peuple par lequel il a été construit, est entièrement sou-
terrain. Ce fait curieux et peu connu explique l'étonnement de
Bandelier, un des derniers explorateurs de la localité, qui y
constata de nombreuses ruines de temples, de palais ou d'édi-
fices publics, mais pas une seule trace d'habitation particu-
lière. Malheureusement, le gouvernement bolivien a interdit
les fouilles, de sorte que, de longtemps peut-être, on ne
pourra pénétrer dans les rues de ce Tiahuanaco souterrain.
Cependant, le professeur Jules Nestler, de Prague, qui doit
être maintenant sur les lieux, est parti avec l'intention de
mettre tout en œuvre pour bien éclaircir ce point.
XIV
C'est un problème encore non résolu que celui de l'origine
de la race à laquelle appartenait le peuple singulièrement indus-
trieux et outillé qui a laissé derrière lui ces traces indestructibles '
d'un long séjour dans la région andine, et dont les Péruviens de
la période incasique qui ont pris sa place, ne connaissaient ni
la provenance, ni même l'époque delà disparition ! On est enclin
aujourd'hui à admettre que les Quichuas et les Aymaras, qui
habitent encore la région, sont ses descendants, et la grande
expansion qu'a prise la langue des premiers, langue qui était
devenue celle des Incas et qui est encore aujourd'hui celle
d'une partie des indigènes, semble confirmer cette manière de
voir ; mais cela ne nous renseigne pas sur l'origine première
des constructeurs de Tiahuanaco.
Ce peuple venait-il du sud comme certaines indications le
donnent à penser ? Venait-il, au contraire, du nord, et doit-on
le considérer comme une expansion méridionale de la grande
et prolifique race Nahuatl? Ou, comme le croit le capitaine
Berthon, faut-il chercher son foyer dans la vaste région ama-
zonique, à peine explorée encore, mais où l'on a trouvé des
vestiges précolombiens et d'où semble venir la race de Lagoa
Santa, dont le D 1 Rivet a retrouvé les traces jusque dans
l'Equateur? Enfin peut-on supposer, avec M. de La Rosa,
que les Uros, qui habitent encore, en petit nombre, les îles du
lac Titicaca, et qui se distinguent par une coloration moins
foncée de la peau et par un système pileux plus développé,
sont ses derniers descendants ? Serait-il donc possible que les
constructeurs des édifices cyclopéens de Tiahuanaco, centre de
cette civilisation andine préincasique, fussent d'origine euro-
péenne ou asiatique? On aurait peine à le croire.
Le Manuel n'entre pas dans la discussion de cette question,
qui se confond avec le grand problème de l'origine des
anciennes civilisations du Nouveau Monde. Le moment n'est
pas encore venu où ce problème pourrait être discuté avec fruit
et le seul exposé des différentes faces sous lesquelles il se
présente demanderait plus d'un chapitre. Avec cette sage et
judicieuse réserve que l'auteur a si souvent montrée au cours
de son travail, il se borne à dire comment la question se pose
w
et à indiquer que, dans l'état actuel de nos connaissances sur
l'archéologie du Nouveau Monde, on ne serait pas justifié à en
chercher la solution dans l'ancien hémisphère, ce qui revient à
dire que, jusqu'à présent, toutes les données recueillies par
les explorateurs semblent favoriser la thèse que les civilisa-
tions disparues du Nouveau Monde ont pris naissance et se
sont développées sur le sol même. Malgré les ressemblances,
souvent très étroites, de quelques-unes des ruines américaines
avec d'autres appartenant à l'Ancien Monde, il y a, en effet,
des raisons sérieuses de croire que ce qui les caractérise par-
ticulièrement ne vient pas de l'étranger.
C'est vers cette conclusion que penchent la plupart des
auteurs modernes, surtout ceux de culture américaine. Mais
il ne faut pas oublier que cette thèse, qui a obtenu l'assenti-
ment du plus éminent des Américanistes anglais, Sir Clé-
ments Markham, est combattue par des hommes comme
Humboldt, le père de l'archéologie américaine, comme Nadail-
lac, qui, le premier, a soumis à un examen critique judicieux
tout ce que l'on savait il y a trente ans sur l'Amérique pré-
historique, comme Edward John Payne, un grand esprit,
comme Reginald Enoch, un explorateur qui a vu et revu,
copié et mesuré les principales des ruines qui témoignent de
ces civilisations disparues.
Toutefois, il ne faut pas confondre l'origine de l'homme
américain avec celle de sa culture. On peut admettre à la
rigueur que la civilisation précolombienne du Nouveau
Monde était purement américaine, mais, dans l'état actuel de
nos connaissances, on ne saurait en dire autant de l'homme
américain.
Loin de croire qu'il y ait des indications permettant de
dire que l'Amérique fut le berceau du genre humain, comme
quelques auteurs l'ont cru naguère et comme le soutient
encore M. Ameghino, il faut affirmer nettement que la thèse
de l'origine autochtone de l'homme américain soulève deux
objections formidables, que rien encore n'a pu ébranler.
La première est l'absence de fossiles d'aucune espèce de
Manuel d'archéologie américaine. h
XVI
PRÉFACE
singes anthropoïdes, ce qui exclut la possibilité que l'homme
américain ait évolué sur place.
La seconde est le manque de preuves authentiques que les
ossements humains trouvés sur certains points du Nouveau
Monde ne sont pas ceux d'individus ayant vécu dans les temps
historiques et appartenant aux mêmes races qui existent
actuellement.
Ces conclusions, auxquelles les nombreuses enquêtes insti-
tuées par le Bureau of American Ethnology donnent un
grand poids, et que corroborent les résultats de l'expédition
scientifique envoyée récemment dans l'Amérique du sud, sous
la direction d'un éminent spécialiste, Aies Hrdlicka, ne sont
pas infirmées par le fait, dont témoignent certains pétro-
glyphes, que les Indiens du Nouveau Monde ont connu des
animaux aujourd'hui disparus, car les couches paléontolo-
giques de l'hémisphère occidental ne correspondent pas exac-
tement à celles de l'ancien monde et la contemporanéité de
l'homme américain avec ces animaux ne prouve pas qu'il date
d'une époque antérieure à celle actuelle.
Le livre que je suis heureux de recommander à tous ceux
qui s'intéressent aux études dont il traite donnerait lieu à
bien d'autres observations, mais il faut se borner, et j'ajouterai
seulement que ce Manuel répond à tout ce qu'on est en droit
d'attendre aujourd'hui d'un travail de ce genre. Sa publica-
tion, en avance de tout ouvrage du même caractère, en Alle-
magne, en Angleterre et en Amérique, si riches cependant en
écrits sur la matière, fait honneur a l'américanisme français,
et il faut également féliciter l'éditeur, quia voulu ajouter ce
volume à sa belle collection de Manuels, et le Mécène améri-
cain dont les encouragements ont permis à l'auteur de mener
à bonne fin un long et difficile travail, unique dans son genre.
M. H. VIGNAUD,
Président de la Société des Américanistes de France.
RENSEIGNEMENTS BIBLIOGRAPHIQUES
ET ABRÉVIATIONS
Les sujets traités dans ce Manuel étant nombreux et, pour cer-
tains, très controversés, la bibliographie en est considérable. Aussi
avons-nous dû nous restreindre, dans l'indication des livres à con-
sulter, aux ouvrages les plus importants et les plus facilement
accessibles. On trouvera cette bibliographie dans les notes, au bas
de chaque page.
Cependant, pour compléter ces indications sommaires, nous avons
cru devoir faire précéder le volume d'une bibliographie raisonnée,
plus étendue, surtout en ce qui touche l'histoire des nations civi-
lisées de l'Amérique.
En ce qui concerne les périodiques, nous avons pensé qu'il était
préférable, au lieu de donner leur titre entier, de nous servir, dans
les notes, d'abréviations dont la liste suit. Nous avons cru devoir
classer ces revues dans l'ordre alphabétique des abréviations, ce
système nous ayant paru devoir être le plus commode.
AA American Anthropologist, Lancaster (Pensylvanie), 8°.
AAAS Proceedings of the American Association for advancemeni of
Sciences, 8°.
Aa O Aarhoger for nordiskOldkyndighedog Historié, Copenhague,
8°.
AMB Anales del Museo nacional de Buenos-Aires, Buenos-Aires, 8°.
AMM A nales del Museo nacional de M exico, Mexico, 4°.
AMP Anales del Museo de la Plata (Secciones antropolôgica y
arqueolôgica), La Plata, gr. 4°.
AMR.Ï Archivos do Museu nacional de Rio-de-Janeiro, Rio-de- Ja-
neiro, 4°.
RENSEIGNEMENTS BIBLIOGRAPHIQUES ET ABREVIATIONS
AN American Naturalist, Philadelphie, 8°.
ANB Ahhandlungenvon Naturwissenschaftliche Vereiti zu Brernen ,
Brome, 4°.
Anthr. L'Anthropologie, Paris, 8°.
ASCA Anales de la Sociedad cienti/ica argentina, Buenos-Aires, 8°.
AT American Antiquarian and Oriental Journal, Clinton (Wis-
consin), puis Mendon (Illinois), 8°.
AUC Anales de la Universidad de Chile, Santiago du Chili, 4°.
BAMN Bulletin of the American Muséum of Natural History, New-
York, 8°.
BE Bulletin of the Bureau of American Ethnology (Smithsonian
Institution), Washington, 8°.
BIGA Boletin del Instituto geografico argentino, Buenos-Aires, 8°.
BSA Bulletins et Mémoires de la Société d Anthropologie de Paris,
8°.
CA Comptes j*endus du Congrès international des Américanistes,
8°.
CAAE University of Cali for nia publications in American Archseology
and Ethnology, Berkeley (Cal.), gr. 8°.
CE Contributions to North- American Ethnology (Geological and
Geographical Survey, J. W. Powell, director), Washing-
ton, 4°.
CIA Comptes rendus du Congrès international cV Anthropologie
et d'Archéologie préhistorique, 4°.
FCM Field Columbian Muséum publications (Anthropologïcal
séries), Chicago, 8°.
Gl Globus, Brunswick, 4°.
GS Annual Beport of the Geographical and Geological Survey
of the Territories (Hayden, director), Washington, 8°
JAI Journal of the Anthropological lnslitute of Great-Britain
and Ireland, Londres, 8°.
JANS Journal ofthe Academy of Natural Sciences, Philadelphie, f°.
JAP Journal de la Société des Américanistes de Paris, Paris, 8°.
KASC Kongliga Svenska Vetenskaps-Akadetniens Forhandlingar,
Stockholm, 4°.
MAGW Mitteilungen der anthropologischen Gesellschaft in Wien,
Vienne, 4°.
MAMN Memoirs of the American Muséum of Natural History, New-
York, 4°.
MCM Memoirs of the Carnegie Muséum, Pittsburg, 4°.
MG Meddelelser om Gronland, Copenhague, 8°.
MPM Memoirs of the Peabody Muséum of American Archseology
and Ethnology, Cambridge (Mass.), 4°.
RENSEIGNEMENTS BIBLIOGRAPHIQUES ET ABREVIATIONS XIX
Nat. La Naturaleza, Mexico, 8°.
PDAS Proceedings of the Davenport Academy of Science, Daven-
port (Iowa), 8°.
PM Petermanns Mitteiluhgen, Gotha, 4°.
PPM Archœological and Ethnological Papers of the Peabody
Muséum, Cambridge (Mass.), 8°.
PPS Proceedings of the American Philosophical Society, Phila-
delphie, 8°.
R. Anthr. Revue d'Anthropologie, Paris, 8°.
RE Annual Report of the Bureau of American Ethnology
(Smithsonian Institution), Washington, 4°.
R Eth. Revue d'Ethnographie, Paris, 8°.
RHR Revue de l'histoire des Religions, Paris, 8°.
RMP Revista del Museo de laPlata, La Plata, 8°.
RMSP Revista do Museu Paulista, Sâo-Paulo, 4°.
RPM Report of the Peabody Muséum of American Archœology,
Cambridge (Mass.), 8°.
RS Annual Report of the Board of Régents of the Smithsonian
Institution, Washington, 8°.
RUSM Annual Report of the U. S. National Muséum (Smithsonian
Institution), Washington, 8°.
SAA Memorias de la Sociedad cientifica Antonio Alzate ,\MeyL\co , 8°.
SCK Smithsonian Contributions to Knowledge, Washington, 4°.
TA AS Transactions of the American Antiquarian Society , Worcester
(Mass.), 8°.
VMV Verôffentlichungen aus dem Kôniglichen Muséum fur Vôlker-
kunde, Berlin, 1893, 4°.
Y Ymer, organe de la Société suédoise de Géographie et
d'Anthropologie, Stockholm, 8°.
ZE Zeilschrift fur Ethnologie, Berlin, 8° (Contient, outre des
articles originaux, les Verhandlungen der Berliner
Gesellschaft fur Anthropologie, Ethnologie und Urge-
schichte).
ZGE Zeilschrift der Gesellschaft fur Erdkunde zu Berlin, Berlin,
Nous avons employé le même système d'abréviations pour cer-
taines collections d'articles et de livres que nous étions appelé à
citer souvent. Ce sont :
CTC Ternaux Compans, Voyages, relations et mémoires originaux
pour servir à l'histoire de la découverte de l'Amérique,
Paris, 1837-1841, 20 vol. 8°.
XX RENSEIGNEMENTS BIBLIOGRAPHIQUES ET ABREVIATIONS
HS Publications de la « Hakluyt Society », Londres, 12.
IDM G. Icazbalceta. — Nueva Colecciôn de documentes para la
historia de Mexico, Mexico, 1886-1892, 5 vol. 8°.
KA.M Kingsborougii, Antiquities of Mexico, Londres, 1848, 9 vol.
in piano.
SGA E. Seler, Gesammelte Abhaiidlungeii zur amerikanischen
Sprach- und Altertumskunde, Berlin, 1902-1906, 3 vol. 8°.
BIBLIOGRAPHIE
Introduction: Chapitre I 01 '. — Les conditions physiques de la découverte .
Sur le régime général des courants et des vents, voir Findlay : Directory fo r
the navigation of the North-Pacific Océan, 3 e éd., Londres, 1886 ; Directory
for the navigation of Soulh-Pacific Océan, 5 e édit., Londres, 1884.
Sur le Gulf-Stream, A. Agassiz : The Gulf-Slream {Bulletin of the Muséum
of comparative Zoôlogy at Harvard Collège, Cambridge, Mass., vol. XIV,
pp. 241-259; réimprimé dans RS for 1891, pp. 189-206); J.G. Kohl : Ge-
schichte des Golfstroms und seiner Erforschung, Brème, 1868, in-12.
Sur le Fu-sang, consulter de Guignes : Le Fu-sang des Chinois est-il
l'Amérique? Mémoires de V Académie des Inscriptions, 1761); H. de Paravey :
L'Amérique, sous le nom de Fu-sang, est-elle citée dès le V e siècle, dans les
Gramies Annales de la Chine, et, dès lors, les Samanéens de VAsie centrale et
du Caboul y ont-ils porté le bouddhisme ? ; Ch. G. Leland : Fusang, or the
discovery of America by chinese buddhistpriests inlheô th century, Londres,
Trùbner, 1875 ; d'Hervey de Saint-Denis : Le pays connu des anciens Chinois
sous le nom de Fou-sang (Mémoires de V Académie des Inscriptions, 1S1 6);
Ed. P. Vinning : An inglorious Columbus, or évidence that Hwui-Shin and a
party of huddhist monks of Afghanistan discovered America in the 5 th cen-
tury, New-York, Appleton, 1885, in-8 (Livre le plus complet sur la question;
contient le texte de Ma-Twan-Lin, la traduction de de Guignes, une critique de
celle-ci et une nouvelle version anglaise). Tous ces auteurs admettent l'iden-
tité du Fu-sang avec l'Amérique. Parmi les opposants, il faut citer Klaprotii :
Ost-Asien und West-Amerika (Zeitschrift fur allgemeine Erdkunde, Berlin,
1833): Vivien de Saint-Martin: Une vieille histoire remise à flot [Année géo-
graphique, 1865); Lucien Adam: Le Fou-sang (CA, vol. I, Nancy, 1875);
Dall : Prehistoric America (traduction de l'ouvrage de Nadaillac), New-
York, 1892.
Chapitre II. — La découverte de V Amérique par les Scandinaves.
Au sujet de la découverte par les Scandinaves du Nouveau Continent,
s'est formée toute une littérature. Les plus anciens ouvrages sont ceux de
Th. Thorf.eus (Thorfesen): Historia Groenlandise antiquœ, Havniae, 1704;
Historia Vinlandise antiquœ, Havniae, 1705. Ces travaux lourds et indigestes
furent probablement utilisés par Thorlacius (Thorlaksen), qui fit allusion à
la découverte dans son Antiquitatum horealium. Observationes miscellanese,
Hafniœ, 1778-1&0J.
XXII BIBLIOGRAPHIE
Ce fut surtout par Rafn que l'attention du monde savant fut attirée sur ce
fait capital. Ses Antiquitates Americanse, siveScriptores septentrionales rerum
antecolumbianarum in America, in-4°, parurent à Copenhague en 1837; elles
furent traduites en allemand, l'année suivante, par Gottlieb Mohnike, sous le
titre : Die Entdeckung Amerikas im zehnten Jahrhundert, Stralsund, Loffler,
1838, in-8°. Ce n'est que trois ans plus tard que parut une édition danoise:
Americas Opdagelse i det tiende aarhundrede, efter de nordiske oldskrifter,
Copenhague, Qvist, 1841, in-8. Enfin, Rafn publia son travail en français,
sous le titre: Antiquités américaines, d'après les monuments historiques des
Islandais et des anciens Scandinaves, Copenhague, 1845, in-f°.
Les recherches de Rafn donnèrent l'essor à ces études et, désormais, la
découverte de l'Amérique par les Scandinaves fut un sujet de dissertation scien-
tifique.
En dehors de ces ouvrages, on trouvera des discussions à ce sujet dans
Beauvois: Découverte des Scandinaves en Amérique, du X e au XIII e sièc le, Paris,
Challamel, 1859, in-8 ; G. Ghavier : Découverte de V Amérique par les Nor-
mands au X e siècle, Paris, Maisonneuve, 1874, in-8 ; K. Bahnson : Sur trois des
plus anciennes cartes du Nord (C A, V e session, Copenhague, 1883, pp. 120-
123); V. Schmidt : Les voyages des Danois au Groenland (CA, V e session,
Copenhague, 1883, pp. 195-236); R. B. Anderson : America not discovered by
Columbus. An historical sketch of the discovery of America by the Norsemen,
4 lh éd., Chicago, 1892 ; E. Mogk : Die Entdeckung Amerikas durch die Nordger,
manen(Mitteilungen des Vereins fur Erdkunde zu Leipzig, 1892) ; E. Gelcich :
Zur Geschichte der Entdeckung Amerikas durch die Skandinavier (ZGE,
Band XXVII, Berlin, 1892).
Le meilleur travail d'ensemble, qui est aussi le plus récent, est celui de Jos.
Fischer : Die Entdeckungen der Normannen in Amerika (Ergânzungshefte zu
den « Stimmen aus Maria Laach »), Freiburg, 1902, in-8. Il a été traduit en
anglais sous le titre : The Discoveries of the Norsemen in America, Londres,
1903. Cette excellente monographie contient cependant quelques erreurs en
ce qui concerne l'étendue des découvertes Scandinaves dans le Groenland
septentrional. Le meilleur recueil de textes est celui de A. M. Reeves : Wine-
land the good, Londres et Oxford, 1890, 4°.
Il a été question dans quantité d'histoires générales de la découverte par les
Scandinaves. Nous citerons les suivantes : Hugh Murray : Historical account of
discoveries and travels in N or th- America, Londres, 1829, vol. 1 (Murray ne
croit pas la découverte bien établie); Fr. Kunstmann : Die Entdeckung Ame-
rikas, nach den altesten Quellen geschichllich dargestellt, Munich et Berlin,
A. Asher et C°, 1859, in-4; J. G. Kohl : Ilislory of the discovery of Maine,
Portland,1869, in-8; Steeivstrup : Normannerne, Copenhague, 1876-1882, vol. I;
Geschichte des Zeilalters der Entdeckungen Amerikas, Berlin, 1891 ; E. Gelcich:
Ueber die materialien zur vorcolnmhischen Geschichte Amerikas (ZGE,
Band XXV, 1890) ; Nordenskjcld : Bidrag till Nordens âldsta Kartografi vid
fyrhundra Aarfesten till Minne af nya Vefldens upptiickt, utgifna af Svenska
Sâllskapet for antropologi och geografi, Stockholm, 1890 ; P. Gaffarel : His-
toire de la découverte de V Amérique, depuis les origines jusqu'à la mort de
Christophe Colomb, Paris, 1892, in-8, 1 er vol. (Ce livre, très répandu en France,
contient une quantité considérable de faits de tous genres, mais on ne doit
utiliser les conclusions de l'auteur qu'avec une très grande prudence) ;
S. Ruge : Die Enldeckungsgeschichte der neuen Welt [Hamburger Festschrift
zur Erinnerung an die Entdeckung Amerikas), Hambourg, 1892; Avery : A
History of the United States, Cleveland, 1904, vol. I.
BIBLIOGRAPHIE XXIII
Chapitre III. — Le Moyen Agi
Sur la légende des terres occidentales au Moyen Age on peut consulter les
ouvrages généraux de R. Cronau : Amerika. Die Geschichle seiner Enldeckung
von der âltesten bis auf die neueste Zeit, Leipzig, 1892, vol. I; P. Gaffarel :
Histoire de la découverte de V Amérique, depuis les origines jusqu'à la mort de
Christophe Colomb, Paris, 1892, vol. I; O. Moosmiiller : Europâer in Amerika
vor Columbus, Regensburg, 1879. Voir aussi H. Harrisse : The discovery of
America, Paris, Welter; Londres, Stevens and Sons, 1892, in-4 ; d'Avezac : Les
îles fantastiques de VOcéan occidental au Moyen Age, Paris, 1846, in-16.
Chapitre IV. — La découverte de Colomb.
Les ouvrages sur la découverte de l'Amérique par Christophe Colomb sont
innombrables. Les plus importants sont : W. Irving : History of the life and
voyages of Columbus, Londres, 1828, 4 vol. in-8 (traduit en français par
Defaunconpret sous le titre : Histoire de la vie et des voyages de Christophe
Colomb, Paris, 1828, 4 vol. in-8 ; Humboldt : Examen critique de Vhistoire de
la géographie du Nouveau Continent, Paris, 1836-1839, vol. I; Peschel : Das
Zeitalter der Entdeckungen Amerikas, Leipzig, 1877, in-8 ; Harrisse : Chris-
tophe Colomb, Paris, 1884-1885, 2 vol. gr. in-8; J. Winsor : Narrative and
critical history of America, Boston, 1889, vol. I et II ; J. Winsor : Chns-
topher Columbus, Boston, 1891, in-8; Gelcich : La scoperta delV America,
Gôritz, 1890, in-8 ; Fiske : Discovery of America, New-York, 1892, 2 vol. in-8 ;
Gaffarel : Histoire de la. découverte de l'Amérique, Paris, 1892, vol. II ;
Kretschmer : Die Entdeckung Amerikas, Berlin, 1892, in-f° ; Cl. Markham :
Christopher Columbus, Londres, 1892, in-12 ; C. de Lollis : Cristoforo
Colombo nella Legenda e nella Storia, Milan, 1892 ; E. Payne : History of
the New-World called America, Londres, 1892-1899, vol. I, in-8 ; H. Vignaud :
Études critiques sur la vie de Colomb, Paris, Welter, 1905 ; Histoire de la
grande entreprise de Christophe Colomb, Paris, 1911, 2 vol. in-8 (Dans ces
livres, l'auteur reconstitue la vie entière de Colomb d'après des pièces d'ar-
chives, il redresse la plupart des erreurs admises par les auteurs antérieurs
et consacrées par le temps).
Les textes relatifs à la vie et à l'histoire de Christophe Colomb sont réunis
dans Navarrete, Colecciôn de los Viages y desciibrimientos de los Espafw-
les, Madrid, 1825, 5 vol. in-4, surtout vol. I ; dans Harrisse -.Christophe
Colomb, vol. II, Appendice, et dans la RaccoltaColomhiana, publiée par ordre
du gouvernement italien.
Sources : La vie de Colomb est surtout connue par les documents dont la
liste suit : le travail de Fernand Colomb, fils de Christophe, publié à
Venise pour la première fois en 1571 ; il a pour titre : Historié del S. D. Fer-
nando Colombo; Nellë quali sha particolare, e vera relatione délia vila, e de'
fatti delVAmmiraglio D. Christoforo Colombo suo padre : Et dello scopri-
mento, cKegli fece delV lndie Occidentali, dette Monde-Nvovo, hora possedute
dal Sereniss. Re Calolico : Nuouamenle di lingua Spagnuola tradotte nelV
Italiana dal S. Alfonso Vlloa. Con privilégie In Venetia, MDLXXI. Les
Historié ont été réimprimées à Milan en 1614, à Venise en 1676 et 1678 et à
Londres en 1867. W. Irving considérait cet ouvrage comme « un document
inestimable, des plus dignes de foi, et qui est la pierre angulaire de l'histoire
du continent américain ». On n'a malheureusement jamais pu retrouver le
XXIV BIBLIOGRAPHIE
manuscrit espagnol original sur lequel Ulloa aurait fait su traduction italienne.
Après la mort de Fcrnand Colomb, en 1523, ses papiers semblent avoir passé
entre les mains de Las Casas qui, de 1552 à 1561, composa, au Collège de
San Gregorio, à Valladolid, son Hisloria de las Indias, qui ne fut publiée, par
le marquis de Fuensanta del Valle et Don José Sancho Rayon, qu'en 1875,
à Madrid, en 5 volumes in-8. Une grande partie de la substance des Historié
se retrouve dans l'histoire de Las Casas, tellement même que Harrisse, bien
loin de croire que Las Casas avait copié les Historié, considère celles-ci comme
un faux, œuvre de Perez de Ouva, professeur à l'Université de Salamanque.
L'hypothèse de Harrisse a trouvé de nombreux contradicteurs, parmi lesquels
il faut citer d'Avezac, Peragallo et Fabie. Quoi qu'il en soit, sur bien des
points les Historié s'accordant avec VHistoria de las Indias, on peut suivre
l'une ou l'autre en appliquant au texte une critique sévère. La meilleure
édition des Historié est encore celle de Venise, 1571 ; pour VHistoria de las
Indias, l'édition unique est celle de Madrid, 1875, citée plus haut; mais une
partie des documents qu'elle renferme se trouvent dans les vol. I et II de la
Colecciôn de los Viages de Navarrete (Madrid, 1825).
Pour l'histoire de la vie de Colomb avant son départ pour l'Amérique, les
textes publiés dans Harrisse, la Raccolta Colombiana, et H. Vignaud sont
indispensables à consulter. Ils nous renseignent sur l'origine du découvreur
de l'Amérique et sa vie avant son départ pour la découverte.
Chapitre V. — Les voyages et découvertes au XVI e siècle.
Voir les citations des ouvrages de Pierre Martyr, Herrera, Oviedo,
Harrisse-} Kretschmer, etc., mises en note au bas des pages.
LIVRE PREMIER
L'Amérique préhistorique.
l rp partie. — Amérique du Nord
Chapitre I er . — La période glaciaire de l'Amérique du Nord. — Le livre le
plus important est celui de F. Wright : The Ice âge in North America,
New-York, 1889, in-8, qui résume et discute les travaux de W. Upham,
T. Chamberlin, J. W. Dawsox, C. H. Hitchcock, Ch. Whittlesey, G. K. Gil-
bert. C'est un travail qu'il est indispensable de consulter. Le chapitre 41 du
célèbre ouvrage de Geikie : The Great Ice Age, a été écrit par T. Chamberlin
et traite de la période glaciaire en Amérique. Il est aussi nécessaire de lire le
travail de Hay.\es: Prehistoric Archseology of North America, clans Winsou :
Narrative and Critical History of America, vol. I, et les grandes collections
périodiques : American antiqnarian Society, Worcester (Mass.), depuis 1881,
et RUSM, Washington, depuis 1896.
Chapitres II, III et IV. — Les ossements humains fossiles de V Amérique
du Nord. — De Nadaillac : L'Amérique préhistorique, Paris, 1883, in-8;
Th. Wilson : A Study of prehistoric Anthropology (RUSM, 1888, Washington,
1890) ; du même : La haute ancienneté de Vhomme dans V Amérique du Nord
(CIA, Paris, 1900, pp. 149-191); F. Wright : The Ice Age in North America,
chap. xxi et xxn ; A. Hrdlicka: Skelelal remains suggesting or attributed lo
the early man in North America (RE, n° 33, Washington, 1907, J 12 p.), passe
en revue tous les ossements humains de l'Amérique du Nord attribués à
BIBLIOGRAPHIE XXV
l'époque quaternaire ; c'est un travail excellent et très utile. Pour la Califor-
nie, voir surtout : W. J. Sinclair : Récent investigations bearing on the ques-
tion of the occurrence of neocene man in the auriferous gravel of the Sierra
Nevada (C A AE, vol. VII, n» 2, pp. 107-131), Berkeley, 1908.
Chapitre V. — Les « Mounds » de l'Amérique du Nord. — On trouvera des
renseignements utiles dans plusieurs ouvrages généraux, notamment dans
Nadaillac : L' Amérique préhistorique, Paris, 1883 ; Cyrus Thomas : Introduc-
tion lo the Study of North-American Archœology, Cincinnati, 1898 ; Dellen-
baugh : The North-Americans of Yesterday, New-York, 1903.
Le premier travail important sur les « mounds » fut celui de Squier et Davis :
Ancient monuments of the Mississipi valley (SCK, 1848, gr. in-4), bientôt
suivi de celui de Ch. Whittlesey : Descriptions of ancient works in Ohio
SCK, 1850, gr. in-4°), puis de celui de J. A. Lapham : The antiquities of Wis-
consin (SCK, Philadelphie, 1855, gr. in-4).
Il faut consulter les ouvrages de Schoolcraft : History of the Indian iri-
hes, New-York, 1856, vol. IV et V; Daniel Wilson : Prehistoric Man,
Londres, 1865 ; Baldwin: Ancient America, New-York, 1872 ; P. Force: Some
considérations on the Mound-builders, Cincinnati, 1873; Poster: Prehisto-
ric races of United States, Chicago, 1873; Mac Lean : The Mound builders,
Cincinnati, 1879 ; Conant : Footprints of a vanished Race, Saint-Louis, 1879 ;
Short: North-Americans of Antiquity, New-York, 1880; L. H. Morgan:
Ilouses and house-life of the American ahorigines (CE, vol. IV, Washington,
1881); L. Carr : The Mounds of Mississipi valley historically considered
[Memoirs of the Kentucky Geological survey, vol. II, 1883 ; réimprimé dans
RS,1891, Washington, 1893, pp. 503-599) ; D. G. Brinton : Essays of an Ame-
ricanist, Philadelphie, 1896; du même : The american Race, New-York, 1891.
On trouve dans les Smithsonian Reports, de 1865 à 1891, des descriptions
particulières ; les résultats de la grande enquête faite par le Bureau d'Ethno-
logie de Washington sont exposés dans le travail de Cyrus Thomas: Report
on the Mound Explorations of the Rureau of Ethnology (RE, XII, Washing-
ton, 1894) et de nombreux articles dans A A, nouv. série, 1898 et suiv.
Chapitres VI et VII. — L'Industrie dans les « Mounds » et les kjôkkenmôd-
dings de V Amérique du Nord. — On trouvera des renseignements sur la poterie
et sur les autres objets qui ont été trouvés dans les mounds clans Squier et
Davis: The antiquities of Mississipi valley (SCK, 1848, gr. in-4) ; Ch. Whittle-
sey; Descriptions of ancient works in Ohio (SCK, Washington, 1850, gr. in-4°) ;
J. A. Lapham: The Antiquities of Wisconsin (SCK, Philadelphie, 1855, gr.
in-4°) ; dans les RPM ; la Mound Exploration (RE, XII, 1894), et surtout le
grand travail de W. H. Holmes : Ahoriginal Poltery of the United States (RE,
XX, Washington, 1903) et les nombreux articles publiés dans AA, nouv. série,
1898 et suiv.
Les ouvrages généraux : de Nadaillac : V Amérique préhistorique ; C.
Thomas : Introduction to the Study of the North-American Archœology, sont
aussi à consulter. Pour les objets de poterie et de pierre trouvés dans les
amas coquilliers de la Floride, voir Cl. B. Moore : Certain shell heaps of the
Saint Johns river (AN, 1892, pp. 916 et suiv.) ; Certain sand mounds of the
Saint Johns river (JANS, Philadelphie, 1894, vol. X); Dr. J. Wymann: Fresh-
ivaler shell mounds of the Saint Johns river (AS, Salem, Mass., 1875) ; F. H.
Cushing : Exploration of ancient Key-dweller remains (PPS, vol. XXXV, p. 74).
Chapitre VIII. — Les constructeurs des Mounds. — Gallatin : Synopsis of
the Indian Trihes of North America (TA AS, vol. 2, 1838, pp. 146-151); Squier
and Davis : Ancient monuments of the Mississipi valley (SCK, vol. L
XXA I BIBLIOGRAPHIE
New-York, 1848) ; Squieh : Ahoriginal monuments of the State of New-York
(SGK, vol. II, Washington, 1851); H. Schoolcraft : Indian Tribes of United
States, New-York, 1855, vol. IV et VI ; D. G. Brinton : Notes on Floridian
Peninsula, Philadelphie, 1859; Daniel Wilson : Prehistoric man, Londres,
1865; Baldwin: Ancient America, New-York, 1872 ; G. G. Jones: Anliquities
of the Southern Indians, New-York, 1873; Foster : Prehistoric races of the
United States, Chicago, 1873; F. M. Force: Some considérations on the
Mou nd-builders, Cincinnati, 1873; Mac Lean : Mound-builders, Cincinnati,
1879; Conant : Footprints of a vanished race, Saint-Louis, 1879; J. T. Short :
North-Americans of anliquity, New-York, 1880; L. H.Morgan: Houses and
house-life of american aborigines (CE, Washington, 1881); P. R. Hov : Who
huilt the Mounds? ( Transactions of the Wisconsin academy of Sciences, vol. VI,
1881-83, pp. 84 et suiv.) ; Dall dans Nadaillac : Prehistoric America, New-
York, 1884 (édition américaine) ; Cyrus Thomas : The story of a Mound, or the
Shawnees in pre-columbian Urnes, New-York, 1890; In. : The Cherokee in pre-
columhian times, Washington, 1891 ; L. Garr : The mounds of the Mississipi
Valley, historically considered (RS, 1891, Washington, 1893, pp. 503-605);
Cyrus Thomas: Mound explorations (RE, XII, Washington, 1894); Id. : Intro-
duction to the Study of the N or th- American Archœology, Cincinnati, 1898 ;
D. G. Brinton: Essays of an Americanist, Philadelphie, 1896 ; In. : The Ame-
rican Race, New-York, 1891.
Chapitre IX. — Les maisons des falaises et les Puehlos.— Sur les maisons
des falaises et les pueblos ruinés, voir : Lewis H. Morgan : Houses and house-life
of american aborigines (CE, vol. IV, Washington, 1881) ; W. H. Holmes : Report
on the ancient ruins of Soulhwestern Colorado (GS, X, Washington, 1878,
pp. 381-407) ; W. H. Jackson : Report on ancient ruins examined in 1875 and
1877 (GS, X, Washington, 1879, pp. 409-449) ; de Nadaillac : L Amérique
préhistorique, Paris, 1883 ; G. Nordenskiold : The Cliff-dwellers of the Mesa
Verde, Stockholm, 1893; W. H. Holmes : Ahoriginal remains in Verde Val-
ley (RE, XIII, Washington, 1896, pp. 185-257); C. Mindeleff : Casa Grande
ruin (RE, XIII, pp. 295-318) ; C. Mindeleff : The cliff ruins of the Canyon de
Chelly (RE, XVI, Washington, 1897) ; C. Thomas : Introduction to the study
of N or th- American Archœology, Cincinnati, 1898; J. W. Fewkes : Archseo-
logical expédition to Arizona in 1895 (RE, XVII, Washington, 1898) ;
C. Lumholtz : Unknown Mexico, New-York, -1902, vol. I ; A. Hrduôka : The
région of the ancient Chichimecs (AA, new séries, vol. V, 1903, pp. 385-440) ;
T. Mitchell Pruddein : The prehistoric ruins of the San-Juan watershed (AA,
n. s., vol. V, pp. 224-288) ; F. Hewett : The ruins ofthe Jemez plateau (BE, n° 32,
Washington, 1905) ; A. Krause: Die Klipp-hewohnern des Sùd-West Nord Ame-
rikas.
Sur les ruines du cours supérieur du Rio Colorado : W. H. Holmes : Reports
on the ancient ruins of the Southwestern Colorado (GS, X, Washington, 1879,
pp. 383-403); W. J. IIoffman : Miscellaneous observations on Indians inhahi-
ting Nevada, California and Arizona (Id., pp. 474-477) ; A. F. Bandelier : A
visit lo the ahoriginal ruins in the Valley of the Rio Pecos (Papers of the
Archaeological Institute of America, American Séries, vol. I, Bo'ston, 1883,
pp. 1-40); C. Mindeleff : Ahoriginal remains in the Verde valley (RE, XIII,
Washington, 1896, pp. 185-257) ; J. W. Fewkes : Archseological expédition lo
Arizona in 1895 (RE, XVII, Washington, 1899) ; J. W. Fewkes : Two sum-
mers work in pueblo ruins (RE, XXII, Washington, 1903) ; Hewett : The
ruins of Jemez Plateau (BE, n° 32, Washington, 1905) ; G. Nordenskiold: 77*e
Cliff-dwellers of the Mesa Verde, Stockholm, 1893, pp. 128-129.
BIBLIOGRAPHIE XXVII
Sur les pueblos du bassin du Rio Gila : W. II. Emory : Notes on a milit&ry
reconnaissance from Fort Leavenivorth, in Missouri, to San Diego, in Cali-
fornia {Senate Executive Documents n° 7, 30 tb Congress, /■' Session, Washing-
ton, 1 S i s , pp. 6 ici suiv.); .T. K. Bartlett : Personal Narrative of explorations
and incidents in Texas, Neiv Mexico, Londres, 1854, vol. II ; Baxter : The Old
New World, Salem, J888; A. F. Bandelier : Archseological Inslilute of Ame-
rica, vol. V, Boston, 188 i ; F. H. Cusiiing : Preliminary Report on the archseo-
logical results of the Hemenway expédition (CA, Berlin, 1890, pp. 150 et
suiv.) ; J. YV. Fewkes : On the présent condition of a ruin in Arizona called
Casa Grande (Journal of American Ethnology and Folk-lore, Cambridge
(Mass.), 1892, pp. 179 et suiv.) ; G. Mindeleff : Casa Grande ruin (RE, XIII,
Washington, 1896, pp. 289-319).
LIVRE PREMIER
V Amérique préhistorique.
2 e partie. — Amérique du Sri)
Chapitre I er . — L homme fossile dans V Amérique du Sud. — Le livre de R. Leh-
mann-Nitsche : Nouvelles recherches sur la formation pampéenne et V homme fos-
sile de la République Argentine (AMB, 1907), expose les découvertes faites dans
la République Argentine, y compris les plus récentes. On y trouvera aussi
toutes les théories sur les formations pampéennes, dont on pourra apprécier
l'importance. On devra, toutefois, n'accepter qu'avec circonspection les conclu-
sions de l'auteur et les critiquer à l'aide des travaux des paléontologistes que
nous citons. L'ouvrage de Fl. Ameghino : La antigûedad del hombre en La
Plata, Paris et Buenos-Aires, 1880, 2 vol. in-8 (résumé sous le titre : L'antiquité
de V homme à La Plata, dans R. Anth., 1879, in-8, pp. 210-248), pourra être con-
sulté, sous les mêmes réserves.
La question du Tetraprothomo ou Homo neogams a été traitée par
R. Lehmaïsx-Nitsche : L'atlas du tertiaire de Monte- Hermoso, République
Argentine (RMP, 1907, pp. 386-399) ; F. Ameghino : Notas preliminares sobre
el Tetraprothomo argentinus (AMP, 1907, pp. 107-242) et comptes rendus de
ces deux articles par M. M. Boule dans l'Anthr., Paris, 1908, pp. 274-276 ;
compte rendu détaillé du second article par M. le D r Rivet dans le JAP,
1907,n o 2; R. Lehmann-Nitsche : Nouvelles recherches sur la formation pam-
péenne et i homme fossile de la République Argentine (AMB, Buenos-Aires,
1907).
Sur la race de Lagoa Santa, voir : Extrait d'une lettre de M. P. W. Lund à
M. C. C. Rafn (Mémoires de la Société royale des Antiquaires du Nord, Copen-
hague, 1845, p. 49) ; Lacerda e R. Peixoto : Contribuiçôes para o esludo
anthropologico das raças indigenas do Rrazil (AMRJ, vol. I, 1875, pp. 47-75) ;
de Quatrefages : L'homme fossile de Lagoa-Santa au Rrésil et ses descendants
actuels (CIA, Session de Moscou, 1879) ; R. Virchow : Ein mit Glyptodon-Res-
ten gefundenes menschliches Skelet aus der Pampa de la Plata (ZE, vol. XV,
1883, pp. 465-467) ; Santiago Roth : Ueber den Schâdel von Pontimelo (Mitlei-
lungen aus dem anatomischen Institut in Vesalianumzu Rasel,l8$9, pp. 1-13) ;
R. Lehmann-Nitsche : Nouvelles recherches sur la formation pampéenne ; Sôren-
Hansen : Lagoa-Santa Racen (E Museo Lundii, Copenhague, 1888, in-4), et Dr.
P. Rivet : La race de Lagoa-Santa chez les populations précolombiennes de
l'Equateur (BSA, 1908, pp. 209-268).
XXVIII BIBLIOGRAPHIE
LIVRE II
Les peuples civilisés de VAmériqae.
V e partie. — Le Mexique
On peut diviser les auteurs qui nous ont laissé des relations anciennes sur
le Mexique en deux classes : 1° les auteurs espagnols du temps de la Conquête
ou de l'époque qui suivit immédiatement celle-ci; 2° les auteurs indigènes.
Auteurs espagnols du temps de la Conquête. Le premier en date est
F. Cortez qui adressa à l'empereur Charles-Quint plusieurs « Cartas », où il
décrivait le pays qu'il avait été conquérir et les progrès de ses armées. Elles
ont été publiées plusieurs fois; l'édition la plus commode est celle de Vedia:
Carias de Relaciôn (dans Hisloriadores primitivos de India, vol. I, Madrid,
1852, in-8). Les renseignements de Cortez, bien que purement superficiels,
sont précieux, surtout en ce qui concerne la description de Mexico. L'un des
témoins oculaires de la conquête, Rernal Diaz del Castillo, a laissé un
livre où l'on trouve aussi quelques indications: Historia verdadera de la Con-
qnisla de Nueva-Espana, traduit en français par Jourdanet: Histoire vèri-
dique de la Conquête delà Nouvelle-Espagne, Paris, 1877, in-8. Cet ouvrage
est intéressant pour l'histoire de la fin de l'empire aztèque. Ce sont sur-
tout les auteurs ecclésiastiques qui nous ont fait connaître l'ancien Mexique.
Plus instruits que la plupart des autres Espagnols qui passaient dans ce pays,
forcés, de par leur mission, de rester en contact intime avec les indigènes, de
connaître leurs mœurs et leurs coutumes, d'apprendre leur langue, désireux
de plus de montrer à leurs supérieurs quelles difficultés ils avaient à vaincre
pour évangéliser les Mexicains, ils nous ont laissé de véritables encyclopédies.
Le premier de ces missionnaires dont l'œuvre soit mentionnée est Andrés de
Olmos, qui, sur l'ordre de l'auditeur Ramirez de Fuenleal, rédigea un gros
ouvrage sur les anciennes coutumes des Mexicains. Cette œuvre ne nous est
pas parvenue, mais M. de Jonghe a cru en trouver des fragments, traduits,
dans YHistoire du Mechyque, du cosmographe français Thevet, qu'il a publiée
dans le JAP, nouv. série, vol. II, Paris, 1905, p. 1-41. Le franciscain Torririo
de Renavente, plus connu sous le sobriquet nahuatl de Motolinia (« pauvre »
qu'il s'était lui-même donné, a laissé une Historia de los Indios de la Nueva-
Espaiia., qu'il composa de 1536 à 1541 et qui a été publiée par Kingsborough,
sous le titre Ritos antiguos, sacrificios y idolalrias de los Indios de la Nueva-
Espana y de su Conversion a la fé, y quienes fueron los que primero la predi-
caran (Antiquities of Mexico, vol. IX, p. 469 etsuiv.). Cet écrit était une mise
au net d'un ouvrage plus ancien, publié en 1903 par L. Garcia Pimentel et
intitulé : Memoriales de Fray Torrihio de Motolinia, Paris, 1903. Les Memo-
riales contiennent certains détails qui ont été omis dans VHistoria.
Mais c'est surtout un autre franciscain, Bernardino de Sahagun, mort à
Mexico en 1590, qui a apporté une contribution importante à l'étude de l'an-
cien Mexique. Son Historia de las Cosas de Nueva-Espana est l'ouvrage le plus
important qui existe sur les antiquités du pays. Elle fut écrite originellement
en nahuatl ; le manuscrit original est aujourd'hui conservé à la Ribliothèque
de Florence; il est intitulé : Inic matlactetl omume amoxlli ilechpatlatua in
quenin muchiuh ian iotl in nican ipan oltepetl Mexico ; il contient 136 figures
dans le texte et une traduction espagnole, vis-à-vis du nahuatl.
Parmi les auteurs indigènes, il faut surtout citer Fernando de Alva Ixtlilxo-
ohitl, né à Tetzcoco vers 1568, mort vers 16 Î8, Tezozomoc et Chimalpahin
Quauhtlehuanitzin, dont les œuvres sont citées plus loin.
BIBLIOGRAPHIE XXIX
Chap. I, II et III). — Une bibliographie complète des ouvrages qui ont été écrits
sur le Mexique ancien formerait un livre à elle seule. Nous ne citerons donc
que les travaux les plus importants, et nous renverrons le lecteur désireux de
plus de détails à rénumération de II. H. Baxcroft, Native Races of Pacific
States of North America, New-York, 1874, 5 vol. in-8. Une autre édition sous le
même titre à Londres, 1875; les 5 volumes ont été republiés une troisième l'ois
dans History of (lie Pacific States of North- America, San-Francisco, 1882-90,
20 vol. On trouvera des indications nombreuses dans la Bibliographia Ame-
ricana Nova de Ruai, Londres, 1832-44, et surtout dans les bibliographies dues à
des savants mexicains : Beristain ySouza : Bibliotheca hispano-americana sep-
tentrional, Mexico. 1816 ; Icazbalceta: Bibliografia mexicana del siglo XVI,
Mexico, 1886 ; Nicolas Léon : Bibliografia mexicana del siglo XV III, Mexico,
1902; A.Chavero : Apunles viejos de bibliografia mexicana, Mexico, 1903, etc.
Les ouvrages généraux sont assez nombreux ; outre le grand recueil de
Bancroft, il faut citer : F. S. Clavigero : Storia del Messico, Gesena, 1780,
4 vol. in-4 (traduction espagnole : Historia antigua de Mejico, traduction
anglaise: The History of Mexico, collected from Spanish and Mexican histo-
rians, Londres, 1787, in-8) ; W. H. Prescott : History of the Conquesl of
Mexico, with a preliminary view of the ancient Mexican civilization, New-
York, 1843, 2 vol. in-8; trad. française par A. Pichot, Paris, 1855, 3 vol. in-12;
Brasseur de Bourbourg : Histoire des nations civilisëesdu Mexique et de V Amé-
rique centrale, Paris, 1857-1859, 4 vol. in-8 (Ouvrage rempli de faits et d'idées,
mais trop souvent dénué de critique et qui doit être lu avec précaution) ;
E. B. Tylor: Anahuac, or Mexico and the Mexicans, Londres, 1861, in-8;
G. J. Brïïhl : Die Cullurvôlker des alten Amerika, Cincinnati, 1882. in-8;
M. Orozco y Berra : Historia antigua y de la conquista de Mexico, Mexico,
1880, 4 vol. in-4 (Ces deux derniers ouvrages, composés avec grand soin, sont
parmi les plus importants) ; A. Chavero : Mexico a través de los siglos, vol. I,
Barcelone, 1894, in-f° ; Nicolas Léon : Compendio de la Historia gênerai de
Mexico, Mexico, 1902. in-8.
Les relations des anciens auteurs doivent être consultées, surtout celles de
B. de las Casas: Historia de las Indias, Madrid, 1875-1876, 5 vol. in-8:
A. de Herrera : Historia gênerai de las Indias occidentales, Madrid, 1728-
1730,4 vol. in-4° ; Pierre Martyr d'Anghiera : De Orbe novo, trad. française
par Gaffarel, Paris, 1907 ; F. de Gomara : Historia gênerai de las Indias,
éd. Védia, Madrid, 1852, in-8 ; G. F. de Oviedo v Valdés : Historia gênerai
y naturaldelas Indias, Madrid, 1851-55, 4 vol. in-8 ; BerxalDiaz delGastillo :
Histoire véridique de la Conquête de la Nouvelle-Espagne, trad. par A. Jour-
danet, Paris, 1877,in-8; A. de Solis y Rivadexeyra : Historia de la conquista
de Mexico, Madrid, 1684; F. Gortez : Cartas de Relaciôn, éd. Védia (Hisloria-
dores primitivos de lndia, vol. I), Madrid, 1852, in-8 ; J. de Acosta : Historia
natural y moral de las Indias, Séville, 1590, in-4 ; la dernière édition espa-
gnole a été faite à Madrid en 1894, 2 vol. in-12; traduit en français, Paris,
1598, in-8, et en anglais (H. S.), par Cl. Markham, Londres, 1880, 2 vol. in-8 ;
Torquemada : Monarquia Indiana, Madrid, 1723, 3 vol. in-f° ; G. de Mendieta :
Historia Ecclesiastica Indiana, éd. Icazbalceta, Mexico, 1870, in-8 ; A. de Vetan-
curt : Tealro mexicano, Mexico, 1698, in-f° ; une autre édition, Mexico, 1870-
1871, 4 vol. in-8; B. de Sahagun : Historia de las cosas de Nueva-Espana (éd.
Bustamente, Mexico, 1829-1830, 3 vol. in-4, traduit en français par Jourda-
net sous le titre: Histoire des choses de la Nouvelle-Espagne, Paris, 1880, in-4.
(Cette histoire fut d'abord écrite en nahuatl ; l'original, qui existe à la Biblio-
thèque de Florence, est en cours de publication par le savant mexicain F. del
Paso y Troxcoso).
F. de Alva Ixtlilxochitl : Relaciones (KAM, vol. IX, Londres, 1848,
in piano) ; A. Tezozomoc : Cronica mexicana (KAM, vol. VIII), republié par
XXX BIBLIOGRAPHIE
Orozco y Berra, Mexico, 1878, in-4 ; Durân : Historia de las Indias, éd.
Ramirez, Mexico, 1867-1880, 2 vol. in-4 ; R. Siméon : Annales de San Anton,
Munon Chimalpahin Quauhtlehiianilzin, Paris, 1889, in-8 (traduit du nahuatl) ;
F. uel Paso y Troncoso: Histoire mexicaine de Ci istobal del Castillo. Paris,
1902, in-8 (analyse d'une histoire en nahuatl dont des fragments, encore iné-
dits, sont conservés à la Bibliothèque Nationale de Paris).
On consultera les anciens recueils de voyages de Purchas, Hakluyt, etc.
Très importantes sont les collections éditées par G. Icazbalceta : Nueva
colecciôn de documentos para la historia de Mexico, Mexico, 1886-1892,
5 vol. in-8 frelations de Motolinia, Pomar, Zûrita, etc.), ainsi que le grand
recueil de traductions françaises de Ternaux-Compans : Voyages, relations et
mémoires originaux, pour servir à V histoire de la découverte de l'Amérique,
Paris, 1837-1841, 20 vol. in-16 (contient des œuvres de Zurita, Pomar, Men-
dteta, Tezozomoc, Ixtlilxochitl, etc.). Quelques textes intéressants ont aussi
été publiés par Navarrete : Colecciôn de los viages y descuhrimientos ,
Madrid, 1825-1837, 5 vol. in-8. Beaucoup de textes importants ont été publiés
dans la grande collection de Lord Kixgsborough : Antiquilies of Mexico,
déjà citée, mais le prix et le volume de cette collection la rendent peu
accessible ; tous ces textes ont été republiés depuis.
Il est indispensable de consulter les Gesammelte Abhandlungen zur ameri-
kanischen Sprach- und Alter thumskunde , de M. E. Seler, 3 vol., Berlin,
1902-1908, où Ton trouvera des articles sur la plupart des questions relatives à
l'ancien Mexique. 11 en est de même des Anales del Museo de Mexico et des
Memorias de la Sociedad Antonio Alzate, Mexico, in-8.
Chapitre III. — L'organisation sociale et politique du Mexique. — Les
tableaux qu'en ont tracés les auteurs anciens, tant indigènes qu'espagnols, des
xvi e et xvn e siècles, et la plupart des érudits du xix° siècle (Brasseur de
Bourbourg, Orozco y Berra, Prescott, Pimentel, Baxcroft, Chavero, etc.)
sont au-dessous des exigences actuelles de la sociologie. Dans ces dernières
années, M. Selek a renouvelé les études mexicaines en y introduisant une
sévère méthode de philologie, mais il ne nous a pas donné de tableau géné-
ral de la civilisation du Mexique précortézien. Pour ce qui est de l'organisation
sociale, guerrière, familiale, nous avons surtout suivi Bandelier : On the
arlofwar and mode ofwarfareof the ancient Mexicans (Reports of the Peabody
Muséum, 10 lh Report, vol. II, Cambridge (Mass.), 1880, pp. 95-162) ; On the dis-
tribution and lenure of lands and the customs with respect lo inheritance
among the ancient Mexicans (Id., ll th Rep., vol. II, pp. 385-449); On the
social organization and mode of governmenl of the ancient Mexicans (Id., 12 th
Report, vol. II, pp. 557-700). Pour le reste nous avons emprunté surtout aux
Gesammelte Abhandlungen de M. Seler et aux divers auteurs anciens (L'ex-
posé de M. K. H.euler, Amerika, dans la Weltgeschichle d'HELMOLT, vol. I,
ne doit être lu qu'avec critique.)
Chapitre IV. — La Religion. — C'est surtout Sahagun qui nous fournit des
renseignements précieux sur la religion des anciens Mexicains. Outre son
Historia de las Cosas de Nueva Espana écrite en espagnol, on possède trois
copies du texte original ; l'une se trouve à la Biblioteca Laurenziana de Flo-
rence, les deux autres sont à Madrid, l'une à lu Biblioteca delà Academia de la
Historia, l'autre à la Biblioteca del Palacio. Le premier de ces manuscrits com-
prend le texte nahuatl accompagné d'une traduction espagnole, il est actuelle-
ment en cours de publication, sous la direction de M. F. del Paso y Tron-
coso de Mexico. Des fragments de ces trois manuscrits ont été publiés et tra-
duits par M. Seler, dans ses Gesammelte Abhandlungen.
BIBLIOGRAPHIE XXXI
Tous les auteurs qui ont écrit sur le Mexique aux xvm 8 et xix siècles Yeytia t
Clavigero, Boturini, Humboldt, Brasseur de Bourbourg, H. II. Bancroft,
etc.) nous ont tracé des tableaux plus ou moins exacts de sa religion. Parmi
les travaux spéciaux, mentionnons : J. G. Muller, Geschichte der amerika-
nisrhen Urreligion, Berlin, 1867 les hypothèses de l'auteur sont sujettes à
la critique); A. Réville : Les religions du Mexique, de i Amérique centrale et
du Pérou, Paris, 1885; K. M ebleb : Die Religion der miitleren Amerika,
Munster, 1899.
Chapitre V. — Le Calendrier. — Le travail ancien de l'astronome mexicain
Léon y G-ama : Descripciôn historica y cronologica de las dos piedras, Mexico,
1792, bien que très ingénieux, tient trop peu compte des faits pour être recom-
mandé. Il en est de même des essais tentés par A. de Humboldt Vue des Cor-
dillères) pour mettre en accord ce qu'on savait du calendrier mexicain avec
les systèmes de computation du temps de l'Asie orientale.
Parmi les travaux récents, on consultera: 1). G. Brinton : The native calen-
dar of Central America and Mexico, Philadelphie, 1893 ; Z. Nuttall, Note on
the ancient Mexican Calendar System (GA, X, Stockholm, 1894) ; E. Seler: Die
Tageszeichen der Aztekischen und der Maya-Handschriften und ihre Gotl-
heiten (SGA, vol. I, pp. 417-503) ; Id. : Die mexikanische Chronologie, vol. I, pp.
507-554); In. : Die Venusperiode in den Bilderschriften der Codex Borgia-Gruppe
Id., pp. 618-667); Id. : Die Korrekturen des Jahreslânge und der Venuspe-
riode in den mexikanischen Bilderschriften (ZE, 1903, pp. 27-49); Z. Nuttall :
The periodical adjustments of the ancient Mexican Calendar (A A, nouv. série,
vol. VI, New-York, 1904, pp. 486-500) et E. de Jonghe : Le calendrier mexi-
cain. Essai de synthèse et de coordination (JAP, nouvelle série, vol. III, Paris,
J906, pp. 197-228).
LIVRE II
Les peuples civilisés de l'Amérique.
2 e partie. — Les peuples mayas-qu'ichés
Amérique centrale.
Gomme pour le Mexique, il faut ici faire la distinction entre deux ordres
de documents: 1° ceux qui ont pour auteurs des Espagnols; 2° ceux qui
émanent des indigènes.
1° Auteurs espagnols. Yucalan. Le plus ancien ouvrage est celui du premier
évêque du Yucatan, Diego de Landa, qui débarqua sur la péninsule en 1551 .
Il est intitulé Relacion de las Cosas de Yucatan et fut publié pour la pre-
mière fois, en 1864, par Brasseur de Bourbourg sous le titre : Relation des
choses de Yucatan, en texte espagnol avec une traduction en regard. Deux édi-
tions espagnoles en ont été faites depuis : celle de Juan de la Rada y Delgado,
en appendice à la traduction du livre de L. de Rosny : Essai sur le déchiffre-
ment de l'écriture hiératique de i Amérique centrale, Madrid, 188 i, in-fol., et
l'autre dans la Colecciôn de documentos ineditos, vol. XIII, pp. 265-411, Madrid,
1900. Le livre de Landa est très bref et paraît tronqué en certains endroits;
toutefois, c'est le meilleur document que nous possédions sur l'histoire du
Yucatan.
Le second auteur est Bernardo de Lïzana qui écrivit une Hisloria de Yuca-
Manuel d'archéologie américaine. G.
XXXII BIBLIOGRAPHIE
tan, Devocionario de Nuestra Seîiora de Izamal, y conquista espiritual, Val-
ladolid de Yucatau, 1633, in-8. Une partie des textes en langue maya que con-
tient ce livre, appelés par Lizana « profecias », a été reproduite dans Bras-
seur de Bourbourg, Manuscrit Troa.no, Étude sur le système graphique des
anciens Mayas, Paris, 1869-70, in-f°, vol. I.
La troisième histoire du Yucatan fut écrite par un franciscain, LorEz de
Cogolludo, qui passa le second quart du xvi e siècle dans le pays. Son Histo-
ria de Yucatan fut éditée à Madrid en 1688, in-f°. C'est, après Landa, la
source la plus importante. Les renseignements de Cogolludo sont même plus
nombreux, mais, venu plus tard que Landa, il n'a pu observer quantité de
coutumes qui étaient tout à fait éteintes lors de son débarquement. C'est ainsi
qu'il ne nous fournit aucun renseignement sur l'écriture, à laquelle Landa
consacre un chapitre entier, et que ce qu'il nous dit du calendrier peut être
sujet à caution.
Pedro Sanchez de Aguilar écrivit, en 1513, un Informe contra Idolorum
cuit ores del Obispado de Yucatan, Madrid, 1639, in-8, qui contient de précieux
documents sur la religion.
Des renseignements intéressants se trouvent dans les grands ouvrages ency-
clopédiques de Bartolomé de las Casas : Historia apologética de los Indias
occidentales, Herrera: Historia de los hechos de los Castellanos, etc. Les
premiers conquistadores, et particulièrement Bernal Diaz del Castillo : His-
toire de la Nouvelle-Espagne, ont donné des descriptions sommaires du pays.
Enfin, on a récemment publié, en Espagne, des Relaciones écrites, aux
xvi c et xvn e siècles, par les magistrats qui avaient la charge des divers pue-
blos. Ces Relaciones se trouvent dans les vol. XI et XIII de la Colecciôn de
documentos ineditos, 2 e série, Madrid, 1900.
Peten et Guatemala. — Les documents relatifs à cette partie du territoire
maya-qu'iché sont de date assez tardive. Les premiers sont ceux de Pedro de
Alvarado, que Cortez envoya soumettre le pays. Ils ont été publiés à plu-
sieurs reprises et notamment par Vedia.
Parmi les auteurs ecclésiastiques, il faut signaler le travail de compilation,
fait vers le milieu du xvi" siècle par Orronez y Aguiar : Historia del cielo
y de la lierra, creacion del mundo, relacion de los ritos y costumbres de los
Culehras. Cet ouvrage, qui est encore manuscrit, fut copié par Brasseur de
Bourbourg au Musée de Mexico. Il en donna de nombreux extraits dans
son Histoire des nations civilisées du Mexique et de l'Amérique centrale ;
ces fragments montrent quelle est l'importance de cet ouvrage qui est notre
unique source en ce qui concerne l'histoire et les coutumes des Tzentals.
Ordonez avait aussi écrit un mémoire sur les ruines de Palenque, qui a été
copié par Brasseur de Bourbourg à Mexico et qui est toujours inédit.
Au xvn e siècle, Nunez de la Vega, évêque de Chiapas, publia à Borne les
Constituliones diocœsanas del obispado de Chiapas, 1702, in-f°, qui con-
tiennent aussi quelques renseignements sur les Tzentals et les peuples du
Guatemala occidental.
Vers la même époque, Villagutierre y Sotomayor fit éditer Y Historia de
la Conquista de la Provincia de et Itza, dans laquelle on peut glaner quelques
faits relatifs aux Choies et aux Lacandons. Il en est de même du Testimonio
de diferenles car tas y provincias dadas al pueblo de N. S. de los Dolores de
Lacandones d'ANTomo Margil. Ce manuscrit de l'Archivo de Indias, à Séville,
n'a jamais été publié en entier ; une petite partie en a été éditée par Marimon
y Tudo dans la ZE, 1882, p. 130-132.
2° Auteurs indigènes. Yucatan. La plupart des documents d'origine indigène
sont anonymes. Il n'y a exception que pour un seul : la Chronique de Chac-
BIBLIOGRAPHIE XXXIII
xalub Chen. L'auteur de cette chronique, entièrement écrite en maya, est un
natif du district de Motal, du nom de Nakuk Pech, qui, chef subalterne au
moment de la conquête, se fit baptiser et devint fonctionnaire espagnol. Il nous
donne, pour quelques années avant l'arrivée de Montejo et pour l'histoire de
la conquête, des détails précis et qui semblent dignes de foi. Cette chronique a été
traduite en anglais par D. G. Bbinton: Maya chronicles, Philadelphie, 1882,
in-8, et en français par Raynaud : L'histoire maya, d'après les documents en
langue yucatèque (Archives de la Société américaine de France, nouv. série,
t. VIII, 1 Paris, 1892).
Les écrits anonymes en langue maya comprennent ce que Brinton a nommé
les livres de Chilan-Balam. Ce sont des manuscrits courts, qui portent le nom
des villages dans lesquels ils ont été composés. Nous connaissons plusieurs
Livres de Chilan-Balam de Mani, celui de Titzimin et celui de Chumayel.
Ils contiennent des renseignements précieux sur l'histoire, la topographie du
Yucatan et sur la civilisation des Mayas. Quelques fragments du livre de Chi-
Balam de Mani furent publiés, vers 1850, par Pio Perez dans le Reyistro
Yucateco. Brasseur de Bourbourg reproduisit ce fragment en appendice de
son édition de la Relacion de Landa, sous le titre Chronoloyie antique du
Yucatan (pp. 367-429) ; Stephens le publia à son tour, en appendice du 2 e volume
de ses Incidents of travel in Yucatan. New-York, 1843, accompagné d'une
traduction anglaise. Les manuscrits utilisés par Pio Perez furent acquis plus
tard par le D r Behrendt. Après la mort de celui-ci, ils passèrent entre les
mains de Brinton qui a édité dans ses Maya chronicles les livres de Mani, de
Chumayel et de Titzimin; il a traduit le texte maya d'une façon souvent
défectueuse. Ils sont aujourd'hui déposés à la bibliothèque de l'Université de
Philadelphie.
Guatemala. — Nous ne possédons qu'un seul document indigène en langue
qu'ichée, mais il est beaucoup plus important que ceux qu'ontlaissés les Mayas.
Il fut trouvé à Santo-Tomas Chichicastenango, au commencement du xvn e
siècle, par le P. Francisco Ximenez, qui le traduisit en espagnol. Ordonez en
fit aussi usage pour la composition de son Historia del cielo y de la tierra.
L'histoire de Ximenez étant devenue très rare, fut copiée à la bibliothèque de
l'Université de Guatemala par le D r Scherzer, de Vienne. Cette traduction
montrait le grand intérêt de l'ouvrage, mais le texte qu'iché en restait
inédit. Celui-ci fut publié en 1860 par Brasseur de Bourbourg sous le titre:
Le Popol-vuh, livre sacré des Quiches, Paris, 1860, in-8. Auparavant, le même
auteur en avait donné de nombreux extraits dans les quatre volumes de
son Histoire des nations civilisées du Mexique et de VAmérique centrale sous
le titre: Manuscrit quiche de Chichicastenango. Les traductions de Brasseur
sont toujours un peu sujettes à caution, à raison des idées particulières qu'il
se faisait sur l'histoire des peuples de l'Amérique centrale.
Les Cakchiquels ont laissé un document important. Son auteur est Fran-
cisco Hernandez Arana Xahila. C'est une pièce de procédure, établie pour
justifier les droits territoriaux du clan Xahila auprès de la juridiction espa-
gnole. L'auteur commence par y décrire la création du monde, puis il raconte
l'histoire des tribus cakchiquèles jusqu'à la conquête, dont il fut témoin ocu-
laire, et l'établissement de la puissance espagnole. Ce manuscrit provient de
l'ancien couvent des franciscains de Guatemala, et l'original en fut donné
à Brasseur de Bourbourg qui en inséra de nombreux fragments dans son His-
toire, sous le nom de Mémorial de Tecpan-Atitlan. Il fut publié, avec une
traduction anglaise, par Brixtox, sous le titre: The Annals of Cakchiquels,
Philadelphie, 1892.
Brasseur de Bourbourg cite, en plusieurs endroits de son Histoire des
nations civilisées, un Manuscrit Tzutuhile, qui était contenu clans \aChronica
XXXIV BIBLIOGRAPHIE
franciscana del Sanlo Nombre de Jésus de Goallemala, manuscrit en espagnol
sans nom d'auteur qui provenait de l'ancien monastère de San Francisco de
Guatemala. Peut-être était-ce une pièce de procès analogue à la précédente.
En tout cas, c'est à cette catégorie qu'appartiennent des relations très inté-
ressantes, écrites en espagnol par des indigènes : les Tilulos de los senores
quiches de Tptonicapan, publiés et traduits en français par M. de Charencey
dans les Actes de la Société philologique, Alençon, 1875, pp. 150-162 et les
Tilulos de nueslros anceslros de Otzoya encore inédits.
Chapitres I, II, III et IV. — Les histoires générales de H. II. Bancroft :
Native Races of Pacific States of North America et surtout de Brasseur de Bour-
bourg : Histoire des nations civilisées du Mexique et de l'Amérique Centrale
renferment quantité de détails sur les peuples mayas-qu'ichés. Voir un exposé
sommaire de M. K. Haebler : Amerika, dans le Weltgeschichte d'HELMOLT,
vol. I, et divers articles de M. Seler dans les volumes II et III de ses Gesam-
melie Ahhandlungen .
Pour le Yucatan ^Mayas proprement dit), outre les ouvrages anciens de
Landa, Lizana, Cogolludo et Aguilar, cités plus haut, il faut mentionner deux
livres : Historia de Yucatan par M. Crescencio Carillo y Ancona, Mexico,
1897; et Historia del deseuhrimiento y conquista de Yucatan, con un resena
de la historia antigua, Merida de Yucatan, 1896, in-8, par M. J. Molina Solis.
D. G. Brinton a publié sous le nom de Maya Chronicles des textes mayas
intéressants, accompagnés d'une traduction anglaise assez médiocre et d'une
introduction. Des « relaciones » parfois remarquables, portant sur divers vil-
lages du Yucatan, ont été publiées dans la Colecciôn de Documentos ineditos,
2 e série, vol. XI et XIII, Madrid, 1892 et 1900.
On trouvera des renseignements généraux d'origine ancienne dans les his-
toires si souvent citées de Las Casas, Bernal Diaz del Castillo, Hebrera,
TûRQUEMADA, VeYTIA .
^Les travaux relatifs à l'archéologie, à la linguistique et à la paléographie
seront cités plus loin.
Sur le Peten 'Itzas, Lacandons) et le Chiapas (Tzentals) les principaux
ouvrages sont : Antonio de Bemesal : Historia de las Provincias de Chiapa y
Guatemala, 1619; Villagutierre y Sotomayor : Historia de la Conquista de la
Provincia de el Itza, Madrid, 1701, in-4 ; Nunez de la Vega : Constituciones
diocœsanas del obispado de Chiapas, Borne, 1702, in-8; B. Ordonez y Aguiar:
Historia de la Creacion del cielo y de la tierra (Ms. du Museo Nacional de
Mexico dont Brasseur de Bourbourg a donné de nombreux fragments dans
son Histoire des nations civilisées) ; Behrendt : Report on explorations in
Central America (BS, 1867, pp. 420-426) ; O. Stoll : Zur Ethnographie der
Repuhlik Guatemala, Zurich, 1880, in-4°; C. Sapper : Ein Besuch bei denostli-
chen Lacandones (Ausland, vol. LXIV, pp. 892-895); A. Tozzer : A compara-
tive study oflhe Mayasand the Lacandones (Archaeolog ical Institute of Amer ica,
American Archœology, New-York, 1907, in-8). Un certain nombre de rensei-
gnements sur les peuples de cette région se trouvent dans les œuvres de Ber-
nal Diaz del Castillo, Las Casas et Herrf.ra.
Sur le Guatemala (Quiches, Cakchiquels ), outre les livresdéjà cités de Beme-
sal, Villagutierre y Sotomayor et Nunez de la Vega, on consultera les travaux
de Brasselr de Bourbourg et surtout le Popol-vuh, le livre sacré et les mythes
de l antiquité américaine, Paris, 1860, in-8, très importante traduction d'un
long texte légendaire qu'iché, et de Brin-ton : The aunals of Cakchiquels, tra-
duction d'un texte cakchiquel précédé d'une introduction fort intéressante.
BIBLIOGRAPHIE XXXV
LIVRE II
Les peuples civilisés de l'Amérique.
3 e partie. — Les Antilles
Chapitres I et II. — Les auteurs anciens à consulter sont Fernand Colomb :
Historié, etc. ; Oviedo : Historia gênerai de las Indias, Salamanque, 1513; Las
Casas: Historia de las Indias, 1875 ; Gomara : Historia de las Indias, Anvers,
1554 ; Herrera : Descripciôn de las Indias occidentales, Décade I, Madrid,
1730.
Les livres modernes sur l'ethnographie et l'archéologie des grandes Antilles
sont les suivants : J. W. Fewk.es : Preliminary report on a archeological trip
to thc West-Indies (SCK, vol. XLV, Washington, 1904); F. A. Ober : Abori-
gines of the West-Indies (Proceedings of the American antiquarian Society,
Worcester, 1894, pp. 24 et suiv.).
Pour les îles Bahamas : J. B. Murdock : The cruise of Columhus in the
Bahamas, New-York, 1884, in-8 ; J. M. Wright : History of the Bahama
Islànds, New-York, 1905, in-4.
Pour Cuba : Bachiller y Morales : Cuba primiiiva, La Havane, 1883, in-8 ;
J. W. Fewkes : Prehistoric culture of Cuba (AA, nouv. série, 1904, pp. 585-
598).
Pour Haïti : Charlevoix : Histoire de Vile espagnole ou de Saint-Domingue,
l' e éd., Paris, 1730-31, 2 vol. in-4° ; 2 e éd., Amsterdam, 1733, 2 vol. in-12 (Com-
pilation très bien faite des renseignements contenus dans les anciens auteurs);
H. Ling Roth : Aborigines of Hispaniola (JAI, vol. XVI, Londres, 1887,
pp. 247-286).
Sur Porto-Bico : Lnigo Abbad y Lasierra : Historia geogrkfica, civil y
natural de la Isla de San-Juan Bautista de Porto-Bico, Porto-Rico, 1788,
2 e éd. en 1866 ; Augustin Stahl : Los Indios Borinqueilos, estudios etnogra-
ficos, Porto-Rico, 1889, in-8; J. W. Fewkes : The aborigines of Porto-Bico
and neighboring islands (RE, vol. XXV, Washington, 1906, pp. 1-219).
Sur la Jamaïque : Histoire de la Jamaïque, traduite de l'anglais par M***
(Raulin), Londres, 1751, 2 vol. in-12 (attribué à Sir H. Sloane).
Sur les Petites Antilles, l'ouvrage le plus ancien est celui de J. P. Maffée :
Histoire des Indes, Lyon, 1603; édition latine d'Anvers, 1605; très important
est l'ouvrage de ni- Tertre : Histoire générale des îles de Saint-Christophe,
de la Guadeloupe, de la Martinique et autres, dans VAmérique, Paris, 1654,
in-4° ; de Rochefort : Histoire naturelle et morale des iles Antilles de VAmé-
rique, 1 re éd., Rotterdam, 1658, in-4, nombreuses réimpressions (Le P.
nu Tertre a prétendu que cette œuvre était de lui et que le chevalier de
Rochefort lui en avait volé le manuscrit) ; l'ouvrage de J. Davies : The history
of Caribby islands, Londres, 1666, in-8, n'est que la traduction de celui de
Rochefort à laquelle l'auteur a ajouté quelques observations (la plupart de
pure imagination .
XXXVI BIBLIOGRAPHIE
LIVRE II
Les peuples civilisés de V Amérique.
4 e partie. — Les Peuples de l'Isthme de Panama, de la Colombie
et DU PÉROU
Chapitre I er . — Si Ton prend le nom de Chibchns au sens étendu, la
bibliographie de ce groupe est fort vaste, surtout au point de vue linguis-
tique. Nous ne ferons que citer les travaux généraux sur l'étendue du groupe :
M. Uhle : Yerwandschaften und Wanderungen der Tschibtscha, Berlin, 1890,
in-8; Brinton, The American Race, New-York, 1891, in-8 ; R. de la Grasserie :
Les langues du Costa-Rica et les idiomes apparentés (JAP, II e série, vol. I,
Paris, 1904, pp. 153-187) ; H. Beuchat et P. Rivet : Affinités des langues du sud
de la Colombie (Le Musèon, Louvain, 1910, pp. 1-94).
Sur l'histoire ancienne, les ouvrages sont : Piedrahita : Historia gênerai de
las conqnistas del Nuevo Reyno de Granada, Anvers, 1688 ; Pedro Simon: Noti-
cias historiales de tierra firme, Séville, 1585; Cieza de Léon : Cronica del Peru,
Madrid, 1889.
Chapitre II. — Les seuls ouvrages où l'on trouve des renseignements
sur les anciens Gùetares sont ceux d'OviEDO, qui résida dans le pays en 1529,
et de Herrera. Le livre de Squier : Nicaragua, its peoples and scenery, con-
tient quelques allusions au peuple de Nicoya.
La littérature archéologique est beaucoup plus riche. Le travail de Brans-
ford : Report on explorations in Central- America, in 1881 (RS, Washington,
1884), renferme quelques détails sur des fouilles opérées dans la péninsule de
Nicoya. Presque à la même époque H. Strebel publia un Rericht iiber die
Sammlung Alterthûmer aus Costa-Rica im Rremer Muséum dans les Ahhand-
lungen von naturwissenchaftliche Verein zu Rremen, vol. VIII, 1883, pp. 233-
253. Des auteurs locaux contribuèrent aussi à la connaissance des antiquités
du pays : A. Alfaro : Antigùedades de Costa-Rica, San José, 1896 ; J. F. Fer-
raz : Informe del Museo nacional de Costa-Rica, 1897-1898. Les auteurs
les plus modernes sont : C. Sapper: Ruacas der Halbinsel-Nicoya [Zeitschrift
fur Ethnologie, 1899, pp. 622-632) ; V. Hartman : Archseological researches in
Costa-Rica, Stockholm, 1906, in-f° ; V. Hartman : Archseological researches
on the Pacific Coast of Costa-Rica (Memoirs of the Carnegie Muséum, vol. III,
n° 1, Pittsburg, 1907); enfin la mission, toute récente, de W. Lehmann nous
apportera des renseignements précieux. Quelques-uns des résultats ont été
publiés dans la Zeitschrift fur Ethnologie (1911).
Chapitre III. — Sur la civilisation du Chiriqui, les renseignements sont très
peu nombreux. On ne peut citer, pour l'histoire ancienne du pays, que le livre
d'OviEDO : Sumario de la historia gênerai de las Indias, éd. Vedia, Madrid,
1884. L'archéologie de cette région nous est connue par divers articles : J. King
Merritt: Report on the huacals or ancient graveyards of Chiriqui (Rulletin
of the American Ethnological Society, 1860) ; de Zeltner : Notes sur les sépul-
tures indiennes du département du Chiriqui; W. H. Holmes : The use of
gold and other metals among the ancient inhabitants of Chiriqui (BE,
vol. III, Washington, 1887); W. H. Holmes, Ancien art of the province of
Chiriqui (RE, vol. VI, Washington, 1888, in-4).
BIBLIOGRAPHIE XXXVII
Sur le Dabaibe, ou pays des Gunas, voir Cieza de Léon : Primera parte de
la Cronica del Peru, éd. Vedia, Madrid, 1889, et Oviedo, op. cil.
Chapitre IV. — A. de Humboldt : Vue des Cordillères, vol. I, pp. 244 et
suiv., a traité de la civilisation des Chibchas ; voir aussi : W. Bollaert :
Antiquarian, ethnologieal and other researches in New-Granada, Ecuador,
etc., New-York, 1858.
Mais ce sont surtout les Colombiens qui ont contribué à l'étude de l'histoire
ancienne de leur pays. Parmi les ouvrages qu'ils ont publiés, citons, comme
particulièrement utiles : Col. Joaquin Acosta : Compendio de la historia de
Colombia, Bogota, 1848 ; E. Uricoechea : Memoria sobre las antigùedades neo-
granadinas, Berlin, 1854, in-4 ; Bestrepo-Tirado, Los Chibchas, Bogota, 1895 ;
A. B. Cuervo : Colecciôn de documentos ineditos sobre la geografia y la his-
toria de Colombia, Bogota, 1892. — Il faut ajouter comme très intéressant
l'ouvrage de l'infatigable compilateur français Ternaux-Compans : Essai sur
l'ancien Cundimarca, Paris, 1842, in-8.
Chapitre V. — Les renseignements anciens sur les peuples de la province
d'Esmeraldas sont renfermés dans les ouvrages de Cieza de Léon, d'AuGusTiiN
Zarate : Historia del descubr imiento y conquista de la Provincia del Peru ;
Montesinos, Memorias anliguas, historiales y politicas del Peru, Madrid,
1882; Velasco : Historia del Reino de Quito, Quito, 1841 (vol. I); Garcilasso
de la Vega et autres chroniqueurs anciens du Pérou. Ils se trouvent
réunis dans l'histoire moderne de F. Gonzalez Suarez : Historia del Ecuador,
Quito, 1898-1904. Sur les antiquités, voir Th. Wolf : Memoria sobre la Geo-
grafia y Geologia de la Provincia de Esmeraldas, Guayaquil, 1878, et Geo-
grafia y Geologia del Ecuador, New-York, 1892. Sur la langue : E. Seler : Die
Sprache der Indianer von Esmeraldas (SGA, vol. I, pp. 49-64).
Pour le Manabi, voir en plus des ouvrages précédents, M. H. Saville : The
Antiquities of Manabi, Ecuador, New-York, 1907; cf. G. de la Rosa: Les Caras
de VÈqualeur (Journal de la Société des Américanistes de Paris, nouv. série,
vol. V, Paris, 1908, pp. 85-95).
LIVRE II
Les peuples civilisés de V Amérique.
4 e partie. — Le Pérou
(Chap. VI, VII, VIII, IX). — Nous ne possédons pas pour le Pérou,
comme pour le Mexique, d'écrits importants dus à des auteurs indigènes. Le
plus connu des auteurs qui ait traité de l'empire des Incas est Garcilasso de
la Vega. Celui-ci était fils de l'un des conquérants du Pérou et d'Isabelle
Chimpu Occllo, petite-fille de l'Inca Ccapac-Yupanqui . Il naquit à Ccozco en
1539 et yresta jusqu'à l'àgede vingt ans, époque à laquelle il passa en Espagne.
C'est vers 1602 ou 1603 qu'il commença son ouvrage sur le Pérou, de mémoire
et en s'aidant des fragments d'une histoire écrite par le père jésuite Blas
Valera. La première édition de l'ouvrage de Garcilasso delà Vega fut publiée
en 1609, à Lisbonne, sous le titre de : Primera parte de los commentarios reaies,
qui tratan del origen de los Incas, reyes que fneron del Peru, de su idola-
tria, etc., por el inca Garcilasso de la Vega, natural del Cuzco, in-4. Une
deuxième édition parut à Madrid, en 1723, et une troisième, en quatre volumes
in- 16, dans la même ville, en 1829.
XXXVIII BIBLIOGRAPHIE
Une excellente traduction anglaise en a été faite par Cl. Markiiam, et publiée
à Londres, sous les auspices de la « Hakluyt Society », sous le titre : The
royal commentaires of the Inca Garcilasso de la Vega, Londres, 1869-1871,
2 vol. in-8, et diverses traductions françaises, plus ou moins fidèles, ont été édi-
tées.
Les renseignements de Garcilasso sont très abondants, mais peu sûrs. Se
prévalant de ses origines, il a tout fait pour exalter les Incas et nous les
montrer sous l'aspect de souverains féodaux sages et prévoyants. Toutefois,
quantité de détails semblent authentiques et les Commenlarios reaies sont
indispensables.
Cieza de Léon est, avec Garcilasso, le principal auteur à consulter sur
l'histoire péruvienne. Longtemps soldat dans l'Amérique du Sud, il commença
en 1541 à écrire l'histoire des pays qu'il avait parcourus. En 1550, il vint rési-
der à Ccozco pour puiser à des sources authentiques les renseignements néces-
saires à l'accomplissement de son œuvre. Il fit la connaissance d'un des descen-
dants de Huayna Ccapac, nommé Cayn-Ccapac, qui lui donna de nombreux
renseignements sur l'histoire ancienne du Pérou. La première partie de l'œuvre
de Cieza de Léon a été souvent citée à propos de l'histoire des contrées septen-
trionales de l'Amérique du Sud, et nous n'y reviendrons pas. Dans la seconde
partie, il traite de l'histoire et de la politique des Incas, de l'organisation sociale
des Quichuas d'une manière moins partiale que Garcilasso. Longtemps, on a cru
que ce livre était l'œuvre de Don Juan de Sarmiento, président du Conseil des
Indes, et cette opinion, accréditée par Muivoz, Navarrete et Prescott, qui
l'avaient utilisée en manuscrit, a été'adoptée par tous les auteurs jusqu'à ce que
Markham eût démontré que l'auteur en était bien Cieza. Cet ouvrage a été publié
par Jimenez de la Espada, à Madrid, en 1880, sous le titre de : Segunda parte
de la Crônica del Peru que trata del seiiorios de los Yncas, Madrid, 1880. Cl.
Markham en a fait une traduction anglaise, sous le titre de : The second part of
the Cronica of Peru, by Pedro Cieza de Léon, Londres, Hakluyt Society, 1883,
in-8.
Balboa, qui commença à écrire en 1570, [sous le patronage de l'évêque de
Quito, a laissé un ouvrage intéressant, surtout pour l'histoire des peuples du
Nord et de la côte du Pérou. Il est intitulé Miscellaneas Australes et une partie
en a été publiée pour la première fois en français par Ternaux-Compans, sous le
titre d'Histoire du Pérou, Paris, 1810, in-8. Certains auteurs modernes ont
attaché une grande valeur à l'ouvrage de Balboa, en raison de ce fait que son
séjour à Quito le rendait pour ainsi dire indépendant de la tradition officielle
de Ccozco.
Il existe aussi un fragment d'histoire péruvienne composée par Juan de
Betanzos, en 1551, et publié par Jimenez de la Espada, à la suite de la seconde
partie de la Chronique de Cieza de Léon, sous le titre de Suma y naraciôn de los
Incas, reyes del Peru, Madrid, 1880, in-8. Les renseignements fournis par
Betanzos sont presque toujours d'accord avec ceux de Cieza.
Récemment, M. le prof. Pietschmann a édité l'histoire composée par Pedro
Sarmiento de Gamroa, sous le titre : Geschichte des Inkareiches, Berlin,
1908. Cl. Markham en a publié une traduction anglaise: History of the Incas.
Londres, Hakluyt Society, 1907, in-8.
Les renseignements de Gamboa s'accordent sur nombre de points avec
ceux de Cieza et de Betanzos. Tous ces auteurs réduisent beaucoup l'in-
fluence et la puissance attribuées aux Incas par Garcilasso de la Vega et leurs
documents portent, pour la plupart, un cachet d'authenticité.
On ne peut en dire autant des histoires que raconte Montesinos dans ses
Memorias anliguas y politicas del Peru, composées en 16i2 et publiées h
Madrid, en 1882. Par exemple, Montesinos a donné une longue liste de souve-
BIBLIOGRAPHIE XXXIX
rains du Pérou, qu'il divise en plusieurs dynasties : les Pyrhuas; les Amaulas,
qui auraient régné avant les Incas, confondant diverses classes d'oracles
avec des dynasties. D'autres invraisemblances que l'on rencontre dans son
texte, ont fait que son ouvrage est peu employé.
Plus digne de foi est Zarate : Historin del descubrimiento y conquista.de la
provincia del Peru, L re éd., Anvers, 1855; 2 e éd., Madrid, 1853. Traduit en fran-
çais sous le titre : Histoire de la découverte et de la conquête du Pérou, par
S.D.C. (Citry de la Guette), Paris, 1742.
Parmi les travaux secondaires des chroniqueurs anciens, il faut citer, en
première ligne, Diego Fernandez : Segunda parte de la historia del Peru,
Séville, 1571 ; B. de Ovando : Descripciôn del Peru, publiée dans les Rela-
ciones geograficas de Indias, Peru, vol. II, Madrid, 1885 (composée en 1605);
Juan de Santa Gruz Yamqui Pachacuti Salcamayhua : Relacion de antigùe-
dades deste reyno del Piru, Madrid, 1879 (Pachacuti, l'un des rares chroni-
queurs d'origine indigène, composa sa Relacion en 161 J), traduit en anglais par
Cl. Markham sous le titre : Antiquies of Peru, Londres, Hakluyt Soc, 1873;
B. Bamirez : Descripciôn del Reyno del Peru, del sitio, temples, provincias,
obispados y ciudades, de los naturales, de su lenguas y trajes, composée en
1597 (Relaciones geograficas de Indias, Peru, vol. II, Madrid, 1885); G. Boman
y Zamora : Repuhlicas de Indias. Idolatrias y gobierno en Mexico y Peru,
Madrid, 1897; Velasco : Historia del Reino de Quito, vol. I.
La religion nous est connue par les travaux d'un grand nombre de mission-
naires. Le plus important est celui de Cristoval de Molina, publié par Mark-
ham sous le titre de The fables and rites of the Yncas, Londres, Hakluyt
Society, 1873 (composé en 1580). Viennent ensuite ceux de P. J. de Arriaga :
Extirpacion de la idolatria del Piru, Lima, 1621 ; de Francisco de Avila,
publié par Markham sous le titre : Hnarochiri Mythology, Londres, Hakluyt
Society, 1882 ; de La Calancha: Coronica moralizada del orden de San Agus-
tin en el Peru, Barcelone, 1639 ; d'un jésuite anonyme, qui a écrit une Rela-
cion de las Costumbres antiguas de los naturales del Peru, éditée à Madrid,
en 1879, par Jimenez de la Espada, et d'un autre anonyme qui composa une
Inslrucion contra las ceremonias, y rilos que usan los Indios conforme al
tiempo de su infidelidad, Séville. Tous sont des ouvrages de théologiens ou
d'inquisiteurs.
Nous possédons quelques relations officielles, faites par des officiers de la
couronne d'Espagne sur les régions qu'ils étaient chargés d'administrer. Elles
ont été publiées par Jimenez de la Espada dans les Relaciones geograficas de
Indias, Peru .Les principales sont : A. de la Vega : La descripciôn que se hizo
en la provincia de Xauxa, por la Instrucion de S. M. que a la dicha provincia,
se envio de molde (Relaciones, vol. I, Madrid, 1881) ; Mercado de Penalosa :
Relacion de la provincia de las Pacajes (vol. I) ; J. de Matienzo : Carta a S. M.
del Oidor de los Charcas, Licenciado J. de Matienzo (Relaciones, vol. II,
Madrid, 1885), etc.
Outre ces ouvrages spéciaux, les anciens chroniqueurs qui ont écrit sur
toute l'Amérique nous fournissent de nombreux renseignements de seconde
main. Les principaux auteurs qui ont traité du Pérou sont : Gomara : Historia
de las Indias, Anvers, 1554 ; Benzoni : La historia del mondo nuovo, Venise, 1565
Acosta : Historia natnral y moral de las Indias, Séville, 1590, Madrid, 1792 ;
Hehrrra: Historia gênerai de los hechos de los Castellanos en las islas y
lierra firme del mar Oceano, Madrid, 1601 ; B. Cobo : Historia del Nuevo
Mundo, Séville, 1890-95 (écrite en 1653); J. de Laet : Vhistoire du Nouveau
Monde, ou description des Indes occidentales, Leyde, 1640.
Plusieurs ouvrages modernes ont été consacrés au Pérou. Le plus ancien et le
plus célèbre est celui de Prescott : History of the conquest of the Peru,
XL BIBLIOGRAPHIE
Boston, 1847, 3 vol. Il est aujourd'hui bien vieilli. On peut encore citer, E. Des-
jardins : Le Pérou avant la conquête espagnole, Paris, 1858 ; Emile Carrey :
Le Pérou, Paris, 1875 ; J. von Tschudi : Peine durch Sûdamerika, Leipzig,
1866-1869, 2 vol. ; R. B. Brehm : Daslnkareich, Iéna, 1885; E. W. Middendorf:
Peru. Beobachtungen und Studien uber das Land und seine Bewohner, Berlin,
1893-1895; Cl. Markham : 77ie Incas of Peru, Londres, 1910. On trouve aussi
beaucoup de renseignements historiques et ethnographiques dans le grand tra-
vail linguistique de Middendorf, intitulé : Die einheimischen Sprachen. Perus,
Leipzig, 1890, 5 vol., ainsi que dans les ouvrages des voyageurs : G. Squier:
Peru, Incidents of travel and exploration in the land of the Incas, Londres,
187 7, et C. Wiener : Pérou et Bolivie, Paris, 1880.
Tous les ouvrages modernes qui traitent de l'histoire de l'Amérique ont une
partie consacrée au Pérou ; parmi ceux-ci, nous citerons seulement : A. Bas-
tian : Die Kultnrlander der Alten Amerika, Berlin, 1878-1879; G. Bruhl :
Die Kulturvolker Altamerikas, New-York, 1877; de Nadaillac : L'Amérique
préhistorique; K. Haebler : Amerika, dans la Weltgeschichte d'HELMOLT,
vol. I; T. A. Joyce ; South American Archseology, Londres, 1912.
Peu d'auteurs ont traité spécialement de l'organisation sociale des anciens
Péruviens. Signalons, toutefois, Gh. Wiener : Essai sur les institutions poli-
tiques, religieuses, économiques et sociales de Vempire des Incas, Paris, 1874;
O. Martens: Constitution historique, sociale et politique du Tahuantinsuyii,
traduit en français par Chazaud des Granges, Paris, 1910 ; et surtout,
H. Cunow : Die soziale Yerfassung des Inkareiches, Brunswick, 1898, le
meilleur livre qui ait été écrit sur ce sujet.
Les travaux archéologiques sont très nombreux et nous ne citerons que les
principaux. L'un des premiers est celui de Rivero y Tschudi: Antigûedades
Peruanas, Vienne, 1851; W. Bollaert : Antiquarian researches in New-Gra-
nada, Ecuador, Peru and Chile, Londres, 1860. On consultera aussi les travaux
de Squier et de Wiener cités plus haut. Les grands recueils suivants sont
indispensables : Reiss und Stëbel : Das Todtenfeld von Ancon, in Peru, Ber-
lin, 1880 1887, in piano ; Stûbel, Reiss, Koppel und Uhle, Kultur und Indus-
trie der siidamerikanischer Yôlker, Berlin, 1889, in-f° ; E. Seler : Perua-
nische Alterthûmer. Herausgegeben von der Verwaltung des K. Muséums
fur Volkerkunde, Berlin, 1893, in-f° ; B.essler : Ancient Peruvian art. Contri-
butions to the archaeology of the Incas, New- York et Berlin, 1902-1903.
Chapitre X. — Les peuples du Chaco et du Tucuman. — Les auteurs qui nous
ont décrit les peuples du sud de la Bolivie et du nord-ouest de la République
Argentine sont peu nombreux. Ce sont, pour la plupart, des religieux jésuites
qui nous ont parlé de cette partie de l'Amérique du Sud comme faisant partie
du Paraguay.
La première en date de ces relations est celle de Don Pedro Sotelo Narvaez,
écrite en 1583 et publiée sous le titre de Relacion de las provincias de Tu-
cuman que diô Pedro Sotelo Narvaez, vecino deaquellas provincias, dans les
Relaciones geograficas de lndias, Peru, vol. II, Madrid, 1885.
Alonso de Barcenaou de Barzana, missionnaire jésuite arrivé en 1586, nous
a laissé de nombreux renseignements sur les Calchaquis, dans une lettre
adressée au Provincial des Jésuites en 1594, et publiée sous le titre de Carta
delP. Alonzo de Barzana de la Compania de Jésus, al Padre Juan Sébastian,
su provincial (Relaciones geograficas de lndias, Peru, vol. II). Le même
auteur, qui connaissait fort bien les langues des tribus du Tucuman, a com-
posé un Arte delà langue des Calchaquis ou Diaguites, le cacan: malheureu-
sement cette œuvre est perdue.
BIBLIOGRAPHIE XLI
Quelques faits intéressants se trouvent dans la Historia argenlina de las
provincias del Rio de la, Plata, compilée en 1612 par Diaz deGuzman et publiée
à Buenos-Aires en 1838.
L'auteur qui nous a faij- le mieux connaître les mœurs des anciens Diaguites
est Nicolas Du Toict, né à Lille en 16] 1, mais surtout connu sous le nom hispa-
nisé de Del Techo. Son livre est intitulé: Historia provincise Paraguarise
Societatis Jesu, Leyde, 1673. D'après les dires du chroniqueur Lozano, del
Techo aurait tiré la plupart de ses renseignements d'une histoire manuscrite
aujourd'hui perdue, composée par un jésuite : Juan Pastor.
Lozano, de son côté, a écrit une description du Tucuman sous le titre :
Descripciôn chorograftca del terreno, rios, arboles y animales de las dilata-
disimas provincias del granChaco, Gualamba, y de los ritos de las inumerables
naciones barbaras è infieles que la habit an, Cordoba, 1732. Les documents
proviennent tous du livre de del Techo ; ceux que Lozano ajoute paraissent
pour la plupart erronés.
Le P. B. Alcazar a écrit une Chrono-historia de la Compania de Jésus en la
provincia de Toledo, Madrid. 1710, qui renferme quelques faits intéressants.
Il en est de mêmedela Lettre du P. Ignace Chômé, missionnaire de la Compa-
gnie de Jésus, au P. Vanthiennen de la même compagnie (Lettres édifiantes et
curieuses, XIV e recueil, Paris, 1739, pp. 267 et suiv.), cette lettre a été écrite de
Tarija en 1735 ; et de Cabrera. Relacion sobre los descubrimientos de Don
Geronimo Luis Cabrera en las provincias de los Juries (Relaciones geogra-
ftcas de Indias, Peru, vol. II, Madrid, 1885).
On trouve encore quelques détails dans les histoires générales du Paraguay ;
citons: J. Guevara : Historia del Paraguay, Rio de la Plata y Tucuman,
composée en 1750 et publiée à Buenos-Aires, en 1836 ; Gharlevoix : Histoire du
Paraguay, Paris, 1757 ; Funes : Ensayo de la historia civil del Paraguay,
Ruenos-Aires y Tucuman, Buenos-Aires, 1816-1817.
MANUEL
D'ARCHÉOLOGIE AMÉRICAINE
INTRODUCTION
LA DÉCOUVERTE DE L'AMÉRIQUE
CHAPITRE PREMIER
LES CONDITIONS PHYSIQUES DE LA DÉCOUVERTE
Sommaire. — I. Les courants et les vents. — IL Courants et vents du Paci-
fique. — III. Le Fu-sang. — IV. Courants et vents de l'Atlantique.
§ I. — Les courants et les vents.
La plupart des auteurs qui ont traité de la découverte de
Colomb nous la présentent comme un fait extraordinaire, que rien
n'aurait pu faire prévoir : l'illustre Génois aurait été en quelque
sorte « inspiré » ; la décision qui le fit partir pour son premier
voyage de découverte lui aurait été dictée par des connaissances
puisées aux sources géographiques de l'antiquité classique ; rien
de plus immédiat n'aurait motivé son action.
En réalité, la découverte de Colomb paraît être l'aboutissement
logique d'une série de tentatives, dues à des circonstances diverses
et que nous examinerons les unes après les autres. Il est cer-
tain que les spéculations sur la géographie ancienne et les rap-
ports des voyageurs qui revenaient de l'Asie orientale ont joué un
rôle déterminant dans le départ de Colomb, mais ce ne sont là que
des causes qui s'ajoutèrent à d'autres causes, généralement moins
connues, mais non moins importantes.
Il est indispensable, pour aborder cette question, de connaître les
circonstances naturelles qui ont rendu possible un débarquement
sur le continent américain, tant sur les côtes du Pacifique que sur
celles de l'Atlantique. Les courants, les vents avaient, au temps de
Manuel d'archéologie américaine. I
'1 LES CONDITIONS PHYSIQUES DE LA DECOUVERTE
la navigation à voile, un rôle prééminent : ils permirent la dissé-
mination, dans d'innombrables îles, des Polynésiens de l'Océanie
et rétablissement des Malais à Madagascar ; nul doute aussi que
les courants n'aient signalé aux riverains de l'Europe l'existence
d'un continent occidental, d'où provenaient les troncs d'arbres et
même les embarcations drossés sur leurs côtes.
Il est donc nécessaire de connaître la distribution des vents et
des courants qui existent dans les océans qui séparent, des deux
côtés, l'Amérique de l'Ancien Continent. Nous y consacrerons les
quelques pages qui suivent.
§ II. — Courants et vents du Pacifique.
Ce qui nous intéresse surtout, c'est le littoral de l'Atlantique
qui regarde l'Europe et sur lequel ont été faites les premières
découvertes. Nous ne pouvons cependant passer sous silence le
régime de l'océan Pacifique et nous devons indiquer les possibili-
tés de découvertes ou de migrations sur la partie du littoral du
Nouveau Continent baignée par cet océan.
Au point de vue du régime des vents ', on peut partager le Paci-
fique en quatre zones : celle des vents variables, où dominent des
vents soufflant vers l'ouest et qui s'étend, au nord à partir de
30° lat. N., et au sud à partir de 30° lat. S. ; celle des alizés du
nord-est, entre l'équateur et le 30° lat. N.,et celle des alizés du
sud-est, entre l'équateur et le 30° lat. S. Dans le Pacifique orien-
tal, il existe une zone de calmes, entre le 5° lat. N. et le 5° lat. S. ;
par contre, dans la partie occidentale du Grand Océan, les mous-
sons de la mer des Indes se font sentir jusqu'au 147° de long-. E.
Le Pacifique est relativement peu agité ; les tempêtes y sont
rares, surtout dans la région orientale qui baigne les côtes améri-
caines, à l'exception toutefois de la partie la plus méridionale, qui
avoisine le cap Horn. Mais dans la région occidentale, particulière-
ment sur les côtes de Chine, les typhons (taï-fong) sont très redou-
tables ; ils offrent pour nous un intérêt spécial : nés le plus souvent
au large des Philippines, ils suivent un trajet courbe, longent les
côtes japonaises et vont mourir dans les parages des îles Aléou-
tiennes.
1. Findlay, Directory for the navigation of the North-Pacific Océan, 3 d éd.,
Londres, 1886 ; Id., Directory for the navigation of the South-Pacific Océan,
5 lh éd. , Londres, 1884.
COURANTS ET VENTS DU PACIFIQUE '.\
Le courant équatorial du Nord suit la direction des alizés du
nord-est ; il s'étend entre 8° et 20° de lat. N. et se dirige vers
l'ouest jusqu'aux Philippines où il s'infléchit vers le nord ; il
baigne les côtes japonaises, en suivant la même direction générale
que les typhons ; de là, sous le nom de Karo-Sivo (Fleuve noir), il
prend une direction de plus en plus marquée vers le nord-est, et
les vents variables, soufflant de l'ouest, l'inclinent sur la côte de
Californie : de là, il coule vers le sud, jusqu'à ce qu'il rencontre le
contre-courant équatorial, qui s'étend entre 5° et 8°-10° de lat. N.,
puis se dirige vers l'est, c'est-à-dire vers la côte américaine ; il est
particulièrement fort pendant l'été.
Le courant équatorial du Sud suit le trajet parcouru par les
alizés du sud-est ; dans la partie occidentale du Pacifique, il coule
vers l'ouest, entre les archipels australasiens et l'Australie; à la
hauteur de la Nouvelle-Calédonie, il tourne au sud-est, et, repris
par les vents variables qui soufflent dans la direction de l'est, il
s'infléchit vers la côte de l'Amérique du Sud qu'il remonte vers le
nord, sous le nom de courant Péruvien ou de Humboldt.
Les courants polaires sont surtout importants dans la partie sep-
tentrionale du Grand Océan : le courant du Kamtschatka, sortant
du détroit de Bering, longe les côtes asiatiques, le Kamtschatka,
l'île de Sakhaline et les côtes orientales du Japon. Le courant de
Bering baigneles côtes de l'Alaska, et refoule les eaux plus chaudes
d'une branche du Kuro-Sivo, qui s'infléchissent en boucle et viennent
réchauffer la Colombie britannique. Le premier de ces courants
transporte une quantité assez considérable de glaces flottantes, qui
s'entassent dans les détroits de la côte asiatique et font obstacle à
la navigation. Les côtes de l'Alaska, baignées par le courant de
Bering, sont moins encombrées d'icebergs, sauf pendant une petite
partie de l'année. Les glaces flottantes du Pacifique méridional
n'ont pas à nous occuper.
De ce qui précède, on peut voir que la découverte de la côte
occidentale de l'Amérique était possible par trois voies différentes :
1° par la voie du Kuro-Sivo, soit en profitant des vents dominants,
soit en étant drossé par un typhon ; 2° parla voie du contre-cou-
rant équatorial ; 3° par la boucle sud du courant équatorial du Sud,
en profitant des vents dominants de l'ouest. Il est peu probable
qu'une découverte ait pu être faite en suivant le dernier itinéraire
indiqué : les îles que baigne le courant équatorial du Sud étaient
habitées par des populations mélanésiennes, peu expertes dans l'art
4 LES CONDITIONS PHYSIQUES DE LA DECOUVERTE
de la navigation, et si quelques-unes de leurs embarcations vinrent
se perdre sur les côtes du Chili et du Pérou, il est très probable
qu'elles étaient vides. Une découverte par la voie du contre-cou-
rant équatorial est beaucoup moins invraisemblable : le point de
départ de cette masse d'eau est l'archipel des Philippines, habité
par des Malais, hardis navigateurs et pirates invétérés ; cependant,
si quelque équipage malais aborda dans l'Amérique centrale, il a
laissé si peu de traces qu'on ne peut donner à un pareil accident le
nom de découverte ; d'ailleurs aucun monument historique n'est
resté pour l'attester.
La route du Kuro-Sivo possède une bien autre importance : c'est
encore celle que suivent aujourd'hui les voiliers qui se rendent des
ports de la Chine et du Japon à San Francisco"; c'est celle que sui-
virent, à leur corps défendant, quantité de pêcheurs et de marins
japonais qui allèrent s'échouer sur la côte occidentale d'Amérique.
Nombreuses, en effet, sont les jonques qui ont été se perdre sus les
accores du Nouveau Monde : suivant qu'elles ont été poussées par
les typhons ou par le courant, elles ont atterri sur les côtes de
l'Alaska, ou sur celles de l'Orégon et de la Californie. La revue de
San Francisco Overland Monthly a publié, en 1875, une liste de
quinze cas bienconstatés de navires japonais ou chinois qui vinrent
se perdre sur les rivages américains depuis le commencement du
xix e siècle 1 .
§ III. — Le Fu-sang 2 .
La découverte de l'Amérique par les Chinois et les Japonais est
donc parfaitement possible, et l'histoire du Fu-sang, qui a occupé
les savants des xvm e et xix p siècles, ne manquait pas de base
objective.
1. Voir cette liste dans O. Loew, Petermanns Mitteilungen, 1877, .p. 138.
Cf. R. Gronau, Amerika, vol. I, pp. 108-109.
2. La première mention est celle faite par de Guignes, Le Fa-sang des Chi-
nois est-il V Amérique? [Mémoires de V Académie des Inscriptions, 1761). La
question fut reprise et tranchée affirmativement par H. de Paravey, L'Amé-
rique, sous le nom de Fu-sang, est-elle citée, dèsle V e siècle, dans les Grandes
Annales de la Chine, et, dès lors, les Samanéens de l'Asie centrale et du
Caboul y ont-ils porté le bouddhisme ? Paris, Truttel et Wurtz, 1844, in-8 ;
Gh. G. Leland, Fusang or ihe discovery of America by chinese buddhist
priests in the 5 lh century, Londres, Triïbner, 1875, in-16 ; En. P. Vinning, An
Inglorious Columbus , or évidence lhat Hwui-shin and aparty of buddhist jnonks
of Afghanistan discovered America in the 5 %h century, New-York, Appleton,
1885, in-8. (Ce livre est le plus complet; il contient le texte de Ma-Twan-Lin,
LE FU-SANG 5
Ce fut de Guignes, académicien français, qui souleva la question
en 1761 ; il publia, dans le 28 e volume des Mémoires de V Acadé-
mie des Inscriptions, un long travail où il décrivait, d'après les
auteurs chinois, le pays de Fu-sang et proposait de l'identifier
avec le Mexique. La question passa presque inaperçue et ce ne fut
qu'au xix e siècle que ce problème fut discuté avec le soin qu'il
méritait. Voici, en résumé, la description que donnait de Guignes,
d'après l'écrivain chinois Ma-Twan-Lin.
En l'année 499, un prêtre chinois buddhiste, du nom de Hoei-
shin (Hwui-shin), était arrivé en Chine, de retour du Fu-sang et
l'avait décrit en ces termes. Le pays se trouve situé à 20.000 lis à
l'est de Ta-han; il y pousse de nombreux arbres fu-sang f , d'où le
nom donné au pays ; les feuilles de cet arbre sont comestibles,
comme les pousses du bambou. De plus, il produit des fruits
rouges, assez semblables à des poires; son écorce fournit un fil
dont on fait les étoffes destinées au vêtement. Dans ce pays, il existe
des bœufs, qui, sur leurs longues cornes, peuvent porter un poids
de 20 ho (1 ho = 10 boisseaux). Les habitants possèdent des voi-
tures, traînées par des chevaux, des bœufs et des cerfs; ces derniers
animaux sont élevés de la même façon que le bétail ; de leur lait,
on fait du fromage. Il existe au Fu-sang une sorte de poire rouge,
qui se conserve toute une année sans se gâter; il y a aussi beau-
coup de raisin. Le cuivre y est un métal très commun ; l'or et l'ar-
gent y sont peu prisés; quant au fer, il est complètement inconnu.
Les habitants du Fu-sang construisent leurs maisons avec des
planches; leurs villes ne sont pas entourées de murs comme celles
de la Chine. Ils possèdent une écriture et font du papier avec les
fibres de l'arbre fu-sang. Ils ignorent les cuirasses et les lances ;
aussi ne se livrent-ils aucun combat. Le roi du pays se nomme
I-ki ; il est accompagné d'un cortège de tambours et de trom-
pettes ; la couleur de ses habits diffère suivant les saisons. Il existe,
en Fu-sang, trois classes de nobles : ceux de la première se
sur lequel fut basée toute l'argumentation de de Guignes, la traduction de celui-
ci, des critiques sur cette traduction, et une nouvelle version anglaise de l'au-
teur.) L'attribution de ces auteurs a été attaquée dès longtemps. Klaproth,
au commencement du xix e siècle, puis, plus récemment, Dali,, Mullek,
Chamberlain, protestèrent contre l'identité du Fu-sang et de l'Amérique.
G. Schlegel, Fou-sang {Toung-Pao, 1892), a montré qu'il s'agit, dans le texte
de Ma-Twan-Lin, de la Corée ou de l'île de Sakhaline.
1. L'arbre fn-sang serait, d'après Vivien de Saint-Martin, V hibiscus rosa-
sinensis.
6 LES CONDITIONS PHYSIQUES DE LA DÉCOUVERTE
nomment taï-lu, ceux de la seconde, petits taï-lu, ceux de la troi-
sième na-to-tcha.
Le récit de Iloei-shin se termine ainsi : « Dans les anciens
temps, on ne connaissait pas au Fu-sang la loi du Buddha, mais
dans la deuxième année de la période Ta-ming de la dynastie des
Song (458 après J.-C), cinq hhikshus (moines mendiants) vinrent
du royaume de Ki-ping (Afghanistan) au Fu-sang. Ils répandirent
les lois, les livres et les images buddhiques; par leurs enseigne-
ments, ils convertirent les gens, modifièrent leurs mœurs, et leur
tirent comprendre leurs doctrines. »
Ce fut Klaproth qui, le premier, en 1831, nia toute identité entre
le Fu-sang et l'Amérique : il vit dans le rapport de Iloei-shin une
description du Japon, avec quantité d'inexactitudes et d'épisodes
plus ou moins mythiques. Un certain nombre d'autres auleurs
tinrent pour l'authenticité de la découverte : Hippolyte de Paravey,
d'Eichthal, d'Hervey de Saint-Denis, Leland, Neumann, Vinning
considérèrent le tableau du Fu-sang comme une description, embel-
lie, d'une partie des côtes américaines ; par contre, Bretschneider,
Vivien de Saint-Martin et Schlegel repoussèrent toute analogie
entre les deux contrées. Il est facile, en effet, de s'apercevoir que
la description de Iloei-shin ne s'applique nullement au Nouveau
Monde : l'existence des chevaux, la domestication du bœuf, la
division de la population en classes nobles et la royauté « à la chi-
noise », les industries de la laiterie, du tissage sont aussi peu
américaines que possible. Quant à la distance de 20.000 lis, Vivien
de Saint-Martin a prouvé qu'il ne fallait entendre par là qu'un
éloignement considérable, sans valeur proprement numérique '.
Aujourd'hui, la plupart des auteurs considèrent que le Fu-sang
est un pays de l'Asie orientale (Japon, Corée, Sakhaline) et que
les annales chinoises ne nous ont pas conservé de récit de la décou-
verte de l'Amérique.
Ceci ne veut pas dire qu'il soit impossible que des indigènes de
l'Extrême-Orient aient pu être jetés, à maintes reprises, sur la
côte occidentale du Nouveau Monde.
1. Le caractère wa,n « dix mille » qui entre dans la composition du mot
« vingt mille » a, en efî'et, des sens assez divers, mais comprenant tous l'idée de
très grand nombre, comme « éternellement » ««toujours », lorsqu'il s'applique
à la catégorie du temps.
COURANTS ET VENTS DE L ATLANTIQUE 7
§ IV. — Courants et vents de l'Atlantique.
Revenons à l'élude des vents et des courants, et considérons
ce que sont ces phénomènes dans l'Atlantique. Ceux-ci nous inté-
ressent bien davantage, car ils peuvent nous expliquer les condi-
tions de la découverte de l'Amérique par les Européens (fig. 1).
Le régime des vents se rapproche de celui du Pacifique : dans
les régions chaudes passent les alizés, séparés par la région des
calmes; au nord et au sud sont les zones des vents dominants,
du sud-ouest dans l'hémisphère nord, du nord-ouest dans l'hé-
misphère sud. Les alizés de l'hémisphère boréal souillent du large
des côtes de Portugal dans une direction d'abord presque méridio-
nale, puis ils se dirigent vers l'ouest ; sur les accores de la côte amé-
ricaine, ils reprennent la direction du sud. Ceux de l'hémisphère
austral, soufflant du sud-est, vont d'abord vers le golfe de Guinée,
qu'ils approchent à environ 300 kilomètres, puis ils prennent la
direction du sud-ouest pour aller se perdre sur les côtes du Brésil.
Celles-ci, entre 10° et 30° lat. S., sont parcourues par des mous-
sons.
L'Atlantique est un océan très agité ; cependant les bourrasques
sont assez rares dans les régions des alizés et inconnues sur la côte
brésilienne où soufflent les moussons; au contraire, les zones des
vents dominants sont à craindre et, encore plus, la région située au
nord de la merdes Antilles, où s'élèvent des cyclones qui atteignent
jusqu'au 35° de latitude nord.
Des îles du Cap-Vert, part le courant équatorial du nord qui, sui-
vant à peu près le même chemin que les alizés, se dirige d'abord
vers le sud-ouest, puis vers l'ouest, sans descendre plus bas que 10°
de lat. N. Vers le 40° long, ouest, il prend la direction du nord-
ouest et atteint les Petites Antilles dont il encercle les groupes
septentrionaux ; puis sous le nom de courant des Antilles, il remonte
franchement au nord, longe l'archipel des Bahamas et se joint au
Gulf-Stream.
Les eaux surchauffées du golfe du Mexique et de la mer des
Antilles s'écoulent par le canal de Floride, sous le nom de courant
de la Floride ; elles longent ensuite la côte orientale des États-
Unis où elles reçoivent le nom de Gulf-Stream i. Poussées par les
1. Voir surtout Al. Agassiz, The Gulf-Stream {Bulletin of the Muséum of
comparative Zoôlogy at Harvard Collège, Cambridge, Mass., vol. XIV. pp. 241-
259. Reproduit dans Smithsonian Report for 189-1, pp. 189-206) ; J. G. Kohl.
Geschichte des Golfslroms und seiner Erforschung, Brème, 1868.
LES CONDITIONS PHYSIQUES DE LA DECOUVERTE
Fig. L— Courants et vents dans l'Océan Atlantique.
COURANTS ET VENTS DE E ATLANTIQUE \)
vents d'ouest, elles s'étalent largement et s'écoulent vers l'est, enve-
loppant l'archipel des Açores ; eiles remontent ensuite jusqu'à la
côte de Portugal où elles se divisent : une branche, coulant vers le
sud, forme le courant des Canaries, qui va rejoindre le courant
équatorial du Nord, et circonscrit une aire de calmes (Mer des
Sargasses). La branche ascendante se rend clans le golfe de Gas-
cogne et se divise de nouveau : un rameau, se dirigeant à l'est des
Iles Britanniques, va réchauffer les cotes de la Norvège, il s'inflé-
chit ensuite vers l'est, traverse la mer de Barentz et celle de Kara
et se perd sur la côte ouest du Spitzberg; un autre rameau, plus
petit, se dirige vers le sud-ouest de l'Irlande, puis, vers 60° de lat.
N., il vire à Test, où il rencontre le courant du Groenland. La
limite occidentale du Gulf-Stream n'est pas invariable : en hiver,
les eaux froides qui sortent du détroit de Davis (courant du Labra-
dor) la repoussent beaucoup vers l'est 1 .
Le bassin nord de l'Atlantique est séparé de celui du sud par un
contre-courant qui va d'ouest en est et est connu sous le nom de
courant de Guinée.
Le courant équatorial du Sud occupe la zone comprise entre 0°
et 10° de lat. S. Il coule de l'est à l'ouest, jusqu'à ce qu'il atteigne
la côte brésilienne. Ici, la forme du continent, ainsi que l'action
des alizés du sud-est, le sépare en deux branches : l'une (courant
des Guyanes) suit la côte de l'Amérique du Sud, entraînant les eaux
de l'Amazone; à la hauteur de la Trinidad, il se grossit de la branche
du courant équatorial du nord et pénètre dans la mer des Antilles.
L'autre rameau (courant brésilien) longe la côte du Brésil, puis,
vers 45 à 48° de lat. S., se dirige vers Test (courant de jonction
méridional) et vient remonter les côtes d'Afrique, où il est connu
sous le nom de courant de Benguela. La zone limitée par le courant
équatorial du Sud est une région de calmes plats.
Il est de la plus grande importance, pour comprendre l'histoire
de la découverte, de connaître la marche des courants polaires
arctiques. Nous avons déjà fait allusion au courant du Labrador,
qui sortant du détroit de Davis, longe ensuite les côtes de l'Amé-
rique du Nord et fait sentir son action réfrigérante jusqu'à environ
40° de lat. N. Non moins important est le courant du Groenland.
C'est une branche du grand courant polaire qui passe par le
détroit de Danemark, entre l'Islande et le Groenland, longe les
1. A. Agassiz, The Gulf-Stream (R. S., 1891, p. 190).
10 LES CONDITIONS PHYSIQUES DE LA DECOUVERTE
côtes du cap Farewell, puis, contournant celui-ci, remonte vers le
nord : une partie de ses eaux suit la côte occidentale du Groenland,
tandis que l'autre va se joindre au courant du Labrador. Toute la
partie de l'Atlantique qui se trouve dans les environs immédiats
des courants polaires est très dangereuse pour la navigation de
janvier à mai, en raison de l'abondance des glaces llottantes.
De ce qui précède, il résulte que la découverte de l'Amérique
pouvait se faire suivant trois routes : 1° les navigateurs qui par-
taient de l'ouest des Iles Britanniques ou de l'Islande devaient
être portés sur la côte occidentale du Groenland (la côte orientale
étant inabordable par suite de l'amoncellement des glaces), sur les
côtes du Labrador ou sur celles de Terre-Neuve ; 2° ceux qui, sui-
vant le courant des Canaries, atteignaient la région des alizés du
nord-est et du courant équatorial du Nord, devaient être poussés
sur les côtes des Antilles ; 3° ceux, enfin, qui, coupant le contre-
courant de Guinée, parvenaient au courant équatorial du Sud,
étaient drossés sur la côte du Brésil, ou bien, dérivant avec le cou-
rant Guyanais, atterrissaient dans les Petites Antilles.
C'est la première de ces routes que suivirent les découvreurs
Scandinaves et, plus tard, Corte Real ; la seconde fut celle de
Colomb ; la troisième fut prise par Hojeda et Cabrai qui décou-
vrirent le Brésil.
Fig, 2. — Carte des découvertes Scandinaves en Amérique.
CHAPITRE II
LA DÉCOUVERTE DE L'AMÉRIQUE PAR LES SCANDINAVES
Sommaire. — I. Découverte du Groenland. — II. Découverte de la côte Amé-
ricaine, voyages des frères Eriksson, de Rjârni Herjulfsson et de Thorfinn
Karlsefni. — III. Les traces laissées par les Scandinaves sur le sol de l'Amé-
rique. — IV. Les Etablissements du Groenland. — V. Causes du départ des
Scandinaves.
§ I. — Découverte du Groenland.
Les contrées que découvrirent les Scandinaves dans le Nouveau
Continent furent nommées par eux Groenland, Helluland, Mark-
land et Vinland. Ces terres sont mentionnées dans deux textes du
xiv e siècle, reproduits par Rafn dans ses Antiquitates Americdnœ i
et accompagnés d'une double traduction, latine et danoise.
Les deux textes paraissent avoir été copiés l'un sur l'autre ; cepen-
dant, ils offrent une légère différence en un point. La version
danoise dit : « A partir du Bjarmeland 2 , la terre est inhabitée jus-
qu'au Groenland. Au sud du Groenland, se trouve le Helluland,
puis le Markland ; de ce dernier pays, la distance n'est pas longue
jusqu'au Vinland, que certains pensent s'étendre jusqu'à l'Afrique...
Toutes ces terres se trouvent dans la partie du monde qui se nomme
Europe ». Le Fragmentum geographicum ajoute : « et s'il en est
ainsi, il doit exister un bras de mer entre le Vinland et le Mark-
land ».
On voit donc qu'au Moyen Age, les Scandinaves connaissaient
l'étendue des découvertes faites sur la côte américaine, mais que
leurs notions sur ce sujet étaient vagues et incertaines. Ce n'est
qu'assez récemment, d'ailleurs, que la localisation des pays autre-
fois visités par les découvreurs Scandinaves sur la côte de l'Atlan-
tique a pu être faite avec une certaine exactitude.
1. Antiquitates americanse, pp. 289-291. Les deux manuscrits islandais
portent les titres : Orhis terrarum msedio sevo cogniti, brevissima descriptio
et Fragmentum geographicum.
• 2. Pays, en partie mythique, situé, par les anciens géographes du nord, au-
dessus de la Scandinavie.
14 LA DECOUVERTE Dh L AMERIQUE l'A H LES SCANDINAVES
Pour comprendre comment les navigateurs Scandinaves attei-
gnirent le Nouveau Monde, il faut remonter jusqu'à l'époque de la
découverte de l'Islande \ c'est-à-dire jusqu'au vm e siècle.
L'océan Atlantique était alors parcouru par les flottes des Irlan-
dais et des Scandinaves. Dicuil, moine irlandais qui écrivait au
commencement du ix e siècle, rapporte que deux clercs lui avaient
raconté qu'ils avaient séjourné dans l'île de Thile (qui pour lui est
l'Islande) depuis les Kalendes de février jusqu'à celles d'août . La
Saga d'Olaf Tryggvason et le Landnâmabôk font aussi allusion à
une découverte de l'Islande par les Irlandais ; elle aurait eu lieu
en 795, et les découvreurs auraient visité, et peut-être tenté de
coloniser l'Islande, surtout les cantons de Papeya et de Papyli,
sur la côte orientale. Ces colons portaient le nom de Papse ou de
Papar, « hommes d'Occident professant la religion chrétienne » 2 .
« Ce qui prouve leur séjour dans cette contrée, disent les chroni-
queurs du Landnâmabôk, c'est que nous y avons trouvé des livres
irlandais, des sistres, des trompettes et autres objets. » La Saga
d'Olaf Tryggvason ajoute que « les livres anglais prétendent même
que la navigation fut jadis très suivie entre l'Angleterre et l'Is-
lande » .
L'Islande découverte, c'était la voie ouverte versle nord. Cen'est
cependant qu'à un hasard que le pirate norvégien Naddod dut de la
redécouvrir, en 861. 11 mita la voile pour les îles Fœroe, mais, pris
par la tempête, il fut entraîné à 900 kilomètres des côtes de Nor-
vège, en vue d'une terre couverte de neige. A son retour, il vanta
beaucoup l'île sur laquelle il avait atterri, parlant en termes élogieux
du climat et de la végétation de Snjôland « terre des neiges ».
Deux ans plus tard, en 863, le Suédois Gardar Svafarson, se ren-
dant aux Hébrides, fut pris, au large des Shetland, par un vent impé-
tueux qui le drossa sur les côtes d'Islande. Il fit le tour de l'île, qui
était très boisée, et hiverna dans des baraques en planches qu'il
construisit à Husavika, « la baie des maisons ». Au printemps, il
rentra en Suède, laissant dans l'île deux esclaves. Il changea le nom
de Snjôland en celui de Gardar.sholm « îlot de Gardar » .
1. Textes : Dicuil, De Mensure Ovins Terne, éd. JWalckenaer, Paris, 1807.
p. 29. Olaf Tryggvason Saga, part. I, cap. 110 (dansR.vFN, Aniiqnitates amé-
ricaine, p. 183) ; Landnâmabôk, cap. I (dansMAGNUSSEN, Grunlands historiske
Mindesmœrher, vol. I,p. 220), cf. Gravieh. Découverte de V Amérique, pp. 20
et suiv.
2 . Voir Vhiu'sso.n, lcelandic-English diclionary, Cambridge. 1 875, s. v. Papi.
Viefusson traduit le ternie papnr par « monks of the west. »
DÉCOUVERTE DU GROENLAND 15
A a suite de ces voyages, une émigration eut lieu du conti-
nent vers l'île lointaine, d 1 où les navigateurs poussèrent plus loin.
En 9:20, un Islandais du nom de Gunnbjârn, naviguant à l'ouest de
l'île, crut apercevoir des terres, qui furent nommées Gunnbjôrnskere
« récifs de Gunnbjârn », et bientôt s'établit la tradition d'une terre
existant dans l'Ouest '. En 986, Erik le Rouge chercha à découvrir
cette terre, et il y réussit -.
Vers la fin du xi fi siècle, nous voyons déjà Adam de Brème parler
du Groenland comme d'un pays connu, mais c'est surtout le texte
d'Ari Thorgïlsson, écrit au commencement du xn e siècle, qui est
précieux. Voici comment il décrit la découverte d'Erik le Rouge 3 :
« La terre qui se nomme Groenland fut découverte et colonisée
par les Islandais. Erik le Rouge était le nom d'un homme du Brei-
difjord qui voyagea là et prit possession de cette localité nommée
depuis cette époque Eriksfjord. Il donna un nom au pays, celui de
Groenland (Terre verte), disant que, si la contrée recevait un bon
nom, cela provoquerait chez les gens le désir d'y aller 4 . Il y
trouva, à la fois sur les parties orientale et occidentale, des traces
d'habitations humaines, des fragments de bateaux et des instru-
1. Fischer, Entdeckungen der Normannen in Amerika, p. 6. Les récifs de
Gunnbjârn sont encore figurés sur la carte de Ruysch (1508), où ils sont
accompagnés de cette légende : « lnsula hic in Anno Domini 1456 fuit totali-
ter combusta».
2. La plus ancienne mention de la découverte se trouve dans Adam de Brème,
Gesta Hammahurgensis Eccl. Pont.,\ïb. IV. Descriptio Insularum aquilonis,
c. 10. J. Fischer (Entdeckungen der Normannen, p. 1) et Reeves pensent
qu'Adam de Brème obtint ses informations à la cour du roi de Danemark Sven
Estridsson, qu'il visita en 1069 ou très peu après cette date. Le second récit,
beaucoup plus long, est contenu dans un manuscrit du prêtre islandais Ari
Thorgïlsson enn frodhi, intitulé Islendingahôk, cap. 6, qui écrivait vers 1133.
La meilleure édition est celle de F. Jonssôn : Arïs Islendingabôk, Copenhague,
1887. Ces renseignements sont complétés par ceux d'un anonyme, que Fischer
et Reeves pensent être l'abbé islandais Nicolas de Thingeyre (mort en 1159)
et contenus dans le Ms. Arna-Magnseen 194 de la Bibliothèque de Copenhague.
Les autres versions, qui se trouvent dans le Landnâmabôk, VEyrbyggja Saga,
etc., sont empruntées à ces sources. Tous les textes relatifs à cette décou-
verte sont réunis dans le recueil de F. Magnussen, Grônlands hisloriske Min-
desmserker, 3 vol., Copenhague, 1845, accompagnés d'une traduction danoise,
et une grande partie se trouve dans les Antiquitates americanœ de Rafn.
3. Nous empruntons ce qui suit à la traduction anglaise de W. Thalbitzer,
A phonetical Study ofthe Eskimo language (MG, vol. XXXI, 1904), introduc-
tion, p. 16.
4. Cf. Fischer, Entdeckungen der Normannen, p. 5. Adam de Brème pré-
tendait que ce nom fut donné au Groenland à cause de la couleur bleu vert
delà mer qui le baigne. Fischer trouve la version d'Ari Thorgilsson plus plau-
sible.
16 LA DÉCOUVERTE DE L AMERIQUE PAR LES SCANDINAVES
ments en pierre... Il commença à coloniser le pays quatorze ou
quinze hivers avant que le christianisme ne fût introduit ici, en
Islande, d'après ce qui fut raconté à Thorkell Gellisson au Groen-
land, par un homme qui y avait accompagné Erik le Rouge.»
Durant les siècles suivants, les Islandais colonisèrent la partie
méridionale de la côte ouest, où de nombreuses ruines existant
autour des fjords de Julianehaab et de Godthaab montrent encore
aujourd'hui l'étendue de la colonisation nordique.
§ II. — Découverte de la cale américaine. Voyages des frères
Eriksson, de Bjarni Herjulfssonet de Thorfinn Karlsefni.
En Tannée 999 ou 1000, Leif Eriksson, fils d'Erik le Rouge, décou-
vrit, par accident, la côte américaine '. Allant du Groenland en
Norvège, une tempête le poussa sur une terre, où il trouva des
champs de blé et de vigne sauvages. Les récits faits par les décou-
vreurs se répandirent parmi la population du Groenland, et l'on
chercha bientôt à reconnaître dune façon plus sérieuse les pays que
Leif Eriksson n'avait fait qu'entrevoir. En l'an 1003, une grande
1. Notre principale source pour la découverte des terres du continent amé-
ricain (Helluland, Markland, Vinland) est VEireks saga raudha (Saga d'Erik
le Rouge), qui se trouve dans deux manuscrits de la Bibliothèque de l'Univer-
sité de Copenhague, le Haukshôk (AM. 554) écrit vers 1320 par Haukr Erlends-
son etlems. AM. 557, datant du xv e siècle, mais copié d'un original qui dut être
écrit vers 1300. La meilleure édition est celle de G. Storm, Eireks rauda Saga,
Copenhague, 1891.
La mention de la découverte se trouve dans des textes plus anciens : Adam
de Brème, Gesta Hammahurgensis, 1. IV, cap. 38; Ari Thorgilsson, Islendin-
gabôk ; Nicolas de Thingeyre, 1120-59 (Ms. AM. 194) ; Eyrbyggja Saga (1250-
1260), c. 48; Grettisaga (1290). Tous ces textes ont . été publiés par Rafn,
Antlquitates americanœ, avec traductions latine et danoise. Une édition excel-
lente, avec traduction anglaise et commentaires, a été publiée par Reeves,
The Finding of Wineland the Good. The history of Icelandic discovery of
America, Londres, H. Froode, 1890, in-4°.
Le meilleur travail de critique sur les découvertes Scandinaves du continent
américain est celui de G. Storm, Studier over Vinlandsreiserne, Vinlands
Geografiog Etnografi (Aa. O., II Ra?kke, 2. Band, Copenhague, 1887, pp. 239
et suiv.). Les conclusions ethnographiques de Storm sont cependant à rejeter,
ainsi que l'ont montré Reeves (op. cit., p. 177), Kr. Bahnson (Etnografien,
Copenhague, 1900, vol. I, p. 224) et Thalhitzer [Skrœlingerne i Markland og
Grônland, deres Sprog og Nationalitet, Copenhague, 1905). Les travaux sur la
découverte du Vinland sont nombreux. Le plus ancien est celui de Torf^eus,
Historia Vinlandise antiquœ, Havniœ, 1705, déjà cité; on peut encore consul-
ter Lôffler, The Vinland excursions of the ancient Scandinavians (CA,
V e session, Copenhague, 1883, pp. 64-74); Ch. Smith, The Vinland voyages
Bulletin of American geog raphical Society , vol. XXIV, 1892, pp. 510 et suiv.),
et les histoires générales de Gravier, Mogk, Fischer.
DÉCOUVERTE DE LA COTE AMERICAINE 1 7
expédition fut armée ; elle partit de Vestribygdh (Godthaab) au
Groenland, sous la conduite de Thorfinn Karlsefni, que la tradition
nous montre creusant un tronc d'arbre et s'y embarquant à la
recherche du Vinland, à une époque antérieure *. Cette expédition
avait pour but de coloniser le Vinland. Elle se composait de trois
vaisseaux, contenant en tout 140 hommes, et dura trois ans.
Les navires, commandés par Thorfinn Karlsefni, Snorri Thor-
brandson et Thorbjarni, se dirigèrent d'abord vers le Helluland (la
terre des roches) 2 , où les explorateurs trouvèrent beaucoup de
renards. Reprenant leur marche au sud, ils arrivèrent, au bout de
deux jours, auMarkland (Terre boisée) 3 , contrée couverte de forêts
et pleine d'animaux sauvages. De là, naviguant au sud-ouest, ils
cinglèrent, laissant le Markland à tribord, et arrivèrent en un lieu
qu'ils nommèrent Kjalarnes (Gap de la quille), dont les environs
désolés ne contenaient aucune trace du séjour des hommes ; c'étaient
partout des dunes et de longs et étroits rivages qui furent nommés
par les aventuriers Scandinaves : Furdhurstrandhir « les grèves
merveilleuses ». Deux coureurs écossais, du nom de Hake et de
Hekia, furent envoyés dans l'intérieur des terres, d'où ils revinrent
porteurs de grappes de raisin et d'épis de blé sauvage. J
Les explorateurs reprirent la mer et suivirent la côte vers le sud
jusqu'à une vaste baie. Là se trouvait une île, dont les abords
étaient rendus difficiles parla rapidité des courants. La baie fut
baptisée Straumfjôrdhr (baie des courants) et l'île Straumey (île
des courants). Les Scandinaves atterrirent et prirent leurs dispo-
sitions pour hiverner en ce lieu. Ils eurent diverses aventures et
rencontrèrent les habitants, les Skraelings, avec lesquels ils firent
des échanges. Les Skraelings étaient noirs et d'apparence farouche;
ils avaient des cheveux hérissés, de grands yeux et des joues sail-
lantes et larges. Ils formaient des familles assez nombreuses et
naviguaient dans des bateaux de peau 4 . Au cours de la dernière
1. Texte du Fragmenlum geographicum, dans Rafn, Anl. am., p. 291.
2. Suivant Storm, Vinlandsreiserne, le Helluland serait la côte du Labra-
dor ou, peut-être, la partie la plus septentrionale de Terre-Neuve.
3. Ce serait, suivant Storm, l'île de Terre-Neuve.
4. Les premiers auteurs (Torf^eus, Rafn) avaient admis que les Skradings
du Vinland, de même que ceux dont il est question plus tard au Groenland,;
étaient des Eskimos. Storm (Vinlandreiserne) émit le premier l'hypothèse
que ces Skraîlings devaient plutôt être des Indiens (Algonkins ou Beothuks).
Il se basait sur ce fait que les Eskimos n'ont pu descendre jusqu'à la latitude
du Vinland. Ses conclusions furent adoptées par plusieurs savants allemands:
E. Mogk, S. Ruge, Jos. Fischer. Par contre, les Anglais et les Danois repous-
sèrent toute assimilation entre les Skraelings et les Indiens. Le dernier travail
Manuel d'archéologie américaine, 2
18 LA DÉCOUVERTE DE L'AMERIQUE PAR LES SCANDINAVES
année de leur séjour, les Scandinaves se prirent de querelle avec
les indigènes et furent contraints de se réembarquer. Ils allèrent
hiverner une dernière fois à Slraumsfjôrdhr et partirent au prin-
temps pour le Groenland. Ils firent escale au Markland, où ils trou-
vèrent cinq Skraelings, « l'un d'entre eux était barbu, deux étaient
des femmes et deux des enfants. Karlsefni et ses hommes se sai-
sirent des deux enfants, qui étaient deux garçons. Ils les emme-
nèrent au Groenland et leur apprirent à parler la langue islandaise.
Ils appelaient leur mère Vœtilldi et leur père Vœgi. Ils dirent que,
des rois qui gouvernaient la terre des Skraelings, l'un se nommait
Avalldamon, et l'autre Valldidida. Ils racontèrent qu'il n'existait
pas de maisons, mais que Ton habitait dans des cavernes » ] .
Du Markland, l'expédition fit voile pour le Groenland et arriva
bientôt à Eriksfjord, où elle hiverna.
Tel est le récit authentique de la découverte du continent amé-
ricain par les Scandinaves. Mais les chroniqueurs des époques pos-
térieures voulurent renchérir sur le bref récit de la Saga d'Erik
le Rouge. Dans un Ms. connu sous le nom de livre de Flatey [Fla-
tey bôk) et dans le Grœnlendinga Thattr on trouve l'histoire sui-
vante : un certain Bjarni, fils d'Herjulf, qui habitait l'Islande,
voulut aller retrouver, en 985 ou 986, son père qui était parmi les
premiers colons du Groenland; il fut drossé par la tempête sur les
côtes d'Amérique et il parcourut les terres désignées sous les noms
de Helluland, de Markland et de Vinland. Il trouva ce dernier pays
assez attrayant et revint au Groenland, où il aborda en un lieu
nommé Herjulfsness. Quelques années plus tard, probablement en
994, il passa en Norvège et raconta l'histoire de sa découverte à
Erik, jarl (comte) de ce pays, qui le blâma de n'avoir pas poussé
plus loin ses investigations. Il partit de Norvège avec Leif, fils
d'Erik, qui, arrivé au Groenland, lui acheta son bateau et s'y
embarqua avec trente-cinq hommes, à la recherche des terres entre-
vues par Bjarni 2 . C'est en l'an 1000 que les navigateurs quittèrent
sur ce sujet est celui de W. Thalbitzer, Skrselingerne i Markland og Gronland,
déjà cité; il nous semble résoudre définitivement la question, et nous paraît
devoir faire autorité : ses conclusions, basées sur un ensemble de données
ethnographiques et linguistiques, sont que les Skraelings appartiennent bien à
la race eskimo.
1. Erik raudaSaga, cap. 12. Ce texte est important, car c'est en se basant en
grande partie sur lui que M. Thalbitzek a fait son travail. Notre version est
faite d'après la traduction danoise de cet auteur (Skrselingerne, p. 190); cf.
Rafn, Anliquitatesamericanse, pp. 5etsuiv. ; Reeves, Wineland the Good, p. 157 .
2. Cf. un texte de la Kristni Saga (dans Reeves, Wineland the Good, p. 12)
DÉCOUVERTE DE LA COTE AMERICAINE 19
le Groenland, se dirigeant vers l'ouest. Arrivés en vue d'une côte,
ils ne virent pas de végétation, mais seulement des glaciers qui
couvraient l'intérieur du pays et, entre ces glaciers et la côte, un
vaste plateau rocheux, d'où le nom de Helliiland « pays des
roches » donné à cette contrée. Ils reprirent le large et atteignirent
une région plate, couverte de forêts, qu'ils nommèrent Markland
« pays boisé ». Reprenant la mer, ils naviguèrent avec le vent du
nord-est, et après deux jours de traversée, ils découvrirent une île,
située à l'est d'un continent. Ils y élevèrent quelques huttes en
planches, puis plus tard, lorsqu'ils eurent résolu d'hiverner, de
grandes maisons, d'où le nom de Leifshudhir « maisons de Leif »
donné à ce lieu et sous lequel il fut connu par la suite. Ayant
trouvé des vignes, ils désignèrent tout le pays sous le nom de Vin-
land « pays de la vigne ». Leif rentra au Groenland après son
hivernage. En 1002, Thorvald Eriksson, frère de Leif, emprunta à
celui-ci son vaisseau et s'embarqua avec un équipage de trente
hommes. Tous arrivèrent sans difficulté à Leifsbudhir, où ils pas-
sèrent l'hiver en péchant pour vivre. Au printemps de l'année sui-
vante, Thorvald envoya dans sa chaloupe une partie de son équi-
page faire la reconnaissance de la côte dans la direction méridionale.
Ils découvrirent une belle contrée, bien boisée. 11 n'y avait entre la
lisière de la forêt et la côte qu'une étroite bande de terrain. En fait
d'habitations, ils ne trouvèrent qu'une espèce de grange en bois, dans
une des îles à l'est de la côte. Les explorations furent interrompues
par les nécessités de l'hivernage et reprises pendant l'été de 1004.
Thorvald tourna ses efforts vers l'est, puis vers le nord, au delà
d'un cap qu'il nomma Kjalarnes « cap de la quille », puis il longea
la côte à l'est jusqu'à un certain promontoire où il atterrit. Là,
les explorateurs se prirent de querelle avec les Skrœlings et Thor-
vald fut tué d'un coup de flèche. Ses compagnons l'enterrèrent
et nommèrent le cap Krossanes « cap de la croix » ; ils allèrent
hiverner à Leifsbudhir et revinrent au Groenland en 1005. Un
second frère de Leif, Thornstein Eriksson, résolut d'aller chercher
le corps de Thorvald. S'étant embarqué sur le même navire,
avec vingt-cinq hommes d'équipage et sa femme Gudride, ils
où il est dit que le roi Olaf Tryggvason envoya Leif Eriksson au Groenland
pour y proclamer la foi chrétienne, et que c'est au cours de son voyage qu'il
découvrit le Vinland. Nicolas de Thingeyre (dans Reeves, pp. 15-16) dit aussi
que c'est au retour de son voyage du Vinland que Leif Eriksson christianisa le
Groenland.
20 LA DÉCOUVERTE DE l'aMERIQUE PAR LES SCANDINAVES
errèrent sur mer durant tout l'été sans pouvoir trouver le chemin
du Vinland ; enfin, au commencement de l'hiver, ils abordèrent au
Lysufjord, dans le nord du Groenland, où Thornstein mourut.
Gomme on le voit, cette version distribue les faits rapportés par
la Saga d'Erik le Rouge entre les frères Eriksson, et elle introduit
un nouveau personnage, Bjarni Herjulfsson, qui aurait abordé sur
le continent américain l'année même de la découverte du Groen-
land, ou Tannée suivante. Tous les anciens auteurs (Torf^us t
Rafn, Lôffler, V. Sciimidt, Gaffarel, Gravier) ont cru à l'authen-
ticité du texte du Flateybôk. Ce fut Storm, le premier, qui refusa
de l'admettre ' ; puis Reeves 2 et Fischer 3 revinrent sur les
doutes émis par le savant norvégien. On releva dans le texte des
invraisemblances ; par exemple, l'époque assignée au départ de
Leif Eriksson pour le Groenland, époque où le roi Olaf Tryggvas-
son était mort; d'autre part, la facilité avec laquelle les équipages
des deux frères Eriksson retrouvent leur lieu d'hivernage et
reviennent au Groenland est bien faite pour étonner, chez des
gens qui voyageaient en pays totalement inconnu, qui ne pouvaient
faire le point en mer et qui ignoraient la boussole. Bref, les spé-
cialistes considèrent aujourd'hui le récit du Flateybôk comme une
version composée d'après la Saga d'Erik le Rouge et mélangée
d'épisodes dramatiques et romanesques.
§ III. — Les traces laissées par les Scandinaves sur le sol
de V Amérique.
Il est bien attesté que le Helluland, le Markland et le Vinland
furent découverts en l'an 1000 par Leif Eriksson, et qu'une expédi-
tion Scandinave, conduite par Thorfinn Karlsefni, chercha à les colo-
niser. Reste à fixer le lieu exact de la descente des Scandinaves sur
le continent américain. Les renseignements « extérieurs » ne
peuvent y suffire : l'existence du raisin sauvage, la présence
d'Eskimos, les courants rapides du Straumfjordhr ne sauraient per-
mettre de préciser le lieu d'atterrissage. Par bonheur, nous possé-
dons un texte, contenu dans le Grœnlendincfa Thâttr 4 , qui dit :
1. Vinlnndsreiseme, pp. 19 et suiv.
2. Wineland the Good, p. 59.
3. Entdecknngen der Norrnnnnen, pp. 16 et suiv.
i. Ce texte fait partie du Flateybôk; le texte nautique est p. 8, 1. 37-38-39.
Il est publié par Reeves, Wineland the Good, p. 147. Nous empruntons notre
version à la traduction anglaise de cet auteur.
TRACES LAISSÉES PAR LES SCANDINAVES EN AMERIQUE 21
« Les jours et les nuits étaient presque de même longueur que
ceux d'Angleterre ou d'Islande. Le jour le plus court de l'hiver, le
soleil se levait entre eyktarstad et dagmalstad. » Malheureusement
les deux termes eyktarstad et dagmalstad ne sont pas d'une
signification bien claire et ont exercé l'ingéniosité des chercheurs.
Le premier, au xvni e siècle, Arngrim Jônsson expliqua ce pas-
sage '. Il concluait que Ton devait comprendre par cette phrase
que le soleil, au solstice d'hiver, se tenait environ six heures au-
dessus de l'horizon, soit de neuf heures du matin à 3 heures de
l'après-midi, ce qui correspondait à une latitude de 59°6' ; il faudrait
donc admettre que les Scandinaves abordèrent sur la côte nord du
Labrador, aux environs d'Eclipsé Harbour ; dans ces conditions,
on devrait chercher le Helluland et le Markland sur la terre de
Baffin. Torf.eus fut frappé de cette impossibilité. Se basant sur
une interprétation du mot eykt qu'il avait trouvé dans le Grâgâs,
ancien recueil de lois islandaises, il en conclut que le jour devait
avoir une longueur de huit heures. Le Vinland aurait alors été un
pays situé à la latitude 49°, c'est-à-dire sur la côte de la province
actuelle de Québec, un peu au-dessus du cap Whittle. Cette inter-
prétation fut acceptée, au xvm e siècle, par J. R. Forster et, au
commencement du xix e , par Malte-Brun (1824). Mais cette latitude
était encore trop haute, car la vigne ne pousse pas au Canada au
delà de 47° lat. N. En utilisant le sens de eykt, tel qu'il était
employé dans un passage de l'Edda de Snorri Sturlason, le juriste
Pall Vidalin 2 arriva à un résultat plus en conformité avec les con-
ditions climatériques qui nous sont décrites : le jour aurait duré de
7 heures 1/2 du matin à 4 heures 1/2 du soir, soit 9 heures, ce qui,
d'après le calcul du professeur Bugge, de Copenhague, correspon-
drait à la latitude 4l°22'. Le point de débarquement de Thorfinn
Ivarlsefni et de ses compagnons aurait été situé sur les côtes de
l'état actuel de New-Jersey. Cette théorie a été acceptée par Rafn
et Finn Magnussen et a eu un retentissement considérable. L'en-
thousiasme des savants Scandinaves qui, dans la première moitié
du xix e siècle, soulevèrent le voile qui couvrait l'histoire des voyages
de leurs ancêtres en Amérique, altéra quelque peu leur critique, au
1. Pour tout ce qui regarde la localisation du Vinland, voir G. Storm,
Vinlandsreiserne, pp. 292 et suiv. et Reeves, Wineland the Good, pp. 184-
185. Cf. Jos. Fischer, Entdeckungen der Normannen, p. 100.
2. L'interprétation de Vidâlin a été publiée dans la Finni Johannei Histo-
rié ecclesiastica Islandiœ de l'cvêque Finn Jônsson, t. I, pp. 1J3-156 (d'après
Storm) .
'2î
LA DECOUVERTE DE L AMERIQUE PAR LES SCANDINAVES
point de leur faire accepter comme réels, des récits tels que ceux
relatant les hauts faits de Bjarni Ilerjulfsson et de Thorvald Eriks-
son. Le calcul de Pall Vidàlin et du Professeur Bugge désignant la
côte des Etats-Unis comme le lieu d'atterrissage des aventuriers
islandais, ils demandèrent aux savants et aux sociétés archéolo-
giques qui existaient de l'autre côlé de l'Atlantique, de trouver
des traces de l'occupation du pays, et ceux-ci, se mettant ardem-
ment au travail, en trouvèrent. Ce fut un engouement étrange et
qui ne produisit aucun résultat sérieux, comme on va pouvoir s'en
rendre compte '.
Le plus remarquable exemple de ce vertige est fourni par l'his-
toire du Dighton Rock (fig. 3). Il s'agit d'une inscription rupestre,
Fig. 3. — Le « Dighton Rock ».
sculptée sur un rocher de la rivière Taunton dans le Massachusetts.
Ce monument avait déjà excité depuis longtemps la sagacité des
antiquaires des deux continents : en 1783, le Rev. Ezra Stiles y
voyait une inscription phénicienne, opinion qui fut partagée en
France par Court de Gébelin ; en 1786, le colonel Yallency assura
que les caractères gravés étaient nettement sibériens, mais les
tenants de l'origine phénicienne restèrent de beaucoup les plus
nombreux. En 1830, une commission nommée par la Société histo-
rique de Rhode-Island vint prendre une copie de l'inscription,
copie qui fut envoyée à la Société des Antiquaires du Nord à
Copenhague et qui fut reproduite par Rafn dans les Anliquitates
americanœ, avec une interprétation. On voit distinctement, sur la
l. Sur cette question, voir le livre du D r Daniel Wilson, Prehistoric man.
Researches into the origin of civilization in the Old and the New World,
Londres, Macmillan, 1865, m-8, pp. 369-391 ; Rafn, Antiquilntes americanœ ;
Gravier, Découverte de l'Amérique par les Normands et surtout Gaefarel.,
Histoire de la découverte de V Amérique, vol. I. Ces deux auteurs acceptent
sans discussion les prétendus résultats de Rafn. Le D 1 Wilson, au contraire,
en fait une critique juste et spirituelle.
TRACES LAISSÉES PAR LES SCANDINAVES EN AMERIQUE 23
copie publiée par Rafn, les lettres ORFINS, en caractères latins
majuscules. D'autres marques ont été interprétées comme des
signes runiques, le tout attestant le passage de Thorfinn Karlsefni,
qui aurait inscrit son nom sur ce roc, pour laisser un témoignage
de sa lointaine expédition. Malheureusement, deux ordres de
faits combattent cette interprétation : premièrement, l'inscrip-
tion du Dighton Rock a été copiée très souvent depuis la fin du
xvn e siècle et sur aucune des copies ne figurent les lettres qui
existent sur la gravure de Rafn ; dans un dessin pris en 1790, on
voitbien apparaître un OR qui s'allonge en ORFINS en 1830, mais
le D r Daniel Wilson qui eut l'occasion d'examiner, au Congrès de
l'Association américaine pour l'avancement des sciences, tenu en
1856 à Albany, un moulage soigneusement fait du Dig-hton Rock,
ne put y apercevoir trace de signes alphabétiques, runiques ou
autres. La seconde objection est que l'on connaît, depuis assez
longtemps, la signification réelle de cette inscription. Vers 1850,
Schoolcraft montra à un chef algonkin, du nom de Shingivàuk, la
reproduction du roc de Dig-hton; l'Indien y reconnut de suite
l'œuvre d'un Wabenaki de la Nouvelle-Angleterre qui avait repré-
senté, en pictographie, un événement remarquable. On peut donc
considérer que la prétendue découverte de Rafn provient de ce que
la copie qui lui avait été expédiée avait subi une altération par
l'adjonction de lettres, tant latines que runiques.
L'inscription du Dig-hton Rock n'est pas la seule où l'on croit
avoir reconnu la main des anciens Scandinaves. En 1856, le doc-
teur A. Hamlin, de Rangor, communiqua au Congrès de l'Asso-
ciation américaine pour l'avancement des sciences, une inscription,
formée de lignes enchevêtrées, trouvée clans l'île de Monhegan, sur
les côtes de l'Etat du Maine, et où il croyait voir une inscription
runique. Il en concluait que Monhegan et la rivière Kennebec
étaient les lieux probables de l'hivernage de Leif Eriksson. Une
copie de cette inscription fut envoyée à Copenhague et publiée en
1859 ! . Mais les savants danois renoncèrent à y trouver une inter-
prétation quelconque ; ils supposèrent que les Indiens, par leur
contact avec les anciens Scandinaves, avaient pu apprendre à con-
naître, au moins de vue, les runes et que l'inscription de Monhe-
gan pouvait être un essai pour imiter les caractères qu'ils avaient
vu tracer par les blancs. Un coup d'oeil jeté sur cette prétendue
1. Annuaire de la Société royale des Antiquaires du Nord, Copenhague,
1859, p. 25.
24 LA DÉCOUVERTE DE l'aMERIQUE PAR LES SCANDINAVES
inscription, reproduite d'après le livre du D r Daniel Wilson ! , per-
met de voir qu'il s'agit d'éraflures quelconques de la pierre, peut-
être dues à des causes naturelles (fîg. 4).
Mais l'histoire qui est peut-être la plus remarquable est celle de
la Tour de Newport. Il s'agit d'une tour ronde en maçonnerie,
existant dans le « common » de la ville de Newport (Rhode-
Island). Elle fut reconnue, sans hésitation possible, pour un
Fig. i. — L'inscription de Monhegan (d'après D. Wilson, Prehistoric Mari).
ancien monument Scandinave et Rafn écrivit à ce sujet un article 2 .
En réalité, il ne s'agissait que d'un ancien moulin à vent en pierres
construit, en 1678, par le gouverneur Arnold.
Plus récemment, la recherche des ruines Scandinaves sur le sol
du Nouveau Monde a reçu une impulsion vigoureuse, à la suite
des publications du professeur E. N. Horsford 3 . Celui-ci, guidé
par des textes anciens, rechercha sur les côtes de la Nouvelle-
Angleterre la cité de Norumbègue. Ce nom fut appliqué par les
anciens navigateurs à une partie de la côte de l'Atlantique. La
première mention est celle de Verazzano qui, en 1524, arriva près
du site actuel de Cambridge, au Massachusetts, auquel il donna le
1. Prehistoric Man, p. 107.
2. Den garnie Bygning i Newporl (Aa. O., 1841, pp. 37 et suiv.).
3. E. N. Horsford, The discovery of ancienl city of Norumbega. A com-
munication to the président and council of the Am. Geogr. Society, Boston
and New-York, Houghton, Mifflin and C°, 1890, in-i u . Id., The Problem of the
Northmen, Boston, Houghton, Mifflin, 1890, in-4°. Prof. Olson, heview of the
« Problem of the Northmen and the site of Norumbega » and a reply by
E. N. Horsford, Cambridge, Mass., 1891, in-4°. E. N. Horsford, The
defences to Norumbega and a review of the reconnoissances of Col. T. W.
Higginson, Prof. Henry W. Haynes, D r J. Winsor, D r F. Parkmann and
Bev. D r Ed. F. Slafter, Boston and New-York, Houghton, Mifflin, 1891, în-4°.
E. N. Horsford, The Landfall of Leif Erikson A. D. 1000 and the site of his
houses in Vineland, Boston, Damrell, 1892, gr. in-i°. Id., Leif s House in Vin-
land et Cornélius Horsford, Graves of the Northmen, Boston, Damrell, 1893,
in-4°.
TRACES LAISSEES PAR LES SCANDINAVES EN AMERIQUE 2,>
nom de Orambega. Un peu plus tard, Parmentier, en 1539, trouva
ce nom appliqué au pays situé sud-ouest quart ouest du cap Bre-
ton. Plus tard encore (1543), Jean Alfonce, dit Alphonse de Sain-
tonge, décrit dans sa Cosmographie ' le cap et la rivière de Norom-
bègue et parle d'une ville du même nom où se faisait un grand
commerce de fourrures. Enfin, Harrisse nous rapporte qu'à Dieppe,
peu avant 1539, on croyait que la région située entre l'île du cap
Breton et la Floride était appelée par les gens du pays Norem-
bègue ou Anorembègue et qu'il s'y trouvait une très grande ville
qui portait également ce nom. Il est possible, ajoutait le savant
historien américain, que cette légende ait été importée à Dieppe
par des gens de l'équipage de Verrazzano 2 . Toutes ces indications
se trouvaient fortifiées, aux yeux de Horsford, par le récit d'un
Anglais nommé Ingram, déposé à Tampico, en 1568, par sir John
Hawkins, en compagnie de cent vingt autres hommes, en raison
du manque de provisions. Il voyagea de-ci de-là à travers le pays
et arriva, en 1569, au bord de la rivière de Norumbega où il vit
une grande ville, gouvernée par des monarques portés sur des
chaises d'or et des palais contenant des piliers de cristal; les
perles abondaient dans les maisons des chefs. Revenu en Angle-
terre, Ingram fut reçu par Sir Humphrey Gilbert, à qui il raconta
ce qu'il avait vu 3 .
Convaincu par tous ces récits de l'existence, dans la partie orien-
tale du Massachusetts, d'une ancienne ville Scandinave, Horsford
se mit au travail et fouilla les environs de Cambridge et de
Gloucester. Les résultats, assez minces, de ces fouilles, furent,
d'enthousiasme, attribués aux compagnons de Leif Eriksson. De
plus, pour bien s'assurer que son identification était juste, Horsford
entreprit d'analyser le nom de Norumbègue et, inévitablement, il y
découvrit la Norvège ! Puis il remarqua aussi que certains noms
<le la côte de la Nouvelle-Angleterre, tels que Nauset, Maunkeag ,
Naumheak, Namskaket, Amoskeag étaient peut-être d'origine
norroise. Mais tout ce bel édifice ne put soutenir la critique : les
objets trouvés étaient, soit indiens, soit de facture européenne,
et postérieurs à la découverte de Colomb ; quant aux noms, ils
étaient tous d'origine delaware !
1. Ed. Musset, Paris, 1892, p. 504.
2. H. Harrisse, Les Corte Real, Paris, 1883, in-4°, p. 149.
3. Sir Humphrey Gilbert était un intime de Sir Walter Raleigh. Nul doute
que les récits merveilleux d'Ingram, n'aient contribué, pour une certaine part,
à la formation de la légende de l'Eldorado.
26 LA DÉCOUVERTE DE l'aMERIQUE PAR LES SCANDINAVES
Cependant beaucoup de livres conservent encore la croyance à
l'existence de restes Scandinaves sur le sol de la Nouvelle-Angle-
terre : c'est le cas des histoires, assez récentes, de Gaffarel et de
Gronau. Presque tous les ouvrages de vulgarisation ayant été
composés à l'aide de ces histoires, sans jamais remonter aux sources
et sans consulter les travaux spéciaux de critique, ne font que per-
pétuer ces renseignements peu sûrs. Nous préférons nous en tenir,
avec Storm, Fischer et Tiialbitzer, aux résultats assez minimes,
mais solides, obtenus par la critique moderne, et reposant sur des
textes authentiques.
Toutes ces vaines théories ont été édifiées d'après la croyance
que le lieu indiqué dans le Flateybôk correspondait à 4l°22' de
latitude N. Mais, dans la seconde moitié du xix e siècle, cette
identification fut attaquée par les D rs Vigfûsson et Finsen.
Jusque-là, on avait considéré les mots eyktarstad et dagmalstad
comme désignant un intervalle de temps ; les deux savants Scandi-
naves observèrent qu'ils désignaient des « points du temps » après
midi. Ils arrivèrent à cette conclusion que la latitude du lieu indi-
qué par le Grœnlendinga Thàttr devait être 53°, c'est-à-dire la
côte du Labrador au nord de la baie Saint-Michel. Cette solution
présentait, à un plus haut degré encore, l'inconvénient de celle
proposée à la fin du xvm e siècle par Torfœus. Enfin, un astronome
danois, H. Geelmuyden, se basant, lui aussi, sur un passage du
Grkgàs, considéra que les termes en question n'avaient aucune rela-
tion avec le temps, mais indiquaient des points de l'horizon. Sur
ces bases, il fit le calcul de la latitude, qui se trouva être 49°55' ou
un peu au sud, indication qui se rapprochait beaucoup de celle de
Torfceus l . Le calcul fut repris par un Américain, le capitaine Phy-
thian, qui apporta une petite rectification aux données de Geelmuy-
den, celui-ci ayant fait une erreur dans l'appréciation de la réfrac-
tion ; il trouva que la latitude devait être, au plus juste, de
49°50'2" 2 . Mais une telle précision ne saurait être ici de mise. On
doit donc se rallier à la conclusion de Storm 3 , adoptée par les
meilleurs auteurs, Reeves et Fischer entre autres: le Vinland
était situé sur la côte orientale de l'Amérique, à 49°55' au plus vers
le nord, et peut-être un peu plus au sud, c'est-à-dire sur les côtes
de la Nouvelle-Ecosse et l'île du cap Breton.
1. Vinlandsreiserne, pp. 297-298.
2. Reeves, Winel&nd the Gtood, pp. 184-183.
3. Vinlandreiserne, p. 298.
TRACES LAISSÉES PAR LES SCANDINAVES EN AMERIQUE 27
Le zèle de Rafn et des premiers chercheurs les amena encore à
admettre d'autres découvertes, aussi peu authentiques que celle
deBjârni Herjulfsson et de Thorvald Eriksson, mais qu'il est néces-
saire de mentionner, en raison de l'accueil qu'elles ont trouvé chez
les auteurs qui vinrent après eux *. Les terres que l'on prétendait
avoir été découvertes par les Scandinaves au sud du Vinland sont
nommées Hvilramannaland (pays des hommes blancs) et Irland il
mikla (Grande Irlande). Le découvreur de ces contrées serait,
d'après un texle du Landnàmahôk, un nommé Ari, fils de Mâr,
qui figurait parmi les premiers colons de l'Islande 2 . Pendant un
voyage en mer, les vents le firent dévier de la route qu'il suivait
etil arriva au Hvilramannaland , « appelé par quelques-uns Irland
il Mikla ». Ces pays étaient situés dans l'ouest du Groenland
près du Vinland et se trouvaient à six jours de navigation de l'Ir-
lande.
Mais, suivant l'Eyrbvggja Saga, citée par Rafn 3 , ce pays avait
également été vu par des Irlandais et des Islandais, car, autrefois,
la navigation était régulière entre l'Irlande, l'Islande et le Hvitra-
mannaland. De plus, la Shalholt Saga racontait l'histoire d'un
colon vinlandais, du nom de Hervador, qui serait venu au Hvitra-
mannaland en 1051 et y aurait été attaqué par les Skraelings. Une
femme qui l'accompagnait fut tuée par une flèche ; on l'enterra à
l'endroit où elle avait trouvé la mort et on lui éleva une stèle où
l'événement fut rapporté '. Malheureusement, la Skalholt Saga
1. La découverte des terres au sud du Vinland a surtout trouvé un avocat
cloquent en M. Beauvois. Il faudrait citer tous les articles de cet auteur qui
s'est spécialisé dans ces études et a tiré de fausses prémices tout un système
qui veut expliquer le peuplement et l'histoire de l'Amérique précolombienne.
Nous renverrons seulement le lecteur aux ouvrages suivants : La découverte
du Nouveau-Monde par les Irlandais et les premières traces du christianisme
en Amérique avant Van 1000, Nancy, Crépin-Leblond, in-8, 93 p. ; VÉlysée
des Celtes comparé avec celui des anciens Mexicains (R. II. R., Paris, 1884);
La Grande-Irlande ou le pays des Blancs précolombiens du Nouveau-Monde
(J. A. P., Nouv. série, tome 11,1904, pp. 189-231). Cette théoriea été accueil-
lie avec faveur par Gaffarel et Gravier, ainsi que par L. Jelic, Vévangéli-
sation de l Amérique avaîit Christophe Colomb (Compte rendu du congrès
scientifique international des catholiques, Paris, 1898) et par de Roo, History
of America before Columhus, New-York, 1890, vol. I.
Le premier qui parla des contrées au sud du Vinland fut Torf.eus, Historia
Vinlandise antiquse, pp. 69-70 ; Rafn, Antiquitates americanx, accepta sa
façon de voir, et c'est de son ouvrage que découlent tous les travaux posté-
rieurs.
2. Voir le texte et la traduction dans Reeves, Wineland the Good, p. 11.
3. Antiquitates americanse, p. 182.
4. Gravier, Découverte de l'Amérique par les Normands, pp. 137 et suiv.
"28 LA DÉCOUVERTE DE L'AMERIQUE PAR LES SCANDINAVES
paraît être introuvable ', et elle ne figure pas dans les documents
islandais cités par les meilleurs connaisseurs de la littérature du
nord. Le texte du Landnâmabôk n'est guère probant ; quant à la
Saga utilisée par Rafn, elle n'est à aucun degré historique. Il
faut donc renoncer à croire que les Scandinaves découvrirent le
Hvitramannaland qui, suivant Rafn, se serait étendu fort au sud
du Vinland, de la baie de la Chesapeake au canal de Floride, de
même qu'il ne faut rien voir de sérieux dans les prétendus souve-
nirs de la langue Scandinave qu'on aurait trouvés dans l'idiome
des Indiens Shawanos.
Les voyageurs Scandinaves ne s'établirent donc jamais, tant qu'il
s'agit de documents authentiques, sur le sol du continent améri-
cain, et ils ne laissèrent de leur passage aucune trace que l'on ait
pu retrouver jusqu'à ce jour.
£ IV. — Les établissements du Groenland 2 .
Les premiers colons islandais qui s'établirent au Groenland y
prospérèrent. Bientôt, le pays fut divisé en deux parties distinctes:
EystriJyygdh (l'établissement de l'est) et Vestrihygdh (l'établisse-
ment de l'ouest) 3 . Dès le xvi e siècle, époque où les Danois s'occu-
pèrent de retrouver la colonie du Groenland, on pensa que Eyslri-
hygdh devait avoir été situé sur la côte orientale, tandis que Ves-
trihygdh se serait trouvé sur la côte occidentale. Au xvm e siècle,
Nous passons sous silence les péripéties qui amenèrent la découverte de ce
tombeau.
1. « Il ne nous a pas été possible de nous procurer un exemplaire de la
Skalholt Saga » (Gravier, op. cit., p. 139, note 1).
2. Parmi les histoires générales, voir surtout Jos. Fischer, Enldeckungen
der Normannen, pp. 33 et suiv. et Mogk, Die Entdeckung Amerikas durch die
Nordgermanen, pp. 72 et suiv. Les travaux spéciaux sont : Tu. Tori\eus,
Grœnlandia anliqna ; K. Mairer, Geschichte des Entdeckung Ostgrônland 's,
dans Die zweite deulsche Nordpolfahrten in den Jahren 1869-1870, Bd. I,
Leipzig, 1874 ; G. Holm, Undersogelser af Ruinerne i Julianehaabs Distrikl,
1880 og 1881 (M. G., vol. VI, Copenhague, 1883-1884) ; K. Steenstrup, The old
scandinavian ruins in the district of Julianehaah (C. A., V e session,
Copenhague, 1883, pp. 108-120) ; G. Storm, JSlye Efterrelnmgen om det garnie
Grônland (Historisk Tidskrift, 3. R;ekke, vol. II, Christiania, 1892) ;
D. Bruun, Undersogelser i Julianehaabs Distrikl, 1893 og 1894 (M. G.,
vol. XIV, Copenhague, 1896) ; Finnur Jônsson, Grônlands garnie Topografi
efter Kilderne. OEslerhygden og Vesterhygden (M. G., vol. XX, Copenhague,
1899). Il faut aussi consulter les grands recueils de Finn Magnussen et de
C. Rafx.
3. J. Fischer, Enldeckungen de Normannen, p. 23.
LES ÉTABLISSEMENTS DU GROENLAND 29
un auteur du nom de Peter von Egger, après avoir fait un examen
soigneux des anciens textes, conclut que Y Eystribygdh ne se trou-
vait pas à l'est, mais au sud-ouest du Groenland.
Cependant l'opinion contraire prévalut pendant longtemps, jus
qu'en 1873, où R. -H. Major reprit l'opinion de Peter von Egger, et
déclara que, dans son opinion, Eystribygdh se trouvait dans le
district de Julianehaab 4 . Mais, en 1883, 0. Nordenskjôld, ayant
exploré la côte orientale jusqu'à 65°35' latitude N., prétendit que
ses observations l'avaient confirmé dans son ancienne opinion, à
savoir qu' Eystribygdh se trouvait bien sur la côte qu'il venait de
visiter 2 . Le voyage que fît, en 1885, le capitaine Holm, qui explora
le rivage oriental du Groenland depuis le cap Farewell jusqu'à
66°30' latitude N., montra qu'il ne pouvait en être ainsi :} . Aujour-
d'hui, tout le monde admet qu Eystribygdh est la partie la plus
méridionale des colonies groenlandaises (correspondant au district
actuel de Julianehaab) et que Vestribygdh était la partie septen-
trionale (district de Godthaab).
De ces établissements, les Scandinaves du Groenland envoyèrent
des expéditions vers le nord, pour reconnaître l'étendue de leur
nouvelle colonie et en explorer les côtes. Ils possédaient, dans le
nord du Groenland, des établissements où l'on chassait et où l'on
péchait et parfois les pêcheurs poussaient une pointe à la
recherche des terres voisines. Ces faits nous sont surtout connus
par une lettre, écrite du Groenland par le prêtre Haldor et conte-
nue dans le Hauksbàk ''.
« Cet été, arrivèrent [au sud du Groenland] des gens du Nordhr-
seta (les stations de pêche du nord) qui avaient été plus loin
vers le septentrion que personne dont on ait entendu parler jus-
qu'ici. Ils ne trouvèrent pas d'indication que les Skrœlings aient
occupé ces contrées, excepté à Krôksfjardharheidhi (la lande du
fjord de Krôk) Les prêtres, ayant entendu ces rapports,
envoyèrent un navire vers le nord, pour faire des investigations sur
1. Journal of the Royal geographical Sociely, vol. XLIII, 1873.
2. Den andra Dicksonska expeditionen till Grônland, Stockholm, 1885,.
p. 401.
3. K. Steenstrup, Om Usterhygden, dans Den Ostgrônlandske Expeditionen
(M. G., vol. IX, Copenhague, 1889, pp. 1-53), contient toute l'histoire de la
controverse sur Eystribygdh.
4. Voir Thammtzer,. A phonetical Study of the Eskimo language, Introduc-
tion, pp. 22 et suiv. Nous empruntons notre version à la traduction anglaise de
cet auteur.
30 LA DÉCOUVERTE DE L'AMÉRIQUE PAR LES SCANDINAVES
le point le plus septentrional que Ton pût atteindre ; mais ils
s'éloignèrent de Krôksfjardharheidhi, jusqu'à ce qu'ils perdissent
de vue la côte. Puis un vent du sud s'éleva contre eux, en même
temps que l'obscurité se faisait, et leur navire fut poussé par le
vent ; lorsque la tempête cessa et que la clarté revint, ils virent
beaucoup d'îles, avec abondance de gibier : phoques et baleines,
et quantité d'ours. Ils arrivèrent dans une baie, et ils ne purent
plus apercevoir l'ensemble du pays, mais au sud, il y avait des
glaciers aussi loin que la vue pouvait s'étendre Ils mirent à
la voile pendant trois jours pour revenir et ils arrivèrent en un
lieu où ils virent quelques traces laissées par les Skrielings, dans
plusieurs îles situées au sud de Snôfjall (la montagne neigeuse).
Ensuite, ils voyagèrent au sud jusqu'à Krôksfjardharheidhi, à un
bon jour de navigation ; il gèle là pendant la nuit, mais le soleil
brille jour et nuit; sa hauteur, quand il est au sud, est telle que, si
un homme se couche dans un bateau à six rames, étendu contre le
bordage, l'ombre du bordage qui est dans la direction du soleil
tombe sur sa figure; mais à minuit, il est aussi haut que dans la
colonie lorsqu'il se trouve au nord-ouest. Ils se dirigèrent ensuite
sur Gardar '. » Le voyage eut lieu en 1266, et le jour auquel la
hauteur du soleil fut prise est le jour de la fête de saint Jacques,
soit le 25 juillet. On en a conclu la latitude du lieu. Rafn suppo-
sait que l'ombre formait avec le fond du bateau un angle de 33°,
ce qui donne le 75° de latitude N. Ce chiffre, ainsi que les direc-
tions indiquées par la lettre de Haldor ont fait croire à Rafn qu'il
s'agissait d'un voyage à travers les détroits de Lancastre et de Bar-
row : le détroit de Lancastre serait le fjord de Krôk ; Krôksfjar-
dharheidhi correspondrait à la partie méridionale de la terre du
North-Devon. Le Snôfjall serait une montagne de la terre de
Bafïîn. Les Nordhrseta désigneraient des établissements situés
aussi bien sur les rives occidentales du détroit de Davis que dans
le nord du Groenland 2 .
Malheureusement, ces localisations qui, si elles étaient exactes,
étendraient les découvertes des Scandinaves très haut dans le nord et
dans l'ouest, n'ont pas été acceptées par les critiques modernes.
Thalbitzer 3 et le professeur Finnur Jônsson pensent que le terme
1. Le texte se trouve dans le Haukshôk, édition de Copenhague, 1892,
p. 500 ; cf. Magnussen, Grônlands hisloriske Mindesmœrker, vol. III, pp. 239
et suiv. ; Rafn, Anliquitates americanœ, pp. 269-276.
2. Rafn, Antiqnitates Américaine, pp. 265 et suiv.
3. Thalbitzeh, Phonelical Study, Introduction, p. 25. Pour l'avis de Finnur
Jônsson, voir idem, p. 25, note 1.
LES ÉTABLISSEMENTS DU GROENLAND 31
Nordhrsela désigne les établissements du Groenland septentrional, et
non des stations établies sur la côte occidentale du détroit de Davis
(terre de Baffin ou North-Devon). Le Snôfjall serait une hauteur
située soit au cap Svartenhuk (71°30 / latitude nord), soit à Qaqer-
sorsuaq, près d'Upernavik (72°30' latitude nord). Le Krôks fjord
serait le fjord d'Umanak (71° latitude nord). Quanta la baie entou-
rée de glaciers où arrivèrent les prêtres, c'est peut-être la baie de
Melville (75°-77° latitude nord) et les glaciers seraient des coulées
du grand glacier de Humboldt.
Beaucoup d'autres textes parlent des voyages au nord, et on en
peut conclure que les relations furent assez fréquentes entre le sud
du Groenland et les contrées septentrionales.
Non seulement on a attribué aux anciens Scandinaves la décou-
verte, dès le xm e siècle, des terres occidentales arctiques, qui ne
furent redécouvertes que dans la première moitié du xix e siècle,
mais on leur a aussi fait gloire d'avoir exploré la côte orientale du
Groenland jusqu'à une latitude qui n'a été atteinte que très récem-
ment, par les expéditions de von Drygalski, d'ANDRÉE, et d'AMDRUP.
Il est question dans les Antiquîtates americanœ l de la découverte,
faite en 1194, d'une terre, à l'est d'Eystribyqdh et nommée
Svalbardhr ou Svalbardhi. On a cru longtemps qu'il s'agissait
d'une terre située dans le nord-est du Groenland, mais Storm 2 a
prouvé que ce nom désignait soit l'île de Jan Mayen, soit le Spitz-
berg. Presque cent ans plus tard, suivant les Annales islandaises,
Aldabrand Helgissôn et Thorvald découvrirent, à l'ouest de
l'Islande, des îles qu'ils nommèrent « Iles brumeuses » et dans les-
quelles Storm et les auteurs modernes voient la côte orientale du
Groenland 3 .
Mais ces pays ne furent jamais colonisés par les Groenlandais,
Ils occupèrent la côte, entre Godthaab et le cap Farewell, et s'effor-
cèrent de la faire produire. Ce n'était pas une tâche aisée. A cette
époque, tout comme aujourd'hui, le Groenland était un vaste gla-
cier et la glace de mer se formait sur les côtes avec une facilité
extrême. Le Konunqsskjuggsja (Miroir du roi), manuscrit du
1. Pp. 280 et suiv.
2. Vinlandsreiserne, pp. 71 et suiv. ; cf. K. Maurer, Entdeckung Ostgrôn-
lands, p. 210; Fischer, Éntdeckungen der Normannen, pp. 34-35.
3. G. Storm, Islandiske Annaler indtil 1578, Copenhague, 1884, p. 78; Vin-
landsreiserne, pp. 71 et suiv.; Columbus, p. 78.
32 LA DÉCOUVERTE DE l'aMERIQUE PAR LES SCANDINAVES
xn e siècle, nous décrit assez fidèlement les conditions de la vie des
colons groenlandais. « Les habitants qui cherchèrent, à plusieurs
reprises, à pénétrer dans l'intérieur du pays, ne purent découvrir la
moindre trace de lieux dépourvus de glace, et tout le pays parais-
sait en être recouvert, à l'exception des parties de la côte déjà habi-
tées : tous les revers des montagnes et les vallées étaient envahis
par la glace. La mer était gelée sur 4 à 5 aunes d'épaisseur (2 m 50
à 3 m 15), et la glace s'étendait à 4 ou 5 jours de distance du
rivage, et cela aussi bien dans la direction de l'est et du nord-est
que dans celle du sud et du sud-ouest, en telle sorte qu'on ne
pouvait aborder la terre qu'après avoir fait un long trajet sur la
glace 1 . »
Cependant, les établissements de la côte étaient assez florissants.
Torf^us nous dit que Vestrihygdh compta jusqu'à 190 villes (sta-
tions) et Eystribygdh, 90 2 . La population devait donc être assez
nombreuse. Jelic 3 l'évalue à 10.000 âmes, tandis que Gelcich ne
veut y voir que « quelques familles isolées qui, peut-être, trouvaient
difficilement à vivre en Islande ». Cette opinion est certainement
exagérée, caries recherches de Bruun et de Holm ont prouvé que
les établissements étaient très nombreux et d'une étendue relative-
ment considérable ; on peut donc dire que, si le chiffre de Jelic est
quelque peu exagéré, l'assertion de Gelcich est certainement fausse.
Brynjulfson '', calculant d'après le nombre des ruines connues en
1883, émit l'opinion que les habitants du Groenland devaient être
au nombre de 5.600 à 8.400. Fischer estime que dans le diocèse de
Gardar, ils devaient être environ 5.000 5 .
Les recherches faites dans les amas de débris ont montré l'exis-
tence d'ossements de bœuf ; de chèvre, de mouton, de cheval, comme
animaux domestiques. La faune sauvage comestible est représentée
par des restes de renard polaire (canis lagopus), d'ours blanc
(ursus maritimus), de morse (trichech us rosmarus), de phoque, de
1. Kongespeil, dans Magnussen, Gronlands hisloriske Mindesmserker, vol.
III, pp. 276-354 ; cf. Fischer, Entdeckungen der Normannen, p. 31, et Kon-
nungskuggsjâ, éd. Christiania, p. 41.
2. Groenlandia antiqua, cap. VI, pp. 39-41 ; cf. Gravier, Découverte de
V Amérique par les Normands, p. 150.
3. Évangélisation de l'Amérique avant Christophe Colomb, p. 180.
4. Brynjulfson, Jusqu'où les anciens Scandinaves ont-ils pénétré vers lepôle
dansleurs expéditions à la Mer Glaciale? (CA, V e Session, Copenhague, 1883,
pp. 140-150).
5. Entdeckungen der Normannen, pp. 27-29.
CAUSE DU DÉPART DES SCANDINAVES 33
renne [rangifer tarandus), d'oiseaux et de poissons très variés '.
La présence des animaux domestiques fait penser à un élevage régu-
lier et, en effet, les recherches de Bruun 2 lui ont fait découvrir des
restes d'étables.
Le Groenland fut bientôt christianisé; Leif Eriksson, nous dit le
Fragmentum geographicum, y introduisit le christianisme, en Tan
1000, et la nouvelle religion se répandit rapidement, de telle sorte
que Ton établit un évèché à Gardar 3 si elle est
peu solide : Egger (Mémoires de la Société des Antiquaires de France, 1859,.
pp. 83-89) décrit une situle de bronze, conservée au musée du Louvre, où il
croyait reconnaître le portrait de l'un des Indiens de Metellus Geler. Cette
identification a été acceptée par Gaffarel, Découverte de l Amérique, I,
pp. 171-172.
LES ÎLES LÉGENDAIRES 41
Quoiqu'il en soit, on parla, à mainte reprise, dans l'antiquité clas-
sique, d'une terre située à l'ouest ; et c'est cette croyance qui
motiva la fameuse prophétie de Sénèque :
Venient annis saicula seris
Quibus Oceanus vincula rerum
Laxet, et ingens patebit tellus
Tethisque novos deteget orbes
Nec sit terris ultima Thulc '.
§ II. — Les Iles légendaires, Saint-Brandan, Brésil, Antilia, etc.
La croyance en une terre occidentale ne fut pas moins générale
au Moyen Age que dans l'Antiquité. Mais ce n'est pas tant le souve-
nir des idées professées par les philosophes et les littérateurs
anciens que l'existence d'une tradition plaçant à l'ouest des pays
mystérieux, qui occasionna l'éclosion des récits où il était question
des îles de l'Occident.
C'est surtout la littérature irlandaise qui parle de pays situés
dans cette direction 2 . C'était à l'ouest que se trouvait le Mag-
Meld, le pays de l'éternité : Condlé, Maelduin, Bran, l'avaient
visité. Les Gallois cherchèrent aussi à découvrir les terres de l'ouest,
et la tradition rapporte qu'un certain Gafran, fils d'Aeddan, fît voile
pour les « Iles vertes des courants » et qu'on perdit sa trace 3 .
Ces légendes se perpétuèrent en prenant la forme chrétienne : on
raconte que Saint Brandan (dans lequel il faut peut-être voir
un équivalent du héros irlandais Bran) avait abordé sur une terre
située à l'ouest des Iles Britanniques et y avait séjourné quelque
temps. C'était un pays merveilleux, où se trouvait l'entrée du
Paradis. On en garda le souvenir pendant tout le Moyen Age ; tous
les anciens portulans et cartes en indiquent la position ; sur le
globe de Martin Behaim (1492), le dessin de l'île est accompagné
de cette notice : « En l'année 565 après la naissance du Christ, Saint
Brandan arriva à cette île, qu'il examina avec émerveillement; il y
resta sept ans, puis retourna en son pays s ».
1 . Médée, 376-380.
2. Voir surtout K. Meyer and A. Ni/tt, The voyage of Bran, son of Fehal.
Londres, Nutt, 1903, in-12. Ci". d'Arbois de Judàinville, (Jours de littérature
celtique, Paris, Fontemoing, vol. VIII, 1897.
3. Owen Jones, The Myvyrian Archaiology of Wales, collectedoutof ancienb
manuscripts, Londres, 1801 .
i. R. Cronau, Amerika,\, p. 16 i . Même après la découverte de Colomb,
A'1
LA RECHERCHE I) UNE TERRE OCCIDENTALE AU MOYEN AGE
D'autres îles furent vues par les navigateurs du Moyen Age
dans l'océan Atlantique ; les principales sont celles de Brésil, d'An-
tilia et de lioyllo.
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Fig. 8. — Fragment du portulan de Pizigani (d'après R. Gronau, Amerika).
La première mention de l'île de Brésil se trouve sur une carte de
l'atlas Médicis, datée de 1351 ; on la retrouve sur le portulan de
Pizigani (1367) (fig. 8) sous la forme : Insula de Braçir ; elle
Hic de Saint Brandan figura sur les cartes ; on la voit encore sur celle d'Or-
telius (xvi e siècle), puis elle disparaît tout à fait de l'océan Atlantique, pour
s'aller réfugier dans la mer des Indes. La croyance en son existence était si
forte que nous la voyons recherchée jusqu'au xvm e siècle (1721) où don Juan de
LES ILES LEGENDAIRES
43
est triple, une de ces îles étant située au nord des Açores, les deux
autres au sud-ouest de l'Irlande. Plus tard, le nom apparaît sous
les formes diverses de Braxil, Brazylle, O'Brasile. Cette der-
nière forme subsiste au xvm e siècle, sur la carte de Jefferys
(1776) '. Gomme Saint-Brandan, l'île de Brésil fut recherchée : en
1480, John Jay, de Bristol, arma une expédition qui revint sans
avoir obtenu de résultats ; cette recherche fut continuée, car,
dans une lettre datée du 25 juillet 1498, l'ambassadeur d'Espagne
à la cour d'Angleterre, Pedro d'Ayalla, constatait que, depuis
sept ans, plusieurs voyages avaient été entrepris à la recherche de
l'île de Brésil 2 . Suivant Kunstmann 3 , les îles de la carte de Pizi-
gani représenteraient Madère et les Açores.
L'île d'Antilia est d'abord signalée sur une carte qui se trouve
à la bibliothèque de Weimar et qui date de 1424 ; nous la retrou-
vons en 1436 sur la carte d'Andréa Bianco (fîg. 9), puis sur le globe
de Martin Behaim (1492) où elle est accompagnée de la notice sui-
vante : « Gomme on le raconte, en l'année 731 après la naissance
du Christ, quand toute l'Espagne fut conquise par les païens
d'Afrique, fut peuplée l'île d'Antilia, nommée Seple eitade, par un
archevêque de Porto (Portugal), accompagné de six évêques et
d'autres chrétiens, hommes et femmes, qui se sauvèrent d'Espagne
en bateau. En l'année 1414, un navire espagnol vint presque jus-
qu'à cette île '\ » L'île d'Antilia fut recherchée, en 1486, par une
expédition portugaise.
Les cartes de Bianco, des Pizigani, nous indiquent encore
d'autres îles situées dans l'océan Atlantique : Boyllo, Man Sata-
naxio, Stocafixa, etc., qui n'ont pas plus d'existence réelle que les
précédentes. L'une de ces îles, Stocafixa, mérite cependant de rete-
nir notre attention. Elle figure sur la carte de Bianco et est située
dans l'ouest de l'Atlantique. Plusieurs auteurs ont voulu y voir
Mur y Aguirre, capitaine général des Canaries, équipa une expédition qui,
naturellement, n'obtint aucun résultat. C'est que, en plus de la tradition, il
existait de nombreux témoignages des habitants de l'île dePalma, la plus occi-
dentale du groupe du nord des Canaries, de l'existence d'une terre visible
dans l'ouest, et que cette vision continua à se produire, après l'abandon des
recherches. D'Avezac, réunissant ces témoignages, émit l'opinion que la pré-
tendue île de Saint-Brandan n'était autre chose que « la réflexion de l'île de
Palma par des nuages spéculaires amoncelés dans le nord-ouest ».
1. R. Cronau, Amerika, vol. I, p. 165.
2. R. Cronau, op. cit., vol. I, p. 165.
3. Entdeckung Amerikas, pp. 4 et 5.
4. R. Cronau, Amerika, vol. I, p. 166. Cet auteur voit dans le nom d'Anti-
lia une corruption du mot « Atlantis ».
44
LA RECHERCHE I) UNE TERRE OCCIDENTALE AL* MOYEN AGE
Terre-Neuve, qui aurait été découverte, dès le vu'" siècle, par les
Basques 1 .
Un ancien chroniqueur, Galvano, parlant des Indiens que Ton
aurait recueillis en Allemagne du temps de Barberousse, dit qu'ils
devaientvenir de Baccalaos. Or, Baccalaos,âe même que Stocafïxa,
désigne la morue, poisson que les Basques péchaient en grande
quantité et que Ton suppose avoir été aussi abondant autrefois
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Fig # 9. — Fragment de la Carte d'Andréa Bianco (d'après R. Cronau,
Amerikà).
qu'aujourd'hui aux abords de Terre-Neuve. Les Basques étaient
aussi renommés comme baleiniers, et la disparition graduelle des
baleines dans les mers de l'Europe pouvait les avoir amenés à aller
chercher leur gibier sur les côtes de l'Amérique boréale. On ne
peut nier que la découverte d'une partie des côtes américaines par
les Basques soit possible, mais les arguments fournis sont trop
faibles pour permettre d'être affirmatif, et on peut au moins s'éton-
ner que, si les Navarrais avaient été si nombreux clans les mers
du nord-ouest, les annales Scandinaves n'en aient pas fait mention.
1. Pour la question de la découverte basque, voir H. Harrisse, Histoire de
la découverte de Terre- Neuve, Paris, 1883; Gelicch, Der Fischfnng der Gas-
cognerunddie Enldeckung von Neu Fu ndland (ZGE., vol. XVIII, 1883). Cf.
II. Cronau, Amerikn, vol. I, pp. Ii5-1 iG.
LES VOYAGES APOCRYPHES 45
§111. — Les voyages apocryphes : Les Frisons, Madoc ah Owen
Gwynedd.
Les récits de voyages du Moyen Age dans lesquels des critiques
modernes ont voulu voir des découvertes du continent américain
sont assez nombreux. Adam de Brème nous rapporte que des nobles
frisons, partis de l'embouchure du Weser, avaient été faire un
voyage au nord-ouest, plus loin que les Orcades et l'Islande. Pris
par un courant violent, ils avaient voyagé au milieu de l'obscurité
et atterri sur une île, bordée de hautes falaises. Ils y virent des
hommes qui vivaient dans des huttes souterraines, devant lesquelles
se trouvaient de nombreux vases d'or et de métaux précieux. Les
marins regagnèrent leur vaisseau, poursuivis par des géants l . On
voit que cette description n'offre aucun caractère d'authenticité.
Bien plus importante est l'histoire de la prétendue découverte
du Gallois Madoc ab Owen Gwynedd 2 . Les textes authentiques
où il est question de Madoc ont été énumérés, publiés et critiqués
par Th. Stephens. Ce sont des poèmes des bardes Cynddelw
(xm e siècle), Llywarch ab Llewellyn (xm e siècle), Gwalchmai
(xm e siècle), et Meredydd ah Rhys (xv e siècle). Seul, le dernier de
ces poèmes fait allusion aux navigations de Madoc. Les œuvres
en prose comprennent des triades, probablement du xvi e siècle,
compilées en 1601 par Th. Jones de Tregaron, et une œuvre de
Ieuan Brechwa, antiquaire du Carmarthenshire qui mourut vers
1500. La triade où il est question du voyage de Madoc dit qu'il prit
la mer avec 300 hommes et qu'on ignore l'endroit où ils allèrent 3 .
Le texte dTeuan Brechwa rapporte qu'il découvrit une terre dans
l'ouest, bien loin, et qu'ensuite il repartit en expédition avec son
frère Rhiryd. Mais ce n'est pas sur ces textes que fut basée l'his-
toire de la découverte de l'Amérique par les Gallois ; c'est sur une
œuvre de Guttyn Owen, dont un nommé Humpiirey Llwyd, né à
Denbigh en 1527, aurait fait une traduction, reproduite par la plu-
part des compilateurs anglais qui se sont occupés de l'histoire des
1. Adam de Brème, Gesta Hammaburgensis ecclesia ponlificum, lib. IV. Des-
criptio Insularum aquilonis,c. 10.
2. Sur la découverte de Madoc, voir l'excellent livre de Th. Stephens :
Madoc, an essay on the discovery of America hy Madoc ap Owen Gwynedd in
the 1 2 lh Century .Ediled by Llywarch Reynolds. Londres, Longmans, lS'J.i.
in-8. Cf. les histoires générales de R. Cronau, Gaffarei,.
3. Stephens, Madoc, pp. 20-21.
il.
LA RECHERCHE D UNE TERRE OCCIDENTALE AU MOYEN AGE
voyages, Purchas, Ilalduyt, etc., et par le Rev. N. Owen 1 . qui
lui donna la célébrité. Llwyd racontait que Madoc était fils d'Owen
(iwynedd, roi du pays de Galles; à la mort de celui-ci, il partagea la
terre entre ses frères et voyagea à l'ouest, où il trouva un pays
qui présentait beaucoup de choses étranges ; ce pays, suivant
Llwyd, devait être une partie de la Nouvelle-Espagne, ou bien la
Floride ; Madoc revint au pays de Galles, d'où il repartit bientôt
avec nombre de colons ; il leur décrivit la terre qu'il avait découverte
comme beaucoup plus agréable et fertile que le royaume de ses
frères ; ces Gallois colonisèrent le nouveau territoire, mais étant
trop peu nombreux ils furent contraints d'adopter les mœurs et
la langue du pays 2 . Malheureusement, on n'a jamais pu retrouver
le texte gallois de Guttyn Owen sur lequel Llwyd aurait fait sa
traduction anglaise, et Stephens considère cette dernière comme
un faux, inspiré parles quelques textes authentiques 3 ; quoiqu'il en
soit, beaucoup d'auteurs ont voulu y voir la description d'un
voyage à l'ancien Mexique.
De nombreux voyageurs des xvn e , xvm e et xix e siècles ont cru recon-
naître les traces du passage des Gallois en Amérique, soit dans des
détails de la civilisation de certaines peuplades, soit surtout dans
les langues américaines. Mais ce ne sont là que des chimères, et la
découverte galloise n'a plus de partisans aujourd'hui.
§ IV. — Les voyages des frères Zeni.
Il en va tout autrement du voyage des Zeni ''. Les frères
Nicolo et Antonio Zeno vivaient à Venise, à la fin du xiv e siècle.
Vers 1390, ils firent, au service d'un noble Scandinave, un voyage
1. British remains, ora collection of antiquities, comprehending An account
of the discovery of America, hy thz Welsh more than 300 years before the
voyage of Coliimbus, Londres, 1877, G. Bew, in-8.
2. Stephens, Madoc, pp. 27-28.
3. Stephens, Madoc, pp. 42-43. Cf. Cronau, Amerika, I, p. 104.
4. La bibliographie du voyage des frères Zeni est considérable. Voir surtout
H. Major, The voyages of the Venelian hrothers Antonio and Nicolo Zeno to
the norlhern seas in the 14 ih Century, Londres, HS, 1873, in-8;J. Steens-
trup, Les voyages des frères Zeni dans le nord (CA, V e session, Copen-
hague, 1883, pp. 150-180); Ihminger, Nautical remarks aboul the Zeni voyages
(GA, V e session, Copenhague, 1883, pp. 182-184) ; Nordenskjôld, Studien och
Forskningar, Stockholm, 1884, pp. 1-62; G. Storm, Om Zeniernes rejser
[iXorske geografiske Selskabs Aarbog, Kristiania, 1891); F. W. Lucas, The
annals of the voyages of the brothers Nie. and Ant. Zeno, Londres, 1898.
LES VOYAGES DES FRERES ZENI 4/
des plus aventureux, en Islande et en divers autres lieux qu'ils nom-
mèrent Frisland, Estland, Estotiland. Au cours de ce voyage,
Antonio écrivit le récit de leurs aventures et l'envoya, sous forme
de lettre, à son frère Carlo, qui jouait vers cette époque un rôle
important à Venise. Cette lettre fut long-temps conservée dans les
archives de la famille, mais ce ne fut qu'en 1515 qu'elle attira l'at-
tention de Nicolo Zeno le jeune. Celui-ci publia ce rapport, en
1558, à Venise '. En voici le contenu, résumé.
Nicolo Zeno partit de Venise en 1380, franchit le détroit de
Gibraltar, dans l'intention de visiter les Flandres et fut poussé par
une tempête sur une île du nom de Frisland. Là, régnait un prince
du nom de Zichmni, qui s'intéressa à Nicolo Zeno et lui donna le
commandement d'une flotte de treize vaisseaux, avec laquelle le
Vénitien fît voile vers l'ouest, où il vit plusieurs petites îles, dépen-
dant toutes du Frisland.
Il revint à la capitale de ce dernier pays et écrivit à Venise à son
frère Antonio, qui le rejoignit. Celui-ci fut bien accueilli par
Zichmni, qui lui confia une flotte, avec laquelle il alla à la décou-
verte de terres nouvelles. Dans le nord du Frisland, il trouva les
îles de Grisland, Talas, Broas, Iscant, Traus, Mimant, Damberg
et Bres qu'il conquit pour le compte du prince de Frisland. Par
contre, une attaque contre l'Islande échoua.
Au mois de juillet, Nicolo Zeno partit à l'ouest, avec trois barques,
et aborda en Engrouelant. Il y trouva un couvent, dédié à saint
Thomas, près d'un volcan, qui recelait une source d'eau bouillante,
canalisée et employée par les religieux pour la cuisine, le chauf-
fage de l'église, du dortoir et du réfectoire, et aussi pour la culture
en serre des fleurs et des fruits. Autour du couvent, vivait une
population assez considérable, qui habitait des maisons creusées
dans le flanc de la montagne : elles étaient de forme ronde, et
avaient 25 pieds de diamètre ; la lumière venait d'en haut, par une
petite ouverture. En été, des navires venaient des îles voisines et
de Trondhjem, en Norvège, apporter aux moines du combustible,
du bois de construction, des étoffes ; ils remportaient des peaux et du
poisson séché. Les moines étaient originaires de Suède et de Nor-
1. Dei commentarii del Viaggio in Persia di M. Caterino Zeno il K... et dello
scoprimento delV Isole Frislanda, Eslanda, Engrouelanda, Estotilanda e Icaria
fatta sotto il pôle Artico, da due fratelli Zeni, M. Nicolo il K. e M. Antonio,
con un designo particolare di tutte le dette parte di Tramontana da lor sco-
perte. In Venetia, per Francesco Marcolini, MDLVIII.
48 LA RECHERCHE dYnE TERRE OCCIDENTALE AU MOYEN AGE
A'ège. Les navigateurs remarquèrent que les vaisseaux des indigènes
étaient en l'orme de navette et faits en peaux d'animaux tendues
sur une carcasse en os.
Nicolo Zeno tomba malade en Frisland et mourut, mais Anto-
nio, de retour del'Engrouelant, resta au service deZichmni. Celui-ci
désirait conquérir un pays situé à plus de 1.000 milles dans l'ouest
et nommé Estotiland, où un bateau de pêche avait été jeté vingt-
six ans auparavant. Les six hommes qui le montaient, faits prison-
niers par les indigènes, y demeurèrent cinq ans. L'un des prison-
niers visita l'île, qu'il trouva aussi grande que le Frisland, mais plus
fertile et plus riche. Les habitants étaient adroits et connaissaient
toutes sortes d'industries; ils devaient avoir eu autrefois des rap-
ports avec les Européens, car la bibliothèque de leur roi contenait
des ouvrages en latin, qu'aucun habitant ne pouvait plus com-
prendre ; les indigènes de l'Estotiland avaient d'ailleurs leur langue
et leur écriture propres ; ils connaissaient tous les métaux et possé-
daient beaucoup d'or ; ils cultivaient les céréales, dont ils faisaient
une boisson ; les maisons avaient des murs de pierre et les villages
étaient nombreux.
Au bout de cinq ans, les prisonniers passèrent sur une terre nom-
mée Drogeo, située au sud de l'Estotiland, qui était habitée par
des sauvages de grande taille, allant tout nus, batailleurs et anthro-
pophages. Ils furent tués par ces sauvages, sauf un pêcheur qui
s'attira leurs bonnes grâces en leur enseignant la pêche au filet.
Vers le sud-ouest, vivaient des gens plus civilisés, qui possédaient
des villes et des temples où l'on sacrifiait des hommes, et qui con-
naissaient quelque peu l'usage de l'or et de l'argent. Le pêcheur fris-
landais passa treize ans à Drogeo, puis il put se sauver en Estotiland
et de là en Frisland.
Zichmni partit donc à la recherche de l'Estotiland, accompagné
d'Antonio Zeno; sa flotte fut prise par une tempête de huit jours,
après laquelle il arriva à une île du nom d'/carta, où les habitants
se refusèrent à le laisser aborder. Il apprit cependant, par un
interprète de ce pays qui parlait un peu l'islandais, que le premier
roi d'Icaria descendait de Dedalo et était venu d'Ecosse.
Zichmni fit le tour du pays sans pouvoir atterrir. Il remit à la
voile, poussé pendant six jours par un vent d'ouest, puis pendant
quatre jours par un vent du sud-ouest. 11 arriva à une vaste rade,
où l'on voyait dans le lointain une montagne. Cent hommes armés
LES VOYAGES DES FRERES ZENI 49
turent envoyés pour reconnaître le pays. Ils revinrent au bout de
huit jours ayant découvert, au pied de la montagne, un grand feu ;
ils avaient aussi aperçu des hommes de petite taille, à demi sau-
vages et si craintifs qu'à la vue des Européens ils s'étaient enfuis
dans les cavernes qui leur servaient d'habitation. Une partie de
l'équipage resta en ce lieu pour hiverner, avec Zichmni, tandis que
le reste revenait en Frislandavec Antonio Zeno ; ce voyage de retour
dura vingt-trois jours.
Dans une autre lettre, le Vénitien aurait parlé, croit-on, de la
colonie que Zichmni avait créée dans ce pays lointain et il aurai
annoncé qu'il préparait un livre où il décrirait plus en détail les
péripéties de ses voyages. Antonio Zeno quitta Zichmni et rentra à
Venise en 1405, mais il était épuisé par les fatigues et mourut
peu après son retour, ne pouvant mettre son projet t à exécution.
11 y a peu de questions géographiques qui aient motivé des
recherches aussi nombreuses que la relation de voyage des frères
Zeni et qui aient fait l'objet de controverses aussi ardentes. Beau-
coup d'auteurs se sont prononcés contre l'authenticité des faits rap-
portés, mais plusieure savants modernes, et surtout Major 1 et Nor-
denskiôld 2 , croient à la sincérité du récit. Nordenskiôld, en particu-
lier, ne doute pas que le rapport du pêcheur frislandais, cité par
Zeno, ne contienne le récit, relativement fidèle, d'un voyage à Terre-
Neuve, au Canada et dans la partie nord du territoire des Etats-
Unis.
La question est encore controversée à l'heure actuelle. Nous
ferons remarquer que, les faits rapportés ne fussent-ils pas criti-
quables, une juste suspicion continue à planer sur la date de la
composition première d'un ouvrage qui a paru en 1558, longtemps
après que Cabot et Corte Real eurent découvert Terre-Neuve et
que Roberval eut atterri au Canada : la question que soulève l'ou-
vrage de Nicolo Zeno le jeune n'est pas tant celle de l'authenticité
des faits racontés que celle, bien plus importante, de l'époque où
ces divers documents furent réunis. Tant que cette question ne sera
pas tranchée, le nom des frères Zeni ne pourra pas, à notre avis,
compter parmi ceux des découvreurs précolombiens.
J. Voyages of the Venetian Brothers Zeno.
2. Studien och Forskningar.
Manuel d'archéologie américaine.
.)(> LA RECHERCHE D UNE TERRE OCCIDENTALE AU MOYEN AGE
§ V. — Voyages des Portugais et des Français, au XV e siècle.
A la fin du xv e siècle, il est question de divers voyages, qui nous
sont présentés d'une façon acceptable et que beaucoup d'auteurs '
ont considérés comme ayant été réellement accomplis.
Le plus important de ces voyages est celui de Joào Vaz Corte
Realqui, en 1467, ou en 1474, aurait découvert Terre-Neuve. Ce
Joào Vaz Corte Real était le père de Gaspar, qui aborda sur cette
île en 1500. Le texte sur lequel on se base est un passage de
Y Historia lnsulana (des îles Aeores) du P. Cordevro, qui n'écrivit
son ouvrage qu'au commencement du xviii 1 ' siècle. Cordevro dit
avoir emprunté son affirmation au chapitre ix du livre IV des Sau-
dades da Terra du D r Gaspar Fructuoso, ouvrage encore inédit
à cette époque 2 . Il dit que Joao Vaz Corte Real et Alvaro Iloniem,
arrivant du Pays des morues [haccalaos) — que, sur Tordre du roi
de Portugal, ils étaient allés découvrir, — - débarquèrent à Terceira.
Harrisse s'étonne, à juste titre, qu'un événement de cette impor-
tance ne se trouve relaté par aucun des chroniqueurs portugais du
xvi e siècle (Garcia de Resende, Antonio Galvam, Damiào de Goes)
qui parlent souvent et de Gaspar Corte Real et de son père Joao
Vaz. De plus, Martin Behaim, le célèbre géographe, était le beau-
frère du gendre de Joào Vaz Corte Real et devait connaître par
conséquent les découvertes de celui-ci. Sur son globe (1492), où
les possessions des Portugais et leurs découvertes maritimes sont
nettement marquées, où les lieux de provenance de la morue
(stokfiseh) sont indiqués (Islande), il n'y a aucune légende relatant
que les Portugais aient fait des découvertes à l'ouest 3 .
Des documents produits, Harrisse conclut que Ton ne peut pas
tirer la preuve que Joào Vaz Corte Real ait découvert Terre-Neuve,
et qu'on ne peut même y voir une indication qu'il ait réellement
entrepris aucune expédition vers le Nouveau Monde.
Les prétendus voyages du Polonais Jean de Kolno (1476;, du
Dieppois Jean Cousin (1488), de Joào Rainalho 1490) ne méritent
pas de retenir notre attention '', non plus que celle que s'attribue
Martin Behaim en 1493.
1. Cronau entre autres. Pour toute cette question voir II. Harrisse, Les
Corte Real, Paris, 1883, in-4°, pp. 25-26.
2. Pp. 250-311. Voir le texte clans Harrisse, toc. cit.
3. Harrisse, op. cit., pp. 29-30.
i. Voir, sur ces prétendues découvertes. R. Cronat, Amerilia, pp. 146-1 18.
VOYAGES DES PORTUGAIS ET DES FRANÇAIS Al XV e SIECLE 5t
En résumé, aucun texte du Moyen Age ne nous apporte la preuve
certaine que des Européens aient abordé sur le continent améri-
cain. On avait bien une croyance vague à l'existence de terres dans
l'ouest, mais on ne parla jamais, d'une façon positive, d'un conti-
nent. L'analyse des raisons qui déterminèrent le voyage de Colomb
montre d'ailleurs que ce n'est pas sur le souvenir de découvertes
antérieures que le grand Génois se basa.
Entre la ruine des établissements Scandinaves du Groenland et la
découverte de 1492, on peut dire que toutes relations furent inter-
rompues entre l'Ancien et le Nouveau Monde.
Fig.'IO. — Portrait de Christophe Colomb (d'après Antonio del Hincon)
CHAPITRE IV
LA DÉCOUVERTE ET LES VOYAGES DE CHRISTOPHE COLOMB
Sommaire. — [.Vie de Christophe Colomb avant son départ pour l'Amérique.
— II. Le premier voyage. — III. Le second voyage. — IV. Le troisième
voyage. — V. Le quatrième voyage et la mort de Colomb.
§ I. — Vie de Christophe Colomb avant son départ pour
V Amérique.
Christophe Colomb naquit à Gènes, en 1451 ' , de Doménico
Colombo, qui exerçait la profession de tisserand, et de Suzanna
Fontanarossa. Il reçut une instruction des plus sommaires et exerça
quelque temps le métier de son père -.
On sait peu de choses positives sur son séjour en Italie, mais
tout porte à croire qu'il resta à Gênes ou à Savone, en qualité de
tisserand, jusqu'au 7 août 1473 au moins, car nous trouvons son
nom mentionné dans un acte de cette date : \
1. Navarrete, Humboldt, W. Irving, ont admis que la date de naissance
de Colomb était 1436, c'est aussi à cette date que paraît se rattacher Fiske.
Major, d'Avezac et Harrisse acceptent la date de 1446. Mais M. Vignaud,
s'appuyant sur des pièces notariées où Colomb est mentionné à diverses
époques de sa vie, a prouvé que la date de la naissance doit être placée dans les
mois de septembre ou d'octobre 1451. {Etudes critiques sur la vie de Colombo
Paris, 1905, pp. 213-282. Du même auteur : Proof that Colombus was horn in
1451: a new document, dans American historical Review,vo\. XII, 190', pp. 270-
279). Quant au lieu de naissance, Fernand Colomb dans son testament et
Christophe lui-même à diverses reprises, désignent nettement Gênes (Vignaud,
Etudes critiques, pp. 269-272). Pour les diverses localités qui réclament l'hon-
neur d'avoir donné naissance au découvreur de l'Amérique, (Cuccaro, Cogoleto,
Savone, Nervi, la Corse, etc.), voir Vignaud, Et. cr., pp. 49-70, et 272-282, et
Harrisse, op. cit., pp. 217-222.
En 1476, il entreprend un voyage en Angleterre, sur un bâtiment de com-
merce génois faisant partie d'une escadrille, qui fut attaquée et en partie
détruite par Guillaume de Casenove. Forcé de se réfugier à Lisbonne, d'où il
partit la même année et effectua le voyage projeté, il revint dans cette ville
où il se fixa et épousa, en 1479 ou 1480, Felipa Moniz Perestrello.
2. Harrisse, Christophe Colomb, vol. L Deux auteurs génois anciens nous
avaient déjà affirmé qu'il était de basse condition : « vilibus ortus parentibus »
Giustiniani, Psalleriiim Hehrseum, Gènes, 1516, in-f°, notes marginales sur
le psaume XIX) ; « da ignobili parenti » (Samnerio, Annotationes Julij Sali-
nerij Sauonensis ad Cornelium Tacitum, Gènes, J602, in-4°), mais la plupart
des auteurs préférèrent suivre Las Casas et les Historié, qui donnaient à
Colomb une origine noble. (Voir sur ce sujet : Vignaud, Eludes critiques,
pp. 101-119).
3. Harrisse, vol. I, pp. 241-254. Peut-être, toutefois, faut-il faire crédit à
Las Casas et à Bernaldez qui nous apprennent que Christophe Colomb ven-
dit, à Gênes, des cartes.
.) I LA DECOUVERTE ET LES VOYAGES DE CHRISTOPHE COLOMB
On admet généralement que c'est en 1474 que le roi Alphonso V
de Portugal aurait demandé au célèbre astronome et cosmographe
Paolo del Pozzo di Toscanelli ' , par l'entremise du chanoine Fer-
nam Martins, attaché à la cour de Lisbonne, son avis sur la route
la plus courte pour parvenir aux Indes par mer. L'astronome
florentin aurait répondu, le 25 juin 1474, par une lettre accom-
pagnée d'une carte. Colomb, ayant entendu parler de cette cor-
respondance, s'adressa, en 1481, àToscanelli, qui lui aurait envoyé
un duplicata de la lettre expédiée à Martins.
Dans cette lettre, Toscanelli proposait de chercher la route des
Indes par l'ouest. S'appuyant sur les faits rapportés par Marco Polo,
il montrait combien il serait avantageux pour le Portugal de se
mettre en rapport avec des pays aussi "riches. La navigation pour
parvenir aux Indes ne devait pas être très longue : en effet, de la
ville de Lisbonne à celle de Quinsay, dans le Gathay, il n'y avait,
ainsi que l'indiquait la carte accompagnant la lettre, que 26 espaces
de 250 milles chacun 2 (fig. 11).
On n'a malheureusement pas pu retrouver la carte que Toscanelli
avait jointe à sa lettre et on a été obligé d'en faire la restitution,
d'après les données mêmes de l'épitre à Martins, en s'aidant des
cartes contemporaines 3 . La question la plus difficile fut de fixer
1. La question des rapports de Christophe Colomb avec Toscanelli a été
traitée àmaintes reprises, d'abord dans les histoires générales déjà citées, puis
dans des travaux particuliers. Voir d'Avezac, Toscanelli, Paris, 1893, in-8 ;
H. Harrisse, Christophe Colomb et Toscanelli, Paris, 1893, in-8 ; Markham,
The journal of Columbus, Londres, 1893, in-8; Uzielli, La Vita e i Tempi di
P. Toscanelli (Raccolta Colombiana, vol. V, Rome, 1895); Id., Paolo Tosca-
nelli iniziatore délia scoperla d* America, Florence, 1892, in-12 ; Id., Délia
grandezza delta Terrai secondo Paolo Toscanelli {Boletlino délia Société Ita-
liana da Geographia, 1893, Rome, in-8); H. Vignaud, La lettre et la carte de
Toscanelli, Paris, Leroux, 1901, 317 pp. in-8. (Ouvrage de la plus grande
importance, où l'auteur conclut à l'inexistence des rapports entre Colomb et
Toscanelli). Cf. du même auteur : Histoire critique de la grande entreprise de
Christophe Colomb, vol. I, pp. 89-301.
2. On trouvera deux excellentes traductions françaises de ce texte latin,
Tune dans Harrisse, Christophe Colomb, vol. I, pp. 381-384 ; l'autre dans
Vignaud, La lettre et la carte de Toscanelli, appendice . lien existeaussi trois
bonnes traductions anglaises : Fiske, The discovery of America, vol. I, pp.
356 et suiv. ; Payne, History of the New World caled America, Londres,
1892, vol. I, pp. 102-108, et Markham, The journal of Ch. Columbus. Londres,
1893, pp. 3-9.
3. La restitution la plus connue est celle de O. Peschel, Das Ausland,
1867. Elle a été reproduite par Winsor, Narrative and critical history of Ame-
rica, vol. II, p. 103 ; par Fiske, The discovery of America, vol. I, p. 356 et par
C. Markham, Journal of Ch. Columbus. Elle a inspiré les restitutions de
Vivien ue Saint-Martin, Histoire de la géographie, Paris, 1875, atlas, pi. ix et
CHRISTOPHE COLOMB AVANT SON DEPART POUR L 1 AMERIQUE 55
-
o
les distances entre les «espaces » mentionnés » par Toscanelli, le
mille n'ayant pas, à cette époque, une valeur bien fixe 1 .
de Kretschmer, Die Entdeckuny Amerikas, pi. vu, n° 1. M. Uzielli a de son
côté tenté une restitution (Toscanelli, pi. x), qui comme celle de Peschel est
surtout basée sur les renseignements fournis par le globe de Behaim. H. Wag-
ner, Die Reconstruction der Toscanelli Karte von J. U74(Nachrichten von der
Konigl. Gesellschaft der Wiessenschaften zu Gôtlingen, 1894, n° 3), a fait une
autre reconstitution, très soignée, d'après les indications de la lettre seule.
1. Voir dans Vignaud, La lettre de Toscanelli, p. 205. les diverses inter-
prétations.
56
LA DECOUVERTE ET LES VOYAGES DE CHRISTOPHE COLOMB
Quoiqu'il en soit, on aurait ici la preuve qu'en 1-181, Colomb s'oc-
cupait déjà de la recherche des terres occidentales. Où en avait-
il pris l'idée? La chose reste assez obscure. Cependant nous savons
qu'il avait entre les mains un ouvrage où le voyage du Cathay par
l'ouest était considéré comme possible 1 . La lettre de Toscanelli
serait venue confirmer cette croyance. D'ailleurs, un ensemble
d'autres faits aurait pu encore déterminer Colomb à entreprendre
cette navigation lointaine : Las Casas 2 nous dit que l'illustre
Génois avait compilé un recueil de renseignements concernant les
terres situées au delà de l'océan Atlantique. Il ne reste de cet opus-
cule, élaboré probablement après 1486, que quelques extraits, qui
nous ont été conservés par Las Casas et par les Historié :i .
Certains auteurs ont supposé qu'il avait eu connaissance de la
découverte Scandinave ; ils se basent sur les dires de Colomb qui,
en 1477, aurait été dans une île située à cent lieues au delà de
Thulé ''. Mais Fiske :j et G. STORM 6 ont montré que, Colomb eût-
il entendu faire une allusion au Vinland dans son voyage dans le
nord, il n'aurait probablement pu la rapporter à son véritable objet,
et que, de plus, le souvenir du Vinland était éteint au xv e siècle.
Une autre circonstance attira aussi l'attention des historiens 7 :
Las Casas 8 , Oviedo 9 , Garcilasso de la Vega <0 , Gomara 1 ' , racontent
qu'un marin de Huelva, nommé parGarciiasso Alonso Sanchez, serait
parti d'Espagne pour se rendre en Angleterre. Poussé par un vent
J. Ce livre est un exemplaire de V Imago mundi, publié de 1480 à 14S7 par
le cardinal Pierre d'Ailly, qui se trouve à la bibliothèque Colombine, annoté
de la main même du découvreur de l'Amérique. L'Imago mundi contenait
des passages d'anciens auteurs relatifs à la distance qui existait entre les côtes
d'Espagne et celles de l'Asie. (Voir Vignaud, Histoire critique, vol. I, pp. 96-
99).
2. Historia de las Indias, t. I, p. 97.
3. Les tentatives auxquelles Colomb fait allusion sont celles faites par
divers navigateurs portugais à l'ouest des Açores ou de Madère, soit à la
recherche des îles fantastiques d'Antilia et de Brésil, soit pour trouver des
I erres nouvelles.
4. Historié, cap. IV ; Las Casas, Historia, t. I, p. 48.
5. Discovery, pp. 385-387.
6. Dans Aa. 1887, O., t. II, p. 301. Cf. Vignaud, Essai critique, pp. 386-389.
7. Sur toute la question relative à l'information par un pilote biscayen ou
andalou, voir Vignaud, La lettre et la carte de Toscanelli, pp. 112-141, qui tire
une partie de ses arguments de l'authenticité qu'il attribue à celte histoire.
8. Historia de las Indias, vol. I, pp. 103-104.
9. Historia gênerai de las Indias, Madrid, 1851, vol. I, pp. 13-18.
10. Commentarios reaies del Ynca, Primera parte, Lisbonne. 1609, lib. I,
cap. III.
11. Historia de las Indias éd. Vedia . Madrid, 1852. p. 165.
CHRISTOPHE COLOMB AVANT SON DEPART POUR [/AMERIQUE 57
d'estquidura vingt-huit à vingt-neuf jours, il fut porté clans une ile
inconnuejusqu alors ' . Le pilote releva avec soin la situation de cette
île et on remit à la voile. Au retour, beaucoup de gens de l'équi-
page moururent, les quelques survivants arrivèrent enfin à Madère,
où ils succombèrent. Sanchez vécut plus longtemps et mourut dans la
maison de Colomb auquel il aurait donné des indications sur la con-
trée occidentale qu'il avait visitée, à son corps défendant. La plu-
part des auteurs ont rejeté cette histoire 2 . Mais, quoi qu'il en soit,
l'idée de l'existence des terres à l'ouest était « dans Pair » depuis
longtemps, et le désir que Ton avait de découvrir le chemin le plus
court pour arriver aux grandes Indes, joint à 'inexactitude des
connaissances sur les dimensions du globe terrestre, devait néces-
sairement susciter des expéditions dans l'océan Atlantique, au delà
des Açores et de Madère. Colomb, qu'il doive ses idées à Tosca-
nelli ou à Alonso Sanchez, possédait certainement, vers 1483, un
plan méthodique pour l'exploration maritime de cette région incon-
nue du globe, et, en admettant même que des rapports verbaux lui
aient confirmé la possibilité d'atteindre les terres de l'ouest par
mer, il n'en reste pas moins « l'organisateur » de la découverte.
La croyance qu'il avait dans l'excellence de son plan nous est
montrée par la ténacité avec laquelle il poursuivit les moyens de
son exécution. En 1484, il fit auprès du roi du Portugal, Joâo II,
une première démarche qui ne réussit pas 3 .
Nous le retrouvons au service des souverains d'Espagne, Ferdi-
nand et Isabelle, le 20 janvier i486" 5 . La Cour se trouvant à Cor-
doue, Colomb s'aboucha avec Alonso de Quintanilla, ministre des
finances d'Isabelle, qui raconta les projets du navigateur à Her-
nando de Talavera, confesseur de la reine. Talavera soumit la ques-
tion aune réunion de savants, qui le ridiculisèrent.
1. Las Casas dit qu'il aborda à Hispaniola (Saint-Domingue).
2. Par exemple : W. Irving, Life of'Golumbus, vol. IV, appendice XI; IIar-
risse, Christophe Colomb, vol. I. p. 106 et pp. 297-298 ; Gayfakei., Histoire clé
la découverte de V Amérique, vol. I, pp. 49-52. Par contre la plupart des auteurs
espagnols et portugais en ont admis l'authenticité, ainsi que M. Vignaud.
3. Bauros (Decada primeira da Asia, Lisbonne, 1752, liv. III, cap. XI) dit
seulement que Colomb fut considéré comme un homme très fantaisiste et ima-
ginatif et que ses projets trouvèrent peu de crédit.
4. On a prétendu qu'à cette époque il fit des propositions à la République de
Cènes et au Sénat de Venise. Ces propositions sont des plus douteuses et
établies sur les dires d'historiens italiens du xvm e siècle. 11 en est de même
des ouvertures faites à l'Angleterre et à la France, bien qu'elles soient admises
par Harrisse, Christophe Colomb, vol. I, pp. 330-332.
58 LA DÉCOUVERTE ET LES VOYAGES DE CHRISTOPHE COLOMB
En 1487, de retour d'un voyage au Portugal, Colomb prit du ser-
vice et combattit bravement contre les Maures, Au cours de la cam-
pagne, il gagna l'estime du duc de Medina-Celi, auquel il confia ses
projets. Celui-ci l'encouragea, et nous voyons Colomb installé dans
son château jusqu'à l'automne de 1491. Le duc de Medina-Celi
voulut armer deux ou trois caravelles pour tenter l'entreprise, mais
la reine Isabelle refusa la licence nécessaire à cet armement.
Repoussé encore une fois, Colomb erra en Espagne, Il parvint à
intéresser à son sort le prieur du couvent de la Ràbida, Juan Perez,
qui avait été autrefois confesseur de la reine, et qui conféra de ses
idées avec Garcia Fernandez, médecin de Palos, quelque peu versé
en cosmographie, et Martin Alonso Pinzon, un marin. Piuzon
déclara que le projet exposé par le Génois lui semblait réalisable
et qu'il était prêt, pour sa part, à en [tenter la chance *. Juan Perez
s'adressa alors à la reine, qui envoya à Colomb une somme de
'20.000 maravédis et l'avertit qu'elle désirait le voir à Grenade. Le
futur découvreur du Nouveau Monde se rendit à Grenade, où il fut
reçu favorablement, mais son départ fut encore dilféré.
Enfin, grâce à l'insistance de Luis de Santangel, l'un des tréso-
riers du royaume, on parvint à une entente et il fut convenu :
1° que Colomb et ses héritiers auraient le titre d'amiral de toutes les
îles ou terres découvertes ; 2° qu'il serait vice-roi et gouverneur
général de tous ces territoires, avec privilège de nommer des gou-
verneurs ; 3° qu'il recevrait un dixième sur la vente des marchan-
dises précieuses provenant de ces pays ; 4° que lui, ou son lieute-
nant, serai! seul juge des discussions à survenir entre ces pays et
l'Espagne au sujet du trafic ; 5° qu'il fournirait un huitième des
sommes nécessaires pour organiser l'expédition et recevrait un hui-
tième des profits 2 .
Colomb réunit rapidement le huitième qu'il devait avancer et la
Castille fournit le reste 3 . Le contrat reconnaissant les droits de
Colomb fut signé le 17 avril 149*2. Le Génois, à force d'opiniâtreté
et d'énergie, avait pu vaincre les obstacles, en apparence infranchis-
sables, qui parsemaient sa route.
1. W. Irving, Life of Colombus, vol.I, p. 128; Harrisse, Christophe Colomb,
vol. I, pp. 364-37-2 et surtout Fiske, Discovery, vol. I, note des pp. 411-413.
Vignaub, Histoire critique, vol. [, pp. 493 et suiv. : vol. II, p. 9 et suiv.
2. Navarktte, Collecicn de los Viâffes, vol. II, p. 7.
3. Une version romantique, contenue dans les Historié, dit que la reine
Isabelle mit ses bijoux en gage pour fournir aux frais de l'expédition. Har-
hisse, Christophe Colomb, vol. I. p. 392, a démontré la fausseté de cette his-
toire.
LE PREMIER VOYAGE 59
§ II. — Le premier voyage.
L'ordre d'armer l'expédition fut donné le 30 avril 1492, mais ce
ne fut que le 30 mai que les autorités municipales de Palos se décla-
rèrent prêtes à obéir aux ordres royaux, et ce ne fut qu'après une
sommation en date du 20 juin quelles s'exécutèrent '. Survint
.alors une autre difficulté : impossible de recruter l'équipage, per-
sonne ne voulant s'embarquer sur des navires qui devaient par-
tir pour l'inconnu. Martin Pinzon et ses frères furent alors d'une
grande aide à Colomb, et à force de persuasion, en prononçant l'a-
bolition de certaines dettes, la remise de certaines peines, la muni-
cipalité de Palos put arriver à former le personnel de l'expédition.
Celle-ci comprit trois caravelles : la plus grande appelée la Santa-
Maria (Historié), la Mariegalante (C. G. Xalmiento dans Navar-
rete, III, p. 572) ou simplement la Capitane, montée par Chris-
tophe Colomb et appartenant à Juan delà Cosa; la seconde qui
était la meilleure voilière, la Pinta ; la plus petite, la Nina. L'équi-
page comprenait cent vingt hommes, tant civils que marins 2 ,
presques tous Castillans et Aragonais.
Le vendredi 3 août 1492, à huit heures du matin, Colomb appa-
reilla de la barre de Saltes, à l'embouchure de l'Odiel et du Tinto,
en face de Huelva. A peine au large, le gouvernail de la Pinta se
détacha, par suite, croit-on, de la malveillance de ses deuxproprié-
taires, qui étaient à bord et qui voulaient revenir en Epagne. Après
avoir réparé à la Grande Canarie le cap fut résolument mis à
l'ouest, le 8 septembre.
Dans la nuit du jeudi 11 au vendredi 12 octobre 1492, à dix
heures du soir, Colomb crut apercevoir, au sud-ouest, une lumière
vacillante. A deux heures du matin, un matelot du nom de Juan
Rodriguez Bermejo, de l'équipage de la Pinta, aperçut très nette-
ment la terre. L'expédition de Colomb était partie depuis trente-
trois jours des Canaries " 5 .
1. Harrisse. Christophe Colomb, vol. I, p. 405.
2. Las Casas (Hisloria, t. I, p. 260) et les Historié, parlent de 90 hommes;
c'est aussi ce chiffre que Ton trouve sur l'épitaphe de Fernand Colomb dans
la cathédrale de Se ville. Pierre Martyr et Oviedo donnent le chifïre de 120.
M. Vignaud a retrouvé et publié les noms de 103 hommes de l'équipage (His-
toire critique, vol. II, appendice II, pp. 526-532).
3. La date du 12 octobre est « ancien style » en nouveau style elle devien-
drait 21 octobre.
<><)
LA DKCOUYI-KTK ET LES VOYAGES HE CHRISTOPHE COLOMB
A l'aurore, Colomb descendit à terre avec une partie de son équi-
page ; ils aperçurent un ^rand nombre d'indigènes, hommes, femmes
et enfants, complètement nus, d'une couleur cannelle. Colomb '
nomma cette île San Salvador ; il rapporte que les indigènes la
nommaient Guanahani -.
Colomb lit une croisière de huit jours dans l'est des Bahamas,
visita quatre iles, qu'il nomma Santa-Maria de Conception, Fer-
nandina, Isabella et Juana :î . et il fut convaincu qu'il se trouvait
dans l'océan baignant les côtes orientales du Cathay, que Narco
Polo disait être rempli de milliers d'îles à épices. Continuant ses
explorations, Colomb se trouva, le *28 octobre 1492, sur la rote de
Cuba ; le même jour, il remonta une rivière, qui est peut-être le rio
Maximo. Il envoya en reconnaissance deux hommes qu'il avait
embarqués pour lui servir d'interprètes '. Ces hommes trouvèrent
des villages florissants, des champs où Ton cultivait des plantes
inconnues, mais ils ne virent pas trace d'arbres à épice ni d'objets
d'or. L'amiral longea alors la côte orientale de l'île de Cuba et
arriva le 6 décembre à Espafiola ou Hispaniola (Saint-Domingue).
Il avait été précédé, dans la découverte de cette dernière, par Mar-
tin Alonso Pinzon, qui était parti subrepticement, le '21 novembre,
dans l'espérance de trouver lui aussi de nouvelles terres, et qui
avait découvert Hispaniola la semaine précédente. Il avait atterri
1. Ms. de Simancas, dans Navarette, Colecciôn de Viages, vol. I, pp. 170
cl suiv. Cf. Barrisse, Christophe Colomb, vol. I, p. i20.
2. On a beaucoup discuté sans pouvoir étabir avec certitude quelle était
cette île. On sait que c'est une des Bahamas, mais les avis sont très partagés
sur la question de savoir laquelle. Peschel, Major, Pietschmann y voientl'ilc
Watling : W. Ikving, Humboldt, R. Cronau, laCat's Island ou San Salvador;
Varnagen, l'île de Mayaguana ; Navarette, la Grande-Saline, l'une des îles
Turques : Fox, Harrisse et Fiske, Atwood Kcy ou Acklin Island (voir la
discussion du sujet clans Harrisse, Christophe Colomb, vol. I, pp. iil-454).
Harrisse dit que toutes les attributions proposées sont soutenablës, niais
qu'elles reposent toutes sur des données incertaines. Celle du cap. G. Fox, An
attempt to solve the Problem of Ihe first Landing place ofColomhus in Ihe
New World (United Siates (Joast and GeodeticSurvey . Report for 1880. Appen-
dice 18, Washington, 1882), lui semble la plus acceptable : il en est de même
pour Fiske (Discovery of America, vol. I, p. Î33).
3. Lettre de Colomb, MS. de Simancas (dans Navarrette, Colecciôn de los
Viages, vol. I, p. 171).
i. L'un se nommait Rodrigo dcJercs ; l'autre, juif converti de Murcie, s'ap-
pelait Luis de Torres. L'amiral l'avait embarqué à cause de sa connaissance
de l'hébreu, du chaldéen et de l'arabe, pensant s'en servir comme d'interprète
auprès du Grand Khan (Harrisse, Christophe Colomb, vol. I, p. 437, note 10).
LE PREMIER VOYAGE
61
à Porto Cabello etls'était rembarqué après avoir recueilli un peu
dW(Hg. 12).
Colomb nomma la partie de Saint-Domingue où il débarqua le
(> décembre, Port Saint-Nicolas. Il continua son exploration de la
côte, passa au sud de l'île Tortuga et s'y arrêta le 17, puis il reprit
sa navigation. Malheureusement, les courants entraînèrent la cara-
Fig. J2. — Une galère et son embarcation (d'après Garolus Verardus;
velle capitane qui vint se briser sur des écueils, aux environs du
cap Haïtien, la veille de Noël. Il fut impossible de renflouer le
navire, et Colomb, découragé, embarqua sur la Nina, avec l'inten-
tion de revenir en Espagne. Tout l'équipag-e ne pouvant tenir sur
la petite caravelle, on construisit à terre un fort en bois, que Ton
nomma la Navidad, où s'entassèrent une quarantaine d'hommes
commandés par trois officiers, dont le principal était Diego (ou
Rodrigo) de Arana. Ces hommes devaient rester jusqu'au retour de
l'amiral et ramasser autant d'or que possible. Le 4 janvier, la Nina
fit voile vers l'ouest, remontant la côte d'Hispaniola. Le 6 janvier
irl LA DÉCOUVERTE ET LES VOYAGES DE CHRISTOPHE COLOMB
1493, Colomb revit Alonso Pinzoh, qui, quinze jours plus tard, le
quitta à nouveau pour tenter d'apporter le premier eu Espagne la
nouvelle de la découverte *.
Le 16 janvier, il se mit à la recherche d'une île habitée, croyait-
il, par des Amazones, et qu'il ne put découvrir; profitant dune
brise favorable, il se décida à revenir en Espagne. Les alizés ne
soufflant pas a cette époque de l'année, le vaisseau de Colomb fit
route sans arrêt et l'amiral arriva, le 10 février, auprès des Açores,
où il fut pris pendant quatre jours par une effroyable tempête,
au cours de laquelle il crut que son navire allait périr corps et
biens. Le 15 février, la Nina se trouvait par le travers de Santa-
Maria, l'une des Açores ; Colomb entra dans ce port le 18, puis fit
voile pour le Portugal. Il arriva, le 4 mars 1493, à l'embouchure
du Tage, au mouillage de Cascaes, d'où il écrivit au roi de Por-
tugal ; le 8, Joào II lui répondit et le 9, il le reçut à Valparaiso, près
de Lisbonne.
Il reprit la mer le 13, après une traversée de deux jours, fran-
chit la barre de Saltes et débarqua le 15 mars, « vers l'heure de
midi, au lieu même où il s'était embarqué 7 mois et 12 jours aupa-
ravant 2 ».
Colomb rejoignit ensuite la Cour à Barcelone ; il y fut reçu par
les souverains, auxquels il montra les richesses qu'il rapportait :
des peaux d'oiseaux, des herbes qu'il croyait être des épices des
Indes orientales, quelques perles et un peu d'or 3 . On fut désap-
pointé par la faible quantité d'or qu'il rapportait. Bernaldez dit :
« Les dépenses étant si fortes et le produit si peu considérable, on
soupçonna qu'il n'y avait pas d'or au Nouveau Monde ''. » Quoi
qu'il en soit, la certitude de l'existence de terres à l'ouest allait
faliciter l'entreprise d'une seconde expédition.
1. Sur l'arrivée de Pinzon en Espagne et sa moi't peu de jours après le
retour de Colomb, voir Harrisse, Christophe Colomb, vol. I, p. 115, note 1.
2. M. IIarhisse, Christophe Colomb, vol. I, p. 416.
3. W. Irving se trompe lorsqu'il dit qu'on nomma ces pays « Indes occi-
dentales » (Life of Columhus, vol. I, p. L33).
i. Cf. Piske, Discovery, vol. I, p. iii, note 2.
LE DEUXIÈME VOYAGE 63
§111. — Le deuxième voyage.
Dès avril 1493, Ferdinand et Isabelle s'occupèrent d'organiser les
services administratifs nécessités par la découverte des nouvelles
terres. On créa un département des affaires des Indes, à la tête
duquel on plaça l'archidiacre de Séville, Juan Rodrigue/ de Fon-
seca J ; une douane des Indes fut aussi créée à Séville, et un registre
il ut être tenu des navires qui iraient aux îles nouvelles ou en
reviendraient.
On arma une seconde expédition, dont le commandement fut
naturellement confié à Colomb. L'argent nécessaire à l'armement
de celte expédition provenait, en grande partie, de l'or, des bijoux
et de l'orfèvrerie volés aux Juifs qui fuyaient en Portugal pour
échapper à l'inquisition espagnole et d'un prêt de dix millions de
maravédis consenti par le duc de Medinia-Sidonia. La flotte se
composait de dix-sept caravelles. Le chiffre total de l'équipage n'est
pas bien connu : Bernaldez parle de 1.200 hommes, Pierre Martyr
de plus de 1.200, OviEnode 1.500. Un certain nombre de personnages
de haut rang s'embarquèrent, tels plusieurs officiers de la cour,
Francisco de Penalosa 2 , familier de la reine, etc. Plus intéressants
cependant sont les noms de Diego Colombo, frère cadet de Chris-
tophe, Alonzo de Hojeda, Juan Ponce de Léon et Juan de la Cosa,
qui illustrèrent leurs noms par des explorations du Nouveau Con-
tinent.
Cette flotte quitta Cadix le 25 septembre 1493, mais e voyage
à l'ouest ne commença réellement que le 13 octobre, date à laquelle
l'expédition quitta l'île de Fer.
Moins de vingt jours plus tard, on découvrait une terre, dépourvue
d'atterrages. Colomb la nomma la Désirade (la Desseada. Oviedo)
et vint aborder, le dimanche 3 novembre, à une île qu'on nomma
la Dominica. Le même jour, on en découvrit une autre, qui fut
nommée la Marigalante, nom de la caravelle que montait Colomb.
Les découvertes se poursuivirent rapidement : le lendemain on
reconnut une terre que l'on baptisa la Guadeloupe, ainsi que trois
ilôts habités par des cannibales ; le 10 novembre, on partit de la Gua-
1. Sur ce personnage que la plupart des historiens modernes ont accusé
d'avoir accablé Colomb de mauvais procédés, voir Harrisse, Christophe
Colomb, vol. I, pp. 385-387.
'2. Oncle de Las Casas, futur évéque de Chiapas et historien de Colomb.
(>4 LA DÉCOUVERTE ET LES VOYAGES DE CHRISTOPHE COLOMB
deloupe et l'on découvrit, le 1 1 , Montserrala, le 12, Santa-Maria la
Redonda, le 13, Santa-Maria la Antigua, le 14, Saint-Martin et
Sainte-Croix, le 16, Porto-Rico ou Roriquen, où Colomb séjourna
deux jours ; le 18, il arriva en vue d'Hispaniola 4 .
L'expédition suivit la côte de Saint-Domingue et arriva dans la
nuit du 27 au 28 novembre 1493, à la Navidad, le fortin construit
lors de la première expédition de Colomb. Les Espagnols qui y
avaient été laissés avaient tous été massacrés.
Le 7 décembre, Christophe Colomb quitta ces parages et peu de
temps après, il fondait Isabella, la première des cités européennes
dans le Nouveau Monde, dont les ruines existent encore 2 .
Le 2 février 1494, Colomb renvoya une partie de sa flotte en
Espagne sous le commandement de ïorres. Un mois plus tard, il
envoyait un parti, avec Alonso de Hojeda, reconnaître l'intérieur
de Tile et se renseigner sur la présence de l'or ; les explorateurs
revinrent avec un peu de poussière et de minerai d'or, ce qui
décida l'amiral à entreprendre une grande expédition à l'inté-
rieur de Saint-Domingue. Il partit avec 400 hommes, vit beau-
coup de villages indigènes, mais peu d'or, et laissa dans ce pays une
garnison assez considérable, sous le commandement de Margarite,
avec mission de continuer les recherches. Colomb revint le 29 mars
à Isabella et prépara un autre voyage de découvertes, il partit le
24 avril 1494 avec trois caravelles, laissant le gouvernement de
la colonie à un comité présidé par son frère Diego. On voyagea
à l'ouest pour trouver Cuba qui, dans l'esprit de l'amiral, était la
terre ferme. On releva cette île, une semaine après le départ, et on
la longea du côté sud ; à la hauteur du port Tarquino, l'escadre
vira de bord et marcha droit au sud ; le 13 mai, Colomb découvrit
la Jamaïque, où il séjourna cinq jours, puis il revint à Cuba qu'il
continua de côtoyer. Mais les plaintes de son équipage, jointes à
l'épuisement de ses provisions, le forcèrent de revenir à son port
d'attache, le 25 juin, sans avoir découvert que Cuba n'était qu'une
île. Il arriva à Isabella, le 29 septembre 1491.
Pendant ce voyage, des événements s'étaient produits à Hispa-
niola : une flottille de trois caravelles était venue de Cadix, sous le
commandement de Barthélémy Colomb, frère de l'amiral, pourravi-
1. Selon Oviedo', Historia gênerai, vol. I, p. 33, les îles auraient été décou-
vertes dans l'ordre suivant : La Désirade, Marigalante, la Guadeloupe, la
liarbade ou la Barbude, Aguja, Sombrero, les îles Vierges et Boriquen.
2. W. InviNG, Life of Columbus.
LE TROISIÈME VOYAGE 65
tailler celui-ci ; elle était arrivée le jour de la Saint-Jean 1494, à un
moment où la colonie était en pleine révolte. Les mutins, s'em-
parant des caravelles amenées par Barthélémy Colomb, s'enfuirent
en Espagne où ils commencèrent à desservir l'amiral.
C'est dans ces conditions que Christophe Colomb trouva la
colonie d'Isabella : dissensions entre les Espagnols, révolte chez les
Indiens.
Peu après son retour, arrivèrent d'Espagne quatre caravelles de
ravitaillement, commandées par Torres. Colomb les renvoya char-
gées decinq cents Indiens faits prisonniers et qui, consignés à Juan de
Fonseca, furent vendus à Séville comme esclaves et périrent tous
au cours de leur captivité *.
Les affaires s'aggravèrent à Hispaniola : Colomb était tombé
gravement malade et fut cinq mois avant depouvoir se remettre.
Les Indiens, guidés par le chef Gaonabo, s'étaient révoltés et
faisaient aux Espagnols tout le mal qu'ils pouvaient. Colomb les
vainquit, le 24 avril 1495, dans la savanede Matanza. Les Indiens
restèrent ensuite tranquilles. Mais les dissensions continuaient
entre les Européens; l'amiral sentait son autorité décliner, aussi
résolut-il de retourner en Espagne. Le 10 mai, il s'embarqua sur
la Nina, naviguant de conserve avec unecaravelle construite à Isa-
bella; il eut beaucoup de mal à gagner vers l'est, et n'arriva à Cadix
que le 11 juin, après deux ans et neuf mois d'absence.
Un mois après, il était reçu à la Cour à Burgos; il fut accueilli
favorablement, sans qu'il fût fait la moindre allusion aux mauvais
propos tenus par les mutins ; les souverains lui promirent même
de lui fournir des vaisseaux pour un troisième voyage de décou-
verte.
§ IV. — Le troisième voyage.
Le 30 mai 1498, Colomb appareilla à San Lucar de Barrameda.
L'expédition secomposaitdesix caravelles, portantsix cents hommes,
sans compter les marins. Pour éviter une escadre française qui croi-
sait dans les environs du cap Saint- Vincent, Colomb se dirigea vers
les Açores par une route inusitée.
Arrivé à l'île de Fer, il divisa son escadre : trois des caravelles
cinglèrent directement sur Hispaniola. L'amiral, avec les trois
J. Bernaldez, Historia de los Reyes catôlicos, vol. II, p. 37.
Manuel d'archéologie américaine. 5
66 LA DÉCOUVERTE ET LES VOYAGES DE CHRISTOPHE COLOMB
autres, lit voile vers les îles du Cap- Vert, puis se dirigea vers le
sud-ouest. Le 30 juillet, les provisions commençant à manquer,
on songea à faire route vers les Antilles, et l'on vira de bord. Mais
le lendemain, Alonso Perez, matelot de Huelva, signala à l'ouest
trois pics montagneux. C'était la pointe sud-est de l'île de la
Trinidad. L'amiral longea la côte sud-ouest pendant cinq lieues sans
trouver un bon mouillage, enfin il jeta l'ancre, dans la baie de
Guayara probablement. De là, suivant Las Casas *, il aurait
aperçu, dans la direction du sud, les côtes basses et marécageuses
du delta de l'Orénoque.
Le 1 er août, on remit à la voile. L'expédition longea la côte
méridionale de la Trinidad, puis par le détroit dit « Bouche du
Serpent » elle pénétra dans le g-olfede Paria. Onaperçut nettement
la côte sud, mais Colomb supposa qu'il se trouvait en face d'une île.
11 est assez difficile de reconstituer la route que suivit ensuite
l'expédition. Il paraît certain qu'elle longea toute la côte du golfe
de Paria. Le 11 août, Colomb ressortit par la « Bouche du Dra-
gon », et en revenant à l'est, le long de la côte nord de la Trinidad
il aperçut les îles de la Marguerite. Puis il fit voile vers Hispaniola,
où il arriva le 30 août 1498. Il trouva l'île en pleine insurrection :
depuis les vingt-neuf mois que Colomb l'avait quittée, les révoltes
des Indiens, les mutineries des soldats, sous la conduite de Francisco
Roldan, n'avaient pu permettre aux colons de travailler au déve-
loppement de l'île. Les mécontents avaient cru que Colomb, ayant
perdu sa faveur auprès de la Cour, ne reviendrait plus. Ils s'étaient
groupés autour de Francisco Roldan, qui retiré à Xaragua, dans
l'intérieur de l'île, tenait la campagne.
Colomb, secondé par son frère Barthélémy, lutta pendant deux
ans pour maintenir sa suprématie à Hispaniola. Le 23 août 1500,
arrivèrent deux caravelles, amenant le commissaire Francisco de
Bohadilla, chargé par la couronne d'Espagne de faire une enquête
sur les troubles de l'île et surtout de voir pour quelles raisons
l'amiral n'envoyait pas d'or et d'autres marchandises précieuses.
Muni de pleins pouvoirs, Bobadilla s'empara du commandement de
l'île, et mit sous séquestre la fortune et les papiers de Christophe
et de Barthélémy Colomb. Ce dernier s'était rendu très impopu-
laire, et parmi les Espagnols à cause de son caractère inflexible,
1. Historia de las Indias, p. 2 i0. Cependant Harrisse, Christophe Colomb,
vol. II, p. 81, croit qu'il fut impossible à Colomb d'apercevoir ces côtes, eu
égard à leur éloignement et au peu de hauteur des mâts des caravelles.
LE QUATRIÈME VOYAGE ET LA MORT DE COLOMB 67
et parmi les Indiens par les chasses aux esclaves qu'il avait orga-
nisées. Bobadilla lit enfermer dans la citadelle de Santo-Domingo,
Christophe, Barthélémy et Diego Colomb, il les y laissa deux
mois, puis les fît enchaîner et embarquer sur la caravelle la Gorda
qui fit voile pour l'Espagne, sous le commandement du capitaine
Andres Martin, au commencement d'octobre 1500. Le débarque-
ment eut lieu à Cadix, entre le 20 et le 25 novembre 1500. Colomb
— auquel Alonso de Vallijo, le gentilhomme qui l'escortait, avait
proposé de défaire ses liens, proposition qui avait été refusée —
remit les pieds sur la terre d'Espagne, chargé de chaînes.
Dès que les souverains apprirent ces événements, ils ordon-
nèrent la mise en liberté immédiate des frères Colomb, et ils vou-
lurent qu'on les traitât avec les plus grands égards. Las Casas pré-
tend même qu'on leur fît compter la somme de 2.000 ducats.
C'est ainsi que se termina le troisième voyage de Colomb.
§ V. — Le quatrième voyage et la mort de Colomb.
Bien que les souverains espagnols aient cherché à faire oublier à
Colomb les mauvais procédés dont Bobadilla avait usé à son égard,
ils ne poussèrent pas la complaisance jusqu'à lui rendre la vice-
royauté des îles nouvelles. On nomma un nouveau gouverneur,
Nicolas de Ovando, chevalierd'Alcântara, qui partit pour Hispaniola
au mois de février 1502, avec une escadre de trente navires, conte-
nant au total 2.500 personnes.
Quant à Colomb, son esprit, affaibli par les fatigues qu'il avait
endurées, se tourna vers un singulier mysticisme. C'est au retour
de son troisième voyage qu'il composa le Lihro de las Profecias,
destiné à convaincre les rois catholiques de la nécessité d'aller en
Terre Sainte faire la conquête du Saint-Sépulcre : il fallait se hâter,
la fin du monde devant venir dans cent cinquante ans; un nouveau
voyage aux Indes était nécessaire, non pour y découvrir de nou-
velles terres, mais pour y trouver les ressources utiles à cette
pieuse entreprise '.
Ferdinand et Isabelle se laissèrent convaincre à moitié et
armèrent une expédition des plus modestes, si on la compare à celle
qui conduisit Nicolas de Ovando au poste autrefois occupé par
Colomb. La flottille se composait de trois caravelles et d'un navire
l. Le Lihro de las Profecias existe, en manuscrit, à la Bibliothèque Colom-
bine. Navarrete, vol. II. pp. 260-273, en donne une description.
68 LA DÉCOUVERTE ET LES VOYAGES DE CHRISTOPHE COLOMB
de très faible tonnage avec cent quarante hommes d'équipage.
Colomb fut chargé d'aller découvrir des terres et des îles nouvelles
et de s'y procurer de l'or et des perles en aussi grande quantité qu'il
pourrait. On doutait si peu de l'exécution de cette dernière partie
du programme que le notaire Diego de Porras fut adjoint à l'expé-
dition, pour inventorier ces richesses et les verser au trésor royal.
Afin d'éviter toute difficulté entre l'ancien et le nouveau gouverneur
des Indes, il fut interdit à Colomb de toucher terre à Hispaniola ' .
L'expédition partit de Cadix, le 1 1 mai 1502. Christophe Colomb
avait emmené son frère Barthélémy, et Fernand, son fils et futur
successeur. Comme d'ordinaire, on fit escale aux Canaries que l'on
quitta le 26. Le mercredi 15 juin, la vigie signalait une terre, que
Colomb nomma Matinino (Sainte-Lucie ou la Martinique) ; on alla
s'ancrer quelque dix milles plus loin, à la Dominica. Malgré l'inter-
diction de toucher Hispaniola, Colomb s'y rendit, pour y faire répa-
rer quelques avaries subies par ses navires; mais Nicolas de Ovando
s'opposa à son débarquement, et force lui fut de croiser pendant
une quinzaine sur les côtes de Saint-Domingue.
La flottille de Colomb fut prise, le 14 juillet, par une violente
tempête ; fuyant sous le vent, elle arriva deux jours après en vue
de la côte sud-est de la Jamaïque. Colomb continua sa marche à
l'ouest, arriva le 24 dans l'archipel de petites îles appelé le Jardin
de la Reine, au sud de Cuba; puis, le 27, il mit le cap au sud-
ouest et se lança dans l'inconnu, à la recherche de terres nouvelles.
Le samedi 30 juillet, il relevait la petite île de Guanaja 2 sur la
côte du Honduras. Le même jour, ou le lendemain dimanche
31 juillet 1502, il touchait le continent et jetait l'ancre près de la
ville moderne de Trujillo, en un lieu qu'il nomma Punta de Caxi-
nas; puis il fit voile à l'est, et doubla, le 12 septembre, le cap Gra-
cia a Dios. Cabotant le long des rivages marécageux du pays des
Mosquitos, et faisant plusieurs escales clans les lagunes du Chiri-
qui, il arriva au Veragua, croyant se trouver non loin de l'embou-
chure du Gange. L'exploration fut continuée le long de l'isthme de
Panama et dura quatre mois. Colomb revint au Veragua où il
séjourna jusqu'à Pâques 1503.
La nuit de Pâques, Colomb, abandonnant une de ses caravelles,
quitta la côte du Veragua, en emmenant prisonnier un chef de
ce pays, capturé par surprise, et reprit son voyage vers le sud.
1 . Lettre royale. Navarrete, vol. II, p. 277.
2. Aujourd'hui Bonaca.
LE QUATRIÈME VOYAGE ET LA MOUT DE COLOMB 69
Mais, dans les parages du Darien, les plaintes de l'équipage
devinrent si vives que l'amiral résolut de retourner à Hispaniola.
Il revint à son point de départ, le Jardin de la Reine, puis sur la
côte méridionale de Cuba ', où il s'arrêta pour réparer ses vais-
seaux qui faisaient eau de toutes parts. Il repartit, mais des vents
contraires, finissant par une tempête terrible, firent échouer sa
flotte, déjà en si mauvais état, sur les récifs de la Jamaïque, à la
fin de juin 1503. Il ne put regagner Hispaniola qu'un an plus tard.
Il séjourna peu de temps à Hispaniola, et partit pour l'Espagne
où il débarqua, à San Lucar de Barrameda, le jeudi 7 novembre
1504, après une absence de deux ans et six mois.
Quelques jours après (26 novembre 1504), la reine Isabelle mou-
rait, et cet événement engagea Colomb à rester à Séville. La vie
qu'il mena dans cette ville paraît avoir été assez pénible. Dans une
lettre du 1 er décembre 1504 à son fils Diego, l'amiral dit qu'il ne
vit que d'emprunts. Cependant il serait inexact de dire qu'il était
alors dans la misère : son crédit paraît avoir été excellent auprès
des banquiers génois de la ville, et il envoie fréquemment des
sommes assez importantes à son fils aîné 2 . Mais, affaibli par l'âge et
les douleurs physiques, Colomb se plaint constamment dans ses
lettres, et c'est ce qui a fait croire à bien des historiens qu'il avait
été plus malheureux qu'il ne le fut en réalité.
La détresse du découvreur de l'Amérique ne date vraiment que
du jour où Ferdinand, roi d'Aragon, ordonna de saisir les revenus
<le Colomb pour payer certaines dettes qu'il avait contractées. A
partir de ce moment, le roi ne considéra plus celui à qui il devait
l'Amérique que comme un débiteur insolvable.
Colomb resta à Séville jusqu'en février 1505, puis il quitta l'An-
dalousie. Il alla à Ségovie, à Salamanque, à Valladolid, suivant la
Cour pour revendiquer ses droits. Il ne put rien obtenir du roi Fer-
dinand, qui aurait voulu lui voir échanger ses prérogatives contre
une seigneurie infime, située dans le pays de Léon.
Christophe Colomb mourut le 21 mai 1506, jour de l'Ascension,
à Valladolid, sans avoir pu faire reconnaître pour son fils le droit au
gouvernement d'Hispaniola. Aucun des chroniqueurs espagnols ne
mentionna cet événement, comme s'il avait dû passer inaperçu.
I . Dans cette partie de Cuba, Colomb croyait voir le Mangi, c'est-à-dire
ïe sud de la Chine.
2. Harrisse, Christophe Colomb, vol. II, p. 136.
CHAPITRE V
LES VOYAGES ET DÉCOUVERTES AU XVI e SIÈCLE
Sommaire. — I. Jean et Sébastien Cabot. — II. Les Corte Real. — III. Améric
Vespuce et le nom de l'Amérique. — IV. La découverte du Brésil et de
l'Argentine (Hojeda, Pinzon, Cabrai). — V. La découverte du Pacifique (Bal-
boa). — VI. Reconnaissance des côtes de l'Amérique du Nord.
§ I. — Jean et Sébastien Cabot.
Le mouvement d'extension vers l'ouest qui décida les souverains
d'Espagne à armer une expédition pour aller à la recherche des
terres merveilleuses du Cathay et de Zipangu, éveilla aussi l'es-
prit d'entreprise chez d'autres souverains européens.
En 1496, Henri VII, roi d'Angleterre, octroya des lettres patentes
à Jean et Sébastien Cabot, « pour chercher et découvrir toutes les
îles, contrées, régions ou provinces de païens dans n'importe quelle
partie du monde * ».
Jean et Sébastien Cabot, ou plus exactement Giovanni Caboto,
le père, et Sebastiano, le fils, étaient de nationalité vénitienne 2 .
Il est très difficile d'établir la chronologie des voyages des Cabot
et de déterminer exactement la part qui revient à l'un et à l'autre
dans les découvertesqu'ils firent. Les documents — allusions brèves
et tronquées de chroniqueurs vénitiens, récits de Pierre Martyr et
d'un anonyme dont le manuscrit fut publié par Ramusio, cartes de
Juan de la Cosa (1500) et de Cabot (1544) — sont trop peu précis
pour permettre d'établir la chronologie exacte de ces découvertes.
Partis de Bristol, en juillet 1497 ; les Cabot se dirigèrent au nord,
où ils trouvèrent « des masses de glace qui flottaient sur la mer ;
la durée du jour était continuelle et l'on apercevait de vastes ban-
quises. On vira de bord, et l'on mit le cap à l'ouest; la terre se pré-
sentant, les navigateurs la longèrent en allant vers le sud, jusqu'à
environ la latitude du détroit d'Hercule (Gibraltar) ; puis le
vaisseau fut dirigé à l'ouest jusqu'à ce que l'île de Cuba se trouvât
1. Rymer Fœdera, 1741, t. V, pars VI.
2. Haruisse, Jean et Sébastien Cahot, p. 35.
7"2 LES VOYAGES ET DECOUVERTES AU XVI e SIECLE
par son bord gauche ' ». Les chroniqueurs du temps crurent voir
dans ces découvertes les terres qui occupaient alors les imagina-
tions : Pasqualigo y vit le Cathay, Raymondo di Soncino l'île
des Sept cités (Antilia). D'ailleurs Sébastien Cabot, d'après l'ano-
nyme de Ramusio, avoue qu'il croyait bien trouver le Cathay en
voyageant dans cette direction, et passer de là dans l'Inde 2 , mais
il s'aperçut que la cote se continuait dans le nord et le sud et arriva
finalement en Floride.
En J498, Jean et Sébastien Cabot entreprirent un nouveau voyage.
Leur flotte se composait de cinq navires, qui mirent à la voile le
1 er avril 1498. On attendait leur retour en Angleterre au mois de
septembre suivant. On ignore les résultats de cette expédition, à
moins, comme le pense Harrisse 3 , que les localités du nord indi-
quées comme possessions anglaises sur la carte de Juan de la Cosa
(1500) n'aient été découvertes cette année-là (fig. 13).
La chronique de Fahyan, citée par Stow '' et Hakluyt 3 , dit qu'en
1503, on présenta au roi Henri VII trois sauvages, pris dans les
îles récemment découvertes par Sébastien Cabot. C'est le. seul
indice que l'on ait d'un voyage fait en cette année par le navi-
gateur vénitien.
A partir de cette époque, il n'est plus question que de Sébastien
Cabot, son père n'est plus mentionné : Sébastien lui-même quitte
la cour du roi Henri VII et se retire en Espagne, où il entre au
service de Ferdinand d'Aragon, le 20 octobre 1512. En 1516,
l'Espagne prépara une expédition dont Sébastien Cabot devait être
le chef 6 , mais cette expédition, pour des causes inconnues, paraît
ne pas avoir eu lieu. Deux ans après, Charles-Quint nommait Sébas-
tien pilote-major du royaume d'Espagne ".
1 . Pierre Martyr, Décade //, lib. VI.
2. L'anonyme de Ramusio date le départ du commencement de l'année 1496.
3. Jean et Sébastien Cabot, pp. J 03-10 i.
4. Stow, Chronicle, 1580, p. 875.
5. Hakluyt, Principal navigations, t. III, p. 9.
6. Pierre Martyr, Décade III : cl". Harrisse. Jean et Sébastien Cahot,
p. 275.
7. Richard Eden, chroniqueur anglais du xiv" siècle, prétend qu'à cette
époque le roi Henri VII aurait fait équiper une expédition dont le comman-
dement aurait été confié à l'amiral Thomas Pert et à Sébastien Cabot, maisque,
par suite de la pusillanimité de l'amiral Pert, cette expédition échoua (cf. Har-
risse, pp. 113-115 et 275). Aucun auteur ne confirme ce voyage et toutle monde
s'accorde à reconnaître que cette expédition n'eut pas lieu, à l'exception de
Harrisse, qui croit qu'elle fut, en effet, organisée, maisque le manque de cou-
rage de l'amiral Pert empêcha jusqu'à l'appareillage.
JEAN ET SEBASTIEN CABOT
Le 5 avril 1526, Sébastien Cabot, inspiré sans doute par le voyage
de Magellan, appareilla pour chercher, par le sud, une route condui-
Fig. 13. — Carte de Juan de la Cosa
(d'après Kretschmer, Die Entdeckung Amerikas).
sant au Cathay. L'expédition ne fut pas heureuse. Cabot ne revint
qu'en 1530; sur les plaintes de son équipage, il fut condamné à deux
ans d'exil à Oran, en Algérie. Mais l'empereur commua sa peine et
lui conserva son office de pilote-major. En 1548, Sébastien Cabot
quitta le service du roi d'Espagne et revint en Angleterre, où il
mourut, à Londres, en 1557.
74 LES VOYAGES ET DECOUVERTES AU XVI e SIECLE
Les découvertes faites par Cabot au cours de ses premiers voyages
s'étendaient de la côte du Labrador à la Floride, du 67° au 26°
lat. N. C'est lui qui, le premier, aurait mis le pied sur le conti-
nent américain.
§11. — Les Corte Real.
La carte de Juan de la Cosa A montre que les résultats du premier
voyage des Cabot étaient connus en Espagne à cette époque. Il est
très probable que les informations gagnèrent le Portugal vers le
même temps et qu'elles engagèrent le roi Manoel à équiper les expé-
ditions qui partirent vers cette date. Le commandement en fut
confié à deux frères, Gaspar et Miguel Corte Real, gentilshommes
de rang assez élevé. Gaspar fit deux ou trois voyages, au cours des
années 1500 et 1501 ; lors du dernier, deux seulement de ses navires
revinrent à Lisbonne, celui qu'il commandait se perdit : on sup-
pose qu'il fît naufrage dans les environs du détroit de Davis. Le
10 mai 1502, Miguel Corte Real partit, avec trois caravelles, à la
recherche de son frère, mais lui aussi périt avec son navire. Le
roi Manoel envoya, en 1503, une autre expédition, composée de
deux navires, pour rechercher Miguel, qui ne fut jamais retrouvé,
et Ton donna aux terres qu'ils avaient découvertes le nom de
« Terra de los Cortereales ».
Il est difficile de se reconnaître parmi les données très confuses que
nous avons sur les explorations des deux hardis navigateurs portu-
gais, mais nous pouvons cependant indiquer avec quelque exacti-
tude leurs lieux d'atterrissage. Leurs découvertes paraissent avoir
porté surtout sur les côtes, déjà relevées par Jean et Sébastien
Cabot, du Labrador jusqu'à la baie de Fundy, qui paraît marquer
la limite sud de leurs investigations. S'ils descendirent peu vers le
sud, ils semblent, par contre, avoir poussé vers le nord dans les mers
parcourues auparavant par les Scandinaves. Ils suivirent les côtes
orientales de Terre-Neuve etremontèrent jusqu'au Groenland. Gaspar
Corte Real ramena de l'un de ses voyages quelques hommes sau-
vages, ainsi que des ours blancs.
L'étendue de ces découvertes nous est connue par un document
appelé « Carte de Cantino », dressé, en Portugal, pour Alberto
Cantino, envoyé à Lisbonne du duc de Ferrare, Hercule d'Esté 2 .
1. Juan de la, Cosa avait fait partie, en qualité de pilote, de la seconde
expédition de Colomb.
2. Cette carte fut expédiée en Italie à l'automne de 1502 ; elle est conservée
aujourd'hui dans la « Biblioteca Estense », à Modène.
LES CONTE REAL 75
Les côtes de Terre-Neuve y sont indiquées avec cette inscription :
3& —
Fig. J4. — Carte de Gantino
(daprès Kretschmer, Die Entdeckung Amerika'
« Terre du roi de Portugal » ; la pointe sud du Groenland y est des-
sinée avec une grande exactitude. On y voit aussi les Antilles figu-
rées sous ce nom (fias Antilhas) pour la première fois (fig. 14).
76 LES VOYAGES ET DECOUVERTES AU XVI e SIECLE
§ III. — Améric Yespuce et le nom de F Amérique.
A l'époque où les Corte Real faisaient ces découvertes, d'autres
navigateurs reconnaissaient, au sud, des terres nouvelles. Le plus
connu de ceux-ci est Amerigo Vespucci, né à Florence, le 18 mars
1452, d'une famille riche et honorable. Il passa en Espagne, à Bar-
celone, comme agent commercial des Médicis, entre 1489 et 1491,
et fît partie de plusieurs expéditions au Nouveau Monde, en qualité
de cosmographe ou de pilote. Ces voyages nous sont connus par
des lettres à Lorenzo di Pier Francesco de Medici(1503) et à Piero
Soderini, gonfalonier de Florence (1504) 4 .
La lettre écrite par Amerigo Vespucci à Soderini fut imprimée en
italien à Florence, en 1505, sous le titre : Lettera di Amerigo
Vespucci délie isole nuouamente trouate in quattro suoiviaggi; on
en publia une traduction latine en Lorraine, à Saint-Dié, en 1507.
La lettre à Francesco de Medici fut imprimée en latin en 1504 et
obtint un succès colossal : Harrisse 2 a pu relever l'existence de
onze éditions latines au cours de l'année 1504 et de huit éditions
allemandes pour Tannée 1506. C'est dire quel retentissement énorme,
pour l'époque, eurent les découvertes, réelles ou supposées, d'Amé-
ric Vespuce.
Le 25 avril 1507, parut à Saint-Dié la Cosmographie Intro-
ductio de Martin Wallzemùller (surnommé Hylacomylus), natif
de Fribourg en Brisgau. C'est là que nous voyons pour la pre-
mière fois le nom d'Amérique appliqué aux terres nouvelles. Le
passage où ce mot se rencontre dit : « Mais aujourd'hui ces parties
(du monde) ont été explorées à fond et une quatrième partie a
été découverte par Americus Vespucius (comme on le verra par
la suite) ; je ne vois donc pas ce qui nous empêcherait de l'ap-
peler Amerige ou America, c'est-à-dire la terre d'Americus, d'après
Americus, son découvreur, homme d'esprit sagace, puisque l'Eu-
rope et l'Asie ont pris leurs noms d'après des femmes. La situation,
les mœurs et les coutumes de ces peuples seront clairement com-
prises d'après les deux voyages d'Americus. »
1. La version latine et la traduction italienne de ces lettres ont été publiées
par Varnhagen, Amerigo Vespucci ; la première, pp. 9-26 ; la seconde, pp. 33-64.
Ces lettres sont peu dignes de foi ; le premier voyage de Vespuce (10 mai 1497-
15 octobre 1498) a été révoqué en doute par nombre de critiques et nous n'au-
rions fait que mentionner Vespuce si, à son nom, ne s'attachait la question si
importante de la dénomination du Nouveau Continent.
2. Bibliotheca americana vetustissima, New-York, 1866, pp. 55-88.
AMÉRIG VESPUCE ET LE NOM DE L'AMERIQUE 77
On s'est demandé pourquoi Waltzemûller avait affirmé que l'Amé-
rique devait sa découverte à Vespuce, alors que, dans une carte
qu'il publia en 1513, il ligure la côte du Honduras et le golfe de
Paria accompagnés de cette inscription : «Cette terre, ainsi que les
îles avoisinantes, ont été découvertes par Colomb, de Gênes, sur
ordre du roi de Castille. »
Fiske ' a cherché à expliquer cette contradiction apparente par
les arguments suivants : 1° Waltzemûller, travaillant à Saint-Dié r
était aussi bien placé que possible pour connaître les découvertes
de Vespuce, puisqu'une traduction latine de la lettre à Soderini
avait été imprimée, en 1507, en cette ville, par un nommé Jean
Basin ; il connaissait donc les voyages du Florentin et savait
quelle notoriété s'y attachait ; 2° il ne pouvait supposer que les
Indes et la côte des Perles trouvées par Colomb et situées au-dessus
de l'Equateur fussent le même pays que la « quatrième partie », le
Mundus novus, situé au delà de l'Equateur, dont Vespucci s'attri-
buait la découverte. Cette explication est ingénieuse et assez bien
soutenue parles faits: un grand nombre de cartes 2 du commen-
cement du xvi e siècle ne marquent aucune connexion entre les terres
espagnoles découvertes par Colomb et l'Amérique du Sud, désignée
d'ordinaire sous le nom de Tierra de Santa-Cruz.
La première carte où apparaît le nom d'Amérique a été trouvée
dans un livre dénotes de Léonard de Vinci et lui a été attribuée ;
on croit 3 qu'elle remonte à 1514 (fîg. 15). De la même année
1514 date le globe de Ludovic Boulenger qui porte aussi le nom
d'A/nencci, appliqué à la terre ferme située au sud des Antilles. En
1515, nous le retrouvons sur la carte de Johann Schoner, professeur
de mathématiques à Nuremberg 4 . Le nom tend, à partir de ce
moment, à devenir d'un usage général pour désigner l'Amérique
du Sud. C'est seulement dans une carte de Mercator, publiée en
1541, que le nom America s'applique à l'ensemble du continent 5 ..
Certains auteurs ont accusé Vespuce de spoliation à ce propos ;
d'autres ont cherché à montrer que le nom de Vespuce n'était pas
Amerigo mais bien Alherico et en ont tiré toutes sortes de déduc-
tions subtiles 6 .
J. Discovery of America, vol. II, pp. 138-145.
2. Voir l'atlas de Kretschmer, Die Entdeckunq Amerika's, 1892, pi. IX, X.
3. Id., ibid., pi. XI.
4. Id., ihid., pi. XI.
5. Reproduite en réduction dans Fiske, Discovery, vol. II, p. J53.
6. On a môme été jusqu'à nier que l'Amérique doive son nom à Vespuce ;
78 LES VOYAGES ET DÉCOUVERTES AU XVI e SIECLE
Nous préférons nous en tenir aux faits acceptés, et voir dans
Fig. 15. — Carte dite de « Léonard de Vinci »
(d'après Kretschmer, Die Entdeckung Amerikas)
Waltzemùller l'éditeur responsable du nom d'Amérique, appliqué
d'abord à l'Amérique du Sud, puis atout le Nouveau Continent.
cette thèse a été soutenue par M. Jules Marcou qui, trouvant dans les voyages
du naturaliste Th. Belt la mention d'Indiens Amerriques au Nicaragua, sup-
posa que Colomb avait recueilli ce nom au cours de son quatrième voyage et
qu'il avait été appliqué ensuite au continent nouveau. J. Marcou, Amer-
riques, Amerigho Vespucci, and America (RS, 1888, Washington, 1890,
pp. 647-673).
LA DÉCOUVERTE DU BRESIL ET DE l/ ARGENTINE 79
§ IV. — La découverte du Brésil et de l'Argentine
(Ilojeda, Pinzon, Cabrai).
Les Espagnols n'avaient pas réservé à Colomb le monopole des
expéditions transatlantiques f . En 1499, Alonso de Hojeda, accom-
pagné du pilote basque Juan de la Cosa et à'Améric Vespuce,
découvrit les côtes de Surinam, par 6° lat. N. ; puis il gouverna à
l'ouest, passa devant les embouchures des fleuves Esséquibo et Oré-
noque, longea toute la côte du Venezuela et atteignit le Gabo de la
Vêla, à l'extrémité de la péninsule Goajira.
Peu de temps après, le pilote Per Alonso Niho visita la côte des
Perles, mais il ne reconnut pas qu'il avait affaire à la terre ferme 2 .
Plus important est le voyage de Vicente Yahez Pinzon 3 , qui en
janvier 1500, découvrit le cap Saint-Augustin, situé par 8° lati-
tude S., sur la côte du Brésil. De ce point il remonta au nord,
doubla le cap San Roque (5° 30' lat. S.). 11 longea le delta de l'Ama-
zone, les côtes jusqu'à l'Orénoque, découvrit l'île de Tabago, puis
passa de là dans les petites Antilles et revint à Palos, le 30 sep-
tembre 1500, rapportant comme témoins de la richesse des terres
qu'il avait explorées, des bois de teinture, des topazes et des esclaves.
Diego de Lepe, parti de Palos en décembre 1499, arriva, lui
aussi, au cap Saint-Augustin, mais il suivit un peu la côte vers le
sud et observa qu'elle s'infléchissait fortement vers le sud-ouest.
La même année eut lieu une nouvelle découverte de la côte bré-
silienne, par les Portugais cette fois ''. On n'est pas bien d'accord
sur la priorité de la découverte ; cependant beaucoup d'auteurs
croient que Pedro Alvarez Cabrai toucha la côte brésilienne, par le
8° lat. S., un mois avant Vicente Yaiïez Pinzon et Diego de Lepe 5 ,
1. Pour l'expédition de Hojeda, les renseignements sont fournis par Las
Casas, Historia, vol. II, pp. 389 et suiv. ; Oviedo, Historia gênerai, vol. I,
p. 76 ; quelques pièces ont été publiées par Navarkete, Colecciôn de Los
Viages, vol. II, pp. 543-545.
2. Pierre Martyr, Décade 1; Navarrete, vol. III, pp. 540-512.
3. Les renseignements sur l'expédition de Vicente Yahez Pinzon se trouvent
dans Pierre Martyr, Décade I; Navarrete, Colecciôn, vol. III.
4. Les sources pour la découverte portugaise sont : Barros, Décades du
Asia, livre V, cap. 1-10; F aria y Sousa, Asia portugueza, vol. I, Lisbonne.
1666, in-f°, cap. V; Navarrete, Colecciôn, vol. III, pp. 94 et suiv.
5. Cette découverte est due au hasard : Cabrai était en route pour les Indes,
pensant suivre le chemin de Vasco de Gama et doubler le Cap de Bonne-
Espérance.
80 LES VOYAGES ET DECOUVERTES AU XVI e SIÈCLE
A partir du 17° de lat. N., Cabrai voyagea au sud, longeant la côte
brésilienne jusqu'à un lieu qu'il nomma Porto Seguro.
Cabrai quitta le sol du Brésil, dont il avait pris possession au
nom du roi de Portugal, le jour de l'Exaltation de la Croix (3 mai
1500) ; il nomma cette terre nouvelle Isla de la Vera Cruz *. Le
roi de Portugal, désireux d'obtenir sur ce pays des renseignements
plus circonstanciés, équipa, en 1501, une flotte composée de trois
vaisseaux 2 , qui atteignit la côte brésilienne par 5° lat. S., au cap
San Roque, qui doit son nom à ce que l'expédition y parvint le
16 août 1501, jour de la Saint-Roch. De là, elle mit le cap au sud
et arriva le 28 août à cette pointe si souvent découverte déjà et à
laquelle fut attribué le nom de Saint-Augustin 3 , puis on baptisa
successivement le Rio San Miguel, le Rio San Francisco, la baie de
Rio-Janeiro, le port San Estevâo, et l'on s'arrêta, dans la direction
du sud, en un point où débouchait un petit rio nommé Cananea.
De Cananea { , l'expédition a peut-être poussé plus au sud, si
Ton en croit Vespuce, mais les renseignements qu'il donne sont si
invraisemblables qu'il est préférable de n'en pas tenir compte 5 .
On ne soupçonnait toujours pas la nature réelle des terres
découvertes, et cette ténacité à explorer les côtes venait du désir
de trouver un détroit qui conduirait aux Grandes Indes et aux îles
des épices.
Amerigo Vespucci, par exemple, chercha dans tous ses voyages
le chemin qui lui permettrait d'atteindre Melcha (la péninsule de
Mâlaka).
Si l'on consulte les cartes de cette époque, on y voit le grand
progrès accompli dans les premières années du xvi e siècle : le
Cathay, Zipangu, l'Inde, ne sont plus situés sous la même longi-
tude que le Nouveau Continent; on s'est aperçu que les nouvelles
terres doivent couvrir une surface considérable, et on a placé entre
elles et les Indes, du côté de l'occident, une masse d'eau presque
1. C'est peut-être là l'origine du nom de Tierra de Santa-Cruz appliqué au
Brésil par beaucoup de cartes du xvi e siècle.
2. Améric Vespuce faisait partie de cette expédition.
3. Yanez Pinzon l'avait nommé Rostro Hermoso.
4. Ce voyage, remarque Kretschmer, fut dune importance capitale pour la
cartographie de l'Amérique du Sud; la carte qu'en dressa probablement Ves-
puce servit de base aux travaux géographiques des deux premières décades
du xvi e siècle (Die Entdeckùng Amerika's, p. 310).
5. Il dit qu'on navigua au sud jusqu'à 52° lat. S. et que là se trouve une côte
affreuse, rocheuse et inhabitée, dans laquelle certains critiques modernes ont
voulu voir les îles Falkland ou la Géorgie du Sud.
LA DÉCOUVERTE DU BRESIL ET DE L'ARGENTINE 81
aussi vaste que celle qui, à l'orient, les sépare de l'Europe f .
Dans Tune de ces cartes (celle de Stobnicza, cosmographie polo-
nais), publiée à Cracovie en 1512, nous voyons même l'Amérique
Fig. 16. — Carte de Stobnicza
(d'après Kretschmer, Die Entdeckung Amerikas).
du Sud reliée aux terres du nord par un véritable isthme. Cette
particularité est remarquable, puisque ce n'est qu'en 1513 que
Vasco Nufiez de Balboa traversa l'isthme de Panama (fig-. 16).
1. Voir dans l'Atlas de Kretschmer, les cartes de Ruysch, Stobnicza, L. de
Vinci, L.Boiilenger(\A. IX à XIII).
Manuel d'archéologie américaine. 6
82 LES VOYAGES ET DECOUVERTES AU XVI e SIECLE
§ V. — La découverte du Pacifique. Balboa.
Balboa avait entendu les indigènes du Veragua parler d'une autre
mer. Un jour, à la fin de septembre 1513, il aperçut, du haut d'un
pic du Darien, une étendue d'eau, qu'il atteignit facilement. De
l'importance des marées qui se produisaient sur ces côtes, il conclut
que ces eaux devaient appartenir à un océan assez vaste '. Balboa
ayant traversé, pour parvenir à cet océan, l'Amérique centrale du
nord au sud, l'appela « Mer du Sud », nom que l'océan Pacifique a
conservé dans certains pays d'Europe.
A cette époque, Juan de Solis avait dressé le plan d'une expédi-
tion au sud. Le retour de Balboa, qui annonçait la découverte de la
mer du Sud et l'existence, au delà du Darien, d'une côte se dirigeant
vers le sud, modifia ses intentions. 11 s'agissait d'aller chercher le
détroit conduisant aux Indes, non plus dans le golfe du Mexique,
mais au sud du Brésil, et c'est dans cet esprit que furent rédigées
les instructions qu'il emporta 2 : il devait doubler le détroit méri-
dionaldel'Amérique, remonter lacôte delamer du Sud jusqu'à « Pes-
palcla de la tierra », c'est-à-dire à l'endroit où l'isthme de Panama
s'articule avec la Colombie, et explorer le pays. Malheureusement
cette expédition ne fut pas couronnée de succès : Juan de Solis fut
tué à la Plata, en 1516, par les indigènes, et quelques-uns seulement
des explorateurs revirent l'Espagne 3 . Cependant cette expédition ne
fut pas sans résultat : de Solis reconnut la côte depuis Cananea
jusqu'au Cabo de Santa Maria et il découvrit et explora l'embou-
chure du Rio de la Plata qui fut revue, en 1526, par Sébastien
Cabot, au cours de son dernier voyage.
La reconnaissance des rivages méridionaux, si bien commencée
par Juan de Solis, fut complétée par le voyage de Magellan. Fernâo
de Magalhâes était né, en 1470, dans la province de Tras os Montes,
en Portugal. Après plusieurs navigations, dont l'une dans les Indes,
il vint à Sévilleen 1517 et, grâce aux efforts de l'évêque de Burgos,
Juan Rodriguez de Fonseca, il parvint à équiper une expédition,
qui partit, le 20 septembre 1519, de San Lucar de Barrameda 4 .
1. Nous n'avons plus le rapport original de Balboa. Les sources sont : Las
Casas, Historia,vo\. III, pp. 312-328 ; Pierre Martyr, Décade II; Oviedo, His-
loria gênerai, vol. III.
2. Navarrete, Colecciôn de los Viages, vol. III, pp. 134-137.
3. Herrera, Décade II, lib. I, cap. 7 et Décade IV, lib. I, cap. 1.
4. Les sources ont été publiées par Navarrete, Colecciôn, vol. IV. La prin-
RECONNAISSANCE DES COTES DE L'AMERIQUE DU NORD 83
L'expédition de Magellan reconnut rembouchure du Rio de la Plata
avec grand soin, puis elle longea les côtes basses de la Patagonie,
en releva toutes les baies, croyant toujours trouver dans celles-ci le
détroit tant désiré. Enfin, après des fatigues sans nombre, elle
arriva le 18 octobre à l'entrée du détroit aujourd'hui appelé détroit
de Magellan '. Trois semaines plus tard, Magellan relevait le cap
Deseado qui marquait l'extrémité de la route, et voguait sur le
Pacifique, ayant complété les travaux de ses devanciers et trouvé,
le premier, la route des Indes par l'ouest.
§ VI. — Reconnaissance des côtes de l'Amérique du Nord.
Tandis que les Espagnols et les Portugais, encouragés par les
découvertes de Colomb, de Pinzon et de Hojeda, exploraient les
côtes de l'Amérique du Sud et cherchaient dans des contrées tou-
jours plus méridionales le détroit conduisant aux Indes, les Anglais
et les Français visitaient les côtes de l'Amérique du Nord. Mais la
grande navigation était alors peu avancée en France et en Angle-
terre, on n'osait pas se lancer au large, aussi eut-on souvent recours
pour ces expéditions à des pilotes portugais, marins de haute mer.
En 1501 2 , en 1502, le roi Henri VII d'Angleterre accorda des
lettres patentes à plusieurs commerçants de Bristol et à divers Por-
tugais des Açores pour découvrir des terres nouvelles. Nous ne
savons rien sur les résultats de ces expéditions, non plus que sur
une autre qui aurait eu lieu en 1505.
Le récit d'un anonyme français, qui nous a été conservé en ita-
lien par Ramusio 3 , dit qu'en 1504 des Bretons et des Normands
visitèrent les côtes septentrionales du Nouveau Monde. Le fait
paraît confirmé par des cartes espagnoles et portugaises de cette
cipale de ces sources, la relation de Pigafetta, a été publiée en 1800, à Milan,
par Amoretti, puis, en traduction anglaise, par Lord Stanley of Alderley,
First voyage around the World by Magellan, Londres, 1874 (H. S.). Voir aussi
J. G. Kohl, Geschichte der Entdeckungsreisen und Schifffahrten zur Magel-
lans-Strasse, Berlin, 1877.
1. Magellan semble l'avoir appelé simplement Estrecho « détroit ». Piga-
fetta le nomme Estrecho de la Victoria ; Francisco Albo, un membre de l'ex-
pédition : Estrecho de Todos Santos. C'est Gomara qui, le premier, le nomma
Estrecho de Magalhàes.
2. Sur toutes les découvertes faites sur la côte orientale de l'Amérique du
Nord au xvi e siècle, voir J. G. Kohl, History of the Discovery of Maine
(Documentary History of the State of Maine, vol. I), Portland, 1869, in-8.
3. Raccolta de Navigazioni, vol. III, pp. 432 et suiv.
84 LES VOYAGES ET DECOUVERTES AU XVI e SIECLE
époque, qui appellent les terres environnant l'embouchure du Saint-
Laurent : « Terra do Bretàos » ou « Tierra de los Bretones ». Le
même anonyme de Ramusio dit qu'en 1506, Jean Denys etGamart
partirent d'Honfleur et arrivèrent au Nouveau Monde. Ils furent sui-
vis, en 1508, par Thomas Aubert,de Dieppe 1 . Nous ignorons mal-
heureusement les résultats obtenus par ces navigateurs fran-
çais.
Il faut attendre jusqu'à 1521 pour trouver une expédition impor-
tante quant aux résultats. C'est celle du gentilhomme portugais
Joào Alvares Fagundes qui alla à Terre-Neuve et y établit des
pêcheries. Si Ion en croit des cartes portugaises d'une date très
postérieure, Fagundes visita les côtes de la Nouvelle-Ecosse 2 .
Deux ans plus tard, en 1523, François I er envoyait à la recherche
du Gathay une expédition, composée de quatre navires, commandée
parle Florentin Giovanni Verazzano. Verazzano, partant de Madère
le 17 janvier 1524, aurait traversé l'Atlantique, atterri le 7 mars
près de l'embouchure de la Chesapeake et remonté la côte jusqu'à
Terre-Neuve. De là, il serait revenu à Dieppe, au commencement de
juillet 1524 3 .
Les Espagnols continuaient pendant ce temps leurs explorations
dans le golfe du Mexique. Déjà, en 1513, le pilote Juan Poncede Léon
avait découvert la côte de la Floride. En 1517, un riche hidalgo de
Cuba, Francisco Hernandez de Cordova, partit de Santiago et
voyagea au hasard vers l'ouest, comme avait fait Colomb lors de
son quatrième voyage. Au bout de vingt et un jours, il aperçut une
terre nouvelle. Tandis qu'il se disposait à aborder, il vit venir vers
ses vaisseaux de grands canots, maniés à la rame et à la voile, con-
tenant chacun une cinquantaine d'Indiens. Une trentaine de ceux-
ci montèrent à bord du vaisseau amiral, et parurent inviter par
geste les Espagnols à descendre à terre et à venir les visiter. Ceux-
ci acceptèrent et descendirent, mais ils furent victimes d'un guet-
apens et regagnèrent précipitamment leurs navires en laissant dix-
sept des leurs sur le sol de la terre nouvelle, qui n'était autre que le
Yucatan.
Ils reprirent la mer, naviguant toujours à l'ouest, et arrivèrent
1. Raccolta de Navigazioni, vol. III, pp. 432 et suiv.
2. H. Harrisse : Jean et Sébastien Cabot, p. 277.
3. Voir, outre l'ouvrage de Kohl, Murphy, The voyage of Verrazzano,
New-York, 1875.
RECONNAISSANCE DES COTES DE L AMERIQUE DU NORD 85
quinze jours après à une grande ville; ils la visitèrent, mais voyant
qu'on y faisait des préparatifs d'attaque, ils se rembarquèrent au
bout de quelques jours. Cette ville était Gampêche. Continuant à
long-erla côte du Yucatan, ils découvrirent Potonchan (aujourd'hui
Champoton), où ils furent encore attaqués pendant qu'ils faisaient
de l'eau; une soixantaine d'Espagnols furent tués dans ce combat et
Cordova se décida à retourner à Cuba *,
L'année suivante une autre expédition fut envoyée au Yucatan
sous le commandement de Juan de Grijalva. Elle se composait de
quatre vaisseaux, montés par quatre cents hommes 2 . Elle partit de
Matanzas, le 6 avril 1518, et arriva peu après en vue de Potonchan,
où elle prit terre. Les troupes de Grijalva infligèrent aux Indiens
unesanglante défaite, puis se rembarquèrent. Faisant voileà l'ouest,
Grijalva découvrit la côte du Tabasco, plus loin que la Vera-Cruz,
puis il retourna à Cuba, en 1519 3 .
La même année vit débarquer sur la côte du Yucatan Hernando
Cortez, alors alcade de Santiago de Cuba. Il fit voile de la Havane,
le 10 février 1519, et débarqua à Cozumel, petite île située sur la
côte orientale du Yucatan. De là, suivant le chemin de Grijalva,
il contourna la péninsule et arriva, le 12 mars, au Tabasco, où il prit
contact avec les Totonaques. C'est de là qu'il partit pour explorer
le pays, exploration qui se termina par la prise de Mexico. Nous
décrirons cette conquête plus en détail lorsque nous retracerons
l'histoire de l'empire aztèque.
La pointe poussée par Juan Ponce de Léon jusqu'en Floride
incita les Espag-nols à explorer la côte qui se continuait au nord de
cette péninsule. En 1523, Lucas Vasquez de Ayllon et le licencié
Matienzo reconnurent les terres situées entre 36° et 37° lat. N.,
c'est-à-dire les côtes de la Virginie '. En 1526, Vasquez de Ayllon
découvrait des terres un peu plus méridionales (33° 45' lat. N.), qu'il
nommait Chicora.
On peut dire que, à la Hn du premier quart du xvi e siècle, les
découvertes réunies des Espagnols, des Portugais, des Français et
des Anglais permettaient de dresser la carte complète du littoral
américain baigné par l'océan Atlantique. On connaissait, en gros, les
1. Pour la découverte du Yucatan par Cordova, nous possédons le récit d'un
témoin oculaire: Bernal Diaz del Castillo, Histoire véridique de la con-
quête de la Nouvelle-Espagne, trad. Jourdanet, pp. 2-12.
2. Bernai Diaz faisait encore partie de cette expédition.
3. Bernal Diaz, op. cit., pp. 19-34.
4. Navarhete, Colecciôn de los Viages, vol. III, pp. 153-158.
86 LES VOYAGES ET DECOUVERTES AU XVI e SIECLE
côtes du Labrador, de Terre-Neuve, du Canada, de la Virginie, de
la Géorgie, de la Floride, du Mexique et de l'Amérique centrale.
Les rivages du Venezuela, du Brésil, de la République Argentine
avaient été relevés à maintes reprises.
Mais les rapports entre cartographes étaient rares, les nouvelles
ne voyageaientpas vite, et ce n'estguère que dans la seconde moitié
du xvi e siècle que nous voyons des tracés d'ensemble assez corrects
des côtes orientales du Nouveau Continent. La carte de Mercalor,
dressée en 1540, peut certainement passer pour assez fidèle, mais
nous y voyons encore figurer les îles de Frisland, de Drogeo,
empruntées à la carte de Nicolo Zeno, et le tracé de la côte du Paci-
fique est presque aussi fantaisiste que celui de la carte de Stobnicza
déjà citée.
La période qui s'ouvre avec l'année 1520 voit les découvertes se
multiplier et les conquêtes commencer sur la terre ferme : elle
appartient à l'histoire coloniale de l'Amérique et cesse de nous
intéresser.
Signalons seulement une question d'ordre géographique qui a
pendant bien longtemps guidé les recherches sur la côte du Paci-
fique.
La traversée de l'isthme de Panama par Balboa avait montré qu'il
existait, à l'ouest du Nouveau Monde, un océan, et le voyage de
Magellan avait prouvé que cet océan était d'une étendue immense.
D'où la nécessité d'admettre une extension considérable des terres
dans la direction de l'ouest. Il fallut plus de deux siècles pour arri-
ver à découvrir quelle était au juste cette étendue. On supposa
longtemps que, dans les régions boréales, l'Amérique se soudait à
l'Asie, puis on sépara les deux continents par un détroit, le détroit
d'Aman que l'on repoussa peu à peu vers le nord, au fur et à mesure
que les découvertes sur la côte du Pacifique s'étendaient dans cette
direction. Il fallut attendre le 11 août 1728, pourque Vitus Bering,
capitaine danois au service de la Russie, découvrît que l'Asie et
l'Amérique étaient séparées par un détroit, situé par 65° de lat. N.
L'Amérique se trouvait bien séparée des autres parties du monde
et ses côtes avaient été relevées sur tout leur parcours, sauf dans
la région polaire arctique, où elles ne furent parcourues, et incom-
plètement, qu'aux xix e et xx e siècles.
Fig. 17. _ Carte des découvertes d'ossements et d'objets paléolithiques
rlans l'Amérique du Nord.
LIVRE PREMIER
L'AMÉRIQUE PRÉHISTORIQUE
lre PARTIE — AMÉRIQUE DU NORD
CHAPITRE PREMIER
LA PÉRIODE GLACIAIRE DE L'AMÉRIQUE DU NORD
Sommaire. — I. La première époque glaciaire. — II. Les époques intergla-
ciaires. — III. La deuxième époque glaciaire. — IV. L'époque dite de « Cham-
plain ». — V. Les « Terrace-beds ».
§ 1. — La première époque glaciaire.
La paléontologie humaine de l'Amérique ne peut être traitée,
actuellement, qu'avec circonspection. Il est tentant, mais bien
difficile d'établir une chronologie commune pour les couches
géologiques du Nouveau Continent et celles de l'Europe. Aussi, au
lieu de discuter les fouilles d'après l'âge qui leur est attribué, avons-
nous préféré suivre Tordre géographique, en ce qui concerne les
restes de l'époque paléolithique. Nous examinerons donc les con-
ditions de la vie à ces époques reculées clans l'Amérique du
Nord.
Tout comme l'Europe, l'Amérique du Nord fut couverte, proba-
blement à la fin de l'époque quaternaire, de glaciers immenses dont
l'étendue est connue avec certitude et dont il existe encore des
vestiges dans l'Alaska, la Colombie britannique et le Groenland '.
1. Nous suivons ici W. Upham ; dans F. Wright, The Ice âge of IS'orth
America, Appendix, tableau des pp. 616-617.
90 LA PÉRIODE GLACIAIRE DE l'aMLRIQUE DU NORD
Lors de la première glaciation, l'Amérique du Nord subit un
soulèvement général ; la neige tomba abondamment, ce qui pro-
duisit une épaisse couche de glace. Dans l'est et le sud des
Etats-Unis, on peut suivre la limite de ce revêtement : à partir du
cap Cod (Massachusetts), elle se dirige un peu au sud de Cincinnati,
puis se continue vers l'ouest par l'Indiana, l'Illinois, le Missouri
et la région montagneuse occidentale. Dans l'est, le glacier paraît
s'être étendu au delà de la limite marquée aujourd'hui par les côtes,
et l'archipel de petites îles rocheuses (Nanlucket, Tuckermuck,
Martha's Vineyard) qui longe la côte du Massachusetts se compose
de fragments de la moraine terminale. Dans l'ouest, la limite
du glacier, à partir de Saint-Louis, suit approximativement le
cours du Missouri, jusqu'aux environs de Kansas-City, où elle con-
tinue vers l'ouest jusqu'à la hauteur de la ville de Topeka; elle
tourne alors au nord, suivant à peu près le cours du Missouri
mais à une centaine de milles à l'ouest, traverse les rivières
Platte et Elkhorn et rejoint le Missouri à son confluent avec le Nio-
brara ; elle suit ensuite la rive droite du Missouri jusqu'au con-
fluent de la Big Cheyenne, s'infléchit un peu plus à l'ouest, coupe
les rivières Moreau et Grand, à une cinquantaine de milles de
leur confluent avec le Missouri, et passe un peu à l'ouest de la ville
de Bismarck.
La Colombie britannique, la [plus grande partie du Canada,
l'Alaska furent aussi recouverts par la couche glaciaire, et de petits
glaciers existaient sur les flancs des Cascades Ranges et de la Sierra
Nevada, en Californie; dans ce dernier Etat, le cours des rivières
était changé.
Les dépôts de cette époque sont distribués d'une façon assez uni-
forme. Les moraines sont peu marquées. Les phénomènes d'érosion
glaciaire sont généralement faibles, les stries peu accusées, même
dans les régions marginales. Tout indique un écoulement lent de
la glace et une faible inclinaison de la surface K
Dans les provinces de l'Est, le glacier a laissé des dépôts strati-
fiés ; plus au sud, dans les Etats de Virginie, Carolines, Géor-
gie, où la neige, abondante pendant l'hiver fondait en été, il
existe de grands dépôts alluvionnaires (« Appomatox formation »
des géologues américains) dus aux débâcles et aux inondations ;
dans le bassin du Mississipi, où la précipitation était des plus
1. T. Ghambeklin dans F. Wright, The Ice âge, pp. 478-479.
LES ÉPOQUES INTERGLACIAIRES 91
abondantes, s'est déposé le sable d'Orange, et les lacs peu profonds
causés par l'érosion ont laisMAINS FOSSILES DE L'AMERIQUE DU NORD
11 est impossible de se prononcer sur l'ancienneté de la mâchoire
humaine et des outils signalés dans la vallée de Mexico par S. Her-
rera K : cet auteur en concluait à l'existence d'une population « rela-
tivement civilisée » au Mexique, à l'époque pléistocène.
On voit combien tout ce qui concerne l'existence de l'homme fos-
sile dans l'Amérique du Nord est vague ; il faut espérer que des
découvertes nouvelles viendront prochainement apporter quelque
lumière sur cette question.
I. AAAS, Madison, 1893, p. 312.
CHAPITRE III
L'INDUSTRIE PALÉOLITHIQUE DANS L'AMÉRIQUE DU NORD
Sommaire. — I. Les silex de Clayraont et de Medora. — II. Le gisement de
Trcnton. — III. Silex de l'Ohio, du Nebraska et du Wyoming. —IV. La
coquille gravée du Delaware et la « Lenape Stone ».
§ I. — Les silex de Claymont et de Medora.
Plus difficile encore se présente le classement chronologique des
produits de l'industrie préhistorique.
En général, toutefois, les restes d'industrie quaternaire ont été
trouvés dans des conditions meilleures que les ossements ; les
couches ont été mieux étudiées et visitées plus tôt. M. W. H.
Holmes 1 , par une étude soigneuse des anciennes carrières indiennes,
a constaté une grande ressemblance entre les débris de haches et
de flèches en silex et en argillite qu'il y a trouvés et les instruments
paléolithiques. Il en conclut, et avec lui des géologues distingués
comme T. Chamberlin et Mac Gee, que lesdits instruments n'étaient
que des déchets relativement récents, provenant de carrières
indiennes, et qui se trouvent mélangés avec les graviers anciens
par suite de glissements des terrains. Ce raisonnement s'applique à
toutes les trouvailles d'objets de pierre faites en Amérique et tend
à jeter la suspicion sur elles. Il faut dire qu'il n'a pas été admis
par tout le monde : Tu. Wilson et M. Boule croient que les
objets paléolithiques de l'Amérique sont réellement d'origine
ancienne, et leur avis est partagé par un grand nombre de savants
européens et américains.
Les instruments attribués au paléolithique de l'Amérique du Nord
sont, en général, très semblables à ceux de l'Europe. Mais M. Hol-
mes prétend que nous ne saurions y trouver une preuve de leur
ancienneté. Des haches semblables aux haches chelléennes décou-
1. Stone implements of the Potomac-Chesapeake tidewaler province BK.
XV. Washington, 1897)
104
L INDUSTRIE PALEOLITHIQUE DANS L AMERIQUE DU NORD
vertes en divers points des États-Unis ressemblent à s'y méprendre
aux débris que l'on trouve dans les carrières exploitées par les
Indiens. Les affirmations de M. Holmes, acceptées par plusieurs
savants américains éminents ', doivent nous engager à la plus grande
prudence quant à l'âge des silex paléolithiques du Nouveau Monde.
En juillet 1887, le D r H. T. Cresson découvrit près de Claymont
(DelaAvare), dans une tranchée de chemin de fer, un instrument de
pierre grossièrement éclaté, qui paraissait avoir été depuis longtemps
incrusté dans le gravier rouge, reste de la moraine de la seconde
glaciation. Il signala cette découverte au professeur Putnam, de
Cambridge, et revint, en mai 1888, sur les mêmes lieux où il décou-
vrit, à deux cents mètres plus loin et dans un terrain analogue 2 ,
un instrument semblable (fig. 19).
Fig.
Silex de Claymont, Delaware.
Dans la même année 1888, au mois d'août, le D r Cresson trouva
à Medora, comté de Jackson (Indiana), un instrument en silex éclaté
grossièrement, dans un terrain que Wright et Upham attribuèrent
à la même formation que celui du Delaware où il avait fait ses
premières découvertes 3 . Ces trouvailles, bien authentifiées, ont
généralement été tenues pour vraisemblables, jusqu'à l'époque où
W. H. Holmes publia son travail sur l'origine indienne des paléo-
lithes américains.
1. Hrdlicka, Skeletal remains, p. 16.
2. D r H. Cresson, Proceedings of the Boston Society of Natural History,
vol. XXIV, Boston, 1889, p. 145; cf. Wright, Ice âge, p. 555.
3. Wright. Ice âge, p. 536 et fig. 133.
LE GISEMENT DE TRENTON 105
§11, — Le gisement de Trenton.
En 1874, Abbott découvrit un grand nombre d'outils d'argillite,
offrant avec les objets chelléens d'Europe la plus grande ressem-
blance, clans des dépôts de l'époque dite de Ghamplain, à Trenton,
New-Jersey *. Ces dépôts consistent en sables et en graviers, for-
mant une couche de deux ou trois milles de large à Test de la
rivière Delaware ; leur étendue à l'ouest est un peu moins grande 2 .
Des discussions s'élevèrent quant à l'âge des couches où les objets
de Trenton furent trouvés. M. Lewis 3 prétendit qu'elles étaient
d'origine post-glaciaire et parmi les plus récentes de la vallée de
la Delaware. D'autres géologues répliquèrent que la faune que l'on
rencontre dans ces mêmes couches comprend des animaux disparus
aujourd'hui de cette partie de l'Amérique, comme le renne groen-
landais (rangifer tarandus subv. groenlandicus), le moose [alces
machlis), le bœuf musqué, le morse, le mastodon ohioticus et le
mammouth (elephas primigenius).
Au cours d'un voyage qu'il fit aux Etats-Unis en 1891 , M. Boule 4 ,
professeur de paléontologie au Muséum d'Histoire naturelle de
Paris, eut l'occasion d'examiner la collection du D l Abbott au Pea-
body Muséum de Gambridg-e. Il constata que les pièces de Trenton
ressemblaient absolument aux paléolithes de la vallée de la Somme
et qu'elles différaient considérablement des outils des Indiens
modernes. De plus, la visite qu'il fit dans la vallée de la Delaware
et l'examen du terrain lui laissèrent la conviction que les objets
avaient été trouvés dans des couches pléistocènes, et qu'ils étaient
de l'époque quaternaire.
Deux ans après la visite de M. Boule, M. W. H. Holmes visita
Trenton; il conclut à l'origine indienne des instruments trouvés
dans les graviers et il exposa cette hypothèse dans un premier
mémoire :; (fig. 20).
1. Abbott a exposé le résultat de ses fouilles dans plusieurs livres et
mémoires dont les principaux sont : Primitive Industry, Cambridge, Mass.,
1881, et Evidence of the Antiquity of Man in East North- America, Cambridge,
1888.
2. Voir la coupe de Lewis dans Abbott, Primitive Industry, p. 533.
3. Science, vol. I, pp. 192-193.
1. M. Boule, Anthr., vol. IV, 1893, pp. 36-39.
5. W.-H. Holmes, Glacial man in the Trenton gravels (Journal of Geology,
vol. I, 1893, p. 32).
106
L INDUSTRIE PALEOLITHIQUE DANS L AMERIQUE DU NORD
Fig. 20. — Silex de Trenton (d'après Abbott, Primitive Industry).
LES SILEX DE i/oHIO, DU NEBRASKA ET DU WVOMING 107
Donc, d'une part, un grand nombre de savants, tant en Europe
— et plus particulièrement en France — qu'en Amérique, croient,
sur la toi de données stratigraphiques et paléontologiques soigneu-
sement vérifiées, que les silex de Trenton sont l'œuvre de l'homme
quaternaire. D'autre part, un certain nombre de géologues et d'an-
thropologistes américains refusent d'y voir autre chose que des
rebuts de carrières indiens, introduits par glissement.
Cette dernière thèse reçoit un nouvel appoint des constatations
laites par Hrdlicka f sur deux crânes trouvés dans ces terrains :
l'un de ces crânes fut découvert en 1887 par M. G. C. Abbott, l'autre
en 1899, par M. E. Volk. Ils présentent tous deux le faciès de cer-
tains crânes de l'Europe occidentale, principalement du nord de la
Hollande; or cette partie du New-Jersey fut colonisée par les Hol-
landais, et M. Hrdlicka en conclut qu'ils datent, au plus tôt, du
xvn° siècle et qu'ils se sont introduits par glissement dans les couches
glaciaires. Quant au fémur humain trouvé en 1899 par M. E. Volk,
les circonstances de sa découverte et son gisement exact n'ayant pas
encore été publiés, il est impossible de se former une opinion à son
égard. Tel est l'état actuel de la question.
L'âg-e des silex de Trenton a servi de base aux archéologues
américains pour dater les autres trouvailles de paléolithes faites sur
le sol de leur pays. Ceux de Claymont, de Medora sont considérés,
nous l'avons vu, comme plus anciens. En général, on croit que ceux
dont nous allons parler sont plus récents.
§111. — Les silex de l'Ohio, du Nehraska e( du Wyoming.
En 1888 et 1889, Miss Babbitt découvrit à Little-Falls (Minne-
sota) un « atelier », dans lequel se trouvaient des objets de tous
genres, depuis des éclats grossiers jusqu'à des outils finement tra-
vaillés. En 1887, le professeur Winchell avait déjà découvert en ce
lieu un certain nombre de pièces en quartz éclaté, sur l'origine des-
quelles M. Putnam avait émis des doutes. La trouvaille de Miss
Babbitt les trancha. W. Upham attribua à ces objets une antiquité
moins reculée qu'à ceux de Trenton; il croyait que les terrains du
gisement se formèrent entre la huitième et la neuvième avancée
locale des g-laces dans cette partie du Minnesota 2 .
1. Skele ta l remains, pp. 35-Î7.
2. Voir Hayxes. Prehistoric archseology of America dans WiNSOh, Narra-
tive and eritical history, vol . I, p. 345: cf. Wright, /ce agre, p. r> i i .
108 l'industrie paléolithique dans l'Amérique du nord
Le D 1 G. L. Metz découvrit en 1885, à Madisonville (Ohio), des
objets d'un type très semblable à celui de Trenton. Wright leur
attribua le même âge, en raison de leur position stratigraphique et
de la présence, simultanée, d'ossements de mammouth, mais
W. Upham les considéra comme plus récents L
De nombreuses trouvailles de silex éclatés ont été faites dans
toutes les provinces orientales, mais il est impossible de leur assi-
gner une date, soit à cause de la négligence des découvreurs, soit
en raison de difficultés d'ordre stratigraphique : Haynes en trouva
dans le New-Hampshire, Dodge dans le Massachusetts, Berlin et
Haldemann en Pennsylvanie, Wallace en Virginie, G. G. Jones en
Géorgie.
En 1874, le D l Aughey découvrit dans le lœss lacustre du
Nebraska, une pointe de flèche et une pointe de lance, à côté d'os
de mastodonet d'éléphant. La couche où ces objets furent trouvés
était parfaitement homogène et d'une épaisseur de cinq à cent cin-
quante pieds ; elle était située au-dessus de formations morainiques
et représentait les sédiments déposés lors de la retraite finale des
glaciers. Les objets étaient taillés à petits éclats ; ils différaient
absolument des objets paléolithiques. Les dépôts où ils furent trou-
vés renfermaient, outre les ossements d'animaux disparus, des
coquillages d'espèces vivant actuellement dans la contrée. On a
supposé que le terrain avait subi des remaniements, par suite du
changement du lit des grandes rivières (Plate, Missouri), et l'ori-
gine paléolithique de ces instruments a été niée 2 .
En 1882, M. Mac Gee trouva dans les alluvions supérieures de
l'ancien lac Lahontan, une pointe de lance en obsidienne, à côté
d'os de mastodon. M. Mac Gee lui-même croit que la présence de
cet instrument dans une couche ancienne provient d'un enfouisse-
ment, et c'est aussi l'avis de Haynes 3 , tandis que M. Russell ''
accepte la contemporanéité des os fossiles et de la pointe de lance.
Il n'y a pas à faire état de la découverte de silex travaillés trouvés
dans les alluvions du Wyoming par J. Leidy et qui présentaient
tous les degrés d'usure.
A tous les silex trouvés dans les couches profondes, il faut ajou-
1 . Hayines, op. cit., p. 341.
2. Id., ibid., p. 348.
3. Id., ibid., p. 350.
1. Russell, Geologicnl history of Lhe Lake Lahontan. p. 24.
LA COQUILLE DU DELAWARE ET LA « LENAPE STONE » 109
ter d'innombrables pièces rencontrées à la surface du sol, attri-
buées, en raison de leur usure, à l'époque paléolithique.
§ IV. — La coquille du Delaware et la « Lenape Slone ».
On a invoqué, en faveur de la haute antiquité de l'homme dans
l'Amérique du Nord, deux gravures figurant des animaux disparus.
La première se trouve sur une coquille de Fulgur, mollusque qui
se rencontre depuis le Delaware jusqu'à la Floride. Cette coquille
fut découverte par le D 1 H. T. Cresson et M. Sarault à Holly
Oak Station, clans le Delaware, à la surface d'un champ cultivé.
Pour assoler ce champ, on l'avait couvert d'une couche de tourbe
qui, suivant le D r Cresson, provenait d'une forêt ensevelie dans un
estuaire proche de la rivière Delaware. M. Thomas Wilson \ qui
nous rapporte cette trouvaille et figure cette coquille, voit dans la
gravure la représentation d'un mammouth ; on pourrait aussi bien
y reconnaître n'importe quel quadrupède.
Si la coquille du Delaware n'offre pas une représentation bien
nette du mammouth, il n'en est pas de même d'un petit monument
connu sous le nom de « Lenape Stone ». C'est une sorte de pende-
loque en pierre, avec trous de suspension, d'une forme très com-
mune en Amérique du Nord, à l'époque dite des « Mounds ». Cette
pièce a été brisée en deux morceaux, recueillis à un grand intervalle,
le plus grand en 1873, le plus petit en 1882, par B. Hansel en
labourant, à 4 milles 1/2 à l'est de Doylestown, comté de Bucks
(Pennsylvanie). Malgré les circonstances un peu singulières de la
découverte, M. H. C. Mercer, conservateur de la section d'archéolo-
gie préhistorique du Musée de Pennsylvanie, ne voit aucune raison
de douter de son authenticité 2 . Les détails de la gravure sont très
apparents : en haut, sont figurés des croix, une représentation gros-
sière, du soleil et deux signes dont la valeur n'est pas claire. À
gauche, en bas, plusieurs signes en forme d'arêtes de poisson,
d'échelle, de triangle et deux figures d'hommes, très semblables à
celles que l'on trouve sur la gravure lénâpe, désignée sous le nom de
Walam-Olum. A droite, une représentation d'éléphant très nette :
l'animal est de profil, la trompe pendante, foulant aux pieds une
1. La, haute ancienneté de l l'homme, pp. 172-174 et fig. 13. Cette reproduction
est un dessin et non une photographie.
2. H. G. Mercer, The Lenape stone, New-York, Putnam, 1885, in-12 ; cf.
Th. Wilson, op. cit., pp. 173-174 et fig. 14.
110 L INDUSTRIE PALÉOLITHIQUE DANS L AMERIQUE DU NORD
figure humaine incomplètement tracée. Les deux pieds de devant
sont dessinés en perspective, celui de gauche doublant celui de
droite ; à l'arrière-train, on ne voit qu'une jambe, un peu étendue
en arrière ; l'animal redresse la queue qui paraît épineuse ; ses
oreilles et ses défenses sont très bien figurées.
Un tel dessin suppose une faculté d'observation et un talent d'exé-
cution assez remarquables, et tout y rappelle un dessin européen,
d'autant qu'il contraste étrangement avec la grossièreté des figures
humaines et autres qui remplissent le reste de la pierre. Ces der-
nières sont semblables aux dessins des Indiens modernes et ne
peuvent être considérées comme contemporaines du dessin du mam-
mouth. D'ailleurs, la reproduction qu'on nous en donne n'est qu'un
dessin, où les contours de la pierre ne sont même pas indiqués.
Tous ces motifs, joints aux circonstances particulières de sa décou-
verte, jettent certain discrédit sur la Pierre Lénâpe.
On a aussi cru trouver dans les vallées du Mississipi et de l'Ohio
des tertres et des pipes en forme d'éléphant. Nous en parlerons
quand nous nous occuperons de la civilisation des « Mound-Buil-
ders ».
Au Mexique, Franco et Pinart ont trouvé, associés avec les osse-
ments de WElephas Columhi ', des objets de type chelléen, mais il
est impossible de se prononcer sur leur ancienneté.
Ce qui précède nous montre que, pour les restes industriels
comme pour les ossements, règne la plus grande incertitude chro-
nologique. Sans doute de fortes présomptions existent en faveur de
l'ancienneté de certaines trouvailles, surtout celles de Glaymont, de
Medora et de Trenton, mais nous croyons qu'il faut attendre, pour
fixer notre opinion, que les savants américains se soient mis d'ac-
cord sur l'âge à attribuer aux couches où furent trouvés les paléo-
lithes.
1. E. T. Hamy, Anthropologie du Mexique. Mission scientifique du Mexique,
l re partie, Paris, J 88 i, p. 11 .
CHAPITRE IV
LES KJÔKKENMÔDDINGS DE L'AMÉRIQUE DU NORD
Sommaire. — I. Les amas des îles Aléoutiennes. — II. La région du Pacifique
(Colombie britannique, Orégon, Californie). — III. La côte de l'Atlantique .
§ I. — Les amas des îles Aléoutiennes.
A côté des gisements où les ossements humains sont associés à
ceux d'animaux disparus, il existe, sur le sol du Nouveau Monde, des
traces multiples de la présence de l'homme à une époque, reculée
sans doute, mais où la faune était de tous points semblable à la
faune actuelle.
C'est à cette catégorie qu'appartiennent les très nombreux amas
de coquilles, analogues aux kjôkkenmôddinc/s d'Europe qui se ren-
contrent dans toute l'Amérique, et qui sont connus sous le nom de
shell-heaps dans l'Amérique du Nord. Ces amas ne sont pas syn-
chroniques ; certains paraissent être très récents, tels ceux de la
Floride ; d'autres, comme ceux des îles Aléoutiennes, sont assez
anciens. La plupart de ceux que l'on trouve aux Etats-Unis, au
contraire, datent de la même époque que les constructions connues
sous le nom de « mounds ».
Ces amas sont particulièrement nombreux dans les îles Aléou-
tiennes 4 . Ils ont été étudiés avec grand soin par le professeur
W. Dall qui a reconnu qu'ils comprenaient trois couches, lesquelles
renfermaient des objets appartenant à des types industriels diffé-
rents.
La couche inférieure est composée presque exclusivement de
coquilles brisées ou d'aig-uilles d'une espèce d'oursin, auxquelles se
trouvent mêlés quelques restes de mollusques comestibles. Au-
dessus vient une couche, formée principalement d'arêtes de pois-
l. De Nadaillac, L'Amérique préhistorique, pp. 53-54; Dall, On succes-
sion in the shell-heaps of the Aleutian islands (CE, vol. I, Washington,
1877); C. Thomas, Introduction to the Study of N or th- American Ethnology,
Cincinnati, J89S, in-8, pp. 36-37.
112 LES KJOKKENMODDINGS DE L'AMERIQUE DU NORD
sons avec quelques os d'oiseaux. Le troisième lit est composé d'os
de mammifères marins et d'oiseaux de mer.
Les objets varient également suivant les niveaux : dans la couche
la plus profonde on a découvert un petit marteau de pierre, por-
tant, sur chaque côté, une indentation pour y placer l'annulaire et le
pouce ; les extrémités, légèrement mâchurées, indiquent que l'instru-
ment a servi, très probablement, à briser le test des oursins. La
couche qui renferme les arêtes de poissons a fourni des objets de
pierre en plus grand nombre : ce sont des pesons de filet, des cou-
teaux, des tètes de lances en pierre et en os ; les pointes de lances en
os sont souvent barbelées. On en retrouve en plus grand nombre
dans la couche superficielle, qui contient aussi des grattoirs en os,
en pierre et en corne, des aiguilles d'os, des lampes et des ermi-
nettes de pierre, ainsi que des objets sculptés en bois, tels que des
masques, des labrets (ornements de lèvre) en os et en pierre.
L'industrie de la couche superficielle laisse à penser que l'amon-
cellement fut fait par les Aléoutes, habitants actuels de la région.
L'âge de ces amas de coquilles est difficile à déterminer. Dali
supposait que la formation du lit inférieur (celui à échinodermes)
pouvait avoir demandé un millier d'années et qu'il avait fallu de
1.500 à 2.000 ans pour l'accumulation des deux lits supérieurs.
Les fouilles n'ont pas livré de pièces ostéologiques qui per-
mettent de déterminer à quelle race appartenaient les construc-
teurs de ces monuments.
§ IL — La région du Pacifique [Colombie britannique,
Orégon , Ca lifo m ie ) .
Il existe des amas analogues dans la Colombie britannique, et
notamment dans l'île de Vancouver, près de Comox *, à cent trente
milles au nord de la ville de Victoria. De ces monticules, les uns
se composent de sable marin, de boue noire et de coquilles; les
autres, uniquement de coquilles. On en a extrait des marteaux de
pierre, des pointes de flèches, des têtes de lances, des couteaux, des
aiguilles, des alênes en pierre et en os, et quelques mortiers en
1. Gyrus Thomas, Introduction to the Study of North- American Archseo-
logy, pp. 185 et suiv.; Harlan Smith and G. Fewkes, Cairns of British Colum-
bia and Washington (MAMN, vol. IV, New- York et Leide, 1901) ; Harlan
Smith, Shetl-heaps of the Lower Fraser River (MAMN, vol. IV, New- York et
Leide, 1903).
la cote ni-; l'atlantique I 13
pierre. Il esl probable que ces monticules de sable et de coquilles
ont servi de sépultures, car on y a trouvé quelques squelettes.
Des amas de débris de toute sorte se trouvent sur toute la côte
du Pacifique, jusqu'au Mexique. Les objets exhumés sont très
semblables à ceux des lumulus de la Colombie britannique; cepen-
dant il faut signaler l'abondance croissante des mortiers dans les
amas, au fur et à mesure qu'on va vers la Californie, ce qui
indique un usage de plus en plus grand, dans l'alimentation, des
céréales et autres graines.
M. A. W. Chase ayant fouillé, il y a quelques années, les amas
de l'Orégon, y a trouvé un nombre considérable d'objets de toutes
formes, en pierre éclatée ou polie. Parmi les objets de pierre écla-
tée, signalons des pointes de flèches et de lances, des couteaux, des
grattoirs. Les objets de pierre polie consistent en mortiers, pilons,
disques perforés, massues de pierre rappelant les mères des Poly-
nésiens, pipes cylindriques d'un type encore en usag"e aujour-
d'hui parmi les Indiens de cette région, et nombre d'autres pièces
dont l'usage est inconnu ( .
En Californie, le nombre des monticules de coquilles est très
grand, et ces collines artificielles atteignent parfois une éten-
due considérable. On n'y trouve pas de squelettes ; l'industrie y
est la même que celle de l'Orégon. Les sépultures de cette popu-
lation sont faites d'une façon particulière ; celles des îles Santa-
Barbara contiennent des quantités d'os brisés, mélangés avec des
fragments d'os de baleine et des morceaux de bois rouge pourris
(fîg. 21). Avec ces ossements, on trouve d'ordinaire de nombreux
objets en pierre poreuse travaillée, qui sont "tout à fait semblables
à ceux des amas coquilliers et des indigènes actuels de la Califor-
nie.
§ III. — La côte de V Atlantique .
Les kjôkkenmôddings abondent aussi bien sur la côte de l'Atlan-
tique que sur celle du Pacifique.
Dans le Maine et la Nouvelle-Ecosse, ils sont assez nom-
breux et renferment des tessons de poterie extrêmement grossière.
Ils sont composés presque exclusivement de coquilles d'huîtres, de
I . Le mémoire de M. Chase n'a pas été publié. Les renseignements que nous
donnons ici sont empruntés à Cyrus Thomas, Introd. to the St. of N. Americ.
Archœology, pp. 185-186.
Manuel d'archéologie américaine. 8
Fig 21 —Sépulture de la Californie dans la brèche coquillière
dessin de M. Ed. Touchet, d'après la sépulture du Musée d'Ethnographie du Trocadéro).
LA COTE DF. l'\TLANTIQUE 1 15
moules et de buccins. Les objets de silex y sont très rares, mais
les objets d'os sont assez nombreux ( .
Il en va de même pour les amoncellements des Etats de la Nou-
velle-Angleterre et de la Virginie. La faune comprend l'élan, le
caribou, le cerf de Virginie, le castor, le phoque, la tortue, le
dindon sauvage et le grand pingouin, tous animaux qui vivent
encore actuellement, bien que le caribou, l'élan et le grand pin-
gouin aient depuis longtemps déserté les environs de New-York
et de Philadelphie pour se réfugier plus au nord.
Les États méridionaux (Garolines, Géorgie) possèdent une quan-
tité considérable de ces monticules, divisés par les archéologues
américains en deux classes : amas à sépultures (burial shell-
mounds) et amas de rebuts [refuse shell-heaps) 2 . Ceux de la pre-
mière catégorie abondent sur toutes les îles de la côte. La plupart
contiennent plusieurs squelettes étendus, ou repliés sur eux-mêmes.
Quelquefois les os humains portentla trace de l'action du feu. L'un
de ces monticules, celui de l'île Stalling, dans la Savannah, présen-
tait une forme elliptique, la longueur du grand axe atteignait presque
cent mètres, celle du petit axe trente-sept mètres, et la hauteur
dépassait 4 m 50. Gomposé de coquilles de moules, d'huîtres et d'es-
cargots, il contient aussi des os humains. Les amas de la seconde
catégorie ont souvent plusieurs centaines de pieds de long. On y
trouve des fragments de poterie, des haches, des ciseaux, des mor-
tiers, des pointes de flèches et de lances en pierre et de nombreux
ossements d'animaux qui appartiennent tous à des espèces encore
vivantes. Beaucoup des os longs ont été fendus longitudinalement
pour en extraire la moelle.
Les amas coquilliers de la Floride, qui ont été étudiés en détail
par MM. Cl. B. Moore et F. H. Cushing, offrent une grande res-
semblance avec les précédents. Tout dans l'examen de ces masses
de coquilles paraît prouver qu'elles furent accumulées par les
Indiens que les Européens trouvèrent possesseurs du sol lorsqu'ils
découvrirent le continent américain. Ni les ossements, ni l'indus-
trie dont ils renferment des témoins n'indiquent une race étrangère.
1. J. Wyman, RPM, vol. II, 1872.
2. C. C. Jones, Antiquities of the Southern Indians, New-York. 1878,
pp. 195 et suiv.
^
^^
^
Fig. 22. — Carte montrant la répartition des « mounds » sur le territoire des
États-Unis.
CHAPITRE V
LES « MOUNDS ■> DE L'AMÉRIQUE DU NORD
Sommaire. — I. Généralités. — II. Les « mounds » funéraires. — III. Les
enclos et les « mounds » en forme de pyramide. — IV. Les anneaux de
huttes. — V. Les « mound » effigies.
§ I. — Généralités.
L'aire sur laquelle sont répandus les tumulus connus d'ordinaire
sous l'appellation anglaise de « mounds » est immense. Elle s'étend
depuis la Red River au nord jusqu'au golfe du Mexique au sud, et
est bornée à l'ouest par le Mississipi et à l'est par l'océan Atlan-
tique. En dehors de ces limites, les mounds sont très rares : on en
trouve cependant quelques-uns au Canada et dans le nord-ouest du
cours du Mississipi, et d'autres dans des régions très éloignées,
au Guatemala notamment'. Certaines régions des Etats-Unis sont
particulièrement riches : les parties centrales et occidentales de
l'Etat de New-York, l'est et le sud du Michigan, les bords du Mis-
sissipi, les parties centrales de l'Etat d'Ohio et la partie adjacente
de l'Indiana, le centre et l'ouest du Kentucky, l'est du Tennessee,
le coin sud-est de la Caroline du Nord et le coin nord-est de la Géor-
gie. Les Etats les plus orientaux, ceux de la Nouvelle-Angleterre
(New-Jersey, Rhode-Island, Delaware, Maryland), sont presque
totalement dépourvus de ces tumulus, qui manquent également
le long des monts Alleghanys.
Tous ces tumulus ne sont pas semblables ; ils présentent, au con-
traire, une grande variété de types, et certains ne se rencontrent
que dans une aire limitée.
Nous les décrirons suivant la division proposée par M. Cyrus
Thomas 2 qui range les mounds sous quatre chefs : 1° Mounds funé-
1. G. Williamson. Antiquities of Guatemala (RS, 1876, Washington. 1877.
pp. 418-421).
2. Introduction to the Study of iV or th- American Ethnology, p. 51. cf.
Mound explorations (RE, XII, Washington. 1894).
118 LES « MOUNDS » DE L AMERIQUE DU NORD
mires ' ; *2" Enclos de terre et mounds en forme de pyramide ;
3° Anneaux de huttes ; 4° Mound-effigies.
§ II. — Les Mounds funéraires.
La plupart des tumulus appartenant à cette série forment des
amas de terre tronconiques, parfois allongés, et plus ou moins éle-
vés. Extérieurement, leur aspect est peu varié. Par contre, leur
aménagement intérieur diffère beaucoup suivant les localités. Dans
le nord-ouest (Illinois, Iowa) on trouve le type d'inhumation le plus
simple : les corps étaient déposés dans une excavation peu pro-
fonde 2 , ils étaient recouverts d'un lit d'argile molle; cette couche
d'argile, que Ton retrouve aujourd'hui durcie, était recouverte d'un
monticule de terre.
Dans quelques mounds de l'Ohio et de la Virginie occidentale,
les fouilles ont montré que la surface du sol avait été tout d'abord
nettoyée, puis recouverte d'écorce ; au-dessus, on avait disposé une
couche de cendres de quelques centimètres d'épaisseur. Le corps
était couché sur ces cendres; la terre constituant le tumulus funé-
raire était empilée par-dessus. Dans les mounds du Tennessee
oriental, il existe un système de sépulture très particulier: dans
un moiind situé à Lenoir, par exemple 3 , on a trouvé un grand
nombre de squelettes, gisant sur le sol sous une couche de terre
à demi cuite. On en a déduit que les corps avaient été recouverts
de roseaux, puis d'un lit d'argile au-dessus duquel un feu avait été
allumé. On a retrouvé avec ces squelettes un grand nombre d'ob-
jets manufacturés.
Dans la Caroline du Nord, le système d'inhumation était com-
plètement différent : on creusait dans le sol une excavation trian-
gulaire ou circulaire de deux ou trois pieds de profondeur; les
corps étaient placés au fond, dans une posture assise et entourés de
petites ruches en cailloux ; ; le tout était surmonté d'un monticule
en terre ffig. '23). Ce type de sépulture existe aussi à Prairie du
1. Le caractère funéraire de certains de ces tumulus avait été reconnu
depuis longtemps: Squier et Davis admettaient déjà l'existence de cette divi-
sion.
2. Les sépultures collectives sont extrêmement nombreuses dans les
mounds.
3. Mound explorations (RE, XII, Washington, 189», p. 400).
i. Voir Cyri s Thomas. Mound explorations (RE, XII, p. 334).
LES MOUNDS FUNERAIRES
119
Chien (Wisconsin) 4 . Dansl'Ohio.et la Virginie occidentale, les
squelettes sont recouverts d'un toit de pierre ou de bois. Dans cer-
tains cas, ces toits sont carrés, d'autres fois ils sont oblongs
ou circulaires, et construits de pierres non taillées, assemblées
Fig. 23. — Mouncl à sépultures multiples. Comté de Caldwell, Caroline du Nord
(d'après C. Thomas, Mound explorations).
sans mortier, quelques-uns semblent avoir été recouverts avec
des poutres ; d'autres sont bâtis complètement en bois.
Des cistes ont été rencontrés dans de nombreux mounds de lTlli-
nois, du Kentucky, du Tennessee, du nord-est de la Géorgie et de
quelques parties de l'Ohio. Les cistes paraissent avoir été construits
de la façon suivante : un trou rectangulaire était creusé dans le sol;
surle fond et surles côtés on disposait un certain nombre de pierres
pour former les parois. Le corps, placé dans cette caisse, était
recouvert de tables de pierre et le tumulus construit par dessus.
Certains mounds renfermaient plusieurs cistes à des niveaux
l. Cyrus Thomas, Mound explorations, p. 48.
120
LES « MOUNDS » DE L AMERIQUE DU NORD
divers ; dans le Tennessee, on en a trouvé où les sarcophages
étaient disposés d'une façon rayonnante ; au centre était placé un
grand vase de terre (fig. 24). Généralement les squelettes sont
étendus de toute leur longueur, mais il existe aussi au Tennessee
-^
. %
(^<Mi5r *
Fig. 24. — Mound à sépulture collective de Mac Spaddin. Tennessee
(d'après C. Thomas, Mound explorations).
un autre système : les cistes très petits (60 cm. de long sur 25 de
large) contiennent les ossements qui ont été désarticulés et liés en
un paquet l . Ces petites caisses de pierre se trouvent parfois en
grand nombre, jusqu'à trente-six, dans un même tumulus.
On trouve assez souvent, dans les mounds, des traces de feu et
des fragments d'os humains carbonisés. On en a conclu que ces
tumulus avaient servi de lieux de crémation 2 . M. Cyrus Thomas,
sans nier l'usage de la crémation, pense que le feu a dû souvent ser-
vir à durcir les couches de terre, comme on voit dans les mounds
1. Cyrus Thomas, Introduction to the Study of North-American Archseo-
lo 9Vi PP- 71 ~ 72 -
2. Squier et Davis, Ancient monuments of the Mississipi valley, y voyaient
des autels à sacrifice et en concluaient qu'on avait brûlé là des victimes
humaines.
LES MOUNDS FUNÉRAIRES 121
du Tennessee '. M. Thomas a découvert des traces de cette cou-
tume dans certains mounds du Wisconsin et de lTllinois septen-
trional. 11 a reconnu, de plus, que dans certains tumulus de l'Ohio,
de la Virginie occidentale et de la Caroline du Nord, on allumait
des feux au-dessus des voûtes de pierre dont nous avons déjà parlé :
les traces de feu sur les os proviennent du contact accidentel des
ossements avec les flammes. On a constaté un seul cas certain
de crémation, dans les tumulus de l'Arkansas : le mort devait être
brûlé dans sa maison, sur remplacement de laquelle on construi-
sait le monticule de terre 2 .
Il y a encore deux autres types de mounds funéraires : l'un
fréquent au nord-est du Mississipi, où les tumulus sont parfois
construits entièrement de terre, parfois de terre mélangée avec
des pierres et parfois uniquement de pierres. Dans les mounds faits
de pierre seule, ou de terre mélangée de pierres, les corps sont
recouverts de cailloux ou déposés dans des cistes ; dans les autres,
il semblerait que les os ont été brûlés, puis que les cendres ont été
mélangées avec la terre.
L'autre type comprend ce que les anciens auteurs, depuis Squier
et Davis, nommèrent les « tumulus-autels ». Ce nom leur a été
donné parce qu'ils présentent une sorte de cupule, assez vaste,
en terre cuite. Quelques-uns de ces monticules ont été utilisés
comme lieux de sépulture, mais les squelettes ne sont pas placés
dans la cupule ou bassin de terre cuite, ainsi que l'impliquerait la
théorie de Squier et Davis, qui voulaient voir dans ces débris les
restes d'anciens sacrifices humains.
Comme on a pu s'en rendre compte, l'agencement intérieur des
mounds funéraires présente de grandes différences. A l'extérieur, ils
diffèrent par leurs dimensions et leur élévation. Tels de ces
mounds se distinguent à peine du sol environnant, tandis que
d'autres ont des hauteurs de vingt-cinq à trente mètres. La plupart
ont un plan circulaire; cependant il en est un assez grand nombre
de contour elliptique ou pyriforme.
Les mounds funéraires constituent la classe la plus nombreuse
de tumulus de l'Amérique du Nord.
1. Mound explorations (RE, XII, pp. 609, 675-676); cf. Introduction to
North- American Archseology, pp. 75 et suiv.
2. Introduction to North- American Archseology, p. 75.
122 LES M MOUNDS » DE l' AMERIQUE DU NORD
§111. — Les enclos et les « Mounds » en forme de pyramide.
Ces monuments sont presque tous groupés dans la partie méri-
dionale des Etats-Unis ; ils sont très rares au nord de l'Ohio ; on
peut dire que les « enclos », ou plutôt les fortifications, dominent
dans la vallée de l'Ohio et de ses affluents (Scioto River, etc.),
tandis que les pyramides ou mounds à terrasses existent presque
exclusivement en Géorgie et dans l'Arkansas.
Les enclos sont peut-être le type de mounds le plus connu de tous ;
c'est presque à leur description exclusive qu'a été consacré le tra-
vail de Squier et Davis, resté si justement célèbre. Ils sont nom-
breux, avons-nous dit, dans l'Ohio, où ils atteignent leur plus haut
degré de perfection ; toutefois, on en trouve dans les Etats de
New-York, d'Indiana, de Michigan et d'Iovva. Ces circonvallations
sont de formes très variées : dans FOhio, ce sont les plans circu-
laires, carrés et octogonaux qui dominent ; dans l'indiana, nous
rencontrons surtout le carré, dans les autres Etats le cercle ou les
polygones divers. L'élendue circonscrite par ces levées de terre va
d'une acre (40 ares) à 150 acres (60 hectares).
Le mieux connu de ces mounds est « Fort Ancient », situé
dans le comté de Warren (Ohio). Il couronne un éperon de falaise,
de 75 à 90 mètres de haut, qui domine la rivière Miami. La surface
enclose est seulement de 30 à 3*2 ares, mais la longueur du mur qui
suit tous les accidents et les zigzags des bords de la falaise dépasse
3 milles 1/2 (5 kil. 600). C'est un des monuments les mieux
conservés de la vallée de l'Ohio, le mur est en excellent état. Il est
construit en terre avec quelques parties en pierre, sa hauteur varie
de 1 à 5 ou 6 mètres; sa largeur, à la base, est de 7 m 50 à 20 mètres.
La terre qui a servi à élever ce mur ayant été prise au-dessus de
la falaise, la tranchée suit cette ligne de fortification. Aux endroits qui
paraissent les plus vulnérables, le mur est plus élevé et plus épais.
L'exemple le plus parfait de l'adresse et de la précision avec
lesquelles étaient faites ces constructions est fourni par le groupe de
Newark (Ohio). Il fut d'abord décrit avec soin par Squier et
Davis ', puis par le colonel Whittlesey, qui en fît un relevé minu-
tieux avant que les empiétements de la ville de Newark ne vinssent
en détruire une partie 2 . Le groupe de Newark consiste en levées
1. Ancienl monuments of Mississipi valley (SGK, 1848;.
2. Ch. Whittlesey, Descriptions of ancient Works in Ohio (SGK, Washing-
ton, 1850, in-f°).
LES ENCLOS ET LES (( MOUNDS » EN FORME DE PYRAMIDE I 23
de terre, de formes diverses, reliés par des avenues. Un enclos
elliptique mesure pour son grand axe 380 mètres et pour son petit
axe 350 mètres ; les murs ont 3 m 60 de haut et 15 mètres de large, i\
la base; à l'intérieur, le mur est doublé d'un fossé de 2 mètres de
profondeur sur 10 m 50 de large. A l'entrée, l'extrémité des murs
se recourbe vers le dehors. A partir de cet endroit commence une
large avenue bordée, elle aussi, de murs de terre qui conduisent
à un enclos carré, d'une superficie de 8 hectares, dans lequel sont
construits huit tumulus coniques. Au nord-ouest du groupe, on
trouve une enceinte octogonale, d'une superficie de 20 hectares,
reliée par des murs de terre d'une longueur de 90 mètres, à un
autre enclos, parfaitement circulaire, de plus de 800 mètres de cir-
conférence. Du côté de l'est, existent de longues avenues au milieu
desquelles se dresse un monticule énorme, de 50 mètres de long
et d'une hauteur excédant de 2 mètres celle des murailles. On a
donné à ce mound, d'où l'on peut apercevoir tout le reste des
autres constructions, le nom d'observatoire. Ce groupe comprend
encore un nombre considérable d'autres cercles et de petits mounds
(fig. 25). D'autres levées de terre de ce type ont été signalées
dans l'Ohio et les États voisins : on en trouvera des exemples
dans les livres de G. Thomas. Le D r Lapham ' découvrit à Aztalan
(Iowa) des enclos d'un type assez particulier. Ils consistent en murs
analogues à ceux déjà décrits, mais ils présentent, à distance régu-
lière, des saillies en forme de contrefort se projetant de vingt ou
trente pieds à l'extérieur.
A quoi servaient ces levées de terre? Pour certaines, comme
« Fort Ancient » ou celles d'Aztalan, la réponse n'est pas
douteuse, surtout si l'on considère les lieux où elles sont con-
struites : ce sont des fortifications. Pour les autres, tels que les
ouvrages de Newark, par exemple, les avis sont encore partagés.
Squier et Davis leur attribuaient une fonction religieuse, alors que
la plupart des auteurs modernes admettent qu'ils sont des fortifica-
tions de villages. L. H. Morgan suggéra que, où le cercle et le
carré étaient combinés, le premier entourait le village et que l'autre
était un enclos où les gens cultivaient le maïs et les autres plantes.
L'hypothèse de fortifications est aujourd'hui adoptée par tous les
archéologues qui s'occupent de la question.
1. .T. A. Lapham. The antufuities of Wisconsin (SCK, Philadelphie, 1855,
in-f .
124 LES « MÔUNDS » DK L'AMERIQUE DU NORD
Les mounds en l'orme de pyramides ou de terrasses, sont
Fig\ 23. — Les ouvrages de Newark, Ohio
(d'après G. Tliomas, Mound explorations).
presque exclusivement limités aux Etats du sud-est (Géorgie, Ala-
bama, Mississipi); très peu d'entre eux ont été signalés au nord
LES ENCLOS ET LES « MOUNDS » EN FORME DE PYRAMIDE 125
de la rivière Ohio. Ce sont des collines artificielles, quelquefois
divisées en plusieurs terrasses ou étages. D'ordinaire elles sont
quadrangulaires; quelques-unes, cependant, ont la forme de cônes
tronqués.
11 en est qui renferment des sépultures, mais la plupart semblent
avoir servi de base à des édifices : dans plusieurs cas, on a retrouvé
l'extrémité des poteaux en bois qui formaient les supports des
murs aujourd'hui disparus ; ailleurs, on a découvert des plaques
de terre cuite dont ces murs étaient probablement recouverts.
D'autres fois enfin, on a retrouvé à la surface de ces pyramides,
des traces de feu et des fragments de poterie, que les explorateurs
du bureau d'Ethnologie considèrent comme les restes de foyers
édifiés au milieu de huttes.
Certaines de ces constructions ont des dimensions énormes, c'est
le cas, par exemple, du grand mound d'Etowah, près de Carters-
ville, comté de Bartow (Géorgie). C'est une pyramide quadrangu-
laire tronquée, haute de 18 in 50 ; sur le côté sud, une vaste rampe,
qui paraît avoir été autrefois taillée en escalier, monte jusqu'au
sommet (fig. 26).
Le volume total de cette masse de terre est de 124.700 mètres
cubes ; les côtés de la base mesurent respectivement 100 et
116 mètres. La surface couverte est de 22 hectares 66 ares. La
rampe du mound d'Etowah le rapproche d'une variante de ce
groupe, le mound à terrasses.
Les « mounds à terrasses » possèdent une plate-forme moins
élevée que le mound principal ; cette plate-forme est quelque-
fois plus large que l'éminence la plus haute. Quelquefois, une
voie en pente douce ou à plusieurs échelons va de la base au som-
met du mound. M. R. B. Evans a découvert, dans l'Arkansas, une
colline artificielle ayant une double terrasse, ce qui donnait à
l'ensemble trois étages l .
Le meilleur type de ces monticules est fourni par le grand mound
de Cahokia (Illinois), le plus considérable de tous les tumulus de
l'Amérique. Il est situé dans le comté de Madison, à environ
six milles de Saint-Louis. C'est une pyramide quadrangulaire, avec
une plate-forme qui s'étend du côté du sud. La base, des deux
côtés nord et sud, mesure 305 mètres ; du côté est et du côté
ouest, 220 mètres ; hauteur totale, 30 mètres. La surface de la base
1. C. Thomas, Mound explorations RE, XII, Washington, 1X94, p. 223).
Cf. Introduction lo the Study of North- American Archœoloyy. p. 119.
126
LES « MOUNDS » DE L AMERIQUE DU NORD
est d'environ 6 hectares 50 ares. Sur le côté ouest, à environ
10 mètres au-dessus de la première terrasse, il en existe une
Fig 26. — Plan du grand Mound dEtowah, Géorgie
(d après G. Thomas. Mound explorations).
seconde, très difficile à distinguer. Le volume total de cette énorme
masse de terre est de 634.355 mètres cubes.
Aux alentours du mound de Cahokia, il existe des dépressions
que Ton suppose provenir de l'enlèvement des terres qui ont servi
LES ANNEAUX 1>1. HUTTES 1 Ti
à l'érection de ce mound. Lorsque Brackenridge le visita, en 18J 1,
il était habité par une colonie de trappistes, qui avaient transformé
la terrasse sud en jardin *.
Dans plusieurs cas, le noyau pyramidal est surmonté d'un petit
tumulus conique. Un en a trouvé dans l'Indiana, le sud-est du Mis-
souri et TArkansas. Un excellent exemple est le Selsertown mound
du comté d'Adams (Mississipi) : c'est une élévation naturelle, arti-
ficiellement aplatie et dont les contours ont été remblayés pour
leur donner la forme rectangulaire. Sur cette éminence, on a élevé
quatre tumulus coniques, dont l'un mesure plus de 10 mètres de
haut. Les anciens explorateurs de ce monument prétendaient avoir
découvert encore septautres mounds sur la surface supérieure, mais
l'examen fait par les agents du Bureau d'Ethnologie n'a pas con-
firmé leur existence : M. G. Thomas croit qu'il s'agît seulement de
sites d'habitation, légèrement surélevés.
§ IV. — Les anneaux de huttes.
En divers points du territoire des Etats-Unis, particulièrement
dans le Tennessee, l'Illinois et le sud-est du Missouri, on trouve
des milliers de petits anneaux, ou cercles de terre, de 4 m 50 à
15 mètres de diamètre ; l'aire qu'ils circonscrivent est plus ou
moins déprimée. On a donné à ces cercles le nom d'anneaux de
huttes. Ils sont très nombreux dans les régions où dominent
les enclos ; mais leur faible élévation ne les fait pas toujours
facilement remarquer, et un grand nombre de ceux qui ont été
signalés par Squier et Davis dans l'Ohio, ont été détruits par la
charrue.
Il est possible que beaucoup de ces anneaux de huttes soient
l'œuvre d'Indiens qui auraient occupé, à une époque relativement
rapprochée, les sites où on les retrouve. Cependant, il est certain
que la plupart doivent être attribués aux constructeurs des fortifi-
cations. Les anneaux de huttes montrent qu'une partie au moins
des maisons des « Mound-Builders » devait être analogie au tipi,
à la tente de peau des Indiens modernes des Prairies : autour de
la tente, on a encore chez ceux-ci l'habitude de construire un
anneau de terre qui empêche l'eau d'y pénétrer, lorsqu'il pleut.
1. Handhook of North- American Indians, p. 186.
128
LES « MOUNDS » DE L AMERIQUE 1)1 NORD
Les explorations faites dans la région des mounds nous ont révélé
l'existence de maisons d'un type plus perfectionné. On a signalé
par centaines, dans l'Arkansas, des « sites de maisons », ce sont
des lits de terre durcis par le feu, et présentant des impressions
d'herbes et de roseaux. Ces couches d'argile cuite étaient générale-
ment situées à un ou deux pieds au-dessous de la surface de
mounds plats et bas, mesurant de 1 à 5 pieds de haut et de
15 à 50 pieds de diamètre. Les explorateurs du Bureau d'Ethnologie
décrivent comme suit ces « sites de maisons » : « En règle géné-
rale, lorsqu'on fouille les mounds bas et plats, les couches se
succèdenl dans Tordre suivant : 1° un lit superficiel de terre
Fig\ 27. — Construction des murs dans les maisons de l'Arkansas
(d'après C. Thomas, Mound explorations.
végétale, d'un à deux pieds d'épaisseur ; '2° un lit d'argile cuite, de
quatre pouces à un pied d'épaisseur, qui constituait autrefois le
revêtement des murs. Il est toujours brisé en gros fragments, et
ne constitue jamais un lit uniforme et continu, montrant ainsi que
la matière qui le compose était tombée de plus haut et n'avait pas
été placée originellement à l'endroit où on la trouve ; 3° une mince
couche de boue durcie ou d'argile de couleur sombre ; cette couche
n'existe pas toujours. A cette profondeur on trouve générale-
ment, dans l'est de l'Arkansas, un et parfois deux squelettes ' . »
M. Cyrus Thomas ajoute que, dans deux cas, on pouvait retrouver le
plan extérieur des habitations. Elles consistaient en trois pièces car-
rées. A en juger par les fragments de murs brûlés qu'on a décou-
verts dans un des cas, il est probable qu'ils étaient faits de terre,
I. Mound explorations {RE, XII, pp. 20."> et suiv.;.
MOUND-EFFIGIES 1 29
appliquée sur un clayonnage de roseaux *. Le professeur Swallow
a décrit une chambre qu'il a découverte dans un desmounds du sud-
est du Missouri ; elle était faite de perches, treillagées avec des
roseaux fendus et crépis d'argile à l'intérieur et à l'extérieur 2 (fig.
27). Cette classe de monuments nous permet donc de nous rendre
compte de la façon dont les constructeurs de mounds bâtissaient
leurs maisons. On verra plus loin quelle importance ont ces faits
pour établir la nationalité probable des « Mound-Builders ».
§ V. — Mound-effîgies.
Ces tumulus sont surtout abondants dans le Wisconsin. Dans
les contrées plus occidentales (Dakota du Nord et du Sud), on
trouve d'autres structures rappelant les levées de terre du Wis-
consin, mais composées simplement de blocs de pierre (« mosaïc
bowlders » des ethnographes américains). La limite exacte de l'aire
où l'on rencontre ces structures a été tracée par Gyrus Thomas 3 :
elles ont été surtout élevées le long- des cours d'eau importants
(Wisconsin, Fox et Rock Rivers, rive orientale du Mississipi).
Les mound-effîgies ont été étudiés et décrits par le D r Lapham '*
dès 1855, d'une façon si exacte que, pour la plupart, les explora-
teurs qui sont venus ensuite n'ont rien trouvé à y rectifier. Cette
étude montre quel soin les constructeurs mirent à leur travail : les
espèces animales qui ont été représentées sont, la plupart du temps,
faciles à reconnaître, et le Rev. S. D. Peet dit que les proportions
du corps des animaux figurés sont rendues avec une exactitude par-
faite 5 . On y reconnaît le lézard, la tortue, l'élan, le bison, la loutre,
le renard, le raton, le serpent, et un grand nombre d'oiseaux les
ailes étendues. On a cru aussi trouver les images de l'homme et de
l'éléphant.
Ces figures ont des grandeurs très diverses. Six mounds du
comté de Crawford (W r isconsin) , en forme d'oiseaux aux ailes
déployées, ont les dimensions suivantes (grande envergure) :
1. Mound explorations (RE, XII, Washington, 1894, p. 209); cf. Gyrus Tho-
mas, Introd. to the Sludy of N.-A. Archœol., p. 135, fig. 65, et E. Sarfert,
Haus und dorf. . . Nordamerikas.
2. G. Thomas, Introd. toN.-A. Arch., p. 135.
3. Mound explorations (RE, XII, Washington, 1894, p. 531).
4. The anliquities of Wisconsin (SGK, Philadelphie, Collins, gr. in-4°).
5. AT, vol. III, p. 2.
Manuel d'archéologie américaine. 9
130
LES « MOUNDS » DE L AMERIQUE DT NORD
69 m 35, 70'» 15, 77 '"15 et 85 m 40, deux de ces longueurs s'ap-
pliquant chacune à deux mounds différents. D'autres figures d'oi-
seaux ont des dimensions allant de9 m 75 à 125 m 75. L'élévation est
au maximum de 1 m 50, mais il est rare qu'elle excède 1 m 25.
L' « alligator-mound », situé dans le comté de Licking (Wiscon-
sin), offre un intérêt spécial. Il occupe le sommet d'une colline
de près de 60 mètres de haut, surplombant la vallée du Racoon
Creek ; l'éminence qu'il forme est très régulière, et le procédé de
construction semble avoir été le suivant : les contours ayant été
dessinés sur le sol, les parties environnantes auraient été enlevées
et la terre rejetée. La longueur totale de la figure, depuis l'extrémité
Fig. 28.
Mounds en forme d'ours et de lézard. Wyalusing, Wiseonsin
d'après G. Thomas, M ou ml explorations).
du museau jusqu'à celle de la queue recourbée de l'animal est de
65 mètres. La hauteur moyenne est de 1 m 25, mais la tête, les
épaules et les reins sont un peu surélevés, atteignant une hauteur
d'environ 1 m 80. Les extrémités des pattes sont élargies, et la queue
se recourbe du côté gauche, afin de conserver les proportions de
l'animal que l'exiguïté du site ne permettait pas de représenter com-
plètement allongé. A côté de la figure du lézard, se trouve un petit
mound circulaire, sur lequel on voit des traces de feu et que les
premiers explorateurs avaient appelé, pour cette raison, « autel »
(fig. -28).
Le « mound du serpent », situé dans le comté d'Adams (Ohio),
occupe l'extrême pointe d'une éminence en forme de croissant, à la
MOUND-EFFIGIES
31
jonction de deux ruisseaux tributaires de l'Ohio. Tout autour, le sol
a été aplani, de façon à former une plate-forme ovale. Le serpent
est représenté la gueule ouverte ; à l'intérieur de ses mâchoires se
trouve une figure ovale, de 48 mètres de long, qui représente peut-
être un œuf. Le corps du serpent suit le sommet de la colline avec
des ondulations gracieuses ; la queue se termine par une spirale à
Fig. 29. — Le « Mound du Serpent ». Comté d'Adams, Ohio
(d'après C. Thomas, Mound explorations).
trois tours. La hauteur moyenne de cette figure est de 1 U1 50 et
sa longueur totale de plus de 300 mètres l (fig. 29).
Les mosaïques faites en blocs de rocher que Ton trouve dans
les Dakotas sont composées de gros blocs de pierre, posés sur le sol
et assemblés de façon à former les contours de quelque figure ani-
male. Suivant Lewis 2 , on en trouve aussi dans l'ouest de l'Iowa, le
Nebraska, le Montana et dans la province canadienne de Manitoba.
Elles sont situées le plus souvent dans des endroits élevés et sont
généralement accompagnées d'anneaux de pierres enfoncées dans le
1. American Anthropologist, vol. II, 1889, pp. 205-217. Cf. Handbook of
X or th- American Indians, vol. I, p. 163.
2. Voir la figure dans Cyrus Thomas, Mound explorations (RE, XII.
Washington, 1894, p. 493).
132 LES « MOUNDS » DE l/ AMERIQUE DU NORD
sol et qui marquent remplacement d'anciens tipis ou tentes. Les
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Fig. 30. — Tortue dessinée en blocs de rochers. Comté de Hughes,
Dakota méridional (d'après C. Thomas, Mound explorations).
figures les plus fréquemment représentées sont celles de l'homme,
de la tortue (fig. 30) et du serpent.
CHAPITRE VI
L'INDUSTRIE DE LA PIERRE, DES COQUILLES ET DES METAUX
DANS LES « MOUNDS » ET LES KJÔKKENMÔDDINGS
Sommaire. — I. Généralités. — II. Les objets de pierre éclatée. — III. Les
haches en pierre polie. — IV. Les pipes en pierre. — V. Objets divers en
pierre polie. — VI. L'industrie de la coquille. — VII. Le travail des métaux
(cuivre, or, argent, fer météorique).
§ I. — Généralités.
Les mounds et les amas coquilliers de l'Amérique du Nord ren-
ferment une multitude de petits objets en pierre, en os et en
métal.
Ce sont, naturellement, les mounds funéraires qui en ont fourni
le plus grand nombre. Mais on en trouve aussi en grande quan-
tité dans les amas coquilliers de la Floride et des Cayes.
Les sépultures en fosse, telles que celle rencontrée dans le comté
de Galdwell (Caroline du Nord) par M. Cyrus Thomas, appar-
tiennent à la même époque. Cette fosse, déforme régulièrement trian-
gulaire, contenait quinze cadavres, les uns simplement inhumés dans
le sol, les autres recouverts de voûtes de pierre analogues à celles
de certains mounds à inhumation ; sous une voûte de plus grande
dimension située près d'un des côtés du triangle on trouva une
dizaine de squelettes et divers objets de pierre, de coquille et de
poterie. Aucun monticule ne recouvrait cette fosse. Mais que les
trouvailles aient eu lieu dans les mounds, les monticules de coquilles
ou les fosses, les objets présentent une grande ressemblance.
Les objets de pierre travaillée sont en général d'une facture excel-
lente et comparables, sous bien des rapports, aux meilleurs produits
de l'industrie néolithique de l'Europe. Sauf pour les pointes de
1 34 l'industrie de la pierre et des métaux
flèches, les objets en pierre polie dominent. Ils sont souvent si sem-
blables à ceux qu'ont fabriqués les Indiens modernes qu'il est
presque impossible de les en distinguer.
Tous ces objets se trouvant répartis d'une façon très irrégulière,
nous en ferons rénumération par catégories d'objets '.
§11. — Les objets de pierre éclatée.
Les instruments en pierre éclatée, bien que très nombreux, ne
présentent pas le même intérêt que ceux en pierre polie. Ce sont
surtout de grandes lames, de formes variées, qui ont été probable-
ment employées comme erminettes et des pointes de flèches qui
n'offrent aucun intérêt particulier. Cette branche de l'industrie des
constructeurs des mounds ou des amas coquilliers est de tous
points semblable à celle des Indiens modernes.
§ III. — Les haches en pierre polie.
Les haches sont généralement polies. Les haches en pierre éclatée
que l'on a trouvées un peu partout sont peut-être en cours de
fabrication. Le type le plus remarquable est celui des « haches à
gorges ». On les trouve répandues sur toute la surface du sol des
Etats-Unis, mais surtout dans ies contrées situées à l'est du Missis-
sipi. Les haches à gorges sont beaucoup plus nombreuses dans
cette région que les autres, qui sont le plus ordinairement de
petites dimensions. On peut y distinguer plusieurs sous-types :
1° celles où la gorge est formée par deux crêtes plus hautes que le
corps de la hache et qui en font le tour. On en a trouvé dans le
Tennessee, la Caroline du Nord, l'Ohioetla Géorgie (fïg. 31) ; 2° celles
où la rainure est creusée dans le corps de la hache. Elles sont beau-
coup plus nombreuses que les premières; parfois, la rainure fait le
tour complet du corps de la hache ; d'autres fois, elle n'est pra-
tiquée que sur le côté plat. On trouve surtout ces instruments dans
les Etats qui bordent la partie centrale de la vallée du Mississipi,
toutefois on en a découvert en Virginie et en Géorgie (fig 32). Les
haches lisses sont de grandeurs assez variables; les plus petites sont
souvent désignées par les auteurs sous le nom de grattoirs. Elles
1. Nous avons suivi l'ordre adopté par G . Fewkes, Stone Art (RE, XIII.
Washington, 1896, pp. 51-178).
n;s pipes en i'ikrri:
135
sont plus ou moins allongées, plus ou moins épaisses, à tranchant
plus ou moins droit et se rencontrent sur toute l'étendue du terri-
toire des États-Unis.
Fig. 31. — Hache à gorge à cordons sail-
lants. Tennessee (d'après Fewkes,
Stone art).
Fig. 32. — Hache à gorge. Virginie
occidentale (d'après Fewkes.
Stone art).
§ IV. — Les pipes en pierre.
Les pipes en pierre sont répandues sur toute Taire où Ton trouve
les mounds, à l'exception de l'État de New-York où dominent
les pipes de terre cuite. M. Schumacher l en a trouvé quelques-
unes dans les amas coquilliers de l'Orégon, et ceux de la Californie
en ont aussi fourni quelques exemplaires. Ces pipes de l'ouest sont
des tuyaux cylindriques ou coniques, en stéatite ou en talc, entière-
ment semblables à ceux que fabriquent encore les Indiens Hupas du
nord de la Californie et qui leur servent au même usage 2 . En
général, les pipes des régions orientales sont faites avec grand
soin. M. Fewkes les classe comme suit : 1° Pipes dont le tuyau
a une section elliptique ou triangulaire ; le fourneau se trouve
1. Remarks on the KjÔkken-môddings on the Northwest Coast of America
(RS, 1873, Washington, 1874, pp. 354-362).
2. Otis T. Mason, The Ray collection from Hupa réservation (RS, 1886,
Washington, 1889, pi. XV et XVI): P. E. Goddard. Life and Culture of the
Hupa (GAAE. vol. I, Berkeley, 1903. pi. XVII).
136
L INDUSTRIE DE LA PIERRE ET DES METAUX
près d'une des extrémités, le tuyau continuant en avant ; le
trou est percé dans la partie la plus longue du tuyau ; ce type se
Fig. 33. — Pipe en pierre. Caroline du Nord (d'après Fewkes, Stone art).
trouve dans la Caroline du Nord et la Virginie (fîg\ 33) ; 2° Le
tuyau a la même forme, mais le fourneau se trouve à unedes extré-
mités et se raccorde au tuyau par une courbure (Caroline du Nord,
Fig. 34. — Pipe en pierre. Tennessee (d'après Fewkes, Sloneart).
Tennessee, Virginie) (fig. 34) ; 3° Le tuyau possède une nervure cen-
trale à travers laquelle le trou est foré ; Taxe du fourneau et celui du
Fig. 35. — Pipe en pierre. Tennessee (d'après Fewkes, Stone art).
tuyau forment entre eux un angle de 100° à 170° (Caroline du Nord,
Virginie, Tennessee) (fig. 35) ; 4° Le fourneau et le tuyau sont rond
LES PIPES EN PIERRE 137
ou carrés et de très grandes dimensions; parfois la base est élar-
gie pour permettre à la pipe de poser à plat ; le tuyau de pierre
étant très court devait être muni d'un tuyau de roseau (Tennessee,
Fig\ 36. — Pipe en pierre. Missouri (d'après Fewkes, Stone art).
Géorgie) (fig. 36) ; 5° Le fourneau est cylindrique, avec une gorge
taillée à bords vifs près du milieu ; au-dessous de la gorge, le four-
neau s'amincit ; le trou servant à introduire un tuyau de roseau
Fig. 37. — Pipe en pierre. Wisconsin (d'après Fewkes, Stone art).
est percé juste au-dessous de la gorge (Ohio, Wisconsin) (fig. 37) ;
6° Le tuyau est rond et a une longueur de 1 centimètre 1/2 à
25 centimètres ; le fourneau fait avec le tuyau un angle plus ou
moins ouvert (Caroline du Nord, Tennessee) (fig. 38); 7° Le tube
est très court, sans doute la pipe était munie d'un tuyau en roseau ;
le fourneau est tronconique, et ses bords se prolongent de façon à
138 L'INDUSTRIE DE LA PIERRE ET DES METAUX
former une plate-forme carrée (Tennessee) (fig. 39) ; 8° Le tuyau est
assez court, plus ou moins carré, le fourneau tronconique et for-
Fig. 38. - Pipes en pierre. Caroline du Nord et Tennessee (d'après
Fewkes, Stone art).
mant avec le tuyau un angle presque droit. Parfois, on trouve sur
le tuyau une projection plate percée d'un trou; on devait passer
dans celui-ci une corde servant à fixer des ornements (Tennessee,
Fig. 39. — Pipe en pierre.
Tennessee (d'après Fewkes,
Stone art).
Fig. 40. — Pipe en pierre.
Tennessee (d'après Fewkes,
. Stone art).
Géorgie, Garolinedu Nord) (fig. 40) ; 9° Fourneau en forme de moitié
d'œuf , avec un trou qui servait à introduire un tuyau de roseau, sur le
côté, enbas ; parfois, le bord supérieur estélargi, d'autres fois, l'œuf est
très allongé et un peu pointu vers le bas (Géorgie, Garolinedu Nord.
LES PIPES EX PIERRE
139
Virginie, Tennessee, Ohio, Missouri) (fig. 41); 10° Les pipes qui
représentent des animaux ou des têtes humaines sculptés. Ces der-
nières proviennent exclusivement de l'Ohio, et correspondent aux
pipes en terre de l'Etat de New- York. Certaines ont la forme de
tètes humaines ; D.WiLsoi^et J. Short 2 crurent pouvoir détermi-
ner à l'aide de ces statuettes les caractères de la race qui construisit
Fig. 41. — Pipes en pierre. Tennessee (d'après Fewkes, Stone art).
les mounds, et ils affirmèrent qu'elle n'était pas semblable aux
Indiens.
On a fait connaître, en 1882 3 , deux pipes, découvertes dans un
mound de l'Iowa, qui représentaient chacune un éléphant ou un ani-
mal semblable. On a cru y reconnaître le mastodon, et on a voulu
rapprocher ces effigies de celle d'un mound emblématique du
Wisconsin dont la forme se rapprochait aussi de celle de ce pachy-
derme. Malheureusement, ces pipes ont été trouvées à plusieurs
mois d'intervalle par le même individu au même endroit et leur
authenticité n'est pas bien établie (fig. 42).
1. Prehisloric Man, pp. 461 et 469.
2. North Americans of antiquity, p. 187.
3. Barber. On mound pipes (AN. 1882, pp. 272 et suiv
140
l'industrie de la pierre et des métaux
Fig. 42. — Pipes en forme d'éléphant. Iowa (d'après H. W. Henshaw
Animal cawing s from mounds).
§ V. — Objets divers en pierre polie.
Les mortiers et les pilons sont très abondants dans les amas
coqnilliers de la côte du Pacifique et principalement en Californie.
Les mortiers sont généralement de forme globuleuse, à parois très
épaisses, taillés dans une pierre poreuse ayant l'aspect de la ponce.
Leur diamètre est assez grand, 30 cm. environ, et l'épaisseur de
leurs parois est de 2 ou 3 cm. Les pilons sont cylindriques avec des
extrémités arrondies; ils sont d'une longueur de 30 à 40 cm. en
moyenne.
Ces instruments sont beaucoup plus rares dans les régions orien-
tales de l'Amérique du Nord, et les types sont plus variés que sur
les rives occidentales. Parfois les pilons sont cylindriques, parlois
en forme de poire très allongée. Les mortiers sont encore plus
OBJETS DIVERS EN PIERRE POLIE
141
rares, et de dimensions très variables; les plus grands devaient ser-
vir à piler le grain ou les noix d'hickory qui servaient à l'alimenta-
tion, les plus petits ont sans doute été employés pour broyer les
terres colorantes. On trouve aussi, dans les parties centrales
Fù
Pierres ovoïdes. Provenances diverses (d'après G. Fewkes,
Stone art).
de la vallée du Mississipi, des pilons à large base plate, parfaite-
ment dressée, qui affectent la forme cylindrique, conique, ou celle
d'un cylindre à base très élargie, comme nos pilons à porphyriser.
Il est probable qu'ils servaient à réduire en poudre impalpable les
matières colorantes grossièrement broyées dans les mortiers.
On a découvert, aussi bien dans les amas de coquilles que
dans les mounds, des pierres à gorge, que Ton suppose avoir été
142
L'INDUSTRIE DE LA PIERRE ET DES METAUX
Fig . U. - Objets divers en pierre polie (d'après F E WKES,SÉone art)
OBJETS DIVERS EN PIERRE POLIE 1 43
des poids qui servaient à foncer les lignes et les filets de pêche.
D'autres pierres, de forme ovoïde, ne portent pas d'encoches; elles
ont pu être utilisées de la même manière, mais peut-être aussi
comme des pierres de fronde (fig. 43). D'autres ont une perforation
au lieu d'encoche; elles sont particulièrement nombreuses dans
les amas de coquilles californiens; parfois elles sont très soigneu-
sement polies et peuvent, dans certains cas, avoir été portées
comme des amulettes '.
Il en est de même de la plupart des objets appelés par M. Fewkes
« discoidal stones » et « cérémonial stones ». Les pierres en forme
de disques, très nombreuses dans toute la vallée du Mississipi,
peuvent avoir servi comme ornements ou comme amulettes.
Certaines sont percées d'un trou plus ou moins grand et sont exca-
vées sur les deux faces d'une façon très régulière; d'autres ont leurs
faces parallèles, d'autres enfin, bombées d'un seul ou des deux
côtés.
Il existe une quantité considérable de pierres de petites dimen-
sions, d'un travail excellent et d'une grande variété de formes, qui
paraissent avoir été suspendues, ainsi que l'indiquent les rai-
nures ou les perforations qu'elles présentent. Leur usage est
inconnu, mais il est certain qu'elles furent portées soit comme
bijoux, soit comme objets magiques. Elles ont reçu une multitude
de noms, suivant la forme qu'elles affectent. Certaines sont des rec-
tangles plats, percés d'une ou deux ouvertures ; d'autres ont la
forme de poulies, de bateaux, d'olive; certaines ressemblent à de
petites haches à deux tranchants, à des harpons à double pointe, à
des papillons, à des oiseaux. Elles sont toutes admirablement polies
et travaillées avec le plus grand soin, bien que les espèces minéra-
logiques auxquelles elles appartiennent soient souvent parmi les
plus dures ; quartz, serpentine, grès quartzeux, hématite, jaspe,
etc. (fig. 44).
Les mounds ont fourni une quantité considérable de tubes, faits
généralement de stéatite et dont l'usage est encore énigmatique.
Ces tubes sont parfois cylindriques, parfois coniques ; on en a trouvé
aussi en forme de sablier. La section est le plus souvent circulaire,
mais elle est parfois elliptique et plus ou moins aplatie. Peut-être
1. Lorexzo Yates, Charm stones, Notes on the so-called « plumets » or sin-
kers (RS, 1886, Washington, 1889, pp. 29G-305).
144
L INDUSTRIE DE LA PIERRE ET DES METAUX
ces tubes sont-ils des formes particulières d'un objet extrêmement
répandu clans tous les tumulus de l'Amérique du Nord : la pipe
(fig. 45).
Fig. 15. — Tubes en pierre (d'après Fewkes, Stoneart).
§ VI. — L'industrie de la coquille.
L'industrie de la coquille a été aussi très développée chez ces
populations. M. W. H. Holmes i qui a étudié les objets de
coquille les divise en deux grandes classes : les instruments et
les ornements. La première sous-classe contient tous les objets
qui ont reçu une utilisation pratique ; la seconde tous les objets
qui ont servi soit comme bijoux, soit comme amulettes.
L'usage de la coquille de grands univalves (Busycon perversum)
comme coupes à boire paraît avoir été général dans les régions du
Sud. Peut-être les nombreuses coquilles de cette espèce trouvées
dans les mounds ont-elles servi à cet usage, et il est probable que
les restes très nombreux d'Unio qu'on y trouve étaient des cuillers.
Mais les objets de coquille travaillés sont presque tous des orne-
ments. Les perles y sont très abondantes. Les plus simples sont
faites de petites coquilles d'univalves (marginella, oliva, eyprea)
perforées (fig. 46). Une autre variété très commune est la perle en
305).
Art in shell of the Ancient Americnns (RE, II, Washington, 1883, pp. 179-
Fig. 46. — Perles faites de coquilles perforées (d'après W. H. Holmes,
Art in shell of the Ancient Americans.
Manuel d'archéologie américaine . 1
146
L INDUSTRIE DE LA PIERRE ET DES METAUX
forme de bouton, plaque circulaire découpée dans un test de coquille
et percée d'un trou au centre (fig. 47). Il existe aussi en quantités
considérables des perles cylindriques, faites de la columelle de
Si
Fig. 47. — Perles discoïdes, en coquille (d'après W. H. Holmes,
Art in shell).
certains mollusques univalves (fig. 48) ; ces cylindres, de couleur
blanche, pourpre ou noire, ressemblent complètement à ceux dont
les Indiens du Canada et de la Nouvelle-Angleterre faisaient leurs
w&mpums. Bien que ces perles se trouvent dans toute l'aire des
mounds, elles sont spécialement abondantes dans les Elats du Sud-
Est, du golfe du Mexique et de la vallée centrale du Mississipi,
c'est-à-dire dans des localités où les premiers explorateurs euro-
péens virent ce genre d'objets usités comme monnaie.
Une autre classe importante est celle des pectoraux (« gor-
l'industrie de la coquille 147
gets »). Ces pectoraux sont des plaques découpées dans le test
Fig. 48. — Perle cylindrique (d'après W. II. Holmes, Art in shell).
de certains coquillages ; elles sont le plus souvent circulaires et
o-ravées au trait sur la surface nacrée. La décoration est très variée
Fig. i9. — Disques en coquille gravée. Ornements divers (d'après
W. H. Holmes, Art in shell).
fig. 49). Un grand nombre de ces disques présentent un cercle
148
L INDUSTRIE DE LA PIERRE ET DES METAUX
Fig. 50. — Ornements en
coquille. Décoration spi- U
ralaire (d'après W. H.
Holmes, Art in shell).
L INDUSTRIE DE LA COQUILLE
149
central enrichi de spirales et entouré d'autres cercles, où sont
inscrits des ornements circulaires (fig\ 50). D'autres ont un carré
central au milieu duquel est tracé un cercle ou une étoile ; sur cha-
cun des côtés du carré se trouve une tête d'oiseau, le bec ouvert '
Fig. 51. — Ornements en coquille. Décoration avec têtes d'oiseaux
(d'après W. H. Holmes, Art in shell).
(fig. 51). Les mounds des régions centrales ont fourni un certain
nombre de pectoraux sur lesquels sont gravées des représentations
conventionnelles de l'araignée 2 (fig. 52) et du serpent à sonnettes
(fig. 53); ceux du Tennessee et de la Virginie portent d'autres
ornements en forme de tête humaine. Mais les plus belles de
ces gravures sont celles qui proviennent du Mac Mahan mound
(Tennessee) et d'un autre tumulus situé dans le Missouri 3 . Le
premier de ces objets est aujourd'hui brisé en partie. Lorsqu'il
était complet, il devait mesurer environ 12 cm. de diamètre, le
tiers à peu près manque. Le dessin représente deux hommes
1. W. H. Holmes, Art in shell, pi. LIX.
2. Id., ibid., pl.LXI.
3. In., ibid., pi. LXXIII, LXXIV, LXXY
Fig. :r2. — Ornement en coquille découpée. Décoration en forme
d'araignée (d'après W. H. Holmes, Art inshell).
Fig. 53. — Ornement en coquille gravée. Décoration en forme de serpent
à sonnettes (d'après W. H. Holmes, Art in shelt).
L INDUSTRIE DE LA COQUILLE
51
recouverts de plumes et munis d'ailes, aux jambes garnies de serres
d'aigles, et combattant. Le personnage de gauche est conservé
presque en entier ; seuls le profil de la face, un bras et un pied
sont détériorés. La main droite est élevée au-dessus de la tête et
brandit une sorte de couteau à double pointe (fig\ 54).
Fig. ôi. — Disque en coquille découpée et gravée. Mac Mahan Mound,
Tennessee (d'après W. H. Holmes, Art in shell).
Le disque du mound du Missouri est mieux conservé : il a
environ 11 cm. 1/2 de diamètre et est orné de six cercles concen-
triques. Dans ce cadre circulaire, est gravé un personnage dont
l'aspect rappelle absolument celui de certains guerriers peints dans
les manuscrits ou sculptés sur les monuments de l'ancien Mexique
152
L INDUSTRIE DE LA PIERRE ET DES METAUX
(fig. 55). M. Holmes, puis M. Thomas Wilson * oui appelé l'atten-
tion sur ces coquillages décorés, et, sur de nombreux objets égale-
ment en coquilles, qui ont certainement une apparence mexicaine.
Fig. 55. — Disque en coquille gravée. Missouri (d'après W. H. Holmes,
Art in shell).
Il est possible que l'industrie de la coquille ait été particulière à
l'Amérique du Nord, bien que certains dessins aient été copiés sur
des modèles mexicains. Cette hypothèse impliquerait, naturel-
lement, l'existence de rapports entre les peuples de la vallée du
Mississipi et ceux de l'Amérique centrale à une époque antérieure
1. The Swastika (RUSM. 1894, Washington, 1896, p. 885).
LE TRAVAIL DES METAUX 153
à la découverte de Colomb. Une autre preuve de ces rapports se
trouverait dans les découvertes d'objets métalliques de l'Amérique
du Nord.
§ VII. — Le travail des métaux [cuivre, or, argent,
fer météorique).
Il n'est pas de district de l'Amérique du Nord où Ton ne trouve
des objets de métal, et principalement de cuivre. La région la plus
riche en métaux travaillés est le Wisconsin, puis viennent ITowa,
rillinois et la Virginie ; ils abondent dans le Kentucky, le Tennessee,
la Caroline du Nord et la Géorgie septentrionale. Toutes les stations
préhistoriques du Canada en renferment aussi un grand nombre,
mais les objets de cuivre de cette partie de l'Amérique du Nord
sont uniquement des objets d'emploi usuel (pointes de flèches et de
lances, erminettes, haches, lames de couteaux) ; le Canada manque
totalement des objets ornementaux en cuivre et en or que Ton trouve
sur le sol des États-Unis. De plus, quelques-unes des lames de cou-
teaux canadiennes ont une telle ressemblance avec celles de l'Eu-
rope qu'elles semblent avoir été faites après la découverte. En
tous cas un assez grand nombre d'antiquités « intrusives » dont
nous aurons à parler, ont été faites de cuivre en planche importé
d'Europe.
Les mounds par contre ont fourni des objets variés : haches, fers
d'erminettes, disques plats, fuseaux en cuivre ; mais c'est surtout
pour la confection des objets d'ornementation que les métaux
paraissent avoir été employés ; les bagues, bracelets, pendants
d'oreilles sont très nombreux, ainsi que les perles faites de minces
feuilles de cuivre roulées. La plupart des haches, des erminettes,
des fuseaux, etc., sont très minces et il est facile de s'apercevoir
qu'ils ont été faits de cuivre malléable brut, travaillé avec les ins-
truments imparfaits des indigènes et ce cuivre paraît provenir du
sol même de l'Amérique.
Il est probable que le métal travaillé par les constructeurs des
mounds venait des gisements du Lac Supérieur. Le professeur R. L.
Packard, qui connaît très bien les anciennes exploitations, croit que
celles-ci sont l'œuvre des aborigènes américains. Les excavations,
découvertes dans les mines de Keweenaw Point, Ontonagon et
l'Isle Royale, sont simplement des trous ou des tranchées peu pro-
fondes. Les puits de plusieurs mines de cuivre aujourd'hui exploi-
154
L INDUSTRIE DE LA PIERRE ET DES METAUX
tées dans celte région (entre autres celles de « Calumet and Hecla »)
ont été forés sur remplacement de ces anciennes excava-
tions. A Ontonagon (Minnesota), on a retrouvé des pelles en bois
ressemblant à des rames, ainsi que des maillets de pierre ^ qui ont
dû servir à l'exploitation. Le cuivre qu'on en retirait était du
Fig. 56. — Plaque de cuivre repoussé. Mound cTEtowah, Géorgie.
cuivre natif, assez pur, qui était travaillé par martelage; dans aucun
des objets trouvés dans l'Amérique du Nord, on ne trouve trace
de fusion.
Dansles parties méridionales des Etats-Unis, le minerai de cuivre se
rencontre principalement dans la région des Appalaches; mais le cuivre
1. R. L. Packard, Pre-columhian copper-mining in North-America V RS,
1892, Washington, 1893, pp. 175-199); Whittlesey, Ancient mining on Lake
Snperior (SGK, vol. III, Philadelphie, 1863).
LE TRAVAIL DES METAUX
155
Datif y fait défaut. On n'y a pas encore signalé trace de mines
exploitées par les Indiens, pas plus que d'emplacements de fonde-
ries, qui devraient nécessairement avoir été installées pour traiter le
minerai' de cuivre, cequiafaitcroireà une origine étrangère, soiteuro-
FU
— Plaque de cuivre repoussé. Mound d'Etowah, Géorgie.
péenne, soit mexicaine ou cubaine ', du cuivre employé parles Indiens
de cette région pour la confection de leurs instruments. Les objets en
cuivre sont très variés. En fouillant le mound de Hopewell, dans
TOhio, M. W. K. Moorehead découvrit un squelette dont le crâne
portait une sorte de casque en cuivre surmonté de cornes en bois,
I. Art. Copper dans Hàndhook of North-American Indians, p. 344, col. I.
156 l'industrie de la pierre et des métaux
recouvertes de feuilles de cuivre, imitant la ramure d'un élan et
ayant une longueur de 56 centimètres. Cet objet est unique
jusqu'à présent. Dans certains mounds de l'Illinois et de l'Ohio,
ainsi que dans les amas de sable et de coquilles de la Floride, on a
trouvé des ornements d'oreilles en bois recouverts de cuivre, et le
mound d'Holloway (E. de la Géorgie) a fourni des sortes de pou-
lies faites des mêmes matériaux.
Les objets les plus intéressants sont peut-être ceux qui ont
été découverts dans le grand mound d'Etowah (Géorgie) j . Ce
sont trois plaques de métal mince, trouvées dans des cistes de pierre
avec des squelettes. Deux d'entre elles représentent des figures
humaines ailées (lig. 56 et 57), l'autre un oiseau, probablement un
aigle. M. Th. Wilson a relevé sur ces plaques de métal des parti-
cularités qui les rapprocheraient de plaques de métal exécutées par
les anciens habitants du Mexique et de l'Amérique centrale 2 .
MM. Cl. B. Moore 3 , W. K. Moorehead '', Cushing prétendent
que la composition du cuivre et son travail, indiquent que les
plaques de cuivre de la Géorgie, et d'autres trouvées dans
l'Ohio et l'Illinois ont été travaillées dans l'Amérique du Nord ;
M. Mac Guire 3 au contraire croit que la matière et le travail sont
européens, peut-être espagnols. Cependant, la plupart des archéo-
logues américains modernes inclinent à voir dans ces objets les
produits du travail indigène. Le bronze paraît avoir été totalement
inconnu et tous les objets fabriqués avec cet alliage sont considé-
rés comme post-colombiens.
Les mounds et les amas coquilliers ont aussi livré quelques objets
en or. Dans l'Ohio, on a trouvé plusieurs petits fragments de feuilles
d'or d'une certaine épaisseur ou de feuilles de cuivre doublées d'or;
le mound d'Etowah, en Géorgie, a fourni quelques perles du même
métal, mais c'est surtout en Floride que les objets d'or ont été
1. Gyrus Thomas, Burial mounds of the northern sections of the United
States (RE, V, Washington, 1887, pp. 96-106). Cf. Th. Wilson, The Swastika
(RUSM, 1894, Washington, 1896, pp. 885-897): C. Thomas, Mounds explora-
tions (RE, XII, pp. 304-305).
2. Th. Wilson, The Swastika, pp. 892-893.
3. Cl. B. Moohe, Sheet copper f'rom the înounds is not necessary of Eu.ro-
pean origïn (AA, new séries, vol. V, 1903, pp. 27-50).
4. W. K. Moorehead, Are the Hopewell Copper objecls prehistoric? (AA,
n. s., vol. V, 1903, pp. 50-55).
5. Discussion du mémoire de Moore cité.
LE TRAVAIL DES METAUX 157
recueillis. Ce sont tous des ornements. Dans un mound du comté
d'Orange (Floride), M. Kunz ' trouva, avec un squelette, une petite
plaque d'or rectangulaire, dont la partie supérieure était creu-
sée d'une rainure ; elle Formait le pendentif d'un collier de perles
de verre, passé au cou du squelette. Dans un autre mound du
même comté d'Orange, M. Kunz trouva un autre ornement, circu-
laire, fait d'une feuille d'or mince et décorée de dessins en repoussé.
Un, spécimen particulièrement intéressant est celui qui fut décou-
vert par M. G. Rau dans un mound du comté de Manatee (Flo-
ride) 2 ; il est fait d'une mince plaque d'or découpée et représente
la tête d'un oiseau à huppe, probablement le pic à bec d'ivoire [picus
principalis Linné) (fi g - . 58).
Fig. 58. — Ornement en or. Floride.
La plupart des auteurs croient que les objets d'or sont d'ori-
gine étrangère et qu'ils proviennent du Mexique ou de l'Amérique
centrale. Certains ont dû être fabriqués, postérieurement à la con-
quête, avec de For monnayé; l'ornement du mound de Manatee
entre autres a exactement la même composition que les onces ou
quadruples espagnols frappés en 1772. Beaucoup d'autres objets
d'or trouvés en Floride sont faits avec des alliages européens 3 .
Tout ce qui précède s'applique également aux quelques objets d'ar-
gent, trouvés principalement en Floride.
1. Kunz, Gold and Silver ornaments from mounds of Florida (AT, vol. IX,
1887, pp. 1-9).
2. C. Rau, Observations on a gold ornament of a mound of Florida (RS,
Washington, 1878, pp. 298-302); Id., The archœological collection ofthe United
States National Muséum (SCK, vol. XXII) ; Handhook of North- American
Indians, art. Gold.
3. J. F. Le Baron, Gold, Silver and other ornaments found in Florida
(RS, 1882, pp. 791-796).
15S
L INDUSTRIE DE LA PIERRE ET DES METAUX
Le travail du 1er était totalement inconnu aux peuples américains
les plus avancés, comme ceux de l 1 Amérique centrale et du Pérou,
à plus forte raison manque-t-il dans les tumulus de l'Amérique du
Nord. Parfois, on trouve des objets fabriqués en minerai de fer dont
la teneur en métal est très forte (hématite, fer spéculaire) ; ils étaient
travaillés tout comme les autres objets de pierre. Mais les produits
les plus curieux sont les nombreuses pièces en fer météorique trou-
vées dansl'Ohio. Le fermétéorique était travaillé de la même façon
que la pierre ; on en faisait des haches et des ornements, certains
de ceux-ci, en forme de poulie, rappelaient les objets de cuivre '.
Le plomb, le zinc, rétain ne se rencontrent qu'à l'état d'alliage
Fig. 59. — Plaque d'argent aux armes d'Espagne. Comté d'Union,
Mississipi (d'après C. Thomas, Mound explorations).
et à très petite dose dans les objets de cuivre ; mais un minerai de
plomb, la galène, a souvent été employé à la fabrication d'ornements,
sans doute à cause de son bel éclat argentin.
On trouve souvent dans les mounds des objets de fabrication euro-
péenne, des clous de fer, des croix d'argent, des monnaies d'argent
et d'or, delà poterie vernissée. On a découvert, dans un mound du
comté d'Union (Mississipi), une plaque d'argent estampée, aux armes
du royaume d'Espagne (fig. 59). Dans un tumulus de la Colombie bri-
tannique M. F. Boas a trouvé un petit, bronze hindou, d'une origine
1. Putnam, Iron from Ohio mounds (TAAS, vol. II, 1883, pp. 349-364. Cf.
liandbook of N or th- American Indians, art. Iron, p. 615.
LE TRAVAIL DES METAUX 159
certainement récente ', et quelques monnaies européennes ou chi-
noises ont été trouvées dans plusieurs des amas coquilliers de la côte
du Pacifique. La plupart de ces objets ont été enterrés, intentionnel-
lement ou accidentellement, lors de l'érection des amas, et ceux-
ci sont, conséquemment, postérieurs à la découverte del'Amérique.
11 ne faudrait pas croire, cependant, que tous les objets fabriqués
avec des métaux qui manquaient aux aborigènes soient de fabrica-
tion européenne ; souvent, la matière seule est de provenance transat-
lantique, le travail étant américain. Les naufrages des vaisseaux espa-
gnols, l'expédition de De Soto, fournirent au xvi e siècle une
quantité assez considérable de métaux aux indigènes des Etats
du Sud-Est, ce qui explique l'abondance relative des ornements
en or et en argent dans les mounds de la Floride. D'autre part,
les relations des premiers voyageurs qui abordèrent en Virginie,
en Nouvelle-Angleterre, au Canada nous apprennent que les
Indiens étaient très avides de cuivre, métal dont ils connaissaient
l'utilité et qui, vraisemblablement, devait être assez rare chez eux.
Disons, pour conclure, que, à l'époque de la découverte, les abori-
gènes de l'Amérique du Nord sortaient de la période néolithique et
étaient à l'aurore de la période du travail des métaux.
1. F. Boas, A bronze figurine front British Colu mbia (BAMN, vol. XIV.
New-York, 1901).
CHAPITRE VII
LA CÉRAMIQUE DES « MOUNDS
Sommaire. — I. Généralités. — II. La région du Mississipi. — III. La poterie
du golfe du Mexique. — IV. Les vases des États du Sud-Est. — V. La céra-
mique de la Virginie et de la Nouvelle- Angleterre. — VI. La poterie de la
région des Iroquois et les pipes en terre cuite. — VII. La région du Missouri.
§ I. — Généralités.
Les études très méticuleuses entreprises par M. W. Holmes * l'ont
amené à établir, parmi les objets en poterie de l'Amérique du
Nord, plusieurs divisions bien nettes. Il distingue, dans la céra-
mique : 1° celle de la vallée centrale du Mississipi; 2° celle du
golfe du Mexique et de la Floride ; 3° celle des Etats du Sud-
Est (Caroline du Sud, Géorgie) ; 4° celle des Etats de la Virginie
et de la Nouvelle-Angleterre, qui constitue ce qu'il nomme le
groupe de l'Atlantique moyen et septentrional ; 5° celle de l'aire
située entre le groupe précédent et les Grands Lacs (groupe
Iroquois) ; 6° celle du nord de la vallée du Mississipi (groupe
du Nord-Ouest).
Les vases examinés par M. Holmes ont été découverts, soit dans
les « mounds », soit dans les amas coquilliers. La céramique des
bords du Mississipi, du Missouri, de l'Arkansas, du Kentucky, pro-
vient des « 'mounds ». Par contre, presque tous les spécimens de la
côte orientale de Floride furent découverts dans les monticules de
coquilles ; il en est de même des poteries de l'Alabama et de la
Louisiane.
Nous allons passer rapidement en revue les divers types de poterie,
en suivant l'ordre indiqué par M. Holmes.
1. W. H. Holmes, Ancient potiery of the Mississipi valley (RE, IV,
pp. 361-436) ; du même auteur, Ahoriginal pottery of the Easlern United States
(RE, XX, pp. 80-101).
Manuel d'archéologie américaine. 11
162
LA CERAMIQUE DES « MOUNDS »
s5 II. — Lh région du Mississipi.
Les poteries qui rentrent dans le premier groupe établi par
M. Holmes sont surtout nombreux dans l'Arkansas, le Missouri,
rillinois, le Kentucky et le Tennessee, mais on les trouve jusqu'à
Chicago dans le nord ; à Augusta (Géorgie) dans le sud-est et sur
les frontières du Texas dans le sud-ouest.
La pâte de ces vases varie, comme couleur, du gris jaunâtre
o
W © O
Fiï
60. — Poterie des Mounds. Mississipi central (d après Holmes,
Aborig.inal pottery).
clair au gris sombre et au brun foncé. Elle est g-énéralement bien
cuite et assez résistante à l'écrasement ; composée d'argile dans
laquelle on a introduit des coquilles pulvérisées plus ou moins fine-
ment. Dans quelques cas, la superficie du vase a été saupoudrée de
quartz ou de mica.
La cuisson, relativement bonne, devait être effectuée sur un feu
en plein air, car on n'a pas encore retrouvé dans cette contrée de
traces de fours à potiers.
Les formes étaient très variées, plus même que dans aucune
autre région des Etats-Unis, mais les vases manquent souvent de
symétrie et de régularité. Les poteries en forme de saucière,
de coupe ou de bols sont nombreuses, de grandeurs assez
diverses. Elles ont depuis m 0*26 de diamètre et de profondeur jus-
qu'à m 52 de diamètre et 30 em 5 de profondeur. La plupart de
ces bols sont des segments de sphère, allant depuis la forme du
LA REGION DU MISSISSIPI
iw
verre de montre jusqu'à la sphère percée d'un trou à sa partie supé-
rieure. D'autres sont tronconiques ou ellipsoïdales, avec un fond
soit arrondi, soit aplati ; quelques-unes enfin ont la forme de pyra-
mides tronquées, à base rectangulaire ou carrée (fîg. 60).
Les pots à panse sphérique et à grosse tubulure cylindrique
forment une autre catégorie . Leur grandeur varie depuis celle d'une
tasse ordinaire jusqu'à la tourie d'une contenance de 45 à 60 litres.
L'amincissement du col de ces vases nous donne la bouteille, qui
forme une autre série, très variée. Il en existe à panse sphé-
rique, carénée, à côtes; à col plus ou moins allongé ou évasé
o
e>e>
Fig. 61. — Poterie des Mounds (Mississipi central), Bouteilles
(d'après Holmes).
(fig. 61). Ces vases sont souvent supportés par des pieds en
terre cuite, au nombre de trois, généralement. C'est dans cette série
de poterie que l'on rencontre le plus grand nombre de vases
décorés. La dernière série comprend les pipes de terre cuite qui
sont assez nombreuses et d'un type se rapprochant beaucoup de
celui du calumet des Indiens modernes.
A côté de ces formes régulières, on en trouve un assez grand
nombre d'autres. Telles sont les bouteilles à double ou triple
corps et à goulot unique, celles à tubulure en anse de panier ~
tels sont encore les bols en forme d'animaux (poissons, oiseaux)
ou d'homme. Ces vases, qui rappellent beaucoup la céramique
péruvienne, proviennent surtout de l'Arkansas et du Missouri
(fis:. 62).
La décoration des vases varie autant que leur forme. Elle est ou
peinte ou incisée. Les motifs géométriques : triangles alternés (dents
de loup), cercles concentriques, lignes brisées, spirales, etc., sont
les plus fréquents. Parfois la panse des bouteilles, sur lesquelles se
trouve la plus grande quantité de motifs décoratifs, est divisée en
164 LA CÉRAMIQUE DES u MOUNDS »
zones fusiformes par des bandes de peinture, ou par des lignes inci-
sées dans la pâte. Les figures d'animaux sont très rares, et Ton
semble avoir réservé les formes animales, principalement les têtes
d'oiseaux ou de mammifères, pour décorer les anses des bols.
Dans son ensemble, la poterie de la région centrale du Mississipi
donne l'impression d'avoir été fabriquée par des hommes qui pra-
tiquaient l'art du potier depuis longtemps, et sa variété, la grâce
de certaines des formes tendent à nous faire croire qu'elle est
l'œuvre d'un peuple jouissant d'une civilisation assez avancée.
;. 62. — Poterie des Mounds (Mississipi central), Poterie représentant la
forme humaine.
Dans la basse vallée du Mississipi, il existe une poterie analogue
à celle que nous venons de décrire ; toutefois, les formes sont moins
variées, mais les vases paraissent avoir plus de fini que dans la
région centrale. La décoration, toujours incisée, consiste surtout en
spirales. Il est probable que cette poterie constitue une variété
locale du type ci-dessus.
§ III. — La poterie du golfe du Mexique.
On trouve à Test du Mississipi et au sud de la Géorgie, c'est-
à-dire dans les Etats de Floride, d'Alabama et en quelques points
de la Louisiane occidentale, un autre type de poterie, qui ne
diffère de celui de la région centrale du Mississipi que par sa déco-
ration. Les vases de cette classe ont été subdivisés par M. Holmes *
en deux catégories : celle de la côte du golfe du Mexique et de
l'Alabama, et celle de la Floride.
Dans la première de ces régions, les formes se rapprochent de
celles qui dominent dans la vallée du Mississipi : ce sont des coupes
ou bols, des pots, caractérisés par un épaississement particulier du
bord, des bouteilles (en petit nombre). Les vases peints y sont peu
1. Aboriginalpottery, pp. 104-145.
LA POTERIE DU GOLFE DU MEXIQUE
165
Fig. 63. — Vases décorés de la Floride. Collection Moore
d'après W. H. Holmes, Aboriginal pottery ofihe Eastern United States).
166
LA CEHAMIQUK DES « MOUNDS »
Fig. 64. — Objets en poterie grossière de la Floride. Collection Moore
[d'après W. II. Holmes, Aboriginal potiery) .
LES VASES DES ETATS DU SUD-EST 167
nombreux. La pâte est fine et siliceuse ; il est rare qu'on la trouve
mélangée à des coquilles pulvérisées. Les motifs décoratifs emprun-
tés à la forme animale sont fréquents, surtout en ce qui concerne
les figurations de l'aigle et du serpent; de plus les anses des vases
sont très fréquemment ornées de figures d'animaux L
En Floride, les belles explorations de M. C. B. Moore et de Gu-
shing ont fourni des spécimens de poteries très différentes, les uns
pouvant rivaliser avec les meilleurs produits du Bas-Mississipi
lig. 63), les autres de la facture la plus grossière. Il est probable
qu'en bien des endroits, surtoutdans les amascoquilliers, l'industrie
a évolué surplace. En effet, la partie inférieure de ces monticules ne
contient généralement aucune poterie ; les couches moyennes ren-
ferment des restes d'un travail extrêmement grossier et les couches
supérieures abondent en vases appartenant à des types divers. Les
amas de sable et de coquillages qui constituent les tombeaux de la
Floride renferment une variété spéciale de terres cuites, qu'on ne
trouve nulle part en Amérique : ce sont des vases grossiers, ayant
l'aspect de jouets d'enfants, et qui représentent soit des objets
d'usage domestique, soit des animaux très mal imités (fig. 64).
Sur beaucoup de vases de la Floride, et aussi sur quelques-uns
de l'Alabama, apparaît un procédé particulier de décoration : l'es-
tampage, qui était probablement obtenu à l'aide de plaques de bois
sculptées, appliquées sur la pâte molle. Les autres procédés de déco-
ration, la peinture et l'incision étaient aussi usités.
§ IV. — Les vases des Etats du Sud-Est -.
Cette région comprend les Etats de Géorgie et de Garoline du
Sud ; les vases qui en proviennent ont un aspect bien particulier,
que l'on retrouve aussi dans les parties adjacentes de l'Alabama, de
la Floride, de la Garoline du Nord et du Tennessee.
La pâte est ordinairement dure et lourde, en raison de sa com-
position : argile mélangée d'une forte proportion de sable quartzeux ;
elle est généralement de couleur grise ou brune.
Les vases sont soigneusement faits ; leurs parois sont peu
épaisses et ils ont des contours symétriques. Les formes
1. W. H. Holmes, Aboriginal poltery, p. 112
2. In., ibid., pp. 130-115.
168
LA CERAMIQUE DES « MOUNDS »
sont moins variées que dans le Mississipi central et en Floride. Ce
sont des bols, plats ou creux, généralement de grande taille, à
bords recourbés soit vers l'extérieur, soit vers l'intérieur ; des pots
ou chaudrons de terre cuite dont la forme varie de celle de l'écuelle
à celle du cylindre. Ils ont généralement des fonds plats, ce qui
Fig\ 65. — Timbres à estamper les poteries des Gherokis modernes (d'après
W. H. Holmes, Ahoriginal potier y) .
leur permet de se tenir sur une surface plane sans être étayés.
Les vases en forme de bouteilles manquent totalement, mais les
pipes de terre cuite abondent ; elles affectent le plus souvent la
forme d'une tête d'animal.
La décoration de la poterie du Sud-Est était toujours obtenue par
LES VASES DES ETATS DU SUD-EST
169
estampage. Il est difficile de se rendre compte de la nature exacte
de l'outil qui servait à estamper ; toutefois, nous pouvons suppo-
ser qu'il était de forme plate, car la plupart des poteries ne
portent, sur leur partie arrondie, que l'empreinte de sa portion cen-
trale. M. Holmes ' pense que le timbre en question était muni d'un
Fig. 66. — Motifs estampés en relief de la poterie des États du Sud-Est
(d'après W. H. Holmes, Ahoriginal pottery).
manche et ressemblait beaucoup à ceux dont se servent les Chero-
kis modernes (fig\ 65). Les empreintes ne paraissent pas avoir
été toujours faites avec grand soin ; il arrive souvent qu'elles
empiètent les unes sur les autres, ce qui rend très difficile l'étude
du dessin. Les motifs décoratifs sont simples et consistent en
trois rangées de lignes se croisant à angle droit et laissant entre
elles un espace carré en relief. Une étude soigneuse de ces des-
sins a montré qu'ils ressemblent beaucoup à ceux qui ornent
I. Ahoriyinal pottery , p . 133.
170 LA CÉRAMIQUE DES « MOUNDS »
les objets de bois fabriqués parles anciens habitants des Antilles 1 .
Tels sont les motifs représentés (fîg. 66) qui rappellent le Svas-
tika ou le marteau de Thor. Il paraît indéniable d'ailleurs que le
Sud-Est des États-Unis et les Indes occidentales eurent des rapports
fréquents *et suivis dans les siècles qui précédèrent la découverte
de l'Amérique 2 .
§ V. — La céramique de la Virginie et de la
Nouvelle-Angleterre 3 .
M. Holmes désigne les poteries de cette région sous le nom de
groupe de l'Atlantique moyen ou Algonkin, qu'il divise en deux
sous-groupes : 1° méridional, ou de la Virginie ; 2° septentrional,
dont les spécimens se trouvent dans les Etats du Nord-Est et
dans le Sud-Est du Canada (Acadie, Nouvelle-Ecosse), et auquel
on peut rattacher en partie les vases trouvés dans les mounds
de l'Ohio.
Les poteries qui appartiennent à la première de ces subdivisions se
trouvent dans les amas coquilliers et les rares « mounds » du Dela-
ware, du district fédéral de Columbia et du Maryland. Elles sont
assez grossières de forme et de travail, quoique leur cuisson soit
en général bonne. La matière dont est faite la pâte est l'argile,
mélangée de coquilles pulvérisées, de quartz, de gneiss ou de stéa-
tite en poudre, ou encore de sable siliceux.
La plupart des vases ont probablement été employés pour la
cuisine ; aussi leurs formes sont-elles peu variées ; ce sont des pots
et des marmites à large ouverture, de petite ou de moyenne taille,
des bols profonds et quelques pipes. Dans certains cas, ces vases
sont ornés de petites appliques représentant des têtes, des cous,
des jambes d'oiseaux ou de quadrupèdes.
La décoration a été, le plus souvent, obtenue par application de
vannerie ou d'étoffes. En général, le corps tout entier du vase
est couvert d'empreintes de toile grossière, et l'ornement du
col est constitué par l'incrustation de cordes tordues. Quelque-
fois, on trouve des décors incisés ils sont toujours très simples.
1. Aboriyinal pottery, p. 13 1.
2. W. H. Holmes, Caribbean influence on the prehistoric ceramic art of the
Southern States (AA, nouv. série, vol. VII, pp. 71 et suiv.).
3. W. H. Holmes. Aboriginal pottery, pp. 1 45-158 et 175-186.
LA CERAMIQUE DE LA VIRdIME
171
Fig. 67. — Poteries des États du Sud-Est (d'après W. II. Holmes
Aboriginàl pottery).
I 7:2 LA CÉRAMIQUE DES « MOUNDS »
et consistent en indentations, en lignes droites, en points ou en
combinaisons de ces motifs simples. Les bords sont souvent tra-
vaillés pour ajouter à l'effet décoratif; quelquefois ils sont décou-
pés ou surchargés de parties rapportées (fig. 67).
Les poteries retrouvées dans les amas coquilliers du Maine, du
New-Jersey et de la Nouvelle-Ecosse sont rarement entières, ce qui
en rend l'étude fort difficile : les vases funéraires paraissent avoir
été brisés intentionnellement et sont réduits en très petits fragments ;
quant aux vases qui servaient aux usages culinaires, ils étaient très
fragiles et ont été écrasés.
La pâte est faite, comme dans les vases appartenant au sous-
groupe précédent, avec de l'argile souvent impure et mélangée de
matières siliceuses, et parfois de coquilles pulvérisées ; elle présente
une cassure rugueuse et irrégulière; sa couleur est brune ou gris
rougeâtre.
Les formes sont peu variées, moins même que celles du sous-
groupe méridional ; ce sont des pots à large ouverture, des bols de
grande profondeur et des pipes en forme de tuyau conique
recourbé. Les bords des vases étaient quelquefois découpés, comme
en Virginie. La surface de la poterie était toujours assez unie, ce
qui indique que l'on employait le lissoir pour la finir.
La décoration se composait parfois de combinaisons de lignes et
de points et parfois de stries profondes qui, d'après M. Holmes,
doivent avoir été faites avec une roulette de bois à bords striés,
procédé employé fréquemment pour décorer la poterie de la haute
vallée du Mississipi. Les impressions d'étoffe ou de vannerie sont
rares.
Quant à la poterie de l'Ohio, elle appartient au groupe de la Nou-
velle-Angleterre, bien que quelques influences de la moyenne val-
lée du Mississipi s'y fassent sentir.
§ VI. — La poterie de la région des Iroquois et les pipes en
terre cuite 1 .
Ces poteries ont été découvertes dans la région qui se trouve à
l'ouest de la précédente ; on en trouve très peu sur la côte de la
Nouvelle-Angleterre.
1. W. H. Holmes, Aboriginal pottery, pp. 145-175; F. II. Cushing, The
germ of shoreland pottery (Memoirs of the International Congress ofAnlhm-
pology, Chicago, 1894).
LA POTERIE DE LA REGION DES IROQUOIS
173
Fig. 68. — Pipes en terre cuite de la région iroquoise (d'après
W. H. Holmes, Aboriginal pottery).
174 LA CÉRAMIQUE DES « MOUNDS »
La pâte dont sont laits ces vases se compose d'une argile gros-
sière, mélangée de poussière de rocs cristallins (les fragments de
coquilles y sont assez rares) ; elle est plus ou moins fine suivant la
dimension et l'usage des vases. La poterie est généralement de cou-
leur brune ou gris rougeàtre. La cuisson avait lieu dans des trous
creusés dans le sol.
Les formes sont très variées ; on trouve des pots de grandes
dimensions, avec des tubulures très hautes, et un bord généralement
ourlé.
La décoration se compose de lignes droites, qui forment des
combinaisons multiples. Elle est généralement incisée. On trouve
aussi un assez grand nombre de vases sur lesquels la décoration est
produite par l'application d'un réseau en vannerie.
La principale particularité de cette poterie est l'existence d'un
nombre considérable de pipes en terre cuite, d'une excellente exé-
cution et d'une variété de formes extraordinaire. La couleur de la
terre qui sert à fabriquer ces pipes est noire ; leur dureté est si
grande qu'on croirait au premier abord que ces objets sont en
pierre, et qu'on peut leur donner un beau poli. Elles représentent
soit, des animaux, soit des têtes humaines (fig. 68).
En général, la poterie de la région iroquoise est, à l'exception des
pipes, plus grossière que celle des régions environnantes, et sem-
blable en tous points à celle fabriquée par les Iroquois pendant les
siècles qui suivirent la conquête.
§ VII. — La région du Missouri l .
A cette région appartiennent les vases de la haute vallée du Mis-
sissipi, du Missouri et de la Red River, ainsi que ceux de la région
des grands lacs de l'Ouest (Lacs Michigan et Supérieur). M. W. H.
Holmes y distingue en deux sous-types suivant les procédés qui ont
servi à faire la décoration. Le premier renferme la poterie ornemen-
tée à la roulette par estampage ; le second comprend celle dont
l'ornementation consiste' principalement en impressions de vanne-
rie ou d'étoffes.
Les vases du premier sous-type se trouvent près du cours supérieur
du Mississipi, au nord du confluent du Missouri, dans les Etats
1. \V. H. Holmes, Ancient pottery of the Mississipi valley (RE, IV,
Washington. 1887, pp. 437-445); In., Ahoriginal pottery , pp. 186.
LA RÉGION DU MISSOURI 175
d'Iowa, de Wisconsin, de Michigan, d'Illinois, cHndiana et d'Ohio.
On en a cependant trouvé quelques-uns beaucoup plus à Test,
dans les Etats de New-Jersey et du Maine.
La pâte est souvent mélangée de matières siliceuses, grossiè-
rement pulvérisées ; les formes sont peu nombreuses et paraissent
Fig. 69. — Poterie du Nebraska (d'après W. II. Holmes, Ahoriginal pottery).
toutes avoir servi à des usages culinaires. La décoration présente
soit des suites de points obtenus à la roulette, soit des dessins
estampés répétés régulièrement sur toute la surface.
Les vases du second sous-type sont répandus uniformément aux
alentours des Grands Lacs et dans les vallées du Missouri et de la
Red River. Les formes ressemblent beaucoup à celles que Ton
trouve dans la vallée centrale du Mississipi, mais la facture en est
plus grossière (fîg - . 69).
CHAPITRE VIII
LES CONSTRUCTEURS DES « MOUNDS »
Sommaire. — I. L'antiquité des mounds. — II. L'origine toltèque. — III.
L'origine indienne. — IV. Objections faites contre l'origine indienne. — V.
Les tablettes à signes alphabétiques. — VI. La civilisation des Indiens de
l'Amérique du Nord. — VII . Construction de mounds après la décou-
verte. Témoignages de divers auteurs. — VIII. Les différents types de
mounds et leurs constructeurs.
§ I. — L'antiquité des mounds.
De quand datent les tumulus de l'Amérique du Nord ? La ques-
tion est des plus difficiles à résoudre. Nulle donnée géologique
ne peut servir à les dater ; les faits anthropologiques ou techno-
logiques ne peuvent non plus fournir, à ce sujet, aucune indica-
tion précise. Les hypothèses que Ton a faites reposent donc sur
des bases très fragiles.
Sur un assez grand nombre de mounds, il a poussé des arbres,
dont quelques-uns ont acquis des dimensions relativement énormes.
On a cherché à se rendre compte de l'époque où les mounds ont été
abandonnés en comptant les anneaux de croissance. Ce moyen
de supputation a donné des résultats assez différents. Sur un
mound de l'Ohio, on abattit un arbre (dont l'espèce n'est pas indi-
quée) qui comptait 800 anneaux ; sur un autre, un châtaignier de
23 pieds de circonférence, qui portait 600 cercles concentriques. A
un cèdre blanc du Wisconsin, on attribua un âge de 860 ans '.
Mais les diverses essences ne grossissant pas de même, ce procédé
de calcul manque de précision.
On a attribué à l'un des mounds du Wisconsin une antiquité
beaucoup plus reculée ; on voulait, en effet, en faire un contem-
porain de l'existence du mastodon sur le sol de l'Amérique. L' « élé-
phant mound » est situé dans le comté de Grant. Il fut examiné
et dessiné, en 1872, par M. Warner pour l'Institution Smithso-
nienne. La figure qu'il donne ressemble un peu, en effet, à celle
1. Foster, Prehistoric races, pp. 373-375.
Manuel cVarchéologie américaine. 12
178
LES CONSTRUCTEURS DES « MOUNDS ,)
d'un éléphant ] dont la trompe serait tombante et irait en s'amin-
cissant vers l'extrémité 2 .
En 1884, M. Middleton donna de ce tumulus une description
détaillée ; dans son esquisse, la « trompe » du dessin de Warner est
[~u
Fig. 70. — La première figure est celle donnée par Warner, en 1872, et qui
représente l'« éléphant mound » ; la seconde est celle donnée, en 1884, par
M. Middleton.
^liSiis*
\wM\W.
Cette figure est la reproduction du relevé dressé par le colonel Norris poui
le « Bureau d'Ethnologie » de Washington (d'après C. Thomas, Mound explo-
rations).
absente ; la tête se termine en une sorte de museau de môme
forme que celle retrouvée sur d'autres mounds de la même région
1. G. K. Warner, Big Eléphant mound in Grant County, Wis. (RS, 1872,
Washington, 1873, pp. 271-275).
2. Gyrus Thomas, Mound explorations, pp. 627-630. Hov, Who buill the
mounds? {Transactions of the Wisconsin Academy of Sciences, vol. VI, 1881-
83, pp. 84-86).
£"'*. [l'origine toltèque 179
qui représentent des ours *. Le colonel Norris, qui visita ce monu-
ment pour le compte du Bureau d'Ethnologie, est d'avis que l'ap-
pendice en forme de ^trompe a pu être produit par une coulée
des terres 2 (fig. 70).
Bref, aucun indice naturel ne permet de dater lesmounds, ni leur
position sur les bords alluvionnaires des rivières, ni les herbes qui
les envahissent, ni les instruments qu'ils contiennent et qui sont en
général dans un état de conservation excellent.
Nous pouvons] conclure par ces mots de Nadaillac : « Des
mounds eux-mêmes, nous ne pouvons rien apprendre. Un laps de
cinq ou de trente siècles représente aussi exactement le temps néces-
saire au développement de cette civilisation 3 . »
§ II. — L'origine toltèque.
Dès'la fin du xvm e siècle, les archéologues américains ont cher-
ché à déterminer quels étaient les constructeurs des tumulus qui
pointillent le sol des Etats-Unis. Le voyageur Bartram ! , qui avait
parcouru les Etats du Sud, constatant que les Indiens ne connais-
saient pas l'usage de la plupart de ces monuments, leur assigna
une antiquité reculée. Le D r Franklin, en réponse à une demande
du président Stiles sur l'origine des mounds de l'Ohio, répondit à
celui-ci que, dans son opinion, ces travaux de fortification pou-
vaient avoir été construits par les Espagnols de l'expédition de De
Soto 5 . Au commencement du xix e siècle, le Rév. Th. Harris émit
le premier l'opinion que ces levées de terre étaient l'œuvre d'un
ancien peuple civilisé du Mexique, qui a joué dans l'explication
des ruines américaines un rôle considérable : les Toltèques. A la
1. Voir par exemple M. Strong, Observations on the prehistoric mounds
ofGrant county (RS, 1876, Washington, 1877, pp. 424-432).
2. C. Thomas, Mound explorations, pp. 91-93; H. W. Henshaw, Animal
carvings from mounds of the Mississipi valley, pp. 152-154.
3. L'Amérique préhistorique, p. 198.
Cependant nous croyons que le premier chiffre de Nadaillac se l'approche-
rait plus de la vérité que le second ; aucune ruine américaine, pas plus au Pérou
ou au Yucatan que sur les bords de l'Ohio ou du Mississipi, ne peut être
attribuée avec certitude à une époque aussi reculée, et il est bien probable
que la construction des retranchements à forme géométrique de l'Ohio fut
arrêtée par l'extension de la puissance iroquoise, au xv e siècle, lorsque celle-ci
causa tant de migrations dans cette partie de l'Amérique.
4. Travels ihrough Florida, Londres, 1791, pp. 367-390.
5. C. Thomas, Mound explorations, pp. 597-598.
180
LES CONSTRUCTEURS DES « MOUNDS ))
même époque, l'évêque Maclison déclarait qu'il fallait y voir l'œuvre
des ancêtres des Indiens qui peuplaient le sol des États-Unis.
Mais ce n'est vraiment qu'après la publication du grand travail
de Squier et Davis ' que les discussions prirent de l'extension. En
général, on voulut voir dans ces tumulus l'œuvre d'une nation très
civilisée, de préférence les Toltèques, qui aurait habité la vallée du
Mississipi avant de descendre sur les plateaux du Mexique et les
terres chaudes de l'Amérique centrale. Cette théorie fut soutenue
par Squier et Davis, par J. T. Short, le Rév. Mac Lean. Pour
d'autres, tels que Daniel Wilson, J. D. Baldwin, Foster, les Tol-
tèques seraient venus du Mexique dans les vallées du Mississipi et
de ses affluents, et auraient été rejetés plus tard vers le sud par
l'arrivée des Indiens barbares, descendant du Nord.
Beaucoup d'autres auteurs, sans reconnaître les Toltèques ou
d'autres peuples du Mexique dans les constructeurs de mounds, y
voyaient une race totalement disparue et beaucoup plus avancée
que ne l'étaient les Indiens. C'est une hypothèse encore admise
aujourd'hui par un certain nombre d'archéologues américains 2 .
§ III. — L'origine indienne.
Cependant, l'opinion de l'évêque Madison retrouva quelques
champions : Squier lui-même reconnaissait dans les tumulus de
l'Etat de New-York l'œuvre des Iroquois. Mais pendant longtemps,
sa voix resta sans écho, et le nombre des partisans de l'origine
indienne des mounds resta très réduit. Ceux-ci basaient surtout
leur opinion sur une tradition des Indiens Delawares, rapportée
par le missionnaire Heckewelder 3 , et qui parlait d'une tribu d'In-
diens très civilisés, les Tallegwis qui avaient occupé la Nouvelle-
Angleterre et les régions voisines. Les Tallegwis furent considérés
comme les constructeurs des mounds 5 , et peu à peu, on arriva à les
identifier avec les nations indiennes modernes. Cette théorie eut pour
1. En 1848.
2. Le célèbre ethnographe et archéologue américain L. H. Morgan croyait
qu'il fallait voir dans les peuples qui construisirent les tumulus les ancêtres
des Indiens Pueblos, qui habitent aujourd'hui des maisons de pierre ou de
briques, dans les déserts du Nouveau-Mexique et de r Arizona. Cette hypo-
thèse n'eut pas de succès (Houses and house life of North-American Indians,
pp. 209-210).
3. Manners and Customs of the Indian Nations.
i. Dawson, Fossil man, les identifie avec les Toltèques.
OBJECTIONS CONTRE L ORIGINE INDIENNE 181
principaux auteurs D. G. Brinton, F. M. Force, P. R. Hov, L. Garr
et Gyrus Thomas ; elle fut aussi soutenue par Dall, dans la traduc-
tion qu'il fit du livre de Nadaillac : V Amérique préhistorique, et
contrairement à l'opinion de l'auteur français, qui tenait les construc-
teurs de tumulus pour une race disparue. Cette théorie a gagné
beaucoup de terrain depuis les vingt dernières années et elle est
acceptée par le Bureau d'Ethnologie de Washington qui l'a rendue,
en quelque sorte, officielle.
Cependant il y a des arguments militant en faveur d'une hypo-
thèse qui verrait dans les constructeurs de mounds une population
venue d'ailleurs que de l'Amérique du Nord. Ils valent d'être exa-
minés.
§ IV. — Objections contre V origine indienne.
Les mounds et les objets qu'ils renferment, dit-on, exigent pour
leur exécution une connaissance des arts et un travail méthodique
qui sont étrangers à la civilisation des Peaux-Rouges*. C'est là l'ob-
jection principale faite à ceux qui voient dans les Indiens les cons-
tructeurs de ces monuments. Mais certains auteurs ont précisé: les
mounds, disent Squier et Davis, présentent des traits deconstruction
d'une homogénéité remarquable; ils appartiennent, à n'en pas dou-
ter, à un seul grand système. Or, pour qu'un système se trouve
appliqué avec une telle régularité, il faut que ses auteurs appar-
tiennent à un même peuple, qu'ils soient soumis à un seul gou-
vernement, ce qui nous amène à conclure à l'existence d'une nation
dirigée par une administration centrale 2 . Il est bien évident qu'une
telle organisation sociale ne répond en rien à ce que nous savons
des Indiens. Cette hypothèse suppose que les mounds présentent
partout le même caractère; or, rien de plus différent des enclos de
l'Ohio que les mounds à terrasses de la Géorgie, ou que les effigies
du Wisconsin. Mais les archéologues, se fiant aux études de Squier
et Davis, acceptèrent le dogme de l'homogénéité et s'y tinrent avec
énergie 3 .
Une autre objection d'ordre général était que les construc-
teurs des mounds avaient certainement été des agriculteurs ; or
les Indiens étaient des nomades chasseurs. Cette idée erronée
1. Short, North Amer icans of antiquity, p. 65.
2. Ancient Monuments of the Mississipi valley, p. 301.
3. G. Thomas, Mound explorations, p. 611.
18*2 LES CONSTRUCTEURS DES « MOUNDS »
a été réfutée surtout par M. Lucien Garr ', puis par J.W. Powell -
et Gyrus Thomas 3 qui en ont montré l'inexactitude : tous les
Indiens de la côte de l'Atlantique que virent les premiers explora T
teurs (De Soto, W. Raleigh, R. de Laudonnière, Jacques Cartier)
étaient des agriculteurs; toutes les nations sur le territoire des-
quelles sont répartis les mounds cultivaient le maïs, les courges, les
fèves et le riz sauvage (zizania aquatica).
On a aussi invoqué, comme preuve de l'origine étrangère des con-
structeurs de mounds, l'excellence des produits qu'ils ont fabriqués.
Mais ce n'est là qu'une conclusion hâtive, basée sur une connais-
sance imparfaite de l'industrie des Indiens. Les objets de pierre que
l'on trouve dans les tumulus sont parfois d'un fini admirable, mais
ils ne sont pas supérieurs à ceux que faisaient les Indiens au
xvi e siècle; les formes et les modèles n'ont rien que l'on ne retrouve
chez eux. La poterie est, dans quelques régions, inférieure à celle
que fabriquaient les peuples de l'époque historique, et les modèles
anciens se retrouvent pour la plupart chez les Indiens des mêmes
régions.
Il n'est pas jusqu'à l'art de travailler le cuivre, que l'on donnait
autrefois comme une preuve de la supériorité des constructeurs de
mounds, qui n'ait existé chez les Indiens, ainsi qu'en témoignent
les voyageurs français du xvi e siècle.
§ V. — Les tablettes à signes alphabétiques et les pipes en pierre.
Dans certains tumulus, on a découvert des tablettes de pierre sur
lesquelles étaient gravés des caractères qui ressemblent à ceux de
nos alphabets '*. Mais l'authenticité de ces objets est loin d'être prou-
vée et l'opinion des anciens auteurs, qui y voyaient l'indice d'une
civilisation avancée, ne peut être prise en considération.
Les partisans de l'origine mexicaine ontlongtemps cru posséder une
preuve certaine. Plusieurs objets trouvés dans les tumulus repré-
sentaient, disaient-ils, des animaux appartenant à la faune de l'Amé-
rique centrale. Squier et Davis avaient reconnu, entre autres animaux
étrangers à l'Amérique du Nord, le lamantin (Manatus americanus),
le toucan (Rhamphastos carinatus), le perroquet. Les détails
étaient très nets, et il était facile de déterminer avec certitude
1. The mounds of the Mississipi valley, historically considered (RS, 1891).
2. Linguistic f amitiés of America north of Mexico (RE, VII).
3. Mound explorations.
4. Voir sur ce sujet Daniel Wilson, Prehistoric Man, pp. 409-413, et Cyrus
Thomas, Mound explorations, pp. 632 et suiv.
LA CIVILISATION DES INDIENS DE L'AMERIQUE DU NORD 183
quelles espèces exotiques on avait voulu représenter. M. H. W.
Henshavv ' , reprenant la question, n'eut pas de peine à démontrer
que les animaux sculptés sur les pipes appartenaient à la faune nord-
américaine : le lamantin était en réalité une loutre, le toucan un pic,
le perroquet un faucon. D'autre part c'était par erreur que cer-
tains animaux qui vivent encore aujourd'hui sur le territoire des
Etats-Unis avaient été classés comme animaux de l'Amérique cen-
trale. Le D r D. Wilson 2 énumère parmi ceux-ci le jaguar, le cou-
guar, le vautour buzard 3 .
Tous les faits allégués ne prouvent donc rien, et l'origine méri-
dionale des constructeurs de tumulus ne s'en trouve pas fortifiée.
L'hypothèse est tentante, néanmoins, car elle permet de consi-
dérer toutes les nations civilisées de l'Amérique du Nord et de
l'Amérique centrale comme ne formant qu'une seule race, aussi
a-t-elle encore de chauds, partisans, même aux Etats-Unis.
§ VI. — La civilisation des Indiens de l Amérique du Nord.
Par contre la théorie qui attribue aux Indiens la construction des
mounds s'appuie sur des faits solides. Les Peaux-Rouges de l'est
des Etats-Unis étaient loin d'être aussi « sauvages » que paraissent
l'avoir cru les théoriciens de l'école de Squier et Davis. Les régions
où l'on rencontre le plus grand nombre de mounds étaient, lors de
l'arrivée des Européens, habitées pardes-tribusoudes confédérations
puissantes qui connaissaient 1 agriculture, taillaient et polissaient les
pierres dures et qui travaillaient le cuivre.
La connaissance de leurs rites funéraires a fourni des arguments
puissants aux auteurs qui soutinrent cette théorie : tous les modes
d'inhumation découverts dans les mounds se pratiquaient encore,
il y a un demi-siècle, chez les Peaux-Rouges. Souvent même, les
pratiques particulières aux mounds étaient conservées sur place.
Par exemple, ceux du Tennessee renferment un grand nombre de
sépultures dans lesquelles les squelettes sont placés dans des cistes
de pierre ; or les Shawnees ou Shawanos, qui habitaient cette con-
trée aux xvu e et xvm e siècles, avaient conservé la même coutume *.
!. Animal carvings f'rom Mounds of Lhe Mississipi valley (RE, II, pp. 123-
166).
2. Prehistoric Man, p. 305.
3. Voir F. W. TnuE,77ie Pu ma or A merica n Lion (RUSM, 18S9, Washington,
1891, pp. 591-614).
i. Gyrus Thomas, Mound explorations RE, XII, p. 697).
184 LES CONSTRUCTEURS DES « MOUNDS »
§ VII, — Construction de « mounds » après la découverte.
Témoignages de divers auteurs.
Les voyageurs anciens, les missionnaires virent les Indiens con-
struire des tumulus pour des raisons diverses, et leurs témoignages
ont été soigneusement réunis. Le premier en date est celui que nous
donnent les chroniqueurs de l'expédition entreprise en 1540-1546 par
Yadelenlado Hernando de Soto, dans les États voisins du golfe du
Mexique. Leurs affirmations sont formelles. L'un d'eux nous dit :
« Les Indiens cherchent à placer leurs villages sur des sites élevés;
mais, comme la Floride ne possède pas beaucoup de lieux où ils
puissent bâtir à leur convenance, ils élèvent eux-mêmes le sol : ils
choisissent le point et apportent là une grande quantité de vterre
dont ils font une sorte de plate-forme de deux ou trois piques
de haut, et dont le sommet est assez vaste pour recevoir douze,
quinze ou vingt maisons, où loger le cacique et ses assistants. Au
pied de cette élévation, ils tracent une place carrée, suivant la gran-
deur du village, et les principaux hommes bâtissent leurs maisons
autour de cette place. »
« Pour monter sur cette éminence, ils font une pente douce de 15
à 20 pieds de long, allant de la base au sommet '. » Un autre
chroniqueur de la même expédition dit : « Les caciques de ce
pays ont coutume d'élever, près de leurs habitations, de très hautes
collines, sur lesquelles ils construisent parfois leurs maisons 2 » ;
ou bien : « La maison du cacique [d'Ucita] est située près de la
grève, sur un monticule artificiel et très élevé. »
Or les peuples dont parlent les trois historiens de la tentative
malheureuse de de Soto occupaient la Géorgie, l'Alabama et
une partie de la Floride et de la Louisiane jusqu'au milieu du
xix a siècle ; les détails que nous donne Garcilasso de la Vega sur
la « place publique » réservée à côté du monticule permettent
de reconnaître les tribus que de Soto rencontra : ce sont des Creeks
ou Muskokis.
Ce que les Espagnols avaient vu en 1540 dans les Etats du Sud-
Est et du golfe du Mexique, les Français le virent cent trente ans
plus tard, quand, descendant de la Nouvelle-France par la voie du
1 . Garcilasso de la Vega, Historia de la Florida, Madrid, 1723, p. 69.
2. Iîiedma, Narraciôn (dans Fhengh, Historical Collections of the Louisiana,
vol. II, p. 105).
CONSTRUCTIONS DE « MOUNDS » APRES LA DECOUVERTE 185
Mississipi, ils prirent possession de la Louisiane. Les témoignages
se retrouvent jusqu'au xvm e siècle : Du Pratz, Buttel-Dumont, etc.,
nous parlent encore des levées de terre construites par les Indiens
Muskokis (Ghakhtas, Greeks, Ghikasas). Buttel-Dumont dit que,
dans un village Naktché, la maison du chef était située sur une émi-
nence artificielle '. Le Page du Pratz, qui visita la même nation
en 1720, parle d'une colline, sur laquelle se trouvait un temple,
dans les termes suivants : « Le temple était situé sur un mon-
ticule artificiel d'environ 8 pieds de haut, auprès d'une petite
rivière. Le monticule était en pente douce du côté du front, et les
autres côtés en pente plus raide 2 ». Dans une autre localité, il vit
un grand temple, construit sur un autre tertre fait de la main des
hommes ; ce temple avait « soixante pieds de côté sur huit pieds
de haut 3 ».
Les voyageurs anglais rapportent des faits analogues. Bartram,
qui prétend que les Indiens avaient perdu à cette époque tout sou-
venir de l'usage de ces monuments, nous en décrit lui-même plu-
sieurs : « Chez les Indiens Alachuas (Greeks) de la Floride, les habi-
tations sont placées au milieu d'un enclos carré, entouré d'un mur
bas, fait de terre ; ». Près du lac George, également en Floride, il
décrit un grand mound en forme de pyramide, près duquel passait
une grande route et qui lui sembla être le site d'un ancien établis-
sement indien s . Il vit aussi des mounds funéraires, élevés par
une tribu creek, celle des Yamassis ; des terrasses où se réunissait
le conseil chez les Cherokis, des enclos réservés aux jeux chez les
Ghakhtas.
On pourrait multiplier ces exemples, que l'on trouve très abon-
dants dans les œuvres d'Adair, de Hawkins, de Romans pour la
Géorgie et la Floride, dans celles de Beverley, de Lawson pour la
Caroline et la Virginie.
Pour les régions du Nord, les témoignages ne manquent pas et
sont aussi démonstratifs, principalement en ce qui concerne les
tribus iroquoises de l'État de New-York. Nous pouvons donc
en conclure que les Indiens élevaient encore des mounds après
l'arrivée des Européens sur le sol de l'Amérique du Nord, et les
1 . Buttel-Dumoivt, Mémoires historiques de la Louisiane, Paris, 1753. vol. II,
p. 109.
2. Le Page du Pkatz, Histoire de la Louisia ne, Paris, 1758, vol. III, p. 16.
3. Id., ihid., vol. II, p. 361.
4. Bartram, Travels throucfh Florida, Londres, 1791, p. 192.
5. Id., ibid., p. 99.
186 LES CONSTRUCTEURS DES « MOUNDS »
citations des anciens auteurs montrent qu'ils ont vu utiliser ces
constructions.
§ VIII . — Les différents types de mountls et leurs constructeurs.
L'ensemble des faits réunis a permis d'attribuer à des tribus ou à
des nations définies la construction de certaines catégories de
mounds.
Le groupe de monuments le plus remarquable, celui qui s'é-
tend sur les États d'Ohio, d'Illinois, le sud-est de l'Indiana et
une petite portion de la Géorgie, paraît être le plus ancien de
tous, et les monuments qui le composent seraient, d'après M. Gyrus
Thomas, l'œuvre des Gherokis '. Les mounds renfermant des
sépultures en cistes auraient été construits par la tribu algonkine
des Shawnees ou Shawanos, comme nous l'avons déjà dit. La
région située aux alentours des Grands Lacs, et dans laquelle on ren-
contre la poterie lissée noire et les pipes de terre cuite aux formes
si variées, est couverte de témoins de la civilisation iroquoise, tan-
dis que dans les innombrables mounds de la vallée centrale du
Mississipi, nous devrions voir l'œuvre de la confédération algon-
kine des Illinois. Dans les États du Sud-Est, les monuments à ter-
rasses doivent, selon toute vraisemblance, être attribués aux tri-
bus Mûskokies (Greeks, Ghakhtas, Ghikasas, Alibamus) et aux
peuples allophyles vivant dans leur proximité (Naktchés, Yuchis).
Les amas coquilliers de la Floride auraient été formés parles Timu-
kwas. Parmi les mounds de la Louisiane, les uns peuvent avoir été
construits par les Ghakhtas et les Ghikasas, tandis que d'autres
sont l'œuvre de quelques tribus sious (Biloxis, Paskagulas) égarées
sur les bords du golfe du Mexique. Enfin les mounds-effigies du
Wisconsin semblent être, comme les mosaïques de rochers des
Dakotas, l'œuvre des Sioux (Mandans, Winnebagos), repoussés
plus tard dans l'Ouest par le déplacement des tribus algonkines
des Gheyennes et des Chippewës.
1. The Cherokee in Precolumbian Times, Washington, 1891. Cf. Introdnc-
lionto North- American Arcluvology, pp. 153-154 .
CHAPITRE IX
LES « MAISONS DES FALAISES ..ET LES PUEBLOS
Sommaire. — I. Distribution des « maisons des falaises » et des pueblos. —
II. Classification des ruines. — III. Ruines du cours supérieur du Colorado.
— IV. Ruines du bassin du Rio Grande. — V. Ruines du bassin du Rio Gila.
— VI. Les « maisons des falaises » de la Sierra Madré et du Jalisco (Mexique).
§ I. — Distribution des maisons des falaises et des pueblos.
La région du Sud-ouest des États-Unis, si Ton en excepte la côte
du Pacifique, manque totalement de mounds et d'amas coquilliers.
Par contre, elle possède un genre particulier de ruines, auxquelles
on a donné, suivant les lieux où elles sont situées et les formes
qu'elles affectent, le nom d'habitations des falaises « (cliff-dwel-
lings) » ou celui de pueblos 4 .
Elles 2 sont répandues dans les parties méridionales des États
d'Utah et de Colorado, presque tout l' Arizona, la moitié occidentale
du Nouveau-Mexique et le nord du Mexique.
§ II. — Classification des ruines.
Nous suivons en partie G. Nordenskiôld 3 dans sa classification en
trois types principaux : 1° ruines situées sur le cours supérieur
du Rio Colorado et de ses tributaires (y compris le Rio Virgin) ;
2° ruines des rives du Rio Grande del Norte et de ses tributaires;
3° ruines du Rio Gila et de ses tributaires ; nous y ajouterons : 4°
ruines delà Sierra Madré, au Mexique. Dans chacune de ces régions,
on trouve des ruines de trois types: 1° habitations troglodytiques,
consistant dans l'utilisation d'anfractuosités naturelles non aména-
gées ; 2° « habitations des falaises » ou constructions élevées par-
tie à l'extérieur, partie à l'intérieur des cavernes pour les adapter à
leur rôle d'habitations; 3° ruines dans les vallées, sur les plaines ou
1. Puehlo signifie « village » en espagnol. Nous conserverons ce mot tel
quel, suivant en cela l'exemple donné par la plupart des ethnographes.
2. G. NoRDENSKiÔLn, The cliff-dweUers of the Mesa, Verde .
3. Cliff-dwe tiers, p. 113.
188 LES MAISONS DES FALAISES ET LES PUEBLOS
sur les « mesas », plateaux rocheux. Nous étudions les uns et les
autres clans Tordre de cette double classification 1 .
§ III. — Ruines du cours supérieur du Colorado 2 .
M. W. H. Holmes 3 a signalé sur les bords du Rio San-Juan, à
16 kilomètres environ du confluent du Rio Mancos, un groupe de
cavernes d'un intérêt particulier. Les bords du fleuve sont constitués
par un tuf volcanique jaune, de contexture grossière, suffisamment
mou pour être creusé et travaillé avec les instruments de pierre
dont disposaient les anciens habitants du pays. Des couches de roc
plus dur forment des sols et des plafonds suffisamment solides. Les
excavations s'étendent en ligne le long 1 de la falaise, à une hauteur
de 10 ou 12 mètres au-dessus de sa base ; elles ont été creusées de
main d'homme. Le sol est constitué par une couche de roc dur, qui
se projette en plusieurs points en dehors de la falaise, formant une
plate-forme, par le moyen de laquelle on peut passer d'une des
cavernes à l'autre. Les habitations étaient construites de la façon
suivante : les portes étaient découpées dans le flanc de la falaise à
la profondeur d'environ 30 cm., puis on creusait la chambre qui est
en général de forme ovale, ou irrégulièrement arrondie. Le dia-
mètre de ces chambres est d'environ 3 m 50, et la hauteur seule-
ment de l m 70 en certains points. Le long- des murs sont creusées
de petites niches qui servaient à emmagasiner les ustensiles de
ménage, les ornements, etc. Le mur extérieur était percé d'une
1. M. W. H. Holmes (Report on the ancient ruins of South-Western Colo-
rado dans GS, X) et après lui M. Cyrus Thomas (Introduction to the study of
the N or th- American Archœology, p. 204) donnent une classification plus détail-
lée et peut-être plus parfaite. Ils classent les ruines en quatre groupes dans cha-
cune des régions: Rétablissements ou villages dans les vallées et sur les plaines;
2° établissements ou villages sur les hauts-plateaux ou « mesas » ; 3° habita-
tions des falaises consistant en maisons particulières ou communes, construites
dans des ouvertures creusées naturellement dans le flanc des collines ; 4° habi-
tations des cavernes creusées dans les collines, la plupart du temps par arti-
fice. Cette classification a l'avantage de correspondre, ainsi que l'a montré
V. Mindeleff (Localization of Tusayan clans, RE, XVIII, pp. 635-654), à cer-
taines étapes de l'histoire et de la civilisation des peuples Pueblos; cependant
nous préférons, pour un exposé archéologique, nous servir de celle, plus simple
et plus commode, de G. Nordeinskiôld.
2. W. H. Holmes, Report on the ancient ruins of South-ivestern Colorado
(GS, X, Washington, 1879, pp. 381-407) ; In., Cavate dwellings of the San-Juan
Valley (RE, XIII, Washington, pp. 185-257).
3. W. H. Holmes, Ruins of the S.- W. Colorado, p. 388; cf. Nordenskiold,
Thecliff-dwellersoftheMesa Verde, pp. 114 et suiv.; C. Thomas, Introduc-
tion, pp. 205 et suiv.
RUINES DU COURS SUPERIEUR DU COLORADO 189
porte et d'ouvertures plus petites et irrégulières. Nulle part on n'a
trouvé trace de foyers, bien que les murs noircis démontrent
qu'on a fait du feu dans ces pièces. Le plafond est parfois
voûté. Le sol est recouvert de terre rouge battue. Les murs, qui
ont été blanchis au plâtre, conservent des traces de mortier; dans
quelques cas, les chambres paraissent avoir été peintes d'une couleur
à leur partie inférieure et d'une autre dans le haut. Les falaises ren-
ferment, en divers endroits, plusieurs étages d'habitations troglo-
dytiques. Au-dessus, sur le plateau supérieur, se trouvent les débris
d'une tour ronde r de 3 m 60 de diamètre, entourée d'un mur extérieur
rond également, mais ouvert du côté de la falaise, et que l'on croit
avoir servi d'observatoire aux troglodytes pour surveiller les alen-
tours de leur village. Au sud-ouest de cette construction, on a relevé
les restes d'une autre tour de dimensions considérables et au nord-
est ceux d'une construction rectangulaire.
On a trouvé des villages troglodytiques analogues dans les
falaises situées vers l'embouchure du Rio Mancos *, mais ici l'ou-
verture des cavernes creusées dans le grès friable de la falaise est
murée, de façon à laisser seulement un carré vide, servant de
porte (fig. 71). Toutes les falaises du Rio Mancos sont littéralement
criblées de semblables habitations; presque partout où une agglomé-
ration un peu considérable a existé, nous voyons s'élever, sur le
plateau supérieur, des tours analogues à celles du San-Juan.
Les cavernes artificielles sont abondantes près des montagnes de
San-Francisco, au sud-ouest du Colorado Ghiquito 2 . Leur intérieur
est encore couvert d'un revêtement en plâtre. Les chambres sont
rondes et ont un diamètre d'environ 3 mètres sur une hauteur de
2 mètres. On y a trouvé de la poterie décorée en blanc et noir.
D'autres habitations ont été signalées dans l'Utah par M. Palmer 3 .
Les « habitations des falaises » ou « cliff-dwellings » dérivent
directement des monuments précédents. Ils sont représentés, dans
la région du haut Colorado, par des ruines très nombreuses.
1. Holmes, Ruins of the S.- IV. Colorado, p. 390 ; cf. Nordenskiôld, The
cliff-dwellers, pp. 114, et G. Thomas, Introduction, p. 207.
2. A. W. Whipple, Itinerary Report of Explorations for a Railway Rout,
near the 35 ih Parallel (Senate Executive Documents, n° 78, 33 d Congr., 2 d
sess., vol. III, part I, Washington, 1856, p. 81); Môllhausen, Tagehuch einer
Reise vonMississipi nach den Kûsten der Sûdsee, Leipzig, 1858, p. 320.
3. Cave dwellings in Utah (RPM, vol. II, 1878, p. 268).
Fig. 71. — « Habitations des falaises » du Rio Mancos (d'après W. H.
Holmes, Ancient ruins of South-Western Colorado .
RUINES DU COURS SUPERIEUR DU COLORADO 191
Le terme s'applique, rigoureusement parlant, aux constructions
logées dans des creux ou des surplombs de rochers, mais on a l'ha-
bitude de l'étendre aux bâtiments qui sont construits à la base
même des falaises et qui s'adossent à elles. Ces « villes des
falaises » (cliiî-towns), ainsi les nomme M. Nordenskiold \ sont
peut-être les ruines les plus remarquables de tout le territoire des
États-Unis. Leur présence a été signalée sur une aire considérable :
en divers points du bassin du Rio Colorado, tout autour du plateau
connu sous le nom de Mesa Verde, qui a été exploré par Norden-
skiold, sur les rives du Rio San-Juan, dans les canons et les vallées
qui s'ouvrent sur sa rive septentrionale, et jusque dans le sud-est
de l'Utah, dans la région presque inhabitée aujourd'hui qui s'étend
entre le Rio San-Juan et le Rio Colorado ; on en a trouvé même dans
les sombres profondeurs du Grand Canon du Colorado 2 . Au sud du
Rio San-Juan, les « cliff-towns » deviennent plus rares, sauf dans
une seule région du Canon de Chelly, qui est presque aussi
riche que la Mesa Verde ou la vallée du Rio Mancos ; les ruines
sont réparties dans le Canon de Chelly proprement dit et dans les
deux branches qu'il forme : le Canon del Muerto et Monumental
Canon 3 .
L'une des villes du Canon de Mancos a été décrite par
M. Holmes. Les constructions se trouvent placées sur deux avan-
cées de la falaise. Elles sont situées à 250 mètres au moins au-des-
sus de la rivière. La maison la plus élevée est construite dans une
profonde niche dont la paroi supérieure, arquée et surplombante,
est située à 30 mètres du sommet de la falaise. Les murs de la mai-
son sont construits juste au bord du précipice. Dix mètres plus
bas, dans une autre crevasse, se trouve une grande construc-
tion. La maison la plus basse occupe toute la superficie d'un
1. Cliff-dwellers of the Mesa Verde, p. 115.
2. Nordenskiold, Cliff-dwellers, p. 116. Cf. C. Thomas, Introduction, p. 209.
Les ruines du Rio San-Juan ont été décrites par W. H. Jackson, Report on
theancient ruins examinée in 1875 and 1877 (GS, X, Washington, 1879, in-8,
pp. 413 et suiv.; la mention des habitations de la falaise dansl'Utah et le Grand
Canon est faite par Nordenskiold, loc. cit., d'après des rapports verbaux.
Celles du Rio Mancos ont été explorées et décrites par W. H. Holmes, Rnins of
the S.- W. Colorado, pp. 391-398 ; et celles de la Mesa Verde par Nordenskiold.
5. Les ruines du Canon de Chelly ont été signalées d'abord par Jackson,
Report on the ancient ruins, pp. 421-426 ; celles du Canon del Muerto et du
Canon Monumental sont indiquées par J. II. Simpson, Report of an expédi-
tion into the Navajo country in 1849 (Senate Executive Documents, n° 64.
31 st Congress, l sl sess., Washington, 1850, p. 104).
192 LES MAISONS DES FALAISES ET LES PUEBLOS
creux du rocher, de 18 mètres de long sur i"' 55 de profondeur
maximum. Les murs de devant sont de niveau avec le flanc de la
colline. Les pièces de la partie de gauche renferment une chambre
ronde. Uestufa \ de forme ronde, était divisée en sorte de compar-
timents formés par des murs qui avancent ; l'intérieur en était bien
badigeonné, en telle sorte que la surface des murs était parfaite-
ment lisse ; rentrée était percée à travers un bloc plein de maçon-
nerie, et si basse qu'il fallait ramper pour passer dans la chambre
céremonielle. Les murs de séparation des chambres ne paraissaient
pas avoir été élevés jusqu'au plafond de roc. Les ouvertures du
mur de façade, situées à l m 50 du sol, étaient de proportions exi-
guës (fîg. 7*2). Les chercheurs qui explorèrent ces ruines trouvèrent,
enfouis sous le sol des chambres, des vases, des nattes et des tissus
d'origine végétale. Les diverses constructions communiquaient par
un escalier, taillé clans une partie où le roc s'élève en pente douce,
du côté gauche 2 . Toutes les chambres de ces constructions
sont quadrangulaires. L'un des groupes d'habitations ne conte-
nait pas moins de 15 estufas ou kivas circulaires. A l'extrême
gauche du groupe, il existe une tour triangulaire, adossée à la
falaise ; elle a une hauteur de quatre étages. Toutes ces construc-
tions sont en pierre qui présentent le même aspect que la voûte
rocheuse qui les recouvre. Ces pierres sont d'une dimension un peu
supérieures à celle d'une brique ordinaire ; elles ont été grossière-
ment équarries et liées avec du mortier. Les murs ont environ
30 cm. d'épaisseur. Pour passer d'un étage à un autre, on faisait
usage de pierres saillantes ou de fortes chevilles de bois enfoncées
dans les murs.
M. G. Nordenskiold a trouvé dans une ruine de la Mesa Verde,
qu'il a nommée Step-house, huit squelettes. Ces ossements
n'étaient pas enfouis dans l'habitation elle-même, mais tout à côté
d'elle, dans des excavations ovales et peu profondes ; les sque-
lettes étaient repliés, les genoux ramenés sur la poitrine 3 . Ces
sépultures renfermaient, outre les squelettes, tous enveloppés
dans des linceuls de natte ou de plumes, de nombreux vases de
1 . Nom donné, d'après le terme appliqué par les Espagnols aux chambres
cérémonielles des Indiens Pueblos, à certaines constructions que l'on trouve
dans de nombreuses ruines. On les appelle aussi du nom hopi de kiva.
2. Ruins of S.- W. Colorado, p. 394.
3. G. Nordenskiold, The Cliff-dicellers of the Mesa Verde, pp. 39-41. Cf.
G. Thomas, Introduction, p. 213.
Fig. 72. — Maison dans la falaise du Rio Mancos (d'après W. H. Holmes,
Ancient ruins of South-Western Colorado).
Manuel d'archéologie américaine. 13
194 LES MAISONS DES FALAISES ET LES PUEBLOS
pierre et de la vannerie. Cette découverte est exceptionnelle; les
lieux de sépulture connus jusqu'ici sont très peu nombreux : ce
sont des cavernes qui contiennent parfois un nombre considérable
de cadavres (dans une de ces cavernes, à Butler Wash, Utah,
on en a trouvé 80). Elles sont communes sur le Butler Wash et le
Chin-lee, tributaires de droite du moyen Rio San-Juan, et ne sont
jamais situées dans les lieux où Ton construisait des habitations '.
Ailleurs, les morts étaient enterrés dans des monticules de terre
qui rappellent quelque peu les mounds de l'Est ; parfois le corps
était placé dans une ciste et enfoui dans le tumulus ; d'autres fois,
il était seulement protégé de la pression des terres par une plaque
en pierre mince posée au-dessus de lui 2 .
Les « pueblos » sont très abondants dans la région du Colo-
rado, et bien qu'ils présentent un aspect moins pittoresque que
les ruines que nous venons de décrire, ils ont frappé l'imagina-
tion des voyageurs qui parcoururent d'abord cette partie aride des
Etats-Unis et ont attiré depuis longtemps l'attention des archéo-
logues. Lorsque ces ruines sont importantes, on les désigne généra-
lement sous le nom de « pueblos », que nous leur conserverons,
parce que ces groupes de constructions ressemblent beaucoup
aux « pueblos » des Indiens actuels du Sud-Ouest (Zuiïis, Hopis,
Tanos) 3 . Outre cesgrandes ruines, il en existe d'autres, composées
parfois d'une ou deux maisons. Les « pueblos » ruinés, explorés
et décrits sont surtout ceux qui se trouvent dans les vallées du San-
Juan et de ses affluents. Il en existe aussi sur le grand plateau
s'étendant entre le Colorado Chiquito et le Rio San Juan. Suivant
M. G. Nordenskiôld, le 113 e méridien W. Greenw. forme la limite
occidentale des pueblos *.
En général, les pueblos ruinés sont moins bien conservés que les
1. T. Mitchell Prudden, The prehistoric ruins ofthe San Juan watershed in
Utah, Arizona, Colorado, New-Mexico (AA, new séries, vol. V, 1903, p. 2 13).
2. Id., ibid., p. 263.
3. Il faut cependant avertir le lecteur d'une distinction dans l'emploi du
mot pueblo : lorsque nous l'écrivons avec une minuscule (pueblo), nous vou-
lons désigner un village, soit ancien, soit moderne ; avec une majuscule
Pueblo),, il désigne un des Indiens (zuni, hopi, tano) du Sud-Ouest.
4. Ces ruines ont été décrites par W. H. Holmes, Ruins of S.-W. Colorado,
pp. 381-407 ; Jackson, Report on ancient ruins, pp. 409-449 ; puis étudiées par
L. H. Morgan, Houses and house-life ofthe American Aborigines (CE, vol.
IV, Washington, 1881); G. Nordenskiôld, The Cliff-divellers of the MesaVerde,
pp. 117-128 ; G. Thomas, Introduction, pp. 215-220; Mitchell Prudden, Pre-
historic ruins of the San Juan watershed (AA, new séries, vol. V, pp. 225-248).
RUINES DU COURS SUPERIEUR DU COLORADO 195
« habitations des falaises » ; mais ceci n'indique pas que leur anti-
quité soit plus grande que celle des « clifF-dwellings » : les ruines
en plein air ont eu plus à souffrir des éléments que celles qui sont
abritées dans les crevasses presque inaccessibles des collines.
Souvent, les pueblos étaient situés sur des « mesas » ou plateaux
aux lianes abrupts; ils étaient ainsi défendus des incursions des
habitants des plaines, parfois d'une façon aussi elïicace que dans
les habitations des falaises. Dans les vallées, où la nature du
sol aurait permis une facile invasion, les pueblos étaient fortifiés
d'une façon particulière : toutes les constructions étaient ados-
sées à un mur commun, formant rempart et qui n'était percé que
de quelques ouvertures ; les pueblos ruinés du Chaco Canon appar-
tiennent à ce type.
La plupart de ces ruines n'ont pas encore été examinées en détail ;
mais la description de quelques groupes typiques, mieux explorés
que les autres, permettra de se faire une idée de ce qu'était la civili-
sation des peuples du Grand Désert américain.
Le système de construction paraît être partout le même. Les grès
crétacés étaient découpés en blocs grossiers, qui, retaillés, étaient
empilés très adroitement et liés entre eux par un mortier. Les murs
extérieurs étaient parfois aplanis et même polis. Là où les roches
manquaient, on a employé Yadobe (brique crue) mélangée de cail-
loux roulés. Les pueblos construits de la sorte sont naturellement
beaucoup moins bien conservés que ceux en pierre. La plupart du
temps on ne trouve pas trace de toits ; cependant on en a découvert
quelques restes dans certains pueblos ruinés du plateau de San
Juan ' .
Ces ruines existent en grand nombre dans la vallée du Rio
Mancos et sur toute la surface de la Mesa Verde ; à l'est de
cette région, on en trouve sur le Rio de la Plata et le Rio de las
Animas. Plus au sud, Fewkes a découvert de nombreuses ruines sur
le plateau de Tusayan (Arizona) et Hewett nous a fait connaître
celles de la Mesa de Jemez (Nouveau-Mexique). Dans le nord, la
limite des pueblos ruinés est marquée par le Canon de Montezuma
(sud-est de l'Utah).
Les pueblos de la région nord sont les plus intéressants. Les
ruines découvertes à Aztec Springs, dans la vallée du Montezuma
Creek, petit affluent de droite du San Juan, situé à l'ouest du Rio
l. Mitchell Prudden, Prehistoric ruins, pp. 231-232 .
196
LES MAISONS DES FALAISES ET LES PUEBLOS
Mancos, et décrites par M. Holmes ', couvrent une superficie totale
de 44.000 mètres carrés et sont construites en calcaire fossilifère.
Elles se composent de deux groupés de constructions ; l'un a été
nommé par M. Holmes la maison supérieure, l'autre la maison infé-
rieure. La première est rectangulaire et mesure 25 mètres sur 30,
les murs écroulés avaient, lors de la découverte, une hauteur de
3 m 50 à 4 m 50, et l'amoncellement des matériaux fait supposer une
hauteur primitive deux fois plus grande. Ces murs étaient doubles,
laissant entre eux un intervalle de 2 m 15, et des cloisons transver-
sales indiquent que cet espace avait été divisé en chambres ; la cour
centrale semble aussi avoir été divisée en trois grandes pièces.
Tout autour de cette maison existent les ruines d'une multitude
de chambres ; les deux seules qui soient à peu près conservées
sont des estufas ou kivas circulaires, situées au sud-ouest de ce
groupe.
La maison inférieure a la forme d'un rectangle peu allongé ; sa
longueur est de 61 mètres et sa largeur de 54 mètres. Le mur N.
est double et divisé en compartiments par des cloisons, comme
dans la maison supérieure ; les chambres ont une longueur de 7™ 30
sur une largeur de 2 m 15. Les autres murs sont bas et simples, ils
semblent avoir formé un enclos, au centre duquel se trouve
une estufa (fig. 73).
Dans un canon voisin du creek de Montezuma, le canon de Mac
Elmo, on a découvert une construction des plus singulières 2 : c'est
une tour cylindrique, assez analogue, par l'extérieur, à celles que l'on
trouve dans la vallée du Rio San Juan ; mais à l'intérieur elle ren-
ferme trois murs concentriques, divisés en cellules par des cloisons ;
ces cellules sont au nombre de quatorze et mesurent environ
1 m 50 X 1 m 50; elles semblent avoir communiqué entre elles, mais
on ne trouve aucune porte sur le mur extérieur. La partie centrale,
limitée par le troisième mur, forme un cylindre qui servait peut-être
d'estufa, mais c'est là une hypothèse et la fonction de cette tour
reste inconnue (fig. 74).
Les ruines les plus remarquables et les plus vastes sont situées
dans le Ghaco canon (nord-ouest du Nouveau-Mexique). Elles
furent mentionnées pour la première fois par Gregg 3 en 1844,
1. W. H. Holmes, Ruins ofS.-W. Colorado, pp. 399-401.
2. Id., ibid., pp. 398-399.
3. J. Gregg, Commerce of the Prairies, New- York, 1844.
RUINES DU COURS SUPERIEUR DU COLORADO
197
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Fig\ 73. — Ruines d'Aztec Springs (d'après W. H. Holmes, Ancienl ruîns
of South- Western Colorado\
198
LES MAISONS DES FALAISES ET LES PUEBLOS
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FigZ.
Fig. 74. — Tour à triple enceinte du canon de Mac Elmo (d'après W. H .
Holmes, Ancien! ruins of South-Western Colorado).
RUINES DU COURS SUPERIEUR DU COLORADO 199
puis par Simpson ' ; décrites par Jackson 2 et étudiées par L. H. Mor-
gan :{ .
Ces pueblos se trouvent dans une petite plaine d'alluvions, limi-
tée par les parois abruptes du canon. Sur une étendue de 30 kilo-
mètres, au pied des falaises, sont dispersées les ruines de plusieurs
grands villages, remarquables par l'adresse avec laquelle les murs
furent construits, ainsi que par la distribution parfaitement symé-
trique des chambres. Ces pueblos sont les spécimens les plus par-
faits de l'architecture des peuples de l'Amérique du Nord.
Le pueblo Pintado '' est situé sur un plateau de 10 mètres de
haut ; il ne forme qu'une seule maison, construite en dalles de grès
compact gris ; la maçonnerie est très bien faite, elle se compose de
grands blocs superposés, dont les vides ont été remplis par un blo-
cage de cailloux, le tout relié par un mortier sans chaux. Il com-
prenait un grand corps de bâtiment de 70 mètres de long et une
aile à angle droit de 50 mètres ; un mur en arc de cercle rejoig-nait
les deux corps de bâtiment, en formant une grande cour. A l'ori-
gine, le pueblo Pintado avait trois étages, et sa hauteur, au moment
où Jackson l'examina, était encore de 8à9 mètres ; le rez-de-chaus-
sée comprenait 54 chambres de dimensions très exig-uës et commu-
niquant toutes les unes avec les autres par de petites portes. La
faible superficie de ces cellules (0 ni 50 à 1 mètre carré) les a fait con-
sidérer comme des magasins. Les étages étaient en retrait les uns
sur les autres, laissant une terrasse à chaque étage. Cette disposi-
tion assurait la sécurité : des échelles menaient du sol à la terrasse
du premier étage et l'on pénétrait dans les chambres par les fenêtres ;
le rez-de-chaussée était complètement privé d'ouvertures, portes ou
fenêtres. Dans l'angle nord-ouest de la cour, existaient deux estufas
circulaires de 7 m 50 de diamètre ; leurs murs intérieurs étaient par-
faitement cylindriques, elles n'avaient pas d'ouverture dans leurs
murs ; on y accédait par le toit. En dehors du bâtiment, au sud-
ouest, se trouve une autre chambre circulaire de 15 mètres de dia-
1. J. H. Simpson, Report of an expédition (o the Navajo country in 18A9
(Senate executive documents, 31 sl Congress, l sl Session, n° 64 , Washington,
1850.
2. W. H. Jackson, Report on the ancient ruins examined in 1875 and 1877
(GS, X, Washington, 1879, pp. 431-448).
3. L. H. Morgan, Houses and house-Ufe of the American ahorigines, p. 92.
4. Jackson, Report on ancient ruins, pp. 433-436. Cf. Nordenskiôld, Cliff-
dwellers of the Mesa Verde, pp. 122-124 : Lewis H. Morgan, Houses and house-
Ufe, p. 97.
•200
LES MAISONS DES FALAISES ET LES PUEBLOS
mètre, enclose dans un mur rectangulaire. Jackson y voit une
estu fa, mais G. Nordenskiôld croit plutôt que c'est un ancien réser-
voir (fig. 75).
Les pueblos de Weje-gi, de Una-Vida, de Hungo Pavie, bien
qu'assez différents comme plan, rappellent le pueblo Pintado *.
Fig. 75. — Plan du pueblo Pintado (d'après Jacksox, Ruins of the
Chaco canon).
Le pueblo Chettro Kettle 2 avait conservé des traces de son ancien
plafonnage. Dans chaque chambre, le plafond était constitué par
deux grosses poutres, posées dans le sens transversal, sur lesquelles
reposait un voligeage de petites perches, recouvertes d'un lattis,
probablement en écorce de cèdre. Les estufas étaient circulaires
et au nombre de sept 3 .
A 500 mètres en aval, se trouvait le plus grand des édifices con-
struits par les Indiens de l'Amérique du Nord : le pueblo Bonito.
Sa forme est moins régulière que celle des précédents : le mur d'a-
1. Jackson, Report on ancient ruins, p. 437 ; G. Nordenskiôld. Cliff-
(hvellers, p. 124 ; L. H. Morgan, Houses and honse-life, p. 102.
2. Id., ibid., pp. 438-440; G. Nordenskiôld, Cliff-divellers, pp. 124-125 ; L.
II. Morgan, Houses and house-life, p. 98.
3. Simpson, Report of an expédition, p. 79.
RUINES DU COURS SUPERIEUR DU COLORADO
201
vant est rectiligne, tandis que les côtés latéraux et le mur d'arrière
forment un arc de cercle irrégulier. Sa longueur est de 163 mètres
et sa largeur de 94 mètres. L'examen des ruines montre que le bâti-
ment n'a pas été construit en une seule fois, mais qu'il a subi, au
cours du temps, des adjonctions et des remaniements. La cour inté-
rieure renferme 20 estufas circulaires, de diamètres divers. Les
□□□□□□□□□□a
maria
CDD
□D
31 " BnnnBDDDDDD
A . . icnazziizziizzicurziczicucziD
Fig. 76. — Plan du pueblo Bonito (d'après Jackson, Ruins of the
ChsLeo canon).
chambres sont au nombre de 650 (fig. 76 et 77). A cinq kilomètres
du précédent, se trouve le pueblo Penascablanca, remarquable par
son plan elliptique (fig. 78).
Les immenses pueblos du canon du Ghaco témoignent, dans leur
construction, des mêmes préoccupations de défense que nous trou-
vons dans les habitations des falaises ; les particularités du sol ne
permettant pas de construire en cet endroit des maisons situées à
une grande hauteur au-dessus des vallées, on a eu recours à un
procédé de fortification particulier : les murs extérieurs, hauts et
lisses, privés de portes, ne permettaient pas à l'ennemi de rentrer
facilement dans la place, qui n'était accessible qu'au moyen
d'échelles mobiles ; la cour était souvent défendue par un mur assez
bas, de forme semi-circulaire, qui était suffisant pour arrêter long-
temps les sauvages nomades, peu habitués à la guerre de siège.
œ;
RUINES DU BASSIN DU RIO GRANDE
203
Toutes les ruines de cette région montrent un constant souci de la
défense contre un ennemi redoutable et une utilisation très habile
des accidents naturels pour se mettre en sécurité.
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Fig. 78. — Plan du pueblo Penascablanca (d'après Jackson, Ruins of
the Chaco cafion).
S iv
Ruines du bassin du Rio Grande.
La région qui comprend le bassin du Rio Grande del Norte est
moins riche en ruines que celle du cours supérieur du Colorado.
Les habitations des falaises y font presque complètement défaut.
Les ruines sont probablement moins anciennes que celles qui
existent plus au nord ; elles montrent quel était le mode de con-
struire des Pueblos lorsque des circonstances inconnues les for-
cèrent à descendre vers le Sud. Certaines de ces ruines ont même
une histoire, qui vit encore dans la mémoire des Indiens Pueblos
actuels : elles sont désignées comme le site d'anciennes villes, d'où
les uns et les autres : Zunis, Hopis, Tanos, ont dû fuir à la suite
de combats avec les Indiens pillards ou avec les Espagnols. C'est
dans le sud de cette région que vivent aujourd'hui les Pueblos (Tahos
du Rio Grande, Zuhis, Hopis del'Arizona).
Cette région est surtout riche en ruines de pueblos; cependant,
on a signalé en plusieurs points des habitations creusées dans le
flanc des falaises ou installées dans des cavernes naturelles. A l'ouest
204 LES MAISONS DES FALAISES ET LES PUEBLOS
de Santa-Fé, presque aux sources du Rio Grande, on en a signalé
un grand nombre. D'autres ont été découvertes dans un canon
connu sous le nom Navajo de Gunuye; cette gorge a une profondeur
de 15 à 30 mètres; ses parois sont faites d'un tuf mou, dans lequel
on a creusé, à la partie inférieure, de petites chambres, le plus sou-
vent circulaires ; ces chambres ont généralement un diamètre de 3 U1 50
à 4 m 50; le plafond est en forme de dôme, d'une hauteur maxima de
*2 m 50 et couvert de suie ; en fait de porte on trouve une ouverture de
niveau avec le sol de la vallée, de '" 70 de haut sur m 60 de large ;
de plus, deux ouvertures circulaires creusées dans le mur ont dû servir
de fenêtres. Le sol de ces chambres était généralement fait de terre
rouge battue et polie, et les murs étaient parfois recouverts d'un
badigeon rouge ou jaune ; des niches, creusées dans les murs, ser-
vaient d'armoires. On a trouvé, devant la plupart de ces excavations,
des quantités de pierres grossièrement équarries, ce qui fait supposer
qu'on avait construit, devant le mur de la falaise, des chambres en
pierres '.
D'autres cavernes importantes ont été visitées, en 1891, par M.
G. Mindeleff dans la vallée du Rio Verde 2 . Elles se comptent
par milliers, groupées parfois par deux ou trois, ou réunies en plus
grand nombre. Ce sont des excavations artificielles, creusées au bas
des talus de la rivière. Ces habitations sont généralement disposées
de la façon suivante : une entrée, taillée à la base de la falaise,
donne accès à une grande chambre, tandis que d'autres chambres
plus petites sont reliées au couloir d'entrée par d'étroits passages ;
d'autres petites chambres communiquent de la même façon avec
la grande pièce.
On a aussi trouvé des habitations de ce type dans le mont San-
Francisco, au nord de FlagstaiF (Arizona). Elles ont été découvertes,
en 1883, par le colonel Stevenson, puis visitées et décrites par J. W.
1. G. Nordenskiold, Cliff-dwellers, p. 128.
2. Le Rio Verde, affluent de droite de la Sait River, affluent elle-même du
Rio Gila, n'appartient pas au bassin du Rio Grande del Norte; nous avons
néanmoins décrit ici ses ruines, ainsi que celles du puits de Montezuma, le
seul cliff-dwelling de ces régions, parce quelles ressemblent beaucoup à celles
du Rio Grande et qu'elles appartiennent à la même aire ethnographique. Les
ruines du Rio Gila présentent un mode de construction très différent.
Les ruines du Rio Verde ont été signalées d'abord par le D r Meakns,
Ancient Dwellings of the Rio Verde valley (Popular Science Monthly, New-
York, oct. 1890, p. 749) ; elles ont été décrites en détail par G. Mindeleff,
Aborigin.il remains in the Verde Valley (RE, XIII, Washington, 1896, pp.
185-257).
RUINES DU BASSIN DU RIO GRANDE 205
Powell '. Klles consistent en chambres irrégulières, d'une longueur
moyenne de 3 m 75 sur une largeur de 3 mètres et d'une hauteur de
1 U1 80 à 3 mètres, creusées dans le flanc de la montagne. D'ordinaire, les
habitations comprennent une grande pièce dans laquelle débouchent
d'étroits couloirs, qui conduisent à des chambres plus petites.
Ainsi les habitations excavées de cette partie de l'Amérique du
Nord présentent une particularité qui n'existe pas dans celles du
Colorado : elles forment de véritables appartements, composés de
plusieurs chambres creusées dans le roc 2 , tandis que celles du
Nord comprennent des pièces plus vastes, divisées au moyen de
cloisons de pierre.
Les falaises de cette région ne renferment que deux habitations,
et encore sont-elles situées à proximité de cours d'eau qui sont des
affluents du Colorado. L'une est connue sous le nom de « Château
de Montezuma », l'autre sous celui de « Puits de Montezuma ». Tous
deux sont situés à Camp Verde (Arizona), sur la rive occidentale
du Beaver-Creek, affluent du Colorado Chiquito. La première de ces
ruines 3 est bâtie dans une excavation, à une assez grande hauteur.
Elle se compose d'un grand bâtiment devant lequel est construite
une tour carrée.
Le Puits de Montezuma est le nom d'une dépression elliptique
aux parois perpendiculaires, d'une profondeur de 18 à 20 mètres et
dont les dimensions sont d'environ 100 mètres sur 60. Au fond de
cette dépression, se trouve un petit lac. Dans des anfractuosités
naturelles des parois, on a bâti de petites habitations, d'un accès
périlleux; pour y parvenir il fallait descendre au fond du puits
par un sentier très raide, puis remonter vers les habitations,
situées à peu près à mi-chemin du fond et de la surface du sol
(fig. 79).
Toute cette contrée est couverte de pueblos ruinés, construits
presque tous en adobes, avec très peu de pierre. Les groupes les
plus importants sont ceux de la vallée du Rio Verde, des plateaux
1. ,T. W. Powell dans RE, VII, Washington, 1891, Administrative Report,
p. xix. Ces habitations ont été attribuées à l'industrie des Indiens Havasupais
du groupe Yuma.
2. A l'exception de celles de Gunuye décrites plus haut. Dans la même
région du Rio Grande, près du pueblo actuel de Santa-Glara, J. W. Powell
a trouvé des habitations excavées du même type que celle du Rio Verde ou
du mont San-Francisco (RE, VII, Administrative Report, p. xxn).
3. W. J. Hoffman, Miscellaneous on Indians inhabiting Nevada, Califor-
nia and Arizona (GS, X, Washington, 1879, pp. 477-478) ; cf. Mearns,
Ancient Dwellings of the Rio Verde valley (Poputar Science Monthly , p. 749);
G. Nordenskiold, Cliff-dwe tiers, p. 129.
Fig. 79. — Le « Puits de Montezuma
modèle en papier aggloméré de M. V
Trocadéro.
>. Dessin de Ed. Touchet, d'après le
Mi.ndeleff, au Musée d'Ethnographie du
RUINES DU BASSIN DU RIO GRANDE
207
Be /uni, de Jemez et de Tusayan; ce sont les sites où habitèrent
les ancêtres des Hopis, des /unis, des Kerès ou des Tanos '.
Deux de ces ruines rappellent un peu les pueblos du canon du
Chaco. La première est celle d'un ancien village hopi, appelé
Tebngkihu « la maison du feu », situé dans le Keam's Canon, sur
le plateau de Tusayan 2 (fig. 80). C'est une des constructions les
Fig. 80. — Pueblo ruiné de Tebugkihu (d'après V. Mindeleff, Sludy of the
Pueblo architecture).
mieux conservées de la région; le mur extérieur, qui fait le tour de
la ruine, a encore plusieurs pieds de hauteur sur presque toute sa
circonférence. Le pueblo de Kin-tiel se compose de deux ailes, de
dimensions presque égales, placées symétriquement de chaque côté
d'un ancien ruisseau ensablé. Les chambres, au nombre de 565, sont
disposées en deux rangées concentriques s'appuyant au mur exté-
rieur; en certains points, des corps de bâtiments s'avancent dans
l'immense cour, enclose par les murs. On a cru trouver des traces
de l'existence de plusieurs grandes chambres circulaires, ana-
logues aux estufas des pueblos du San-Juan. Les Zunis prétendent
que le pueblo de Kin-tiel fut habité il y a plusieurs siècles par leurs
ancêtres (fig. 81).
Les autres constructions de cette région n'offrent rien de parti-
culier ; que des diversités de plan purement accidentelles. Par-
fois, comme dans la vallée du Rio Verde, les chambres sont toutes
groupées ensemble, et l'édifice forme un bloc, affectant la forme
1. Outre les ouvrages cités précédemment, voir V. Mindeleff, A study of
the Pueblo architecture, Tusayan and Cihola (RE, VIII, Washington, 1891,
pp. 13-230 .
2. V. MlNDELEFF, Op . Cit., pp. 57-58.
i>08
LES MAISONS DES FALAISES ET LES PUEBLOS
Fig. 81. — Pueblo ruiné de Kin-tiel (d'après V. Mindeleff, Study of ihe
Puehlo architecture).
RUINES DU BASSIN DU RIO GILA "209
carrée ou rectangulaire. Sur le plateau de Tusayan, les diverses
constructions sont disposées de façon irrégulière; , il en est de
même dans les pueblos Zunis.
En résumé, les ruines de la région du Rio Grande présentent des
particularités différentes de celles des anciens bâtiments de la
région septentrionale : absence presque totale des habitations dans
les falaises, construction en adobes, dispersion des corps de bâti-
ments et absence d'estufas circulaires. Cependant, clans quelques
cas, comme ceux de Tebugkihu et de Kin-tiel, les maisons sont
massées dans un seul mur circulaire, ce qui rappelle les ruines du
• Colorado. Les édifices du Rio Grande sont donc probablement
des monuments du même type que celui des habitations du Colo-
rado, mais adapté aux exigences d'un pays différent.
S Y. — Ruines du bassin du Rio Gila.
Le territoire où gisent ces ruines est habité actuellement par
deux groupes d'Indiens, les Pimas et les Yumas. Nul doute que ce
soit aux ancêtres des premiers qu'il faille attribuer les construc-
tions que nous trouvons auprès du Rio Gila et de ses affluents. Les
Yumas sont, en effet, à l'exception des flavasupais de l'Arizona,des
chasseurs et des pillards nomades, ne possédant pas les moyens de
construire de pareils édifices.
Le bassin du Rio Gila manque totalement d'habitations con-
struites dans les cavernes et dans le creux des falaises ; toutes sont
bâties dans les plaines. Elles sont généralement connues sous le
nom espagnol de Casas grandes, « grandes maisons », et abondent
le long de la partie moyenne du Rio Gila et de son affluent de
droite, le Rio Salado. La ruine typique est la Casa Grande, située
à une quinzaine de kilomètres de Florence (Arizona), à un kilomètre
environ du Rio Gila. Ce bâtiment fut découvert à la fin du xvn e siècle
par le jésuite Kino * ; elle avait à cette époque quatre étages, et pas
de toit. Plusieurs descriptions du xvm e siècle nous sont parvenues,
entre autres celle écrite, en 1775, par le Père Pedro Font, qui est
excellente.
La Casa Grande fut visitée en 1848 par le capitaine Emory
qui en donna une description fantaisiste ; beaucoup meilleure est
1. Une traduction anglaise de la description faite par le P. Mange, secré-
taire de Kino, a été donnée par H. H. Banchoft, Works, vol. IV, p. 622, note ;
une autre a été publiée par Baktlett, Personal Narrative, vol. II, pp. 281-282.
Manuel d'archéoloyie américaine. 14
210
LES MAISONS DES FALAISES ET LES PUEBLOS
celle publiée, en 1852, parle voyageur Bartleti : elle nous montre que
l'état des lieux avait peu changé depuis la visite du Père Font,
77 ans auparavant. La première description complète date cepen-
dant du voyage de l'expédition Hemenway, dont les résultats furent
publiés par F. H. Cushing ' et W. J. Fewkes 2 . En 1889, le Con-
Fig.
82. — Plan de la Casa Grande, Florence, Arizona (d'après
G. Mindeleff, Casa Grande ruin).
grès des États-Unis vota une somme de 2.000 dollars, pour réparer
et entretenir la Casa Grande ; cette ruine fut alors visitée et décrite
par un architecte, M. G. Mindeleff. Celui-ci trouva les ruines
signalées par Bartlett en 1854 presque disparues ; seul le bâtiment
principal mérite de retenir l'attention. Sa longueur est de 18 mètres
et sa largeur de 13 mètres, ce qui s'accorde à peu près avec les
proportions indiquées par le P. Font. Il existe encore deux étages,
et les murs s'élèvent à une hauteur de 6 m 15 à 7 m 60. L'intérieur
est divisé en un certain nombre de chambres (fig. 82 et 83).
1. Preliminary Report on the archseological results of the Hemenway expé-
dition.
2. On présent condition of a ruin in Arizona called Casa Grande.
RUINES DU BASSIN DU KIO (ilLA
•211
Les anciens auteurs ont souvent parlé de la Casa Grande comme
d'un pueblo d'adobes*. C'est une erreur. Cet édifice a été construit
par un procédé qui diffère totalement de celui par lequel furent
élevés les pueblos de la région septentrionale. Les murs sont for-
més d'énormes blocs de terre, qui n'ont pas été moulés, comme
c'est le cas pour les adobes ou les briques, mais ont été fabriqués
■•-.•Jùr-, ttâm
ï&àŒ
m*
,:■
Fig. 83.
Le bâtiment central de la Casa Grande, Florence (d'après
G. Mindeleff, Casa Grande ruin).
sur place. Il est probable que l'on construisait une sorte de ber-
ceau, fait d'un lacis de roseaux ou de perches légères, formant deux
surfaces parallèles écartées d'un mètre environ et longues d'à peu
près 1 ro 50 ; dans cette sorte de boîte ouverte aux deux bouts, on
coulait de l'argile mélangée d'eau, de façon à former une pâte assez
consistante. Quand le bloc ainsi formé était sec, le berceau était
placé plus loin et l'opération recommençait. C'est, en somme, le
procédé employé pour la construction en ciment. Le mur était
ensuite aplani, du côté de l'extérieur, avec la main ; à l'intérieur,
I. Par exemple, de Nadaillac, L'Amérique préhistorique, p. 225 : « Il est
construit en adobes de arrande taille. . . »
2 I 2 LES MAISONS DES FALAISES ET LES PUEBLOS
il a été recouvert d'un badigeon blanc et a été poli. Le P. Mange
dit qu'à l'intérieur, les parois brillaient « comme de la poterie de
Puebla » et, lors de la visite de M. Mindeleff, ce revêtement était
encore admirable de poli, aux endroits où les intempéries ne lavaient
pas craquelé .
Les planchers sont aujourd hui détruits, mais les murs portent
encore la place des solives qui les supportaient. Les portes servant
d'entrée se répétaient symétriquement aux deux étages; elles avaient
" l 60 de large et environ 1 m 25 de hauteur, si l'on en juge par celle
du second étage qui est assez bien conservée. Comme on n'a pas
trouvé de traces d'escalier dans la Casa Grande, il est probable
qu'on avait accès au second étage au moyen d'une échelle, posée
à l'extérieur. Certaines des ouvertures par lesquelles commu-
niquaient les chambres avaient été bouchées, au moment de la
visite de M. Mindeleiï, à l'aide de blocs déterre analogues à ceux
des murs. Des niches étaient ménagées dans l'épaisseur des parois.
Les autres « Casas Grandes » du Rio Gila paraissent être du même
type que la précédente. Celles du Rio Salado lui ressemblent aussi :
ce sont d'énormes bâtiments autour desquels d'autres plus petits se
groupaient ; il en était probablement ainsi, autrefois, de la Casa
Grande de Florence.
Ce type de constructions se rencontre encore dans la province
mexicaine de Chihuahua, où les ruines sont mieux conservées
qu'aux États-Unis '. La plus grande et la mieux préservée mesure
240 mètres sur 75 mètres. Malheureusement, aucune description
détaillée de ces monuments n'a été faite.
En résumé, les ruines du Rio Gila nous montrent un procédé très
spécial de construction, que l'on n'a pas signalé dans les ruines
situées plus au nord et qui paraît avoir été particulier aux Pimas.
§ VI. — Les maisons des falaises de la Sierra Madré
et du Jalisco [Mexique).
Les flancs escarpés de la Sierra Madré, au nord du Mexique,
recèlent d'assez nombreuses habitations troglodytiques. Elles sont
particulièrement nombreuses dans la vallée connue sous le nom de
Tarahumara, sur les frontières des Etats de la Sonora et de
Chihuahua.
Une seule de celles qui furent explorées par M. Limholtz avait d'as-
1. Bartlett, Personal Narrative, vol. II, p. 3 45 .
Fig. 84. — Habitation dans la falaise à Ghuhuichupa, Mexique (d'après
G. Lumholtz, Unknown Mexico).
214 LES MAISONS DES FALAISES ET LES PUEBLOS
sez grandes dimensions. Elle était située à une quarantaine de
kilomètres au sud de l'établissement mormon de Chuhuichupa,
sur une terrasse rocheuse occupant la moitié d'une grande exca-
vation naturelle (fig. 84). Les constructions étaient en très mauvais
état ; elles comprenaient deux grands groupes de maisons à deux
étages, renfermant 53 chambres ; à côté se trouvait un certain
nombre de petites constructions, en tout semblables aux greniers
à céréales du Mexique central et qui ont peut-être été érigées par
les Tarahumars modernes. D'autres constructions du même genre
ont été signalées dans le canon de Pieclras Verdes (Chihuahua) ' .
Les troglodytes ont laissé des traces de leur séjour jusque dans le
centre du Mexique. Récemment, au cours d'une exploration du
Jalisco, M. A. Hrdlicka découvrit une de ces constructions au
sud de l'Etat de Zacatecas, non loin des limites du Jalisco. Cette
région est habitée aujourd'hui par une tribu pima, les Tepecanos.
Voici la description de cette ruine :
Elle est située à environ 5 kilomètres au sud de Juchipila, sur
deux collines nommées Gerro de Chihuahua et Cerro de las Yenta-
nas, réunies par une crête en forme de selle. Les deux collines et sur-
tout la crête renferment des ruines et des traces nombreuses d'habita-
tions, attestant l'existence en ce lieu d'une population autrefois assez
dense. Sur le versant nord-estdu Cerro de las Ventanas,à environ les
deux tiers de sa hauteur, se trouve la ruine la plus intéressante, qui
ressemble beaucoup à celles de l'Utah et du Colorado. Elle mesure
12 mètres environ de longueur et 3 mètres de haut. Les murs,
épais et construits avec soin, sont faits de pierres non équai ries,
reliées par un mortier qui semble avoir été composé de terre, mélan-
gée avec de l'herbe hachée . De l'édifice il ne reste que le mur de face,
construit devant une caverne de petites dimensions; cette anfrac-
tuosité ne paraît pas avoir été divisée au moyen de murs intérieurs.
Le mur est peint de six bandes blanches verticales, très visibles de
la vallée et qui ont valu à la ruine son nom de « Las Ventanas » (les
fenêtres). La muraille est aussi percée de quatre ouvertures, assez
semblables à celles que l'on rencontre dans les habitations des
falaises du Nord ; celle qui servait de porte a environ ul 75 de haut
sur U > 60 de large, les autres ont0 ,n 45 sur m 30. Les collines
renferment plusieurs autres cavernes, moins accessibles et qui n'ont
pas été visitées 2 .
1. C. Lumholtz, Unknoum Mexico, vol. I, p. J25.
2. Hrdlicka, The région of the Tepecanos, pp. 431-432.
CHAPITRE XI
L'INDUSTRIE DES CLIFF-DWELLERS
Sommaire. — I. L'industrie de la pierre et du bois. — II. La céramique.
§ I. — L'industrie de la, pierre et du bois.
Les fouilles faites dans les habitations des falaises et dans les
pueblos ruinés ont livré de nombreux objets en pierre, en bois et
surtout des poteries.
Ces divers objets ne diffèrent pas d'ailleurs de ceux que fabriquent
Fig. 85. — Formes principales de haches trouvées dans les ruines des
habitations des falaises et des pueblos.
encore les Indiens (Zunis, Hopis, Acomas, etc.) qui habitent
aujourd'hui la région.
L'industrie delà pierre des anciens « Cliff-dwellers » nous est sur-
tout connue par des objets de pierre polie et, en particulier, par des
haches. Celles-ci ressemblent à la fois aux pièces trouvées dans la val-
lée du Mississipi et à celles de régions très éloignées de l'Amérique
du Sud. Elles sont généralement faites de roches éruptives et lourdes
(basalte, porphyre) ou de pierres vertes rappelant la jadéite. Les
formes sont peu variées, mais très caractéristiques. Ces haches sont
toutes du type dit « à gorge » ; parfois la gorge est située au milieu
et la hache a deux tranchants ; d'autres fois, la gorge est plus rappro-
chée d'une des extrémités que de l'autre et alors la hache a pu servir
de marteau ; quelquefois il y a deux gorges parallèles, d'autres
"21(3 l'industrie des cliff-dwellers
fois encore, la rainure ne s'étend que sur trois côtés, la face pos-
térieure restant plate (fig. 85).
Toutes ces formes se rencontrent actuellement dans les haches
de Zuni et des autres pueblos modernes.
On a aussi trouvé, dans les pueblos ruinés, des erminettes à soie,
de forme spéciale, des mortiers et des tables à porphyriser, tous
objets que l'on trouve encore chez les Pueblos modernes '.
Les objets de bois sont plus rares : malgré la sécheresse du climat,
l'humidité les a entamés et beaucoup étaient, lors de leur décou-
verte, devenus méconnaissables. Toutefois, les quelques objets res-
tés intacts nous rappellent l'industrie des Indiens qui habitent actuel-
lement la région. Les plus intéressants sont les bàhos « bâtons de
prière » et les kachinas, poupées en bois sculptées qui servent
encore aujourd'hui aux Hopis dans leurs cérémonies religieuses.
M. Fewkes 2 a découvert des bàhos dans les anciennes cités de
Sikyatki et d'Honânki, que les Hopis disent avoir été leurs
anciennes résidences.
§ II. — La poterie.
C'est surtout la poterie des anciens « clill'-dwellers » qui nous est
bien connue. Partout on a trouvé des restes de la céramique des con-
structeurs de maisons des falaises, soit sous forme de vases entiers,
soit, plus fréquemment, sous forme de tessons.
Là encore, la technique ne paraît pas avoir différé, d'une façon
essentielle, de celle des Pueblos modernes.
L'examen de la céramique ancienne du sud-ouest des Etats-Unis
ne permet pas d'établir de divisions chronologiques. La poterie ne
semble pas très ancienne, peut-être même moins encore, que cer-
taines pièces de la régions des mounds. Le système de fabrication
est partout le même; aucun centre ne paraît s'imposer d'où cet art
aurait rayonné. Les pièces trouvées dans les cavernes ne sont ni
mieux ni plus mal exécutées que celles des cités ruinées du plateau
de l' Arizona. En outre, tous les vases des « Cliff-dwellers » diffèrent
peu, aussi bien par leur forme que parleur ornementation.
1. Voir J. Stevenson, Illustraled catalogue of the collections obtained
from the Indians of New-Mexico and Arizona in 1879 (BE, vol. II, Washington,
1883, pp. 336-342 et fig. 353-358).
2. Preliminary account of an expédition to the cliff villages of the Red Rock
Conntry (SR, 1895, Washington. 1896, pp. 579-581, et pi. LU et LVIII).
LA POTERIE 217
Toute la poterie de cette région des Etats-Unis présente un carac-
tère particulier : la pâte en est mieux faite, mieux cuite que celle
des régions orientales, autrefois habitées par les « Mound-Builders ».
La matière à employer n'était d'ailleurs pas rare dans le Sud-Ouest :
toutes les rivières laissaient sur leurs rives de riches alluvions argi-
leuses, où la terre plastique pouvait être recueillie en abondance.
Toutefois, cette argile était trop compacte pour donner de bonnes
pâtes, aussi les « Cliff-dwellers » y adjoignaient-ils du sable fin, pro-
venant de roches décomposées.
Gomme dans toute l'Amérique, les vases étaient faits entièrement
à la main, l'usage du tour à potier étant inconnu sur le Nouveau
Fig. 86. — Base de vase, fabriqué par enroulement d'un boudin d'argile
d'après W. H. Holmes, Ruins of S. \Y. Colorado) .
Continent. Les procédés employés ont été, au moins, au nombre de
deux : 1° la fabrication au moyen de rouleaux de terre superposés ;
2° le modelage entièrement à la main *. Les deux procédés sont
encore employés aujourd'hui par les Pueblos. L'enroulement de la
pâte a été observé souvent chez ces Indiens ; en voici la description
technique. Le potier prend la terre, qu'il a suffisamment délayée,
et en forme un boudin, d'épaisseur variable suivant la grandeur et
la forme du vase qu'il veut faire, mais qui, d'ordinaire, est de 1 cen-
timètre à 1 cent. 1/2 de diamètre. Il égalise et polit soigneusement
l'espèce de corde d'argile ainsi obtenue, puis il appuie son doigt sur
une des extrémités et enroule autour le boudin, en forme de spi-
rale, en appuyant fortement les tours les uns sur les autres. La
fig. 86 qui représente une base de pot trouvée dans l'un des pue-
blos du Rio San Juan fait comprendre ce procédé. Les premiers
tours font peu saillie les uns sur les autres, en telle sorte que le
l. W. H. Holmes, Pottery of the ancient Pueblos BE, Washington, 1886,
p. 271).
218 l'industrie des cliff-dwellers
fond du vase est un disque presque plat, mais peu à peu la saillie
devient plus forte de façon à former la panse. Lorsque le premier
boudin d'argile est complètement enroulé, on en ajoute un autre,
en ayant soin de bien souder les extrémités. Le bord du vase
est fait à l'aide d'une bande d'argile plate, un peu épaissie du côté
qui doit former la lèvre et quelque peu recourbé. Lorsque la pâte est
encore fraîche on aplanit les irrégularités de l'intérieur avec la
main 1 . La surface extérieure est laissée telle quelle, ou façonnée
pour former des ornements très variés, décrits plus loin.
L'autre procédé de fabrication est celui qu'employaient la plupart
des peuples américains. Il consistait à modeler grossièrement, à la
main, les vases dans la forme voulue, et à les retoucher ensuite.
La cuisson était, en général, soigneusement surveillée, car la pâte
est rarement enfumée. Peut-être les anciens « Cliff-dwellers » se ser-
vaient-ils de fours comme ceux que l'on trouve dans les villes des
Pueblos actuels 2 .
Une fois cuite cette pâte était, en général, gris-clair, mais parfois
elle était rouge ou brune, en raison de la présence d'argiles ferrugi-
neuses, ou même, dans le Sud, jaunâtre. Souvent, la surface des
vases était polie, probablement à l'aide d'un instrument de pierre.
Parfois elle était recouverte d'un enduit blanchâtre, fait de terre
blanche très délayée, qui formait une sorte de vernis sur lequel on
peignait en couleurs variées.
Telles sont les caractéristiques générales de la poterie des anciens
« Cliff-dwellers ». Examinons maintenant les diverses catégories
entre lesquelles se répartissent les produits de cet art céramique.
La poterie non décorée. — Cette poterie est faite d'après le pre-
mier procédé. Elle est extrêmement abondante dans toute l'aire des
habitations des falaises et des pueblos. On la trouve depuis le sud de
l'Utah (Rio Virgen) jusqu'au Rio Gila, et elle est très répandue
dans les ruines du Rio San Juan, du Petit Colorado, du Rio Pecos,
du plateau de Jemez 3 . Cette céramique présente partout le même
aspect, la pâte en est rugueuse, ce qui provient de la grande quan-
tité de sable qu'elle renferme, sa couleur est grise dans le nord,
jaune dans quelques parties de l' Arizona; elle est toujours bien cuite
et extrêmement dure. Les formes sont assez peu variées : ce sont des
1. W. H. Holmes, Poltery of the ancienl Pueblos, pp. 274-275..
2. V. Mi.ndeleff, A Sludy of *the Puehlo architecture (BE, vol. VIII,
Washington, 1891, pp. 162-168).
3. W. II. Holmes, Potterij of the ancient Pueblos, pp. 297-299.
LA POTERIE 219
vases à l'orme globuleuse, des bouteilles, des plats peu profonds,
et des écuelles. Les bouteilles, les plus intéressants de ces objets,
ont des cols plus ou moins évasés dans le haut, la panse est en géné-
ral très large et très basse, parfois un peu carénée (fig. 87).
La seule décoration qui pare ces vases est obtenue par la disposi-
tion variée des boudins de terre glaise dont ils sont faits. Parfois, la
panse est ornée de bandes formant cascade, produites au moyen de
rig. 87. — Vase à panse (bouteille), du Rio San Juan (d'après W. H. Holmes,
Ruines of S.-W. Colorado). h __,
cordes d'argile aplaties à l'extrémité et se recouvrant; parfois, les
côtes sont alternées, larges et étroites tour à tour ; d'autre fois, elles
sont indentées de façons diverses, pour imiter la vannerie, marquées
avec les ongles, façonnées en forme de coulures, de pliures de la pâte,
etc. (fig. 88) L On a trouvé aussi sur cette poterie certains orne-
ments rapportés, faits de la même pâte que le vase ; ce sont de petits
mamelons, des spirales, simples ou doubles, de grands chevrons,
qui étaient appliqués sur la pâte après que le vase était fait et avant
la cuisson 2 .
La plupart des poteries de ce type semblent avoir eu un usage
domestique : vases pour la cuisine ou pour renfermer de l'eau, etc.
1. W. H. Holmes, Pottery of the ancient Puehlos, fig. 220-228, pp. 278-280.
2. Id., ibid., fig. 231-238, pp. 282-283.
220
L INDUSTRIE DES CLIFF-DWELLERS
Il existe dans la même région une autre céramique, également
sans décors, mais dont la surface, au lieu de montrer les stries pro-
duites par le procédé spécial de fabrication, est parfaitement unie.
fi i
Fig\ 88. — Décors de la poterie du Rio San Juan (d'après W. H. Holmes,
Ruins of the S.-W. Colorado).
Ces vases sont très nombreux, de fabrication en général assez gros-
sière, et de formes peu variées : on trouve la bouteille et des objets
de forme irrégulière. La plupart des Pueblos modernes fabriquent
encore une poterie analogue. Les Zunis font en poterie unie tous
leurs ustensiles de cuisine ; il en est de même des Hopis, des
Fig. 89. — Poterie noire"de Santa-Clara (d'après J. Stevenson,
Illustra ted Catalogue).
Tanos, des Pueblos d'Acoma, de Tesuke, de Santa Clara *. Ces
derniers ont une belle poterie noire, lustrée, sans ornements, tout à
fait particulière, ainsi que le montrent les spécimens de la fig. 89 2 .
1. J. Stevenson, Illustrated catalogue of the collections obtained from the
lndians of New-Mexico and Arizona in 1879.
2. J. Stevenson, Illustrated catalogue of the, collections from the lndians
of New-Mexico and Arizona in 1880 (BE, vol. II, fig. 660 a 672).
LA POTERIE
221
La, poterie peinte. — La poterie peinte est presque aussi fré-
quente dans les ruines du Sud-Ouest que la poterie sans décor. Mais
elle a une bien plus grande importance que cette dernière dans la
civilisation des Pueblos modernes.
La classification de ce genre céramique n'est pas encore bien fixée.
M. W. Holmes propose la suivante : 1° Poterie à fond blanc, sur-
tout abondante sur le plateau de Tusayan (Arizona) ; 2° Poterie très
colorée, surfaces peintes en rouge et décorées avec profusion de
lignes et de figures en blanc, en noir et en brun, se trouve depuis
Fig. 90. — Écuelle du pueblo ruine de Sikyatki (d'après J. W. Fewkes,
Preliminary account of an expédition to the Red Rock Country).
la vallée du Petit Colorado jusqu'au Rio Gila; 3° Ecuelles à coloris
rouge et noir sur fond jaunâtre, de la même région 4 .
La poterie à fond blanc trouvée dans les ruines a des formes assez
peu variées. Ce sont des ecuelles, formées de segments de sphères,
parfois un peu ovoïdes, ou pointues vers la base, avec des bords pro-
fondément incurvés, quelquefois très déprimés ; des pots à fond
1. W. H. Holmes, Pottery of the ancient Puehlos, pp. 300-30!
■2*2*2
L INDUSTRIE DES CL1FF-DWELLERS
Fig\ 91. — Poteries des Pueblos modernes. — 1, 2, Pueblo de Zuni
3, Acoma ; i, Laguna ; 5, Gochiti; 6, Tesuke.
LA POTERIE
223
souvent aplati ou même, très rarement, concave, avec un col plus
ou moins large, des gobelets hémisphériques, cylindriques, coniques,
pourvus d'anses de formes très variées, enfin des vases représentant
des objets et surtout des chaussures.
La décoration est toujours géométrique, généralement en noir sur
fond blanc jaunâtre. Elle consiste en escaliers, en J bordures,
en grecques, en rinceaux, en spirales, arrangées diversement.
Ce genre de poterie est extrêmement répandu chez les tribus
modernes et, en particulier, chez les Zunis. Leurs vases sont la
plupart du temps d'une couleur blanc crème et ont des dessins en
bleu noirâtre. Il ne saurait être question de donner ici même une
énumération des formes, très nombreuses, qu'affectent les vases
zunis, non plus que de leur décoration si particulière. Toutefois nous
avons groupé sur la figure quelques vases caractéristiques
Une des particularités de la céramique moderne des Zunis, c'est
le développement qu'a pris la représentation d'êtres humains et
animaux. Quelquefois, ces figurines sont en poterie blanche décorée
en noir; d'autres fois, elles sont faites de terre rougeâtre et recou-
vertes de paillettes de mica.
M. Fewkes a découvert dans les ruines de Sikyatki, d'Honanki
et (YAwatobi, près du Rio Verde, des spécimens très intéressants
d'une poterie que l'on pourrait rapporter au troisième type men-
tionné par M. Holmes. Ce sont des écuelles, assez profondes, de cou-
leur jaune, et qui portent des dessins en rouge et en noir. La déco-
ration est spécialement intéressante. Les ornements géométriques
sont peu fréquents, au contraire de ce qui existe dans l'ancienne
poterie à fond blanc; par contre, on y trouve comme ornements des
papillons (fig. 90), des oiseaux, des reptiles stylisés *.
Nous terminerons ce chapitre par quelques mots sur la poterie des
Pueblos modernes. La technique, la forme en sont, en général, assez
peu variées, mais, par contre, la décoration en est particulière et
change d'un pueblo à l'autre comme on en pourra juger par l'exa-
men de la fig. 91 qui représente deux vases de Zuni, un d'Acoma,
un de Laguna, un de Tesuke et un de Cochiti.
1 . J. \V. F f:\vkes, Preliminary account of an expédition to the cliff villages
of the Red Rock Conntry .
CHAPITRE XII
LES CONSTRUCTEURS
On admet généralement aujourd'hui que les ruines qui par-
sèment le sud-ouest des États-Unis ont été construites par les
ancêtres des Indiens Pueblos d'aujourd'hui. Ceux-ci ne constituent
pas une race homogène et ils parlent des langues appartenant à
plusieurs groupes très différents. C'est ainsi que les Hopisou Mokis
sont de la race des Shoshones, peuples de pillards qui comprend
les tribus des Yutes et des Comanches, tandis que les autres Pue-
blos appartiennent aux groupes Zuni, Tano et Kérès. M. Hodge
pense même que les Navajos, qui ressemblent tant aujourd'hui aux
Apaches et aux autres tribus nomades de cette région, construi-
sirent autrefois des « maisons des falaise », pour se mettre à l'abri
de ceux auxquels ils paraissent tant ressembler.
On suppose que la cause qui amena les anciens Pueblos à con-
struire les habitations troglodytiques et les maisons des falaises est
la guerre sans merci que leur firent les tribus pillardes venues du
Nord, et surtout les Apaches. Cependant cette opinion a été atta-
quée assez récemment par plusieurs américanistes. M. Hodge sup-
pose que le choix du site des villages fut, jusqu'en 1680, — date du
soulèvement de tous les Pueblos contre la puissance espagnole, —
dicté non par la crainte des tribus nomades, mais parles nécessités
de la vie agricole ; leurs travaux de défense étaient faits contre les
autres Pueblos et non contre les Apaches, qui n'entrèrent en scène
qu'à l'époque de l'arrivée des Espagnols.
M. C. Mindeleff qui a fait une étude très approfondie de l'archi-
tecture des Pueblos rejette aussi l'hypothèse défensive. Parlant des
ruines du Canon de Chelly, il dit : « C'est ici, plus que partout
ailleurs, que nous aurions pensé trouver confirmation de la vieille
idée, suivant laquelle les excavations des falaises furent les rési-
dences et le dernier refuge d'une race harcelée par de puissants
ennemis et contrainte finalement à construire ses habitations en des
lieux, inaccessibles où ils pussent résister efficacement; nous aurions
Ma nuel d'archéologie Américaine. 15
22(> LES CONSTRUCTEURS
pu aussi y voir se réaliser la théorie plus moderne, suivant laquelle
ces constructions représenteraient un stage primaire du développe-
ment de l'architecture des Pueblos, stage correspondant à l'époque
où ces tribus étaient peu puissantes et entourées par de nombreux
ennemis. Ni Tune ni l'autre de ces théories ne peut rendre compte
des faits observés. L'idée, plus récente encore, suivant laquelle les
maisons des falaises étaient utilisées comme lieux de refuge tempo-
raire par diverses tribus de Pueblos, qui, l'alarme passée, retour-
naient à leurs villages dans les plaines, peut expliquer l'origine de
quelques-unes de ces ruines. »
Le même auteur a esquissé un tableau très exact de l'évolution
du village chez les Pueblos, où il montre dans quelle mesure leur
vie a été influencée par le contact avec les peuples guerriers d'ori-
gine shoshone ou athapaskane. Ce contact a surtout eu pour résul-
tat de concentrer les Pueblos en de grands villages (pueblos du
Canon de Ghaco) tandis qu'à d'autres périodes de leur vie sociale,
ils vivaient en petits établissements disséminés le long des
rivières.
L'âge de ces ruines est encore inconnu. On croyait autrefois que
les habitations troglodytiques et les constructions dans les falaises
représentaient l'époque la plus ancienne de l'architecture des Pueblos;
mais M. Mindeleff a montré que quelques-unes de ces constructions
avaient été faites, ou tout au moins réparées, après l'introduction des
animaux domestiques, et par conséquent à une époque postérieure
à l'arrivée des Espagnols. 11 est donc fort difficile d'assigner une
date quelconque à ces constructions : lorsque Goronado arriva à
Gibola (Zuni) en 1540, il existait déjà dans le pays des ruines assez
nombreuses. Les particularités architecturales ne peuvent non plus
nous donner d'indications vraiment précises : M. Mindeleff croit
que les kivas ou estufas circulaires que nous voyons dans les
maisons des falaises ne représentent pas un type plus ancien que
la kiva rectangulaire des pueblos modernes. Rien, en un mot, ne
permet d'assigner aux ruines de cette partie de l'Amérique une
date même relative.
Aussi bien, leur intérêt n'est-il pas surtout historique. Ce qui doit
nous intéresser en elles, c'est le progrès dans les arts de la civili-
sation qu'elles montrent. Les « Gliff-dwellers », les Pueblos
modernes étaient et sont des peuples d'une civilisation très supé-
rieure à celle de toutes les autres populations de l'Amérique du
Nord, connaissant l'art de la construction en pierre, celui de la for-
LES CONSTRUCTEURS '221
tification ; ils pratiquaient l'irrigation artificielle des champs, sur-
tout dans la région qui avoisine le Rio Gila, et semblent avoir été
des horticulteurs habiles. Les produits de leur industrie sont d'un
fini et d'une exécution que l'on trouve rarement chez les Améri-
cains du Nord. Bref, par tous leurs caractères, ils sont les intermé-
diaires entre les Peaux-Rouges proprement dits et les peuples que
l'on est habitué à considérer comme civilisés.
^^ LEGENDE
K'I'X'l'l Terrains Pampèens
Terrains de Santa- Cruz
Limite du glacier
quaternaire
M Gisement duNèomjlodon
Fig. 92. — Carte des découvertes [d'ossements et d'objets paléolithiques
dans l'Amérique du Sud.
LIVRE PREMIER
L'AMÉRIQUE PRÉHISTORIQUE
2« PARTIE — AMÉRIQUE DU SUD
CHAPITRE PREMIER
L'HOMME FOSSILE DANS L'AMÉRIQUE DU SUD
Sommaire. — I. Les formations tertiaires et pléistocènes de l'Amérique du
Sud. — II. Le tetraprothomo ou homo neogaeus de Monte-Hermoso. —
III. Les restes de l'homme dans les terrains pampéens. — IV. L'homme
préhistorique au Brésil et la race de Lagoa-Santa.
§ I. — Les formations tertiaires et pléistocènes de V Amérique
du Sud.
Il semblerait, au premier abord, que la préhistoire de l'Amérique
du Sud ne dût pas présenter des difficultés aussi grandes que celle
de l'Amérique du Nord. En effet, la partie méridionale du Nouveau
Monde a fourni quantité d'ossements humains anciens. De plus,
tous les débris de squelettes, toutes les traces d'industrie se trouvent
associés avec les restes d'animaux éteints, qui, semble-t-il, per-
mettent de leur assigner une date précise.
Il n'en est rien : la géographie physique et la stratigraphie de
l'Amérique du Sud restent encore à faire, la surface est pour
une grande partie inconnue, et le sous-sol complètement ignoré.
La moitié nord de l'Amérique du Sud, recouverte de forêts,
à peine habitée, est presque toute entière à explorer au point
de vue géographique et sa géologie est à faire, sauf en ce qui con-
230 |/h()MME FOSSILE DANS I.' AMÉRIQUE DU SUD
cerne quelques terrains alluvionnaires et récents. Ce n'est que dans
la région la plus méridionale (République Argentine, Chili) et sur
les hauts plateaux (Pérou, Equateur, Bolivie) que des observations
géologiques ont pu être faites. Le sol de la République Argentine,
et plus spécialement la Pampa, renferme des pièces paléontolo-
giques du plus haut intérêt, nous révélant une faune particulière ;
on y trouve aussi des restes humains et quelques objets qui
attestent que l'homme travailla la pierre en ces régions à l'époque
où vivaient les gigantesques édentés de la famille du megatherium.
Malheureusement les couches où les animaux et les hommes ont
laissé la trace de leur existence sont difficiles à dater, les con-
testations sur leur âge n'ont pas encore cessé, et l'avis général est
qu'elles paraissent récentes ; ce n'est là qu'une opinion.
Au Brésil, en Equateur, on trouve aussi des restes humains
anciens ; ils ne peuvent cependant prétendre à l'antiquité de ceux
de l'Europe.
Tout compte fait, nous ne sommes pas plus avancés pour l'Amé-
rique du Sud que pour l'Amérique du Nord, moins même peut-
être; car ici le problème stratigraphique qui se posait presque
seul pour celle-ci se double d'un problème paléontologique qui
n'est pas encore résolu pour celle-là.
La période glaciaire dans V Amérique du Sud. — On n'a
pas constaté d'une façon certaine les traces d'une période
glaciaire dans l'Amérique du Sud. Agassiz a reconnu l'existence de
dépôts diluviens depuis la Terre de Feu jusqu'à la latitude 37° S.,
dans l'espace qui s'étend entre les Andes à l'Ouest et les petites Sier-
ras côtières à l'est, et ils ont été signalés aussi sur l'autre versant
des Andes ; on a invoqué comme preuve d'une époque glaciaire
dans cette partie de l'Amérique l'existence sur les côtes chiliennes et
argentines de profonds fjords, s'étendant jusqu'à 150 kilomètres à
l'intérieur des terres; on a aussi prétendu que les blocs rocheux
rencontrés bien à l'est des Andes et composés de minéraux
propres à ces montagnes avaient été transportés par les glaciers l \
mais jamais on n'a pu décrire d'ensemble ce qu'avait été la période
glaciaire en cette région du monde.
Dans l'Ouest, du côté des Andes, il paraît certain que des forma-
tions glaciaires ont existé à une époque peut-être très récente,
et les hautes montagnes de l'Equateur sont encore sillonnées
1. Dana, Mamial of geoloyy, 2 e éd., New- York, 1876, pp. 532-534.
LES FORMATIONS TERTIAIRES ET PLEISTOCENES "231
de glaciers, qui, cependant, n'acquièrent pas les dimensions de
ceux de l'Europe ou de l'Alaska.
Rien donc n'indique ces dépôts, appelés à tort diluviens, où
les préhistoriens de l'Europe et de l'Amérique du Nord recherchent
les traces de l'homme quaternaire.
L'origine des terrains pampéens . — Des traces de l'ancienne
existence de l'homme ont été trouvées dans une formation spéciale
à cette partie du globe et qu'on désigne sous le nom de « terrains
pampéens » *. Sur la surface de la Pampa, au-dessous de la terre
végétale, on trouve une couche rougeâtre, composée d'argile et de
sable très fin, avec de nombreuses concrétions calcaires, parfois
groupées en bancs, qui, d'après l'étude qui a été faite par M. Frueh 2 ,
se seraient formées après le reste du terrain, par l'infiltration d'eaux
chargées de carbonate de chaux. Cette couche a une profondeur
de 30 à 40 mètres et présente partout la même composition et le
même aspect, sauf en certains points assez, rares où l'on rencontre
des dépôts argilo-marneux.
On a beaucoup discuté sur l'origine de la formation pampéenne 1 .
D'Orbigny qui étudia le premier ces sédiments, pensa qu'ils avaient
été déposés par la mer. Cette opinion fut adoptée par Darwin, qui,
s'appuyant sur les études du conchyliologiste Carpenter, affirma
l'origine marine des concrétions calcaires. Bravard, au contraire,
déclara que les couches pampéennes étaient de la même nature que le
loess et provenaient de dépôts éoliens, arrachés aux flancs disloqués
de collines aujourd'hui disparues. Cette hypothèse fut reprise par
le géologue argentin Santiago Roth, qui la modifia, d'après la théo-
rie, alors nouvelle, de von Richthofen sur la formation éolienne
du loess.
Ces hypothèses sont aujourd'hui abandonnées, au profit de
celle, mise en avant par Burmeister s , puis par Ameghino qui
regardèrent les dépôts pampéens comme des alluvions d'eau
douce. Burmeister opposa à la théorie marine de d'Orbignv et
1 . Nous avons suivi les descriptions données par Ameghino, L'antiquité de
V homme à la Plata. et R. Lehmann-Nitsche, Nouvelles recherches sur la for-
mation pampéenne.
2. Dans Lehmann-Nitsche, Nouvelles recherches.
3. On trouvera la discussion des opinions relatives à l'origine dans von
Ihering, Couchas marinas da formaçaô pampeanas de la Plata (RMSP, vol. I,
pp. 223-231), Saô-Paulo, 1895 et dans Lehmann-Nitsche, op. cit.
i. Description physique de la République Argentine, Paris, 1876, vol. II.
232 l'homme fossile dans l'amérique du sud
de Darwin deux arguments importants : 1° la formation pam-
péenne n'est pas limitée aux plaines argentines, mais se trouve
dans les montagnes de ce pays jusqu'à des altitudes de 1.700 mètres
et, en Bolivie, encore plus haut ; on peut difficilement concevoir
une telle dénivellation, et on ne s'expliquerait pas, d'ailleurs, pour-
quoi ces dépôts manqueraient en Patagonie; 2° on rencontre sou-
vent dans ces couches des squelettes d'animaux très massifs, in situ,
et il est inimaginable que des rivières, si abondant qu'ait été le débit
de leurs eaux, aient pu charrier des squelettes complets de Glypiodon
ou de Mylodon et que l'Océan les ait ensuite entraînés si loin de ses
rives. Au contraire, les trouvailles de fossiles faites dans la région
indiquent que le pays fut couvert de marais ou d'étangs, où vivaient
les animaux dont nous retrouvons aujourd'hui les ossements. Von
Ihering 1 a complété la démonstration de Burmeister et d'AMEGHiNo:
il avait été frappé du nombre presque insignifiant de coquilles d'eau
douce qui se trouvait dans les alluvions pampéennes. En étudiant le
« Lagoa dos Patos » du Brésil (province du Rio Grande do Sul), il
constata que les étendues d'eau alternativement douce et saumâtre
qui sont situées dans les terres basses entre l'Océan et l'embouchure
d'une puissante rivière sont extrêmement pauvres en coquillages
d'eau douce et en crustacés. Il en conclut que les terres basses de
la Pampa ont dû être arrosées périodiquement par de l'eau douce
et de l'eau salée.
Les études plus récentes faites sur ces terrains ont montré qu'ils
ne présentent pas partout le même caractère. C'est ainsi que, bien
que l'on admette en général la théorie palustre, on a abandonné les
idées de Burmeister, pour adopter l'hypothèse d'AMEGHiNo et de
von Ihering qui attribuent les dépôts non pas à des marais ou à
des étendues d'eau douce dormantes, mais à des inondations plus
ou moins prolongées. Les dépôts argilo-marneux dont nous avons
déjà parlé sont considérés comme le fond d'étangs, d'une étendue
assez médiocre 2 . De plus, la formation dite « pampéenne de Cor-
doba » a été considérée comme éolienne; elle est riche en couches de
cendres volcaniques plus ou moins modifiées par le temps et les
agents naturels. Ces couches sont d'autant plus épaisses qu'on se
1. Conchas Marinas, pp. 225-226. Cf. du même auteur, Die Lagoa dos Patos
{Zeitschrift (1er Geographischen Gesellschaft zu Bremen, Bd. VIII, 1885, pp.
164-205).
2. M. Ameghino caractérise une certaine époque de la formation pampéenne
par l'existence de ces marais, comme on le verra plus loin.
LES FORMATIONS TERTIAIRES ET PLEISTOCENES 233
rapproche davantage des Andes, dont elles sont issues, et vont en
s'amincissant à mesure qu'on s'éloigne dans l'Est, mais on en observe
encore des traces jusqu'aux environs de Buenos-Aires *.
Les différents niveaux pampéens. — On a, depuis longtemps,
distingué plusieurs couches dans les alluvions argentines. Dès
1879, M. Ameghino 2 admettait trois couches : le pampéen ancien,
le pampéen moderne et le pampéen lacustre ou palustre. Aujour-
d'hui, on rejette la dernière de ces subdivisions: les dépôts palustres
ne caractérisent pas une époque; ils se présentent, sporadique-
ment, sur toute l'étendue de la formation pampéenne. Par contre,
certains géologues argentins 3 ont cru découvrir un niveau anté-
rieur au pampéen autrefois appelé « ancien » par M. Ameghino; ce
niveau est désigné sous le nom de loess brun pain d'épice ou de
Monte-Hermoso, d'après le nom d'une localité où eurent lieu d'im-
portantes découvertes que nous relaterons plus loin ; au-dessus
vient une couche de loess brun rougeâtre, appelée par les uns
loess moyen, par les autres loess inférieur, puis une couche d'allu-
vions jaunes : le loess supérieur '*.
La paléontologie des terrains pampéens. — L'âge de ces diffé-
rentes couches a été l'objet de discussions nombreuses et qui ne
sont pas encore près de se terminer. Le dissentiment porte sur
l'ancienneté de la faune que l'on trouve aux différents niveaux.
Le loess de Monte-Hermoso a fourni aux paléontologistes des osse-
ments de marsupiaux, d'édentés et d'ongulés qui appartiennent
tous à des familles disparues: Litopterna, Toxodontia, Typothe-
ria. Ces mammifères sont les descendants de ceux qui caractéri-
saient la faune oligocène (dite de Santa-Cruz) de cette partie de
l'Amérique dont ils ne diffèrent que par des caractères de spécia-
lisation plus grande. A côté d'eux, on voit apparaître, pour la
première fois dans l'Amérique du Sud, un certain nombre d'es-
pèces d'origine étrangère : les genres Tapirus, Hippidium, Auche-
m'a, Eoauchenia, Paraceros, Mastodon et Canis que l'on ren-
contre dans ces niveaux n'ont sûrement pas d'ancêtres dans
cette partie du Nouveau Monde, ce sont des émigrants de l'Amé-
rique du Nord. On les a découverts — ou des espèces proche
1 . An. Doering, dans Lehmann-Nitsche, op. cit.
2. L'antiquité de Vhomme à la Plata.
3. S. Roth, Ameghino.
i. M. An. Doering reconnaît aussi trois couches dans le pampéen d'origine
éolienne de Gordoba. Ces diverses couches seraient caractérisées par des fos-
siles différents.
'234 l'homme fossile dans l'amérique du sud
parentes — dans les « Loup-fork beds » (pliocène) de l'Amérique
du Nord. On peut en déduire qu'à l'époque de la formation du loess
de Monte-Hermoso ', les deux moitiés de l'Amérique, séparées jus-
qu'alors, se soudèrent et que leurs faunes se mélangèrent 2 . Dans
les couches pléistocènes des États-Unis et de l'Amérique centrale
(Equus et Megalonyx beds), nous voyons apparaître les ossements
des édentés et des ongulés qui appartenaient exclusivement à l'Amé-
rique du Sud à une époque antérieure.
Les niveaux du pampéen proprement dit [loess brun rouge et
loess jaune), ainsi que les tufs volcaniques de la Bolivie, du
Pérou et du Chili, renferment une faune beaucoup plus riche, qui,
d'après M. Ameghino, se monte à 235 espèces et 93 genres. Cette
faune comprend tous les édentés, les toxodontes, les typothéridésde
la formation araucane, ou de Monte-Hermoso, et les animaux car-
nassiers ou herbivores émigrés de l'Amérique du Nord. Les ani-
maux spécifiquement sud-américains ont une taille plus grande,
leurs organes sont plus différenciés que ceux de leurs prédécesseurs.
Parmi les animaux nouveaux, d'origine vraisemblablement septen-
trionale, on peut signaler un cheval sauvage (onohippidium) et de
nombreux petits rongeurs 3 . Suivant M. Roth, la seule différence
qui existe, au point de vue paléontologique, entre le loess brun et
le loess jaune, est l'absence, dans la couche supérieure, d'animaux
du genre typotherium 5 .
Tels sont les faits. Sont-ils suffisants pour nous permettre de
dater avec quelque certitude les couches en question? M. Ameghino,
qui a édifié toute une théorie paléontologique qui lui est person-
nelle, répond oui et construit une chronologie sur cette théorie. Pour
lui, toute la formation du loess est d'âge pliocène, c'est-à-dire de la
fin de l'époque tertiaire, ce qui daterait l'étage de Monte-Hermoso
de la fin du miocène, ou de l'aurore du pliocène. Cette opinion est
repoussée parla plupart des savants : MM. Burckhardt, von Ihering,
Steinmann 5 , Lehmann-Nitsche considèrent les deux couches supé-
1. Appelée aussi « formation araucane » par M. Ameghino.
2. Il est vraisemblable que le pont qui réunissait alors les deux Amériques
était beaucoup plus large que l'isthme de Panama.
3. Tout l'exposé paléontologique est emprunté à von Zittel, Rùckhlick
auf die Geoloçfische Entwickelung , Herkunft und Verhreitung der Sauge-
thiere dans Grundzùge der Paléontologie, Munich, 1893.
4. Lehmann-Nitsche, op. cit. Cf. du même auteur, L'homme fossile de la
formation pampéenne (CIA, XII e session, Paris, 1900, p. 144).
5. Dans Lehmann-Nitsche, Nouvelles recherches.
LES FORMATIONS TERTIAIRES ET PLÊISTOGÈNES "235
rieures comme quaternaires, tout en conservant au niveau de
Monte-Hermoso l'âge pliocène.
En réalité, la question est très complexe : si, avec von Zittel,
nous considérons les fossiles étrangers qui existent au Monte-Her-
moso comme descendant des animaux que l'on trouve dans les
couches pliocènes du « Loup-fork » de l'Amérique du Nord, il faut
admettre que leur âge est au plus de la fin du pliocène. Gonsé-
quemment, les niveaux supérieurs se trouvent rajeunis.
Mais une autre difficulté s'élève : dans les couches supérieures au
loess jaune et que certains paléontologistes considèrent comme
pléistocènes ', on ne trouve que des animaux ayant des rapports
directs avec les espèces actuellement vivantes, bien qu'ils soient un
peu plus rapprochés des formes ancestrales ; faut-il les considérer
comme quaternaires, ou devons-nous ne voir en eux que les repré-
sentants de la faune de l'époque actuelle? On serait tenté d'adopter
cette hypothèse, en s'appuyant sur des découvertes récentes qui
montrent que l'extinction des espèces anciennes n'a pas eu lieu,
dans l'Amérique du Sud, à une époque très lointaine.
Le Neomylodon Listai. — Parmi les animaux fossiles découverts
dans le sud du Nouveau Monde, il n'en est pas qui soient plus
typiques que les gigantesques édentés (Megatherium, Mylodon,
Scelidotherium) aujourd'hui disparus. Cependant, leur extinction
aurait eu lieu à une époque peu éloignée de nous. Eh 1896, quelques
fermiers, explorant une caverne connue sous le nom de caverne
Eberhardt, située près de Puerto Consuelo, non loin de la baie
Ultima Esperanza (sud-ouest de la Patagonie), trouvèrent un grand
morceau de la peau d'un animal qui leur était inconnu, ainsi qu'un
squelette humain. La peau renfermait, dans son épaisseur, de petits
osselets, qui constituaient, sous l'épiderme, une cuirasse disconti-
nue ; elle était recouverte de poils d'un brun jaune. Des morceaux
de cette peau parvinrent à divers musées d'Europe et de la Répu-
blique Argentine - et la présence des osselets permit de l'identifier
1. Von Zlttel, Rue kb lie k, dans Griindzûge der Paléontologie, p. 949.
2. Un grand morceau de peau fut rapporté, en 1897, en Suède par Otto Nok-
denskiôld et déposé au Musée de Stockholm : un autre fragment avait été
obtenu par M. Ameghixo et un autre encore est conservé au Musée de la Plata.
Les objets rapportés par M. E. Nordenskiôld ont été divisés entre les Musées
de Copenhague et de Stockholm; enfin le Polytechnicum de Zurich possède
aussi quelques restes provenant de la Caverne Eberhardt. La galerie de paléon-
tologie du Muséum d'histoire naturelle de Paris possède un fragment de peau
do Neomylodon. donné par M. O. NoRr>ExsKioi.i>.
236 l'homme fossile dans l' Amérique du sud
à celle du Mylodon Darwinii (Owen), un scélidothéridéque Ton sup-
posait avoir vécu dans les terrains pampéens pléistocènes. Le sque-
lette humain ne méritait aucune attention: il avait été introduit dans
la caverne par des Gauchos au service des fermiers qui en firent la
découverte. Celle-ci n'en présentait pas moins un grand intérêt.
M. Erland Nordenskiôld visita, au commencement de 1899, le lieu de
la découverte. La caverne Eberhardt est située dans un conglomérat
grossier; elle a presque 200 mètres de longueur, 1*20 mètres de large
et 30 mètres de hauteur. Un éboulis de la voûte la divise en deux
parties. Les couches superficielles de la première chambre renfer-
maient des os d'animaux actuels, et des restes de lama fossile ;
la seconde couche renfermait des fossiles lama et Onohippidium ;
enfin, dans la troisième couche, on trouva un squelette entier du
Mylodon Darwinii* , auquel appartenait le fragment de peau si
heureusement retrouvé. Ce lit se composait presque exclusivement
d'excréments, d'apparence encore fraîche, qui paraissent avoir été
ceux du mylodon ; outre le squelette, on y retrouva encore un petit
fragment de peau avec ses poils (fig. 93). Le D r Hauthal visita la
caverne peu de temps après M. Nordenskiôld. Delà répartition du
lit d'excréments et de la présence dans cette couche d'une cer-
taine quantité d'herbe sèche, il tira la conclusion que le mylodon
était un animal domestique et qu'il était séparé des hommes avec
lesquels il partageait la caverne par une sorte d'enclos. Il trouva
aussi des os et des objets qu'il considéra comme des preuves de l'in-
dustrie humaine; son avis fut partagé par M. Lehmann-Nitsche 2 .
L'hypothèse de la domestication a été combattue et détruite par
MM. E. Nordenskiôld et Nehring, mais il n'en reste pas moins que
le Mylodon Darwinii a vécu à une époque assez rapprochée de
nous. Quelle est cette époque ?
MM. Hauthal, Santiago Roth et Lehmann-Nitsche croient qu'elle
est assez reculée et que la bonne conservation de la peau et des
excréments du mylodon provient de la sécheresse de l'air de la
caverne. Mais M. E. Nordenskiôld a montré que cette époque est
certainement post-glaciaire 3 , car, lors d'une glaciation, et encore
1 . Nous lui avons conservé ce nom, mais il est appelé de façons très diverses :
.\eomylodon Listai (Ameghino) ; Grypotherium domesticum (S. Roth), Glos-
sotherium (E. Nordenskiôld).
2. R. Hauthal, S. Roth y R. Lehmann-Nitsche, El mamiferio mysterioso
de la Patagonia « Grypotherium domesticum » (RMP, 1899).
3. Pour cette partie de la Patagonie, on a des indices certains de l'exis-
tence d'une période glaciaire.
LES FORMATIONS TERTIAIRES ET PLEISTOCENES
237
plus certainement lors de la fusion des glaces, les lits auraient été
érodés, remaniés et détruits en partie. Or tout a été retrouvé en
Fig. 03. — Fragments du crâne et de la peau du neomylodon Listai (d'après
E. Xordenskiôld, Iakttagelser och fynd i grottor vid JJltima Esperanza).
place. M. Ameghino a supposé que le mylodon vivait encore dans
quelques parties reculées de la République Argentine, et a voulu
ridentifier avec un animal redoutable, célèbre dans les légendes
patagones, le Iemish ou « tigre d'eau » 1 . On organisa des recherches,
I. M. Lehmaw-Nitsche suppose que le Iemish désigne un animal de la
faune moderne, soit la loutre, soit le jaguar.
238 l'homme fossile dans l' Amérique du sud
on offrit des primes pour la capture de cet animal, et il semble prouvé
aujourd'hui que l'espèce du mylodon est éteinte.
Tout porte à croire que le Mylodon Darwinii vivait dans des
temps assez rapprochés du nôtre, dans le sud de la Patagonie. Il
semble en être de même du palœolama et de Y onohippidium dont
les restes ont été trouvés dans une couche supérieure à celle où
gisait le squelette du mylodon. Enfin il faut remarquer, comme le
l'ait von Zittel ', qu'on rencontre parmi les fossiles de la Pampa,
un nombre beaucoup plus considérable d'espèces encore vivantes
que dans les fossiles d'Europe ou d'Amérique du Nord.
Ces faits doivent nous engager à la plus grande réserve quant à
l'âge des formations pampéennes, et nous amènera à mettre en
doute l'attribution de restes humains à la période pléistocène.
Ceci posé, nous pouvons examiner les théories concernant l'an-
tiquité de l'homme dans l'Amérique du Sud, et nous ne pourrons
guère les faire remonter plus haut qu'au pléistocène.
§ II. — Le tetraprothomo ou homo neogœus de Monte-Hermoso.
Il y a plus de vingt ans, M. Ameghino, fouillant les terrains mio-
cènes de Monte-Hermoso, crut y découvrir des vestiges de l'industrie
humaine. En 1906, il affirma que l'homme miocène de Monte-Hermoso
était connu par un atlas (dernière vertèbre cervicale), trouvé avant
1897 dans ces mêmes terrains, dans des conditions mal définies. A
cette vertèbre s'ajouta, un peu plus tard, un fémur de très petite
taille. Le savant paléontologiste, après avoir longuement décrit
l'atlas et le fémur, les rapporta à la même espèce d'animal, qui appar-
tiendrait à un genre différent du genre homo et auquel il donna le
nom de Tetraprothomo. Le fémur de Monte-Hermoso présenterait
un caractère intermédiaire entre celui de l'homme et ceux des
anthropoïdes, mais il est de taille beaucoup plus petite. L'atlas
indique un individu de plus grande taille, mais que M. Ameghino
n'hésite pas à rattacher à la même espèce, parce que, dit-il, il est
impossible d'admettre deux prédécesseurs de l'homme dans le même
gisement.
La théorie de M. Ameghino. — Les principales conclusions sont
les suivantes : le Tetraprothomo arc/entinus devait avoir une taille
1. Riickblick dans Grundzùge der Paléontologie, p. 946.
[le tetraprothomo de monte-hermoso 239
de 1 m 05, ou tout au plus de J m 10; son attitude était parfaitement
droite, ainsi qu'il ressort des caractères anatomiques du fémur et de
l'atlas. Ce n'était pas un anthropoïde, mais un hominien ; par sa taille
très petite, par certaines particularités de son fémur, il se présente
comme un type en pleine évolution vers l'homme. Son antiquité s'ac-
corde bien avec cette conclusion, car on sait que les premières espèces
d'une famille animale nouvelle sont toujours de petite taille. Une dif-
ficulté s'élevait : on admettait jusqu'ici que le Pithécanthrope repré-
sentait une forme ancestrale de l'homme, moins parfaite cependant
que le Tetraprothomo, et d'âge plus récent. Cette grave objection a
été tournée par M. Ameghino d'une façon ingénieuse, sinon satisfai-
sante. Le Pithécanthrope ne serait pas une forme ancestrale du Tetra-
prothomo, il en serait au contraire un descendant, ainsi que le prouve
sa grande taille, et représenterait un rameau divergent de la
souche hominienne. Quant à l'homme quaternaire, ce serait un
Prothomo, le Prothomo neanderthaliensis, ancêtre de l'homme
moderne et du pithécanthrope, et descendant du Tetraprothomo
par l'intermédiaire de deux formes hypothétiques, le Triprothomo
et le Diprothomo. Dans ces conditions l'arbre généalogique des pri-
mates s'établirait ainsi '.
Tetraprothomo
I
Triprothomo
i
Diprothomo
I
Prothomo neanderthaliensis
I
Homo sapiens (americanus) Homo africanus
I I
Pithecanthropus
Homo europœus Homo asiaticus
Singes
Comme bien on pense, une théorie si hardie et bâtie sur des
données aussi incertaines n'a pas été sans soulever des discussions.
1. De l'origine du Tetraprothomo, que M. Ameghino fait descendre des
Microbiithéridés (marsupiaux didelphes), nous n'avons rien à dire, non plus
que des hypothèses ingénieuses par lesquelles il explique la dispersion des
hominiens.
240 l'homme fossile dans l'amérique du sud
La théorie de M. Lehmann-Nitsche. — M. Lehmann-Nitsche a
protesté contre le caractère assigné aux ossements de Monte-Her-
moso. Dans son étude sur l'atlas *, et après de nombreuses compa-
raisons avec des pièces analogues appartenant à des anthropoïdes et
à des hommes, il conclut qu'on se trouvait en face d'une vertèbre
cervicale humaine. Plus tard, dans son livre sur la formation pam-
péenne, il a discuté les caractères du fémur et il l'attribua, lui aussi,
à un homme, d'une espèce particulière, qu'il nomma Homo neogœus.
L'étude d'un moulage de l'atlas de Monte -Hermoso faite au labora-
toire d'anthropologie du Muséum de Paris par M. le D r Verneau,
professeur d'anthropologie, et M. le D r Rivet, son assistant, a per-
mis de reconnaître que l'attribution de l'atlas à une race particu-
lière résultait de ce que M. Lehmann-Nitsche n'avait eu à sa dispo-
sition qu'un nombre insuffisant de pièces de comparaison. Les par-
ticularités observées se retrouvent, en effet, dans des vertèbres cer-
vicales humaines, européennes 2 .
D'ailleurs la théorie de M. Lehmann-Nitsche n'est pas plus sûre
au point de vue géologique : tandis que M. Ameghino croit que ces
fossiles appartiennent au tertiaire moyen, ou miocène, M. Leh-
mann-Nitsche les attribue au pliocène. Mais il est ainsi en contra-
diction avec son premier mémoire où il déclarait que l'existence de
Vhomo sapiens au pliocène semblait invraisemblable et que Yhomo
neogœus était probablement un hominien et non un homme.
Toutes ces hésitations trahissent l'impossibilité où, faute de
détails sur la découverte et les sites, les auteurs de cette découverte
eux-mêmes sont de dater le terrain.
§ III. — Les restes de l'homme dans les terrains pampéens.
Les ossements humains. — Dans les autres niveaux pampéens,
les restes de l'homme sont nombreux, tant débris osseux que traces
d'industrie. Ces découvertes, surtout en ce qui concerne les osse-
ments, ont été réunies et discutées dans le livre de M. Lehmann-
Nitsche 3 que nous avons déjà cité. M. Félix Outes a complété de
son côté les théories énoncées par un examen critique de tous les
restes archéologiques ''.
1. RMP, 1907, p. 390.
2. Communication verbale de M. le D r Rivet. Cf. son compte rendu du
livre de Lehmann-Nitsche, Nouvelles recherches dans Anthr., 1908, pp. 642-
644.
3. Nouvelles recherches sur la, formation pampéenne .
4. La edad de la piedra in Patagonia (AMB, 1905, t. XII).
LES RESTES DE LHOMME DANS LES TERRAINS PAMPEENS "241
Des ossements ont élé trouvés au Rio Carcarana, par le voyageur
français Séguin, et expédiés au Muséum d'histoire naturelle de
Paris ; ce sont quelques dents, incontestablement humaines, mais
les détails précis manquent qui permettent de déterminer à quelle
couche du loess elles appartiennent. A Frias, deux stations dis-
tinctes ont fourni, la première un crâne et un squelette, la
seconde un os coxal gauche, quelques vertèbres, plusieurs côtes,
des os de la main et du pied et une incisive. S. Roth a trouvé, à
Saladero, un fémur en très mauvais état et quelques dents. A Sam-
borombôn, à Ghocori etàTigra, on a découvert des crânes.
La découverte de Raradero est parmi les plus intéressantes ;
elle consiste en un squelette qui est aujourd'hui au Musée de
Zurich. Malheureusement, l'état dans lequel le crâne a été
trouvé ne permet guère d'apprécier les caractères de la race à
laquelle appartient ce squelette '.
Tous ces restes étaient associés avec des animaux de la faune
pampéenne supérieure ou inférieure, mais les conditions où ils ont
été découverts ou les comptes rendus qui en ont été faits ne per-
mettent presque jamais de les assigner à l'un ou à l'autre de ces
niveaux.
La terre cuite. — Les restes de l'industrie humaine sont, tout
d'abord, des os brisés ou carbonisés, ou sur lesquels on a cru
découvrir des incisions ; ils sont en très grand nombre, et appar-
tiennent à des espèces éteintes 2 . Il est très douteux que les bri-
sures et les incisions soient l'œuvre de l'homme; quant aux traces
de carbonisation, elles peuvent être dues à des foyers qui, posés
sur le sol à une époque très postérieure, les auraient carbonisés.
On a cru trouver une preuve de la présence de l'homme et de
la connaissance du feu dans l'existence, parmi les terrains pam-
péens, de places où le loess est durci et présente l'aspect de la
terre cuite. En 1900, au Congrès international d'Anthropologie
et d'archéologie préhistoriques, M. Lehmanx-Nitsche présenta des
fragments de cette terre cuite, trouvés à l'Arroyo Ramallo.
C'étaient des parcelles d'inégale grosseur, quelques-unes de la
dimension d'un grain de café, d'une couleur rouge clair, qui étaient
disséminées, en petit nombre d'ailleurs, dans le loess brun. A Alvear*
sur l'escarpement d'un ravin, le loess contient un bloc de 2 m 50 de
1. Nous traiterons plus loin des découvertes de Pontimelo et d'Arrecifes en
même temps que des crânes anciens du Brésil.
2. Amk<hiino. L'homme préhistorique à la Plata, pp. 2i0 et suiv.
Manuel d archéologie américaine. 16
242 l'homme fossile dans l'Amérique du sud
diamètre surO ni 75 de haut de cette même argile cuite 1 . Ces pro-
ductions soi-disant artificielles furent considérées comme peu con-
vaincantes par ceux qui les examinèrent. Néanmoins, M. Lehmann-
Nitsche continue à les croire dues à Faction du feu, bien que M. Zirkel
paraisse contredire cette hypothèse 2 .
Les silex taillés. — Quant aux silex taillés découverts un peu
partout par M. Ameghino, M. Lehmann-Nitsche croit qu'ils ont été
presque tous éclatés par Faction des agents naturels. Les pièces
collectionnées et décrites par M. Outes ressemblent davantage à des
paléolithes 3 . Ces pierres taillées proviennent de huit stations,
toutes situées sur la côte de l'Atlantique, entre les latitudes 43°45'
et 49°50'. Six de ces gisements sont superficiels et situés sur le
plateau de Patagonie, à peine recouverts par des amas pulvéru-
lents apportés par le vent. Dans un autre cas (station au confluent
des Rios Ghico et Ghubut), les circonstances de la découverte ne
sont pas très clairement indiquées. Dans le huitième gisement,
enfin, au Rio Observaciôn (province de Santa-Cruz), les objets
ont été rencontrés dans des couches géologiques, que M. Ame-
ghino date de la fin du pampéen supérieur, ce qui correspond à
peu près, pour lui, au commencement du pléistocène. Se servant
des pièces trouvées à Observaciôn pour dater les autres, M. Outes
se croit en droit de les faire toutes remonter à une période géo-
logique antérieure à la nôtre. Ces pièces ont un aspect certaine-
ment paléolithique et qui, ainsi que le dit M. Outes, les rapproche
beaucoup des argillites taillées de Trenton.
On ne peut accorder une date préhistorique aux objets trouvés
dans la caverne Eberhardt par Hauthal, Roth et Lehmann-Nitsche :
M. E. Nordenskiôld a montré qu'ils provenaient tous du niveau
supérieur, et qu'ils devaient avoir été fabriqués par les Indiens
modernes qui utilisèrent la grotte comme abri temporaire ''.
On voit que malgré la multiplicité des trouvailles, malgré l'abon-
dance de restes paléontologiques dans les terrains pampéens, mal-
gré l'existence certaine d'une industrie paléolithique dans la Pata-
gonie, il nous est complètement impossible de déterminer avec
précision l'âge des restes découverts par les savants argentins.
1. CIA, p. 145.
2. Nouvelles recherches sur la formation pampéenne, p. 257.
3. La edad de la piedra in Patagonia.
4. Iakttagelser och fynd i grottorvid Ultima Esperanza, p. 3.
l'homme préhistorique de la race de lagoa-santa 243
$ IV. — L'homme préhistorique au Brésil et la race
de Lagoa-Santa.
La découverte de Lund a Lagoa-Santa. — En 1843, le naturaliste
danois P. W. Lund découvrit, dans une caverne de la province de
Minas-Geraês, nommée la Lapa da Lagoa do Sumidouro, près de
Lagoa-Santa, des ossements humains en même temps que des restes
d'animaux fossiles. Pendant longtemps, on ne connut cette décou-
verte que par les brèves indications données par Lund dans une
lettre à G. Rafn. Lacerda et Peixoto publièrent, en 1876, un crâne
appartenant à l'Institut historique et géographique brésilien, mais
ce n'est que par la publication faite en 1888 par Sôren-Hansen
des pièces de la collection de Lund conservées au musée de
Copenhague, que la trouvaille de Lagoa-Santa fut connue du
monde savant avec quelque détail. Depuis, des crânes trou-
vés en divers autres points de l'Amérique du Sud ont été attribués
à la même race, qui est maintenant considérée comme la souche
de laquelle est sortie une partie des populations indigènes du sud
du Nouveau Continent.
Les animaux fossiles ] dont ces ossements humains paraissent, à
presque tous les savants, avoir été contemporains sont : le Glypto-
don, le Scelidotherium, le Chlamydotherium, le Machairodus. La
faune des cavernes du Brésil correspondait ainsi à peu près à celle
du pampéen supérieur 2 . Mais comme les paléontologistes ne sont pas
d'accord pour dater ces fossiles, on n'a pu assigner un âge à cette
race.
Les crânes de Lagoa-Santa offrent des caractères archaïques et
bien déterminés qui ont permis de reconnaître la race de Lagoa-
Santa dans des gisements très éloignés jusque dans l'Equateur. Ils
ont une capacité faible, relativement à la taille des individus.
Leur forme est pointue : la voûte crânienne est très élevée et étroite ;
ils sont beaucoup plus longs que larges. Tous ces traits leur ont fait
donner par les anthropologistes le nom de crânes hypsidolichocé-
phales. Le front n'est pas fuyant, les arcades sourcilières sont
nettement accusées, sans être aussi saillantes que dans la race fos-
J . Lutken, Indledende Bemserkninger om Menneskêlevninger i Brasiliens
Huler og i de Lundske Samlinger {E Museo Lundii, n° IV), Copenhague, 1888.
2. Et non pas le pampéen inférieur, puisqu'on n'y a pas signalé le Typo-
therium.
244 L'HOMME FOSSILE DE l' AMÉRIQUE DU SUD
sile européenne de Spy. La face est large et basse, de forme pyra-
midale ; le nez a une saillie moyenne, les orbites sont bien ouvertes,
sans être trop grandes. Tous ces crânes ont une ossature lourde et
puissante, avec des crêtes d'insertion aiguës et bien marquées,
indiquant l'existence de muscles forts.
La taille des individus de la race de Lagoa-Santa semble avoir été
petite, mais la musculature toute entière était assez vigoureuse.
Bref, cette race avait un type marqué, dont un certain nombre
d'éléments se sont perpétués chez quelques populations actuelles de
l'Amérique du Sud (Botocudos du Brésil, Patagons et Fuégiens de
la République Argentine, etc.).
Le squelette de Pontimelo. — En 1881 , Santiago Rotii découvrit,
sous la carapace d'un glyptodon, un squelette humain ', sur les bords
du Rio de Arrecifes, petit affluent du Rio de la Plata, au lieu dit
Pontimelo 2 (province de Buenos-Aires). M. Sôren-Hansen, après
Virchow 3 , Kollmann ' , de Quatrefages 3 , reconnut qu'il présentait
tous les caractères de la race des anciennes cavernes du Brésil.
M. Lehmann-Nitsche 6 compléta cette étude par une description com-
plète des os longs, qui lui permit de calculer la taille probable de
l'individu de Pontimelo (l m 536).
On n'est pas d'accord sur l'âge à attribuer à ce spécimen de la
race de Lagoa-Santa. Sôren-Hansen 7 ne croit pas que l'homme
et le glyptodon aient été contemporains, mais Roth a protesté
contre cette opinion dans une lettre à Kollmann. Il revient sur les
détails de sa découverte, et il cherche à démontrer qu'il ne peut
y avoir de doute sur l'âge de ces restes, étant donnée la position
relative des ossements humains et animaux 8 . Quant à Lehmann-
Nitsche 9 , il attribue le squelette au pampéen supérieur, ou loess
jaune, et en fait ainsi un contemporain du pléistocène.
1. On a trouvé à plusieurs reprises des os humains associés à ceux du glyp-
todon. La découverte la plus remarquable est celle faite par M. Ameghino : une
carapace de panochthus (espèce de glyptodon) était posée sur le sol ; elle ser-
vait de toit à une sorte de hutte, sous laquelle on retrouva des ossements
humains {L'antiquité de Vhomme à la Plata, p. 247).
2. Suivant M. Lehmann-Nitsche, le véritable nom du lieu serait Fonle-
zuelas.
3. Ein mit Glyptodon-Reslen gefundenes menschliches Skelet.
i. Hohes Aller der Menschenrassen (ZFE, vol. XVI, 1881, pp. 181-212).
."). Introduction à V étude des races humaines, Paris, 1887, p. 105.
6. Nouvelles recherches, p. 319.
7. Lagoa Santa Racen, p. 37.
s . Ueber den Schadel von Pontimelo .
9. Nouvelles recherches, p. 256.
l'homme préhistorique de la race de lagoa-santa 245
•Le crâne iVArrecifes. — En 1888, M. José Monguillot décou-
vrait à Arrecifes (province de Buenos-Aires), sur les bords d'un
petit ruisseau, un crâne que M. Lehmann-Nitsche * considère comme
très ancien, sans se hasarder cependant à l'attribuer à la forma-
tion pampéenne. Il l'a mesuré et décrit complètement, mais diverses
erreurs dans le calcul des indices de ce crâne l'ont empêché d'aper-
cevoir la ressemblance avec ceux que Lund avait découverts. La
démonstration a été Faite par M. le l) r Rivet 2 qui a rattaché le crâne
d'Arrecifes à la race de Lagoa-Santa.
Les ossements de Paltacalo. — M. le D r Rivet a fouillé des abris
sous roches situés à Paltacalo, près du Rio Jubones 3 . Ces fouilles
mirent à jour 138 crânes, la plupart en bon état de conservation,
un grand nombre d'ossements humains, quelques restes d'animaux
et des poteries d'un type particulier. Or, une assez forte propor-
tion des crânes recueillis présentent avec la plus grande netteté les
particularités de la race de Lagoa-Santa 4 . Quant à leur âge, on ne peut
se prononcer : les animaux dont on a trouvé les ossements appar-
tiennent tous à la faune vivante ; la présence des poteries et celle
d'un très grand nombre de crânes d'un type autre que celui de
Lagoa-Santa indiquent pour ces sépultures une date assez récente.
En résumé, on peut dire que les restes les plus anciens que
nous connaissions en Amérique sont ceux découverts par Lund
dans les cavernes de la province de Minas Geraès, et qu'ils appar-
tiennent à une race d'aspect très archaïque, qui a peut-être vécu au
Brésil à l'époque quaternaire et dont les descendants se sont
répandus sur toute la surface de l'Amérique du Sud. Cette race,
contemporaine des grands scélidothéridés du pampéen supérieur,
peut donc être considérée comme aussi ancienne — et même peut-
être plus ancienne — que celle dont nous avons trouvé des reliques
en Europe. Quant aux autres ossements humains, il nous faut
attendre des observations plus précises avant de nous prononcer
sur leur âge certain.
I . Nouvelles recherches, pp. 305 et suiv.
2. La race de Lagoa-Santa en Equateur, pp. 2 {9-251.
3. Pour la description de ces abris sous roches, voir R. Ahthojïy et
P. Rivet, Étude anthropologique des races précolombiennes de la République
de l'Equateur (RSA, Paris, 1908, pp. 313-430).
i. La race de Lagoa-Santa en Equateur.
É CHAPITRE II
L'ÈRE NÉOLITHIQUE DANS L'AMÉRIQUE DU SUD
Sommaire. — I. Les sambaquis du Rrésil. — II. Les paraderos de la Patagonic.
§ I. — Les sambaquis du Brésil.
La plupart des objets appartenant à l'industrie néolithique de
l'Amérique du Sud, ont été découverts sur les territoires du Bré-
sil et de la République Argentine.
Au Brésil, on les rencontre surtout dans des amas de coquilles
qui sont connus sous le nom local de sambaquîs '. Ils abondent
dans deux régions de la côte du Brésil, très éloignées Tune de
l'autre : l'embouchure de l'Amazone et les provinces méridionales
de Paranâ et du Rio Grande do Sul.
Les sambaquis sont composés presque exclusivement de coquilles
de bivalves (huîtres) et de corbula, auxquelles sont parfois jointes
des cardiums et des melampus ; on y trouve aussi des débris osseux
de diverses espèces de poissons.
Ces monticules sont de formes et de dimensions très variables.
M. C. Wiener 2 a proposé de les diviser en trois catégories : 1° ceux
qui ont une très grande étendue et une faible hauteur ; "2° ceux en
forme d'éminence irrégulière, isolés et appuyés contre le flanc d'une
colline naturelle ; 3° ceux de forme plus ou moins régulière, se rap-
prochant de celle d'un pain de sucre.
Parmi les sambaquis de la première catégorie, on peut citer ceux
de Luiz Alves, de Sanhassu, de Pudade, situés dans les provinces
méridionales du Brésil, et ceux du Rio Taveres, au nombre de
trois, situés à environ un kilomètre les uns des autres. Ils ont été
décrits par Wiener 3 . Le premier avait 91 mètres de long, sur une
1. Carlos Wiener, Estudos sobre os sambaquis do Sul do Brazil (AMRJ,
vol. I, 1876, pp. 8 et suiv.); D f von Ihering, A civilisaçaô prehistorica do Bra-
zil HMSP, SaO-Paulo, vol. I, 1895, pp. 35-159).
2. G. Wiener, Estudos sobre os samhaquis, p. 9.
3. Id. ? ibid., p. 8.
248 LE RE NÉOLITHIQUE DANS l'aMERIQUE DU SUD
largeur maxima de 35 mètres et minima de 7 mètres. Son élévation
variait entre 6 et I I mètres. Le second et le troisième avaient des
dimensions beaucoup plus faibles et leur élévation variait, suivant
les points, entre un mètre et 6 m 50.
Les sambaquis du second type se rencontrent aussi dans les pro-
vinces méridionales du Brésil, ainsi qu'à l'embouchure de l'Ama-
zone. Un bon type est celui d'Armaçaô da Predad : il a environ
50 mètres de long et, en certains points, s'élève jusqu'à 30 mètres.
On a trouvé dans les sambaquis des haches polies, avec rainure
circulaire servant à fixer le manche à l'aide de lanières dans les
amas de l'embouchure de l'Amazone, des haches à talon dans les
provinces méridionales. On trouve aussi, dans la région de l'Ama-
zone et le Parana, des haches à tranchant semi-circulaire.
Les sambaquis renferment encore des urnes funéraires en poterie,
de grandes dimensions, et de la poterie peinte délicatement et ayant
une décoration d'un style singulier (fîg. 94).
On a beaucoup discuté sur l'âge de ces amoncellements. Von
Koseritz prétend que le sambaqui de Conceiçaô do Arroio (pro-
vince du Rio Grande do Sul) aurait 6000 ans d'existence, mais
cette opinion a été rejetée par M. von Ihering '. Von Kose-
ritz basait son appréciation chronologique sur la mesure du temps
qu'avait dû mettre à se former la plaine d'alluvions, d'une étendue
de 10 kilomètres, qui sépare actuellement le kjôkkenmôdding de la
mer; mais on sait combien ces évaluations sont sujettes à caution,
surtout sur une côte basse et marécageuse comme celle du Rio
Grande do Sul, où la moindre élévation du terrain peut amener
l'émersion d'une étendue considérable de grève.
M. von Ihering est d'avis que le sambaqui de Conceiçaô do
Arroio est d'origine antérieure à la découverte de l'Amérique.
Mais d'autres amas sont certainement postérieurs à l'arrivée des
Européens : on y trouve des perles de verre, de la porcelaine en
fragments, des objets en fer, des ossements de cheval ou de
porc. De plus, certains amas du Paranâ ont fourni en grande
abondance des coquilles d'un colimaçon (hélix similaris Fer.),
très commun aujourd'hui au Brésil, mais qui est originaire de l'Asie
méridionale, d'où il fut introduit par les Européens, en même temps
que des plants de bananier. On peut conclure de ce fait que, de même
que pour les « mounds » de l'Amérique du Nord, la coutume d'éle-
1. Civilisaçaù prehistorica do Brùzil méridional, pp. 100-101.
LES SAMBAQUIS DU BRESIL 249
ver ces amas a continué après rétablissement des Portugais au Bré-
sil.
Toutefois un grand nombre de sa.mba.quis ne contiennent pas
d'objets de fabrication étrangère et ont été considérés par les
archéologues brésiliens comme précolombiens. M. von Ihering
Fig. 94. — Cône en poterie des tumulus de lîle de Marajo, Brésil (d'après
Th. Wilson, The Swastika).
a cru pouvoir reconnaître, dans ces monticules, l'existence de
trois civilisations différentes. La première aurait été celle d'un
peuple qui errait le long de la côte et dont l'alimentation
était principalement composée de poissons de mer et de mol-
lusques. Par les otolithes retrouvés, on voit que les poissons qu'ils
péchaient (Pogonias chromis, Arius Commersonni, Micropogon
undulatus) étaient ceux que l'on capture encore aujourd'hui
dans la même région. Quelques ossements de mammifères (cerfs,
etc.) indiquent que la chasse devait aussi fournir, de temps à
autre, un appoint à l'alimentation. Ce peuple côtier paraît avoir
250 l'ère néolithique dans l'amérique du sud
ignoré le casse-tête et avoir eu pour outil principal la hache à
rainure circulaire dont nous avons parlé plus haut.
La seconde civilisation aurait été celle de peuples sylvicoles, qui
auraient laissé, comme rebuts de repas, des os de mammifères sau-
vages. C'est à leur industrie qu'il faudrait rapporter les casse-tètes,
les haches à tranchant semi-circulaire, ainsi que les grandes urnes
funéraires.
La troisième civilisation était rapportée à une population d'agri-
culteurs, analogue à certaines de celles que trouvèrent les Portu-
gais lorsqu'ils s'établirent dans le pays.
Quoi qu'il en soit, les kjôkkenmôddings du Brésil représentent —
toute différence de civilisation mise à part — un stade d'évolution
technologique analogue à celui que nous constatons clans les amas
de l'Amérique du Nord.
§ II. — Les paraderos et les sépultures néolithiques
de la Patagonie.
Le sol de la Patagonie a fourni un nombre assez considérable
d'objets appartenant à l'industrie néolithique. Ils proviennent de
deux sortes de gisements : les paraderos et les sépultures.
Les paraderos sont des élévations de terrain, sur l'emplacement
d'anciennes demeures, où l'on trouve mélangés des ossements d'ani-
maux et des objets travaillés; les restes humains y font défaut '.
Le sol, au-dessous de ces amoncellements de terre, est souvent
brûlé, comme transformé en brique, aux endroits où furent proba-
blement, autrefois, allumés des foyers.
Un des paraderos fouillé par M. Moreno, près du Cerro Pelado,
avait environ 150 mètres de côté; sur l'amoncellement de terre
qu'il formait, poussaient quelques petits arbustes. Le sol, couvert
de cailloux roulés qui avaient été apportés à dessein, était par-
semé d'objets divers, pointes de flèches, mortiers en pierre, poterie
en très petits fragments ; quelques tas de cailloux « semblaient —
dit M. Moreno — avoir été mis là pour être travaillés en forme de
flèches » 2 .
Les cimetières préhistoriques de Patagonie abondent dans la pro-
vince de Carmen de Patagones. Ils sont situés près du cours de
1. P. Moreno fils, Description des cimetières et paraderos préhistoriques
de Patayonie (R. Eth., 1882).
2. (Cimetières et paraderos, p. 87.
PARADEROS ET SEPULTURES NEOLITHIQUES DE LA l'ATAGOME *2M
« barrancas », lits d'anciens ruisseaux aujourd'hui desséchés. Les
sépultures sont disposées par petits groupes, séparés les uns des
autres par une distance de 50 à 100 mètres. Ces groupes sont for-
més de fosses qui renferment une quantité variable de squelettes,
jamais plus de dix, placés parallèlement à côté les uns des
autres, ou, parfois, en cercle. Ils font face en dehors et sont tous
assis, les genoux ramenés contre la poitrine, un pied sur l'autre et
les mains croisées sur les tibias. Fait remarquable, tous les
cadavres retrouvés dans ces sépultures proviennent d'adultes; les
squelettes d'enfants manquent totalement.
Les ossements d'animaux trouvés dans les parade ros et près des
cimetières de Patagonie appartiennent tous à des espèces actuelle-
ment vivantes. Quant aux squelettes humains, ils montrent l'exis-
tence, à l'époque où cette inhumation fut faite, de plusieurs races
dans cette partie de la République Argentine, en particulier celle de
Lagoa-Santa.
Les objets trouvés dans les paraderos et les sépultures sont très
nombreux et très variés. La fouille des paraderos du Rio Negro a
fourni à Moreno plus de cinq mille pointes de flèche. Dans les cime-
tières, on a constaté que les objets déposés à côté des morts étaient
parfois brisés et réduits en fragments inutilisables.
Tous ces objets ont un aspect « néolithique » bien qu'un assez
grand nombre d'entre eux soit en pierre éclatée. Les plus fré-
quents sont des racloirs et des grattoirs, travaillés à petits éclats;
des pointes de flèche, les unes triangulaires et sans pédoncule, les
autres lancéolées, d'autres encore triangulaires avec pédoncule ; des
pointes de lance, de petits couteaux de silex, des perçoirs, des
boules en grès ou en diorite, munies d'une rainure circulaire, qui
ont dû servir comme « bolas ». On a aussi trouvé des tessons, géné-
ralement de petite dimension, d'une poterie grossière, de cou-
leur noire ou rougeâtre, très peu cuite, parfois décorés de figures
géométriques : lignes horizontales ou verticales, motifs triangu-
laires, points ou raies formant des ondulations.
L'industrie des paraderos peut donc se comparer à celle des sam-
haquis du Brésil, avec cette différence, toutefois, qu'elle paraît
représenter un stade moins avancé de la civilisation.
LIVRE II
LES PEUPLES CIVILISÉS DE L'AMÉRIQUE
LES GRANDES CIVILISATIONS INDIGÈNES DE L'AMÉRIQUE
Lorsque les Européens atterrirent en Amérique, ils remar-
quèrent que plusieurs des peuples qu'ils rencontrèrent possédaient
une civilisation avancée. Les premiers conquistadores firent des des-
criptions enthousiastes de la richesse et de la grandeur des villes
qu'ils visitèrent. Ces civilisations que les chroniqueurs du xvi e siècle
nous montrent sous de si brillantes couleurs, succombèrent rapi-
dement sous les coups des soldats espagnols, et il ne nous reste
pour nous les représenter que les dires des historiens de la première
heure et les restes des monuments.
Les uns et les autres nous montrent l'existence, en Amérique, de
peuples dont la civilisation était supérieure à celle des Indiens d'au-
jourd'hui : ils connaissaient tous l'art du tissage, de la maçonnerie,
l'usage de presque tous les métaux (sauf le fer) ; ils étaient rassem-
blés dans de grandes cités, avaient des]chefs puissants, des armées
régulièrement constituées, des impôts annuels, une organisation
d'État, etc.
Les grandes civilisations américaines ont toutes fleuri dans la
partie occidentale du Nouveau Continent, entre les frontières des
républiques actuelles du Mexique et du Chili, et près des côtes
de l'océan Pacifique : ni dans les prairies de l'Amérique du Nord,
ni dans les (forêts du Brésil, ni dans les pampas de l'Argentine
les peuples n'ont dépassé la barbarie.
Dans Taire ainsi limitée se sont formés un certain nombre « d'em-
pires » dilférents. Ce sont, en commençant par le nord : 1° la civi-
254 GÉNÉRALITÉS SUR LES PEUPLES DE l'aMÉRIQUE
lisation mexicaine ou aztèque avec ses dépendances, celle des
Tarasques au Michoacan et celle des Mixteco-Tzapotèques de 10a-
jaca ; 2° la civilisation maya-qu'iché, au Yucatan, au Chiapas, au
Guatemala et dans une partie du Honduras { ; 3° une civilisation
que Ton pourrait appeler de l'Amérique centrale, au Nicaragua, au
San-Salvador, et qui est peut-être la même que celle des anciennes
populations des Antilles ; 4° la civilisation chibcha, ou du Gundi-
namarca, qui est celle des peuples précolombiens du Costa-Rica,
de l'isthme de Panama et du plateau de Bogota (République de
Colombie) ; 5° la civilisation péruvienne ; 6° la civilisation des Dia-
guites ou Calchaquis, occupant autrefois la province andine de
Catamarca (République Argentine].
Il est impossible d'établir à l'heure actuelle une chronologie de
ces « empires » et toute tentative faite jusqu'ici pour chercher à
prouver l'antériorité de l'un ou de l'autre a été vaine. Peut-être la
civilisation maya-qu'iché peut-elle revendiquer la palme de l'an-
cienneté mais toute assurance à cet égard serait aventurée. Aussi
l'ordre géographique nous est-il imposé dans la description que
nous allons entreprendre. Il possède, de plus, un avantage : celui
de décrire l'une après l'autre des civilisations dont les domaines
étaient géographiquement contigus, et expliquer assez facilement
leurs ressemblances.
1. Cette civilisation est souvent nommée « centre-américaine», nous pré-
férons appliquer cette épithète à la civilisation dont nous parlons ensuite.
Fig. 95. — Carte des lagunes du plateau de Mexico.
PREMIÈRE PARTIE
LE MEXIQUE
CHAPITRE PREMIER
L'HISTOIRE DU MEXIQUE AVANT L'ARRIVÉE DES AZTÈQUES
Sommaire. — I. Le plateau de Mexico, ou Anahuac. — II. L' « empire » tol-
tèque. — III. La civilisation toltèque. — IV. Les Chichimèques et les tribus
nahuas. — V. L'origine septentrionale des tribus nahuas. — VI. Les peuples
aborigènes de l' Anahuac (Otomis, etc.). — VII. Les anciennes villes chi-
chimèques (Cholollan, Colhuacan, etc.). — VIII. Les Téochichimèques, les
Acolhuaques et les Tecpanèques.
§ I. — Le plateau de Mexico ou Anahuac.
La côte du golfe du Mexique est plate et s'étend dans l'ouest sur
une largeur qui varie entre 20 et 100 kilomètres, distance à laquelle
commence le plateau qui constitue la presque totalité du sol du
Mexique; celui-ci s'élève en plusieurs degrés jusqu'à la Cordillère,
à l'ouest de laquelle le pays s'abaisse pour former des plaines peu
étendues bordées par l'océan Pacifique. La chaîne centrale possède
des sommets assez élevés : le Citlaltepetl ou Pic d'Orizaba s'élance
jusqu'à 5.550 mètres; le Popocatepetl et Ylztaccihuatl, voisins de
Mexico, atteignent respectivement les altitudes de 5.452 et 5.286
mètres. Dans le nord, les montagnes de la Sierra Madré sont beau-
coup moins élevées et le bas pays, sablonneux, presque désert, forme
la suite des plaines arides de la région des Pueblos. Au sud, les mon-
tagnes et, dans les régions basses, l'épaisse forêt tropicale séparent
le plateau mexicain des vallées de l'Oajaca et du Chiapas.
Le plateau mexicain, siège de la civilisation aztèque, la plus puis-
sante qu'ait connue le Mexique, est souvent désigné sous le nom
Manuel d'archéologie américaine. 17
258 l'histoire du Mexique axant l'arrivée des aztèques
iV Anahuac '. C'est cette région qui constitue, à proprement parler,
l'ancien Mexique ; les civilisations mixtéco-tzapotèque de l'Oajaca,
totonaque et huaxtèque de la Vera-Cruz et du Tabasco sont géné-
ralement considérées à part. C'est aussi de la civilisation du pla-
teau mexicain que nous parlerons avec le plus de détails.
§11. — L'« empire » toltèque.
Les anciens auteurs, et certains parmi les modernes, admettent
que TAnaliuac a été le siège de trois empires successifs, l'empire
toltèque, l'empire chichimèque et l'empire aztèque ou mexicain.
On disait que les Toltèques avaient précédé, sur le sol de TAna-
liuac, les tribus de langue aztèque, souvent désignées sous le nom
de tribus nahuas ou nahiiat laques. On admettait que les Toltèques,
venus du Nord, s'étaient établis tout d'abord dans la ville de
Huehuetlapallan, vers le iv e siècle de notre ère. Parvenus au
vi e siècle dans l'Anahuac, ils fondèrent la ville de Tula ou Tollan,
leur capitale. Peu de temps après la fondation de Tula, la civili-
sation toltèque atteignit un degré d'élévation extraordinaire. C'est
aux Toltèques, dit la tradition, que les peuples de l'Amérique cen-
trale et du Mexique devaient leur calendrier ; ce furent eux qui
les premiers composèrent des manuscrits historiques, et qui bâtirent
les palais superbes qui couvrent une partie du sol du Mexique.
Toutes les industries, tous les arts que les Mexicains possédaient
lorsque Cortez mit le pied sur leur sol, étaient attribués à l'in-
géniosité et à l'adresse des Toltèques. Les lois établies par les
législateurs toltèques étaient sages et équitables. Le gouvernement
était entre les mains de monarques qui exerçaient le pouvoir pen-
dant une période de 52 ans ; si le roi vivait plus longtemps, il rési-
gnait le pouvoir entre les mains de son fils aîné.
On attribuait à l'empire toltèque une durée d'environ cinq siècles,
et sa population aurait atteint le nombre de 4 millions d'âmes. Sous la
1. On n'est pas d'accord sur la signification du mot Anahuac. Brinton,
d'après Las Casas, traduit : « dans l'eau », tandis que Seler traduit : « au bord
de l'eau ». Le même auteur s'élève contre l'emploi de ce nom pour désigner
la partie du Mexique qui environne le lac de Mexico; en effet, le mot Anahuac
se retrouve clans la composition de plusieurs noms de lieux géographiques,
principalement de ceux désignant des pays situés au bord de la mer, des côtes,
par exemple : Anahuac Ayotlan, Anahuac Xicalanco (E. Seler, Ueber die
Morte Anauac und Nauatl, SGA, vol. II, pp. 49-78).
L 1 « EMPIRE » TOLTÈQUE 259
conduite de leurs rois, non moins habiles guerriers que sages adminis-
tra leurs, les Tollèques avaient étendu leur domination sur la super-
iicie entière du Mexique actuel. Vers le x e ou xi e siècle, les dissen-
sions intestines et la famine mirent fin à la gloire de Tula, qui fut
abandonnée. Le reste de la population partit par petits groupes et
porta la civilisation dans le Tabasco, le Yucatan, le Guatemala et le
Nicaragua. Le dernier roi de Tula, Topiltzin Acxitl Quetzalcohuatl,
reparut dans le Yucatan, sous le nom de Cuculkan. Il créa dans la
péninsule l'empire maya; puis il disparut dans la mer en annonçant
aux Toltèques qu'il reviendrait plus tard, sous la forme d'un héros
barbu à la peau blanche.
Telle est la légende qui nous a été transmise par l'historien Fer-
nando de Alva Ixtlilxochitl ' et qui a été reproduite, avec nombre
de variantes, par les auteurs postérieurs : Veytia, Clavigero, Pres-
cott, Orozco y Berra et Brasseur de Bourbourg 2 . Ce dernier a
donné à l'histoire de l'empire toltèque une importance considérable,
et s'en est servi pour édifier toute une théorie de l'histoire des civi-
lisations américaines.
Cependant tout, dans le récit d'IxTLiLxocmTL, indique que les évé-
nements qu'il rapporte ne sont pas historiques : la qualité des rois,
leur règne de 5:2 ans, le roi qui porte le nom d'un dieu mexicain,
Quetzalcohuatl, héros civilisateur 3 . Daniel Wilson, le premier, émit
des doutes sur la valeur historique de la tradition cITxtlilxocuitl ' ,
auteur qui n'est pas toujours très exact. Brinton lit des critiques
décisives \ Il montra que le nom de la capitale toltèque [Tula =
Tollan — Tonatlan « ville du soleil ») était celui d'une cité
mythique où les ancêtres divins, sous la direction du dieu Quetzal-
cohuatl, divinité de la lumière, vivaient dans la sagesse et com-
muniquèrent les lois et les arts aux hommes. Cette théorie rencon-
tra une vive opposition. Plusieurs auteurs, en particulier un
1. Belaciones h isto rica s dans KAM, vol. IX, pp. 325 et suiv.
2. Histoire des nations civilisées du Mexique et de V Amérique Centrale,
vol. II, pp. 275 et suiv.
3. E. Seler, Quetzalcouall-Çukulcan (SGA, vol. I, pp. 668-705).
i. Prehistoric Man, p. 261.
5. Déjà, dans son ouvrage : The Myths of Ihe New-World, New-York, 186N,
pp. 180 et suiv. . il considère toute l'histoire de l'empire toltèque comme un
mythe. Cette idée se trouve développée dans : American Hero-myths, Phila-
delphie, 1882, pp. 35, 64, 82, et surtout dans un article : The Toltecs and their
fabulons empire, publié dans ses Essays ofan Americanisl. Philadelphie, 1890.
pp. S2 et suiv.
260 l'histoire du Mexique avant l'arrivée des aztèques
explorateur français, M. D. Charnay ', soutinrent l'existence de
l'empire toltèque. Mais peu à peu les auteurs adoptèrent les vues
de Brinton : M. Seler 2 , dans un article écrit en 1895, puis MM. G.
Thomas 3 , K. H^ebler 4 , ne virent plus, dans les Toltèques d'IxTLiLxo-
chitl, qu'un peuple fabuleux.
Récemment une réaction s'est produite. On reconnaît que Brin-
ton avait raison de dénoncer des éléments légendaires dans l'histoire
des Toltèques; on croit à un mythe de leur empire, mais on pense
que ce mythe a été édifié sur une base historique ; bref, il fau-
drait distinguer entre l'empire historique de Tollan et l'empire
fabuleux. Cette nouvelle thèse a été soutenue par M. Seler :i
et par M. W. Lehmann 6 . Pour le premier, les Toltèques appar-
tiennent à la race mexicaine ; ils arrivèrent à une époque recu-
lée (vn e ou vm e siècle) à une civilisation avancée, se répan-
dirent, en suivant les côtes, sur tout le pourtour du Mexique
et arrivèrent au Yucatan et au Guatemala, où leur action civili-
satrice s'exerça sur les peuples mayas-qu'ichés. Il restitue donc aux
Toltèques la mission de civilisateurs du Mexique et de l'Amérique
centrale. Pour M. Lehmann, les récits relatifs aux Toltèques ren-
ferment une partie historique, mélangée à des éléments mythiques.
Mais il ne croit pas que « le grand et difficile problème de l'origine
des Toltèques » puisse être résolu actuellement.
§111. — La civilisation toltèque.
De fait, nous savons bien peu de choses sur cette civilisation.
Brasseur de Bourbourg 7 a dressé, à l'aide des documents réunis
par les anciens auteurs (Sahagun, Torquemada, Ixtlilxochitl),
une liste des « rois » toltèques; cette liste comprend douze noms,
1. La civilisation toltèque (R. Eth., vol. IV, 1885, pp. 281 et suiv.) ; Les
anciennes villes du Nouveau Monde, Paris, 1888, in-4°.
2. Ueber den Ursprung der altamerikanischen Kulluren (Preussische Jahr-
bûcher, vol. 79,1895, pp. 488-502 ; réimprimé dam> les SGA, vol. II, pp. 3-16).
3. Introduction to North- American Ethnology , pp. 245.
4. Art. Amerika, dans la Weltgeschichle d'tiELMOi/r, vol. I, pp. 255-256.
5. Ueber den Ursprung der mittelamerikanischen Kulluren (ZGE, vol. 37.
1902, pp. 537-552, réimprimé dans les SGA, vol. II, p. 16-31).
6. Traditions des anciens Mexicains, texte inédit et original en langue
nahuatl (JAP, nouv. série, vol. III, 1906, p. 284, note 1).
7. Histoire des nations civilisées, vol. II, appendice.
LA CIVILISATION TOLTEQUE 261
parmi lesquels figurent deux Quetzalçohuatl et trois Huemaç. Mais
cette énumération ne contient rien de réel: chaque auteur ancien
donne sa liste particulière et elles sont si contradictoires qu'il est
impossible d'asseoir une opinion sur ces documents '.
Les documents archéologiques ne sont pas sans valeur : les ruines
de Tula à une trentaine de kilomètres de Mexico, qu'on identifie avec
Tollan, ont été visitées plusieurs fois. M. Charnay, qui visita la loca-
lité en 1873, y fit des fouilles assez étendues. Le sol était couvert
de tumulus, de montagnes de décombres qui recouvraient les
anciennes constructions. A la base se trouvait une couche de
ciment, à laquelle était superposée une couche de mortier peint en
rouge. M. Charnay ne fouilla que deux bâtiments, une maison et un
palais 2 . La maison était bâtie sur une éminence naturelle ; les diverses
pièces ne se trouvaient pas toutes au même niveau; les murs étaient
droits, les toits plats ; toits, plafonds et planchers étaient recouverts
d'épaisses couches de ciment. Les dimensions du « palais » sont
beaucoup plus vastes : situé sur une éminence artificielle, sa
surface mesurait environ 2.500 mètres carrés et les pièces,
comme celles de la maison, présentaient des différences de niveau
notables. Dans ces ruines, M. Charnay trouva une quantité d'objets :
poteries, fragments d'obsidienne, etc. , qui ne diffèrent en rien de ceux
qu'on découvrit dans les ruines des autres parties du Mexique.
Bref, la question toltèque reste insoluble. Il ne saurait être
question de revenir aux opinions des anciens auteurs : le récit
d'IxTLiLxocuiTL est certainement en grande partie légendaire. Par
ailleurs, l'hypothèse de Charnay, reprise par Seler, est sédui-
sante : elle nous montre la civilisation de l'Amérique centrale, che-
minant du nord au sud, et se répandant sur les parties boisées du
Yucatan et du Guatemala. Mais elle n'est pas prouvée, jusqu'ici.
1. Voir Lehmaniv, Traditions des anciens Mexicains, p. 285, note 7 et
p. 286, note 1 .
2. Les anciennes villes du Nouveau Monde, pp. 81-90.
262 l'histoire du Mexique avant l'arrivée des aztèques
§ IV. — Les Chichimèques.
Entre la fin de l'empire toltèque et la construction de Mexico, on
place d'ordinaire l'empire chichimèque. Les tribus de langue nahuatl
donnaient le nom de Chichimèques aux barbares qui vivaient proche
d'elles, mais ce n'est pas une désignation ethnique. Les Aztèques,
avant leur établissement dans la lagune de Mexico, étaient des
Chichimèques, aussi bien que les Otomis, les Mazahuas et autres tri-
bus qui restèrent à l'état presque sauvage. Il serait préférable de
répartir l'histoire du Mexique en deux périodes : l'une, pendant
laquelle diverses tribus d'origine nahua jouèrent un rôle prépon-
dérant, répondrait à l'empire chichimèque; l'autre, caractérisée par
la suprématie de la confédération aztèque, formée par la réunion
des trois villes de Mexico ou Tenochtillan, Tlacopan i et Telzcoco.
Quoi qu'il en soit, les seules tribus connues, jusqu'à la fondation
de Mexico, sont des tribus nahuas, c'est-à-dire parlant la langue
aztèque ou nahuatl, qui prétendaient descendre du nord. .
Les peuples nahuas ou nahuatlaques avaient conservé plusieurs
traditions qui expliquaient leur origine. L'une nous a été rapportée
par Mendieta 2 de la façon suivante : l'ancêtre de tous les peuples
du Mexique serait le dieu Iztac Mixcohuatl, aussi appelé Camaxtli 3 ,
De son union avec une première femme nommée llancueye il aurait
eu six fils, ancêtres des nations qui vivaient sur le sol du Mexique.
D'une autre femme, appelée Chimalmail ou Chimalman 4 , Iztac
Mixcohuatl aurait eu un autre fils, du nom de Quetzalcohuatl, qui
fut l'ancêtre éponyme des Toltèques : '\
1. Aujourd'hui Tacuba.
2. Historia Ecclesiastica indiana, éd. Vedia, liv. II, cap. 33.
3. M. Seler traduit le nom cVIztac Mixcohuatl par « le serpent de nuages
blanc », de iztac, « blanc » ; mix(tli), « nuage », et cohuatl, « serpent ». C'était le
dieu des Chichimèques et de la chasse, identifié avec Camaxtli, le dieu natio-
nal de la ville de Tlaxcallan. Ce dieu faisait partie d'une classe d'esprits, les
Mimixcohuas (pluriel de mixcohuatl), les dieux de la chasse, qui étaient les
divinités du Nord. Ces esprits jouent un rôle important dans plusieurs tra-
ditions.
4. « Le bouclier étendu ». Thévet, Histoire du Méchyque, éd. de Jonghe
(JAP, nouv. série, t. II, pp. 1-43) ; elle était femme de Camaxtli (p. 34).
5. Cette origine de Quetzalcohuatl est aussi rapportée dans Motol.inia, His-
toria de los Indios de la Nueva-Espana, éd. G. Pimentel, Paris, 1903, p. 12;
dans Thévet, Histoire du Méchyque, p. 34; dans le Ms. mexicain 334 delà
LES CHICHIMÈQUES ET LES TRIBUS NAHILVS *263
Nous ignorons malheureusement où Mendieta a pris cette lég-ende;
peut-être représente-t-elle lu tradition d'une ville indépendante,
Tlaxcallan, par exemple ; peut-être n'est-ce qu'un arrang-ement
savant, opéré par quelque collège sacerdotal, de traditions popu-
laires éparses par tout le Mexique et ayant pour but d'attribuer à
tous les peuples réunis sous la suprématie de la confédération
mexicaine, une origine commune. Quoi qu'il en soit, nous y voyons,
descendant d'un même ancêtre, des peuples ennemis, très différents
et parlant des idiomes non apparentés. La tradition de Mendieta
reste, au surplus, isolée ; elle n'offre aucune analogie avec un
groupe de légendes, originaires de Mexico même, sur lesquelles nous
sommes beaucoup mieux renseignés et qui, pour une partie du moins,
offrent un caractère plus historique.
D'après ces traditions, les tribus nahuas étaient originaires d'un
lieu nommé Chicomoztoc ' « les sept cavernes ». Saiiagun 2 nous a
rapporté la version la plus complète : les peuples mexicains, venus
par mer, abordèrent à Pànuco sur la côte du Tamaulipas et gagnèrent
le Guatemala, en suivant la rive. Après un séjour en un lieu appelé
Tamoanchan « le lieu de la descente », la séparation des tribus eut
lieu. Les Olmecas Huixtotin ou Olmèques et les Cuextecas ou
Huaxtèques, quittant les premiers ce point, allèrent s'établir : les
Olmèques dans la vallée de l'Atoyac, les Huaxtèques sur les côtes
de l'Etat de Vera-Gruz, entre la Sierra Madré orientale et le golfe
du Mexique. Les autres peuples laissèrent en arrière les Otomis, qui
s'établirent autour de la lagune de Mexico et remontèrent jusque
dans les steppes du Nord, les « terres froides ». En errant dans ces
plaines incultes, les Nahuas « découvrirent, entre les rochers, les
sept cavernes, et de ces sept cavernes ils firent leurs temples, là ils
prièrent ». Cette légende fait donc venir les peuples nahuas du sud
et nous parle d'une période antérieure à leur arrivée à Chicomoztoc.
Mais cette version ne se trouve que dans Saiiagun et nous ignorons
d'où le Franciscain l'a tirée.
Les peuples nahuas, et surtout les Mexicains, prétendent qu'au
sortir de Chicomoztoc ils partirent dans des directions différentes.
Les Mexicains seuls ont conservé le souvenir de leur itinéraire. Au
Bibliothèque nationale, édité par W. Lehmann sous le titre de: Traditions des
anciens Mexicains, pp. 279 et suiv. Dans ce dernier document, le fils de Mix-
cohuatl et de Chimalmatl est désigné sous le nom de Ceacail Quetzalcohuatl.
1. Chicome, « sept», oztotl ; pi. oztoc, « cavernes ».
2. Historia de las Cosas de Nueva-Espana, liv. X, cap. 29, § 12.
264
L HISTOIRE DU MEXIQUE AVANT L ARRIVEE DES AZTEQUES
sortir des sept cavernes, ils arrivèrent en un lieu nommé Aztlan « le
pays des hérons blancs » ', qui, si Ton en croit les hiéroglyphes qui
le représentent dans divers manuscrits, était situé dans une île, au
milieu d"un lac (fig. 96). Après avoir séjourné quelque temps dans
Fig. 96. — Aztlan, lieu d'origine des Aztèques (d'après le Manuscrit de 1576
de la Collection Aubin).
cette île, les Aztèques gagnèrent en bateau la terre ferme et atterrirent
à Colhuacan 2 , où ils trouvèrent installées huit tribus, issues de la
caverne Quineuayan « le lieu de l'origine » 3 ; ces tribus étaient celles
des Huexolzincas, des Chalcas, Xochimilcas, Cuitlauacas, Mali-
nalcas, Chichimecas, Tecpanecas et Matlaltzincas . Ce sont ces tribus
qu'on appelle, en général, tribus chichimèques. Les Aztèques se joi-
gnirent à eux et continuèrent leurs pérégrinations vers le sud. Ils éle-
vèrent un autel en un lieu connu sous le nom de Tamoanchan ', qui
est désigné dans les manuscrits hiéroglyphiques par un arbre brisé
en deux parties. Reprenant leurs voyages, ils arrivèrent en une con-
1. Pour cette étymologie et pour tout ce qui est relatif à la migration des
Mexicains, voir E. Seler : Wo lag Aztlan, die Heimath der Azteken? SGA,
vol. II, pp. 31-48.
2. Colhuacan, « le lieu courbe », de col(tic), « courbé » et -can, suffixe
locatif.
3. De quineua, « sortir de, provenir de ».
i. Dans YHistoria de los Mexicanos por sus pinluras (dans la IDM, t. III,
Mexico, 1891, p. 240) cet endroit est nommé Quahuitl icacan « où est l'arbre ».
LES CHICHIMEQUES ET LES TRIBUS NAHUAS
265
trée désolée, où poussaient des cactus et des acacias [mizquitl).
C'est là que les Aztèques changèrent leur nom en celui de Mexicains
et ils se dirigèrent ensuite sur un village appelé Cuextecatl icho-
Matlaltzinca 1
ecpaneca
Chichimeca «*
Malinalca
Cuitlal.uaca
•a S SHrfJ "
Xochimi
Ica ( S-ÛJ^
Chalca /
Huexotzinca £
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ȱ-l
Fig. 97. — Les huit tribus chichimèques (d'après le Codex Bolurini).
cayan l , puis à Cohuall ica.mac 2 , enfin à Tollan, c'est-à-dire à
Tula, la prétendue capitale des Toltèques. Tollan, nous l'avons
déjà dit, se trouve située dans la vallée de Mexico; de là les Mexi-
1. Cuextecatl ichocayan « où pleure le Huaxtèque », de cuextecatl,
« Huaxtèque » et ichocayan.
2. Cohuatl icamac, « dans la gueule du serpent ».
266 l'histoire nu Mexique avant l'arrivée des aztèques
cains se répandirent autour des lagunes et fondèrent les différentes
villes qui formèrent ce qu'on appela plus tard l'empire aztèque
(fig. 97).
Toutes les tribus désignées sous le nom de Chichimèques, avaient
gardé le souvenir d'une migration analogue Les gens de Tetzcoco,
ville voisine de Mexico, disaient, d'après Torquemada ', qu'ils
étaient partis d'un lieu situé dans le nord, qui s'appelait Amaque-
mecan 2 , d'où ils avaient gagné Tollan, puis Cuextecall ichocayan
et Cohuatl icamac ; ils arrivèrent enfin à un petit village nommé
Cohuatl ichan, qui existait encore à l'époque de la conquête, à
un mille au sud de Tetzcoco. De même, les Chalcas de Tlalmanaco-
Amaquemecan, sur le lac de Chalco, au sud-est de Mexico, racon-
taient que leurs ancêtres vinrent de la direction septentrionale et
séjournèrent quelque temps à Tollan.
Donc, plusieurs traditions des peuples nahuas disent que leurs
ancêtres descendirent des steppes du Nord et séjournèrent en plu-
sieurs localités. M. Seler croit qu'il ne faut attacher aucune valeur
historique à ces traditions 3 . Il s'exprime ainsi : « Les quatre stations
placées entre le départ A' Aztlan et l'arrivée à Tollan représentent
les quatre extrémités du monde ou, mieux encore, les quatre quar-
tiers du ciel. P]t Tollan, le point d'arrivée, est la cinquième région,
le milieu du monde, qui fut le lieu de réunion de toutes les civili-
sations, où le calendrier, la science sacerdotale et les arts furent
découverts A . »
§ V. — L'origine septentrionale des tribus nahuas.
Toute la légende mexicaine qui a été relatée ci-dessus est compa-
rable aux mythes d'origine de divers autres peuples américains,
principalement des Pueblos. Ces récits légendaires sont très rare-
ment historiques, ou bien les éléments historiques y sont tellement
mélangés aux mythes qu'il est presque impossible de les distinguer
1. Monnrqiiiu Indiana, lib. I, cap. 16.
2. M. Seler (Wo lag Aztlan? SGA, vol. II, p. 40) traduit ce nom : « Où
l'on porte des vêtements de papier d'écorce » ou bien « Où une idole habillée
de papier d'écorce est adorée ». Cette ville légendaire d' Amaquemecan ne doit
pas être confondue avec la ville historique d'Amaquemecan-Chalco.
3. R. Siméon, Annales de Chimalpahin-Quauhtlehuanitzin, p. 42.
4. Wo lag Aztlan ?, p. 43.
L'ORIGINE SEPTENTRIONALE DES TRIBUS NAHl AS 267
les uns des autres. Ce n'est donc pas dans les anciens documents
mexicains ou espagnols que nous pouvons espérer trouver des ren-
seignements positifs sur l'origine des Nahuas.
L'ethnographie, la technologie ne nous fournissent pas non plus
d'indications absolument précises; elles nous permettent de cons-
tater que, sur bien des points, les peuples nahuas ressemblent aux
Maya-Quichés du Vucatan, du Guatemala et du Honduras '. Mais
ces deux groupes ethniques ont vécu côte à côte pendant très long-
temps, ils ont eu des contacts nombreux et leurs civilisations se
sont faites des emprunts; en tout cas ils diffèrent tant au point de
vue anthropologique que linguistique.
C'est avec leurs voisins du Nord que les Nahuas ont des affinités
étroites. Déjà, L. H. Morgan 2 avait montré les grandes ressem-
blances que présentait la civilisation des Pueblos avec celle des
anciens Mexicains. Plus récemment, M. Seler a signalé des ana-
logies entre la symbolique et le rituel des Nahuas et ceux des
Huichols* peuple à demi sauvage qui habite encore aujourd'hui
les ravins de la Sierra de Nayarit (État de Jalisco) et qui appar-
tient au groupe linguistique pima 3 .
Ce sont les ressemblances linguistiques qui ont surtout servi à
édifier les hypothèses. De l'étude entreprise, il y a une cinquantaine
d'années, par Buschmann il résulte que le nahuatl appartient à
une famille linguistique d'une étendue considérable, la famille
shoshoni-aztèque, comprenant trois branches: le shoshoni (langues
de l'Utah, du Nevada et du Colorado), le pima (langues du sud
de la Californie et de la Sonora) et Vaztèque (langue nahuatl
et ses dialectes pipil et niquirane du Guatemala et du Nicara-
gua) ''. Cette classification fut adoptée par Pimentel ;i et Brinton 6 .
1. Sur les rapports des civilisations nahua et maya, voir E. Seler, Ueber
den Ursprung der mitlelamerikanischen Kulluren (SGA, vol. II, pp. 16-31),
et K. H^bler, Amerika '., pp. 228 etsuiv.
2. Ancient Society, New-York, 1877, pp. 188-214. — Houses and house-life
ofthe American ahorigines (CE, vol. IV, Washington, 1881).
3. Die Huichol Indianer des Staates Jalisco in Mexico (SGA. vol. III, pp.
355-391).
4. Buschmann, Spuren der aztekischen Sprache, Berlin, 1859.
5. Cuadro descriptivo y coniparativo de las lenguas indigenas de Mexico,
Mexico, 1874-1875, 3 vol. in-8. Pimentel paraît avoir classé les langues
un peu au hasard, c'est ainsi qu'il fait rentrer parmi les idiomes pimas de la
Sonora les langues des Yumas et des peuples alliés, qui en sont complète-
ment distinctes.
6. American Race, Philadelphie. 1901, in-8, pp. 336-337 Famille linguistique
Uto- Aztèque) .
•268
L HISTOIRE DU MEXIQUE AVANT L ARRIVEE DES AZTEQUES
Powell ', en 1891, et, après lui, la plupart des ethnographes,
séparèrent de nouveau ces langues en trois familles ; mais M. A.
Kroeber 2 , qui a repris l'étude complète du sujet, fut amené à la
même conclusion que Buschmann. Les familles shoshoni, pima et
aztèque de Powell constituent en réalité une seule famille linguis-
tique, c'est-à-dire que ces lang-ages ont une origine commune. Les
lang-ues pimas sont apparentées de plus près aux idiomes du Nord
(Shoshoni), qu'au nahuatl. Le Hopi ou Moki, langue d'une petite
fraction des Pueblos de l 1 Arizona, constitue une branche spéciale
de la famille; elle n'est pas proche parente des langues shoshonis,
ni surtout du nahuatl, comme le croyait Brinton 3 .
On peut donc supposer, que les Aztèques se séparèrent, il y a
fort long-temps, du reste des Shoshonis et des Pimas, et que, lorsqu'ils
parvinrent au Mexique, les Pimas n'y étaient pas encore installés,
sans quoi la langue nahuatl ressemblerait plus aux idiomes pimas
qu'à ceux des Shoshonis, ce qui n'est pas le cas. On établirait ainsi
l'arbre généalogique de cette famille.
* Shoshoni commun (hypothétique).
Langues
nahuatl
(Nahuatl et ses
dialectes, Cora,
Huichol).
Hopi
Langues pimas
Pima, Tepehuane
Cahita , etc.).
Langues Shoshonis
Shoshoni, Comanche.
Yute, Mono, etc.).
Ainsi qu'on le voit, le hopi et le nahuatl forment deux branches
peu productrices de langues : l'une est restée stérile, l'autre n'a
formé que deux dialectes.
1. Indian lincfiiistic familiesof America north of Mexico (RE, VII, Washing-
ton, 1891, pp. î-132).
2. Shoshoneandialects of California (GAAE, vol. IV, 1907; pp. 65-165. Ce
travail est consacré à l'étude des dialectes shoshonis de la Californie, mais à la
fin l'auteur reprend la question de la parenté des langues shoshonis avec les
idiomes pimas et le nahuatl (pp. 15 i-165).
3. Il en résulte un fait intéressant: c'est qu'il est impossible de faire déri-
ver directement Tune de l'autre les deux civilisations hopi ou aztèque.
l'origine septentrionale des trirus naiiuas 269
Si Ton accepte la classification de M. Kroerer ', il reste encore
une question à résoudre : de quel lieu vinrent les tribus shosho-
nis ? D'un pays situé, pensait Brinton, entre la chaîne des Mon-
tagnes Rocheuses et les Grands Lacs, dans les plaines des États
actuels de Montana et des Dakotas. M. Kroerer repousse cette
opinion comme n'ayant aucune base historique ou linguistique.
Il ne dit pas quel serait le centre de dissémination, mais, par
les indications éparses dans son travail, nous pouvons croire
qu'il le placerait dans les parties arides de l'Etat de Nevada, à
l'est de la Sierra Nevada de Californie.
Des auteurs ont cherché le berceau de la race aztèque à l'ouest
des Montagnes Rocheuses, le long- des fjords qui découpent le
rivage de l'Etat de Washington et de la Colombie britannique.
Là habitent des tribus qui parlent des langues où revient con-
stamment le son tl si fréquent dans la langue nahuatl, qui ont
une civilisation relativement avancée, qui sculptent le bois et la
pierre, et construisent des maisons confortables. Il était donc assez
naturel que des recherches fussent effectuées dans cette direction.
Le premier, Buschmann 2 fît cette étude, qui ne donna aucun résul-
tat positif.
Nombreux ont été les systèmes proposés pour jeter quelque
lumière sur l'origine des Aztèques. Nous avons rapporté celui sui-
vant lequel les peuples civilisés de l'Amérique centrale seraient
soit les ancêtres, soit les descendants des constructeurs de tumu-
lus de la vallée de l'Ohio. Bien d'autres ont surgi, tous cepen-
dant sont trop dénués de valeur pour mériter de nous arrê-
ter 3 .
Tout ce que nous pouvons dire, c'est que les peuples nahuas
vinrent du Nord, à une époque indéterminée, qui ne doit cepen-
dant pas être fort ancienne. Ils passèrent un temps assez long à errer
à travers les steppes arides des Terres froides et ils en gardaient à
1. Pour notre compte, la parenté ne nous semble pas aussi évidente qu'à
M. Kroebeu. Nous en avons donné les raisons dans un compte rendu de son
article paru dans l'A nthr., vol. XVIII, Paris, 1908, pp. 192-93, et nous préfé-
rons nous en tenir pour l'instant à la classification de Powell. Il nous paraît
cependant certain que les Aztèques vinrent du Nord, en même temps que les
Goras et les Huichols.
2. Sprachen der Nord-Mexiko und der Westseite des Nor damer ikas, Berlin,
1862, in-8.
3. On trouvera une liste assez étendue de ces systèmes dans Bancroft,
Native races of Pacific States of North America, vol. V, chap. 2.
'270 l'histoire m Mexique avant l'arrivée des aztèques
l'époque de la conquête un souvenir lointain, qui s'est manifesté
clans leurs légendes par l'association des dieux du Nord et de la
chasse (Mimixcohua, Izlac Mixcohuatl, Camaxtli) avec l'histoire de
leurs migrations et leur origine.
§ VI. — Les peuples aborigènes de l'Anahuac (Otomis, etc.).
Les Ghichimèques trouvèrent-ils les steppes des Terres froides
habités ? Il est bien difficile de répondre à cette question. Toute
cette partie du Mexique est peuplée aujourd'hui par des tribus
de langue pima, venues après les Aztèques. Mais il existe encore,
tout autour du plateau de Mexico, des restes d'une nation qui eut
autrefois une étendue plus considérable. Elle est connue sous
le nom de nation otomie. Elle comprenait, suivant Pimentée 1 , les
Otomis proprement dits, les Mazahuas, les Serranos, les Pâmes et
les Jonaces ou Mecos, petites tribus habitant les Etats de Michoa-
can, de Guerrero, de San-Luis Potosi, etc. Bancroft 2 ne mentionne
que les Otomis proprement dits et les Mazahuas ; M. Seler 3 énu-
mère les Otomis, les Mazahuas, les Pirinclas et les Matlaltzincas .
Les Otomis présentent, tant au point de vue anthropologique
qu'au point de vue linguistique, la différence la plus marquée avec
les Nahuas. Les Mexicains les méprisaient, et les accusaient d'être
sauvages et stupides. D'après Sahagun, les tribus de langue nahuatl
se servaient du mot « otomi » comme d'un terme injurieux. Ils
étaient nomades lorsque les Nahuas arrivèrent sur le plateau de
l'Anahuac et ce n'est qu'avec la plus extrême difficulté qu'ils
purent obtenir d'eux qu'ils se fixassent dans des villages.
Nous ne savons rien des luttes qu'eurent à soutenir les Nahuas
contre les aborigènes du Mexique. Les premiers événements que
l'on puisse qualifier d'historiques, se passèrent dans les petites
villes, dites chichimèques, qui environnaient lés lacs de Mexico et
de Ghalco, principalement à Tlaxcallan, Gholollan, Huexotzinco
et Telzcoco.
1. Cuadro descriptivo de las lenguas de Mexico, vol. II, pp. 189-205.
2. Native races, vol. IV, pp. 5 47-562.
3. Die allen Bewnhner (1er Landschaft Michuacan, SGA, vol. II
pp. 33-159.
ANCIENNES VILLES CHICHIMÈQUES (CHOLOLLAN, COLHUACAn) 271
§ VII. — /.es anciennes villes chichimèques {Cholollan,
Colhuacan, etc.).
Nous ignorons dans quel ordre arrivèrent les tribus '. Les hordes
chichimèques qui vaguaient par les solitudes du Nord se com-
posaient de guerriers sauvages. Un chroniqueur qui se récla-
mait de leur ascendance 2 , nous dit qu'ils allaient presque nus et
vivaient dans les cavernes. Leurs armes étaient Tare et les flèches 3 .
Ils ignoraient totalement l'agriculture, et jusqu'au xn e siècle, nous
dit-on, le maïs ne fut pas cultivé par eux ; toute leur subsistance
provenait de leuradresse à la chasse 4 . Les noms des tribus chi-
chimèques ne sont pas connus avec certitude : Teepanecas, Acol-
huaqiies, Chalcas, Huexotzincas et Tlaxcallecas, selon Sahagun b ,
mais ces noms, nous le verrons plus loin, sont ceux des villes
qu'ils fondèrent en Anahuac. Plus généralement on les distingue
en Téochichimèques et en Acolhuaques.
La première ville qui joua un rôle de quelque importance sur le
plateau mexicain est Cholula ou Cholollan 6 . Elle fut, jusqu'à
l'époque de la conquête, un grand centre religieux ; c'est là que se
trouvait le temple ou teocalli de Quetzalcohuatl, dieu éponyme de
la cité, dont les chefs chololtèques prétendaient descendre 7 . Ce
sanctuaire était fréquenté par des pèlerins venus de tous les points
de l'Anahuac ; on y célébrait des rites sanglants, des sacrifices
humains, en l'honneur de Tezcatlipoca 8 . Le temple de Cholol-
1 .Nous suivrons, dans l'exposé qui va suivre, le résumé fait par M. Payne,
History of the New- Word called America, vol. II, pp. 450 et suiv. Nous
devons faire remarquer toutefois que M. Payne est un adepte de l'authenti-
cité historique de l'empire toltèque.
2. Ixtlilxochitl, Histoire des Chichimèques, trad. Ternaux-Compans,
cap. iv, p. 30.
3. Torquemada, Monarquia Indiana, liv. I, cap. 15.
i. Id., ibid., liv. I, cap. 42. Cf. Ixtlilxochitl, Histoire des Chichimèques,
cap. ix, pp. 63-64.
5. Historia de las Cosas de Nueva-Espana, liv. X, cap. 29.
6. Le nom complet serait Tollan-Cholollan, qui signifierait « place de fuite
des Toltèques » et les Chololtèques auraient été désignés parfois sous le nom
de « Grands Toltèques » (Torquemada, Monarquia Indiana, lib. I, p. 255).
Tous les rapports qui parlent des Toltèques nous disent que Cholollan fut une
de leurs stations (E. Seler, Ueber die Worte Anauac und Nauatl. SAG,
vol. II, p. 62).
' . Las Casas, Historia apologetica de las Indias, cap. 122.
8. J. de Acosta, Historia de las Indias, cap. 12.
272 l'histoire du Mexique avant l'arrivée des aztèques
lan, comme la plupart des autres grands édifices du Mexique, était
élevé sur une haute pyramide dont les ruines existent encore, elle
était faite d'adobes, cimentées par un mortier argileux. Nous
ne savons rien de l'histoire ancienne de Cholollan ; les renseigne-
ments historiques qui la concernent sont tous relatifs à la période
de la domination aztèque.
Une autre cité à laquelle s'attachaient aussi des souvenirs légen-
daires était Colhuacan ou Culhuacan. Elle avait été fondée,
suivant Gomara ', par les Acolhuaques, qui, partis en 770 du
Jalisco, auraient fondé en 780 les villes de Tollantzinco,
Tollan, Cohuatlichan et Colhuacan. Cette affirmation de Gomara
est toute gratuite ; en effet, ce sont trois villes puissantes : Xallocan
située à l'extrémité nord-est du lac du même nom, Tenayu-
can à l'ouest de la lagune de Mexico et Colhuacan au sud de la
même lagune 2 , qu'en général on présente comme les premières qui
aient été fondées dans la vallée de Mexico. Les deux premières
étaient des villages otomis conquis par les Acolhuaques, lors de
leur arrivée dans la vallée. Colhuacan, au contraire, passait pour
une cité autrefois bâtie par les Toltèques, et elle s'enorgueillis-
sait, à l'époque de la conquête, de toute une lignée de chefs, dont
l'origine remontait au temps où régnaient les rois prêtres à Tollan.
Malgré ce prestige historique et religieux, Colhuacan ne joua dans
l'histoire de l'Anahuac qu'un rôle tout à fait effacé.
Xaltocan, construit par les Otomis au nord du lacdu même nom,
devint rapidement une ville importante; mais le développement
de Tetzcoco arrêta son essor, et finalement les Xaltocanecas
devinrent les tributaires de Tetzcoco 3 .
Tenayucan avait été fondée, en 1120, par un chef chichimèque
dont le nom nous a été conservé : Xolotl, considéré comme l'an-
cêtre direct des chefs de Tetzcoco. Xolotl ayant traversé les mon-
tagnes qui bornaient au sud la vallée de Mexico divisa son peuple
en deux bandes ; l'une sous la conduite de Nopaltzin alla recon-
naître la rive occidentale de la lagune de Mexico qu'elle trouva
1. Conquista de Mexico, éd. Vedia, cap. 216-217. Gomara, et plusieurs
auteurs avec lui, fait des Acolhuaques une branche des Toltèques et non
point une tribu de barbares chichimèques.
2. C'est l'interprétation de M. Seler, Wo lag Aztlan? (SGA, vol. II,
p. 43). M. Payne, History of the New-World, vol. II, p. 421, pense que le site
de Colhuacan est inconnu.
3. Torquemada, Monarquia Indiana, vol. I, p. 83.
TÉOCHICHIMÈQUES, A.COLHUAQUES ET rECPANEQUES ~21'.î
complètement dépourvue d'habitants, sauf au sud, dans la région
située entre (Ihnpollepec et Coyohuacan. L'autre bande explora
la eole orientale et, sous le commandement de Xolotl, fonda
Tenayucan '.
§ VIII. — Les Téochichimèques, les Acolhuaqnes
el les Tecpanèques.
Les Téochichimèques se dirigèrent plus à Test que les Acol-
huaques. Au sortir de la mythique Tollan, où ils s'étaient arrêtés
en venant de Chicomoztoc, ils s'installèrent à Poyauhtlan -. Leurs
voisins de Colhuacan et de Tenayucan se liguèrent contre eux et
les attaquèrent. La victoire fut du côté des Téochichimèques, mais
leur dieu Camaxtli dont ils portaient l'image, leur conseilla de
fuir et de se mettre à la recherche de Teotlixco Anahuac, le pays
de l'Est où se lève le soleil 3 . Ils se divisèrent en deux groupes :
les uns se dirigèrent au nord sur le pueblo de Tollanlzinco, puis
descendirent vers la côte du golfe du Mexique où ils fondèrent,
dans la région connue sous les noms de Meztitlan et de Tuza-
pan, les villes de Papantla, Achachahuitlan, Nauhllan, etc. Ils trou-
vèrent ce pays occupé par un peuple différent des Otomis : les
Totonaques '. Ils furent probablement repoussés par les Toto-
naques dans la région plus occidentale du Meztitlan où, à l'époque
de la conquête, existait une communauté florissante, de langue
nahuatl.
Le second groupe des Téochichimèques se dirigea aussi à l'est
mais plus au sud, vers le volcan Popocatepetl. Une partie
d'entre eux continua son voyage dans la direction du Gofre de
Perote, près Jalapa, et poussa jusqu'à la côte de l'Etat de Vera-
Cruz. Les autres restèrent autour du volcan, puis remontèrent au
nord, dans les environs de la ville de Tlaxcallan. Ils trouvèrent le
pays occupé par les Olmèques, qui y avaient édifié une forteresse
nommée Tepelicpac. La guerre éclata entre Téochichimèques
1 . Ixtlilxochitl, Histoire des Chiehimèques, cap. 12.
2. En 1208. suivant Chavero, édition de Munoz Camargo, Hisloria de Tlas-
cala, Mexico, 1892, in-8.
.'}. Tohoiemada, Monarquia Indinna, lib. III, cap. 10.
». Brinton, American Race, p. 95-97. M. K. H>eblkr (Amerika dans la
Wellgeschichte d'HELMOi/r, vol. I, p. 261) tient encore les Totonaques pour des
peuples mayas-qu'ichés.
Manuel d'archéologie américaine. 1S
274 l'histoire du Mexique avant l'arrivée des aztèques
et Olmèques. Ces derniers, commandés par le chef Colo-
pechtli, furent vaincus et contraints de se retirer au nord, dans le
pays de Zacatlan.
La forteresse olmèque ne suffisant pas à contenir la population
téochichimèrjue, deux nouveaux villages furent fondés : Xalpan et
Xicochimalco.
Pendant que les Téochichimèques s'établissaient à Test de la val-
lée de Mexico, un second flot d'Acolhuaques fondait les villes des
Tecpanèques. Les principales étaient Azcapotzalco, située sur la
rive occidentale de la lagune de Mexico ; Coyohuacan, Huitzîlo-
pchco '., qui renfermait un sanctuaire du dieu Huitzilopochtli,
et Mexioaltzinco, centre du culte du dieu Mexitli, enfin Tlacopan,
qui joua plus tard un rôle important.
Les Téochichimèques descendant vers le sud-ouest, dépossé-
dèrent les Otomis des villages de Chapoltepec et de Mixcohuac ;
ils fondèrent Atlaquihuayan 2 , et poussant plus à l'ouest encore,
s'établirent à Teohuacan 3 sur les frontières du Michoacan. Chaque
ville était indépendante, avait son propre lecpan, ou maison du
conseil; de là le nom de Tecpanèques qui fut donné à ces tribus.
Leur développement fut rapide : Azcapotzalco étendait sa domi-
nation vers le nord, de façon à menacer l'indépendance des Acol-
huaques établis antérieurement à Tenayucan. Ceux-ci cherchèrent
un refuge de l'autre côté de la lagune. Ils s'établirent en une loca-
lité qu'ils nommèrent Tetzcoco, où ils s'installèrent sous la con-
duite de leur chef Quinantzin, vers la fin du xm e siècle. Le nou-
vel établissement prospéra vite, la population acolhuaque s'accrut
et transforma rapidement les Otomis aborigènes, à tel point que
trois siècles plus tard, tous les habitants de ce district parlaient le
pur nahuatl.
A cette époque, les trois plus puissantes villes de l'Anahuac
étaient la cité tecpanèque d' Azcapotzalco, la ville nouvellement
fondée de Tetzcoco et la cité téochichiinèque de Tepelicpac. Autour
de Tetzcoco, se formèrent des villages acolhuaques (Ihiexotla, Acol-
ma/i, Cohuatlichan, Atenco, Ocolco) ''. L'accroissement des pueblos
I . Aujourd'hui Chiirnbusco, à peu de distance au sud-ouest de Mexico.
2. Aujourd'hui Tacubaya.
3. Gomara, Conquista de Mexico, éd. Vedia, cap. 247. Teohuacan, comme
Cholùllan, possédait un grand temple de Quetzalcohuatl qu'on venait visiter
de tous les points de l'Anahuac.
4. Torquemada, Monarqiiid Indiana, vol. I, p. 88.
TÉOCHICHIMÈQUES, ACOLIIUAQUES ET TEGPANEQUES 275
téochichimèques n'était pas moins rapide. Les Tecpanèques âCAzca-
potzalco en prirent ombrage; ils s'unirent avec les habitants de.
IIue.ru/zinco, ville qui était probablement d'origine tecpanèque.
Les Huexotzincas et les Azcapolzalcas se ruèrent vers le pays
des Téochichimèques, qui s'allièrent avec les Tetzcocans. Les
Tecpanèques furent vaincus : le dieu téochichimèque Camaxtli,
dit-on, avait suscité un brouillard dans lequel les guerriers de
Huexotzinco et d'Azcapotzalco s'égarèrent, et les Téochichimèques
les délirent complètement *.
A partir de cette époque, les Téochichimèques grandirent.
Autour de Tepeticpac se construisirent des villages, qui se réunirent
plus tard à la vieille citadelle pour former la ville de Tlaxcallan, la
plus grande cité qu'ait connue l'Amérique du Nord. De ces villages,
Ocotelolco fut toujours le plus important, c'est là que la population
était la plus dense ; lorsque les pueblos furent devenus des « barrios »
'quartiers) de Tlaxcallan, c'est dans le barrio à" 1 Ocotelolco que se
trouvait le tianquizlli ou marché, centre économique de toute ville
mexicaine; c'est là aussi qu'était bâti le grand temple ou teocalli
de Camaxtli où, tous les quatre ans, à la fête de Teoxihuitl,
on sacrifiait 405 prisonniers 2 . Tepeticpac, l'ancien centre de
Tlaxcallan, s'accrut peu. Lors de l'arrivée des conquistadores,
Tlaxcallan était une ville puissante, en pleine floraison, qui n'avait
jamais été soumise à aucune autre ville de l'Anahuac, et qui tenait
en échec Mexico.
La haine des Tlaxcaltèques contre les Mexicains était telle que
c'est, en grande partie, grâce à leur alliance, que Cortez put s'em-
parer de la capitale de l'Analiuac. Aussi Tlaxcallan jouit-elle,
après la conquête, d'un sort privilégié et peut-être est-ce à cela
qu'elle doit d'être encore aujourd'hui une des rares villes du
Mexique dont la langue est le vieil idiome des Aztèques 3 .
J. Minoz Camargo, Historia de Tlascala, Mexico, 1892, p. 125. Ed. Chavero.
2. Gomara, Conquista de Mexico, éd. Vedia, cap. 245.
3. Lorsque M. Frederick Starr visita cette ville en 1895, il la trouva habi-
tée par une population purement indienne et dont le langage usuel était le
nahuatl : le gouverneur était un indien de pur sang du nom de Prospero
Cahuantzin. Il y constata l'existence des trois anciens types de maisons : le
cencalli, le tezcalli et le teopantzintli, construites proprement de bois, d'adobes
ou de pierres et presque toujours accompagnées du temazcalli ou étuve, com-
plément indispensable de toute habitation au temps de l'indépendance
aztèque. Il recueillit là des superstitions médicales qui rappellent tout à fait
celles qui nous sont rapportées par les anciens auteurs. Notes upon ethnogra-
phij o/' Southern- Mexico iPDAS, vol. VIII, 1901, pp. 114-133).
"276 l'histoire du Mexique avant l'arrivée des aztèques
La cité acolhuaque de Tetzcoco, bien que n'ayant pas eu L'heureuse
destinée de la ville téochichimèque, se développa beaucoup à celte
époque. La vieille cité de Colhuacan, déchue de sa splendeur pre-
mière, fut abandonnée par une partie de ses habitants qui vinrent
s'établir dans la grande ville acolhuaque ; quelques-uns fondèrent, à
l'ouest du lac de Xaltocan, une ville assez florissante : Quauhti-
tlan. Suivant Ixtlilxochitl ' , d'autres allèrent, en 1301, se fixera
Tetzcoco, où ils occupèrent un quartier spécial, Huitznahuac. Bien-
tôt ce fut une véritable floraison de villages, qui formèrent avec elle
une confédération qui contrebalança la puissance tecpanèque.
Celle-ci était alors à son apogée et de nouveaux villages rece-
vaient constamment le trop-plein de la population de ses cités.
Parmi ceux-ci, Xochimilco, Cuitlahuac et Chalco devinrent plus
tard des villes importantes.
1. Histoire des Chichimèques, p. 72, cl*. Pomar, Relation de Tezcuco, trad.
Térnaux-Compans, p. 13.
CHAPITRE II
L'EMPIRE AZTÈQUE
Sommaire. — I. L'arrivée des Aztèques dans l'Anahuac et leurs luttes avec les
Tecpanèques. — II. Fondation de la confédération aztèque (Tenochtitlan-
TVUeoeo-Tlacopan). — III. Les conquêtes de Motecuzoma I er et d'Axaya-
catl. — IV. L'extension de la puissance aztèque (Ahuitzotl et Motecuzoma II).
— V. La conquête du Mexique par Gortez.
§ I. — V arrivée des Aztèques dans l Anahuac et leurs luttes
avec les Tecpanèques.
C'est à l'époque où les cités acolhuaques commençaient à se
développer librement et où la puissance teepanèque brillait de tout
son éclat que LAnahuac vit se fixer les Aztecas, ou Tenochcas ou
Mexicas qui devaient plus tard y régner en maîtres. La tradition dit
qu'après leur départ de Tollan, ils descendirent dans le sud, faisant
des séjours plus ou moins prolongés dans divers villages, et qu'ils
vinrent enfin s'établir aux environs de Colhuacan. Les habitants
de cette ville les laissèrent paisiblement s'installer, escomptant
leurs services contre leurs voisins de Xochimilco. Ceux-ci ne cessaient
de harceler les pêcheurs de Colhuacan dans la lagune, et le chef
Coxcoxtli décida de se servir de ses alliés aztèques. Il marcha donc
contre Xochimilco ; les premiers rangs de l'armée étaient exclusive-
ment composés de guerriers Tenochcas. Les Xochimilcas furent com-
plètement défaits, grâce surtout à la vaillance des alliés de Colhua-
can. Le lieu de résidence des Aztèques était alors la petite île de
Tizaapan, malsaine et infestée de serpents ; ils allèrent s'établir
à Chapoltepec, qui se trouvait alors sous la suprématie de Xalfocan.
Bientôt ils levèrent le camp et s'installèrent à lztacalco, sous la
conduite d'un chef du nom de Tenuchtzin i . Enfin, ils fondèrent
dans une île marécageuse de la lagune deux petits villages, Tenochli-
ll fin et Tlaltelolco. Les Tecpanèques dWzcapotzalco tolérèrent leur*
\. Veytia. Historia antigua de Mexico, p. 356, place la nomination de
Tennchtzin en 1330.
278
L EMPIRE AZTEQUE
présence en ce lieu malsain, moyennant une redevance en poissons
et en oiseaux. Les deux nouveaux villages furent gouvernés
Fia-. 98.
Le tlacatecuhtli Huitzilihuitl (d'après le Codex Cozcatzin).
par deux chefs, qui venaient des villes tecpanèques : Tenochtitlan
par Acamapichtli H \ Tlaltelolco par Quaquauhpitzahuac 2 .
1. Acamapichtli ou, avec le suffixe révérentiel, Acamapilzin, est considéré
par tous les auteurs comme le premier « roi » de Mexico. Suivant Brasseur
de Bourbourg, il se passa un temps assez long entre la mort de Tenuchtzin et
la nomination cV Acamapichtli (Histoire des nations civilisées, vol. II, p. 154).
Suivant le Codex Mendoza, Acamapichtli était déjà chef lors du transport, en
1370, des Aztèques à Tenochtitlan. Chïmalpahin dit qu'il fut nommé en
1366, qu'ilrégna vingt et un ans et mourut en 1387 (Annales, éd. R. Simeon,
p. 74) ; Sahagun dit seulement qu'il régna 21 ans (Histoire des choses de la
V ouvel le- Espagne, p. 497) ; Torquemara place sa mort en 1403.
2. Quaquauhpitzahuac aurait été le fils de Tezozomoc, chef d'Azcapotzalco.
Suivant Veytia (Historia antigua, p. 152^ et Ixtlilxochitl (Histoire des Chi-
chimèques,p. 323), le premier chef de Tlaltelolco aurait été Mixcohuatl. Saha-
gun et Torquemada ignorent Mixcohuatl. Voici les dates fournies par les
auteurs quant à la magistrature de Quaquauhpitzahuac : Veytia : 1400-1 il i ;
Ixtlilxochitl: 1271-1353; TorquemXda : mort en 1405; Clavigero : mort en
1399 ; Ghimalpahin : 1412.
ARRIVÉE DES AZTEQUES ET LUTTES AVEC LES TECPANEQUES "279
Tanl qiïAcamapichtli fut chef, les Tenochcas vécurent paisi-
blement dans leur île, tandis que les Tecpanèques d , Azcapotzalco
jouissaient d'une paix analogue, sous leur chef Tezozomoc ' . Lors-
que Acaniapichtli mourut, les gens de Tenochtillan nommèrent
chef son fils, Huilzilihuitl, qui fut accepté par Tezozomoc
£fig, 98). A cette époque, les Tecpanèques s'associèrent avec les
Tenochcas pour faire la guerre aux villes du Sud 2 . Les alliés se
mirent en campagne et, ayant vaincu les gens de Xochimilco, Cuit-
lahuac, Mizquic, ils franchirent les montagnes qui ferment au
sud la vallée de Mexico, et soumirent Quauhnahuac 3 .
La confédération acolhuaque de Tetzcoco venait de perdre son
chef Techotlalatzin et d'en nommer un nouveau : Ixtlilxochitl 4 .
Les Tecpanèques ayant voulu faire payer un tribut aux habitants
de Tetzcoco* , ceux-ci refusèrent et la guerre éclata entre les deux
villes ; leurs troupes se rencontrèrent près de Tepozotlan] les Tec-
panèques furent vaincus et firent la paix avec Ixtlilxochitl 6 .
Sur ces entrefaites, Tezozomoc, le chef d'Azcapotzalco, mourut,
et fut remplacé par Maxtla 7 '. La campagne contre les Acolhuaques
fut reprise, avec l'aide des Tenochcas. Cette fois, les troupes
alliées triomphèrent, les Acolhuaques furent complètement défaits;
Tetzcoco fut donnée à Chimalpopoca 8 , chef des Tenochcas, et
Huexotla au chef de Tlallelolco.
1. Tezozomoc, le chef cVAzcapotzalco, était fils dWcolhualzin; il fut élu,
d'après Chimalpahin, en 1375 (Annales, éd. R. Siméon, p. 70) ; suivant Saha-
gun, en 1336 (Nouvelle-Espagne, p. 505).
2. Les dates de la vie de Huitzillhaitl ne sont pas plus certaines que celles
de son prédécesseur. Sahagun, suivi par Brasseur de Bourbourg dit qu'il mou-
rut en J il 7 (Histoire des choses de la Nouvelle-Espagne, p. 497) ; c'est aussi la
date fournie par le Codex Mendoza ; Tezozomoc (Cronica mexicana, pp. 24-25)
donne 1415; Veytia (Historia antigua, p. 127), 1414 ; Clavigero (Storia anlica
del Messico, vol. II, p. 108), 1409 ; Ixtlilxochitl (Histoire des Chichimèques,
p. 104), 1353.
3. Aujourd'hui Cuernavaca. Suivant Chimalpahin, cette campagne aurait eu
lieu en 1403.
4. En 1406 suivant Clavigero, Storia antica del Messico, vol. II, p. 105.
5. Ixtlilxochitl, Histoire des Chichimèques, vol. I, p. 103.
6. En 1416 ou 1417 d'après Bancroft, Native races, vol. V, p. 376.
7. Chimalpahin le nomme Maxtlaton et dit qu'il fut nommé en 1410 ; qu'il
était chef, non d'Azcapotzalco, mais de Coyohuacan et que Tezozomoc ne
mourut qu'en 1426 (Annales, pp. 84 et 95).
8. Chimalpopoca était frère de Huitzilihuitl, auquel il succéda, en 1415 ou
1417. Il mourut assassiné, peu de temps après la nomination de Maxtla. Voici
les dates auxquelles les anciens auteurs placent cet événement : Ixtlilxochitl
Histoire des Chichimèques, vol. I, p. 107), 23 juillet 1424 ou 1427 ; Sahagun
280 l'empire aztèque
Cependant Acolman et Cohuatlichan, villes importantes delà con-
fédération acolhuaque, n'avaient pas pris part à la guerre. Elles
conservèrent leur indépendance, à condition de reconnaître la su-
prématie d' Azcapotzalco. Mais elles s'allièrent avec les Tecpanèques
et marchèrent avec eux contre les Otomis révoltés ; les Otomis furent
vaincus, Xaltocan prise ainsi que Quauhtitlan . Azcapotzalco fut
alors seule à régner sur toute la vallée ; mais sa suprématie fut
éphémère et ne dura que tant que les Aztèques de Tenochtitlan et
de Tlallelolco lui prêtèrent leur assistance. Ceux-ci, à l'abri dans
leur île marécageuse, n'excitaient pas la jalousie des Tecpanèques
comme l'avaient fait les cités florissantes des Acolhuaques. Ils se las-
sèrent de leur sujétion. Les eaux du lac, chargées de matières
nitreuses, étaient impropres à la cuisson des aliments et à la bois-
son. Ils demandèrent aux habitants d' Azcapotzalco la permission
d'établir un aqueduc qui amènerait aux deux cités les eaux pures de
Chapoltepec. Les Tecpanèques refusèrent d'accorder cette permis-
sion, dans l'intention d'amener les Aztèques à s'établir sur les rives
du lac.
Sur ces entrefaites, Chimalpopoca, chef de Tenochtitlan, et Qua-
quauhpilzahuac, chef de Tlaltelolco 1 , furent assassinés, à l'instiga-
tion des Tecpanèques. Les habitants de Mexico nommèrent, comme
successeur à leur chef assassiné, un frère de celui-ci, Itzcohuatl 2 ;
ceux de Tlallelolco choisirent Tlacateotl 3 , le tils du chef décédé.
Itzcohuatl nomma comme chef de ses troupes son neveu, Molecu-
zoma (Montezuma) qui lui succéda plus tard dans l'office de chef
{Nouvelle-Espagne, p. 497), 1426 ; Glavigero (Storia antica, vol. II, p. 112),
1423 ; Codex Telleriano-Remensis, 1426 ; Vetaiscurt (Teatro mexicano, p. 270),
31 mars 1427 ; Veytia (Historia aniigua, p. 122), 19 juillet 1427. Torquemada et
Tezozomoc ne donnent pas de date ; le premier dit. que Chimalpopoca fut
emprisonné par Maxtla et qu'il se pendit dans sa prison pour éviter de mou-
rir de faim.
1. Veytia (Historia antigua de Mexico, p. 113) place la mort du chef de
Tlaltelolco en 1414, Clavigero (Storia antica, vol. I, p. 125) en 1399, Ixtlilxo-
chitl (Histoire des Chichimèques, p. 107) en 1353, Torquemada (Monarquia
Indiana) en 1405, Chimalpahin (Annales, éd. R. Siméon, p. 89) en 1412.
2. La date de nomination d'itzcohuatl varie naturellement suivant la date
donnée par les différents auteurs comme étant celle de la mort de Chimalpo-
poca. Suivant Sahagun (Nouvelle-Espagne, p. 497) il serait mort en 1440.
3. Pour la date de nomination de Tlacateotl voir la note relative à Qua~
quauhpitzahuac. Suivant Ixtlilxochitl, il y aurait lieu de placer entre ces
deux chefs un autre personnage : Amatzin (Histoire des Chichimèques,
p. 129).
ARRIVÉE DES AZTEQUES ET LUTTES AVEC LES TECPANÈQUES 281
suprême de Mexico. Il marcha-contre Azcapotzalco, s'en empara et
tua son chef, Maxtla* . Les Tecpanèques furent ruinés pour toujours.
Peu de temps après, Itzcohuatl installa un nouveau chef, Neza-
hualcoyotl 2 , pour gouverner la cité de Tetzcoeo, puis il commença
les guerres qui devaient donner aux Aztèques la suprématie
sur tous les peuples de l'Anahuac. En 1432, il défit les Tecpanèques
de CoyohiiRcanet d' Atlacohuayan ; deux ans plus tard, les habitants
de Quauhtitlanet de Tultitlaii. Tournant son activité vers le sud, il
attaqua les puissantes cités de Xochimilco et de Cuitlahuac qui résis-
tèrent vigoureusement. Les troupes aztèques ayant reçu des renforts
envoyés par Nezahualcoyotl 3 triomphèrent de la résistance des villes
du Sud. Celles-ci durent fournir des hommes de corvée pour la con-
struction d'une digue, destinée à réunir à la terre ferme l'île où étaient
bâties les cités aztèques. En 1435, les troupes mexicaines, grossies
des forces de Cohuatzin, chef de Xiuhtepec, s'emparèrent sans peine
de Quauhnahuac. A son retour, Itzcohuatl commença la construc-
tion, à Tenochtitlan, du grand temple de Huitzilopochlli,\e plus vaste
des édifices religieux du Mexique '*. Itzcohuatl mourut en 1440;
1. Tezozomoc, Cronica mexicana, cap. 9 ; Duràn, Historia de las Indias,
éd. Ramirez, vol. I, p. 78. Maxlla fut le dernier des chefs indépendants
d' Azcapotzalco. Voici la liste de ceux-ci :
Coxcoxtli(?) j Coxcoxtli est mentionné comme chef de Colhuacan par
Acolnahuacatl ' plusieurs auteurs.
Tezozomoc
Maxtla
Acolnahuacatl aurait gouverné Azcapotzalco en même temps quHuitzili-
huitl était chef des Aztèques. Nous sommes informés par Sahagun (Nou-
velle-Espagne, p. 507) que Tezozomoc fut élu chef en 1348. Chimalpahin
(Annales, p. 89) donne 1426 comme date de sa mort ; il place la nomination
de Maxtla en 1410, mais en fait un chef de Coyohuacan.
2. Suivant Glavigero (Storia antica, vol. I, p. 102), la ville de Tetzcoeo
serait restée sans chef, après la victoire des Tecpanèques sur les Acolhuaques;
les deux chefs d' Azcapotzalco, Tezozomoc et Maxtla, l'auraient directement
gouvernée. Cet auteur place l'installation de Nezahualcoyotl en 1426, tandis
que les auteurs modernes admettent, en général, la date de 1432 ou 1433 (Ban-
croft, Native races, vol. V, p. 402). Sahagun (Nouvelle- Espagne, p. 503) dit
qu'il régna 71 ans, et qu'il s'allia avec Itzcohuatl de Mexico, pour défaire les
Tecpanèques d' Azcapotzalco. Suivant Clavigero, il mourut en 1470. Ixtlilxo-
chitl (Histoire des Chichimèques) a tracé de Nezahualcoyotl, dont il préten-
dait descendre, un portrait romanesque qui en a fait un souverain légendaire
voir Prescott, Histoire de la conquête du Mexique, vol. I).
3 Acosta, Historia de las Indias, pp. 488-490.
». Duran, Historia de las Indias de Nueva-Espana. p. 167, ajoute aux con-
quêtes d' Itzcohuatl la prise des villes de Chalco, de Huexotzinco et de Cohua-
Ûinchan.
282 l'empire aztèque
son neveu, Molecuzonia /'' ou Ilhuicamina vulgairement appelé
Montezuma /''', lui succéda en 1441 '. Il eut à soutenir une première
guerre contre les Chalcas. Chalco était une des rares villes tecpa-
nèques qui eût été épargnée par Itzcohuatl et elle voyait avec
inquiétude l'ascension rapide de la puissance mexicaine; sous leur
chef Toteoztin, ses habitants attaquèrent les Tenochcas. Mal leur en
prit, car ils furent battus (1443).
§ II. — Fondation de la confédération aztèque
(Tenochtitlan-Tetzeoco-Tlacopan).
Chalco abaissée, les gens de Tenochlitlan n'avaient plus en face
d'eux que la puissance grandissante de Telzcoco. La vieille ville
acolhuaque avait pris, sous le gouvernement de Nezahualcoyotl, un
grand accroissement, et il semblait qu'un conflit fût inévitable entre
ces deux peuples nahuas. Il n'eut cependant pas lieu, au plus grand
avantage des deux parties. Un traité d'alliance fut conclu avec Telz-
coco et avec un pueblo teepanèque jusque-là obscur, situé tout près
de Mexico : Tlacopan 2 .
La confédération des trois villes eut un résultat important : c'est
grâce à elle que les Aztèques purent conquérir le reste du Mexique 3 .
Il fut décidé que le chef de guerre de Mexico aurait le commande-
ment de toutes les forces de la confédération. Cette disposition n'affec-
tait en rien l'organisation intérieure des villes intéressées : chacune
des trois cités élisait ses chefs de guerre particuliers, qui avaient seuls
le droit de conduire leurs guerriers au combat, mais le choix de cha-
cun de ces chefs devait être ratifié par tous les autres chefs militaires
de la confédération. Chaque ville restait libre de faire la guerre pour
son proprecompte, maisencas de besoin, elle devait faire appel aux
1. Suivant le Ms. Mexicain de 15 76 (collection Aubin-Goupil de la Biblio-
thèque nationale), cet événement eut lieu en 1443. Chimalpahix (Annales,
p. 75) dit qu'il gouverna de 1440 à 1468. Sahagun {Nouvelle-Espagne, p. 198)
donne à son gouvernement une durée de trente ans. Ghlmalpahin ajoute qu'il
naquit en .1378, et qu'il était fils de Huitzilihuitl et d'une femme libre de
Quauhnahuac , du nom de Chalchinhtlalonac [Annales, p. 75).
2. Aujourd'hui Tacuba.
3. Sur tout ce qui concerne la formation de la confédération aztèque, nous
renvoyons le lecteur à A. F. Baadelier : On the distribution and lenure of
lands, and the cuslomswith respect toinhe ri tance, among the ancienl Mexicans
RPM, XI, 1 s 7 s , pp. 557-700). L'auteur s'inspire de L. H. Morgan; il a cherché
quelles furent les conditions de la création de la confédération mexicaine.
LES CONQUETES 1>K MOTKCl'ZOMA I er ET d'aXAYACATL 283
autres cités confédérées, et alors c'était Mexico-Tenochtitlan qui pre-
nait le commandement. Lorsque les confédérés obtenaient un succès
sur quelque ville ennemie, la distribution des dépouilles était fixée
de la façon suivante : Tenochtillnn et Telzcoco recevaient chacune
deux cinquièmes du butin, et Tlacopan un cinquième '.
On remarquera que la confédération ne comprenait, outre
Telzcoco et Tlacopan, que Tenochtillan ; Tlallelolco, l'autre ville
aztèque, restait en dehors. De fait, les rapports entre les deux pue-
blos aztèques paraissent avoir été peu cordiaux. Dans cette ville, à
Quaquauhpitzahuac avait succédé Tlacateotl, qui semble avoir eu
une vie très courte. Il y fut remplacé par Quauhtlatoa, en 14"28 2 ,
suivant Ghimalpahin. Ce chef de Tlaltelolco était plutôt hostile aux
Aztèques de Tenochtitlan . Pendant la guerre contre Chalco, il con-
spira contre eux et, au retour de la campagne, Motecuzoma lui
déclara la guerre; les Tlaltelolcas furent vaincus, leur chef tué et
remplacé par Moquihuix, qui passait pour favorable aux Tenoch-
cas :i . A la même époque, les Tetzcocans eurent des difficultés avec
les Otomis du Nord; Tollantzinco se révolta et fut subjuguée par
A ezahualcoyotl.
5i III. — Les conquêtes de Motecuzoma I er et cV Axayacatl.
Les guerres de Motecuzoma I er dépassèrent bientôt l'étroite limite
de la vallée de Mexico. Des marchands mexicains, en tournée
vers le Sud, avaient été tués par les Mixtèques, qui habitaient une
partie de TOajaea. Les Tenochcas envoyèrent une ambassade au
chef du pays, Tonaltzin ou Dzawindanda, qui se moqua des ambas-
sadeurs. Motecuzoma marcha alors sur Tilantonco, capitale de
1. Les sources de l'histoire de la confédération aztèque sont les suivantes:
Herrera. Historia général de los hechos de los Castellanos en las Islas y la
Tierra Firma Décade III, liv. IV, cap. 13, p. 133) ; A. de Rprita, Rapport sur
les différentes classes de chefs delà Xouvelle-Espag ne CTC, pp. 11-12 et 67) ;
Mendjeta, Hisloria ecclesiastica, liv. II, cap. 37, p. 153 ; Torquemada,
Monarquia Indiana, liv. XI, cap. 26, p. 353 ; Durais-, Historia de las Indias de
Nueva-Espana, éd. Ramirez, passim ; Tezozomoc, Cronica mexicana, cap. il
et 56 ; Ixtlilxochitl, Histoire des Chichimèques, cap. i, pp. 2 et 3 ; Glavigero,
Storia anlica. vol. I, cap. 3.
2. Annales, éd. R. Siméon, p. 97. Sahagun (Nouvelle-Espagne, p. 501) le fait
gouverner pendant38 ans. 11 dit que c'est pendant son « règne » que les Mexi-
cains vainquirent Azcapolzalco. Ghimalpahin dit qu'il gouverna seulement
trente-trois ans et mourut en 1461 [Annales, p. 122).
3. Ghimalpahin Annales, p. 123J dit qu'il fut nommé en 1461 ; Sahagun
.Xouvelle-Espagne, p. 502) dit que ce fut le dernier « roi » de Tlallelolco.
284 l'empire aztèque
Dzawindanda. Le chef des Mixtèques avait t'ait alliance avec les
Téochichimèques de Tlaxcallan et de Huexotzinca et il attendit
de pied ferme l'attaque des Aztèques. Ceux-ci furent battus à
Tilantonco, mais prirent leur revanche à Tlachquiauhco qui
devint sujette de Mexico, ainsi que Tochtepec, Tzapotlan, Tototlan
et Chinant la.
Puis vint la conquête du Cuetlachtlan, ou Cuexllan, pays habité
par les Huaxtèques, au nord du pays totonaque, le long- des rivières
Panuco et Timesi. Les Aztèques livrèrent une grande bataille, à
Ahuilizapan, près cYOrizaba. Les Huaxtèques furent battus et
leur cité de Xiuhcoac prise *. Duran dit que lorsque les vainqueurs
rentrèrent à Mexico, on inaugura le grand temple de Huitzilopo-
chtli, commencé par Itzcohuatl, et qu'on y sacrifia un grand nombre
de prisonniers. Peu de temps après, les Chalcas et les Huaxtèques se
révoltèrent et furent soumis à nouveau. Rien enfin ne menaçant plus
la confédération, Tetzcoco fit des conquêtes dans la direction de
PEst, tandis que Tenochtitlan assujettissait les villes de Tepeyacac,
Quauhlinchan et Acatzinco, autour de Cholollan. Mais les Chalcas
se révoltèrent encore ; ils furent définitivement soumis en 1465. Peut-
être est-ce vers cette époque qu'éclata une grande famine, dont
parle Sahagun 2 , qui dura quatre ans et qui décima en partie les
villes de la confédération.
Motecuzoma I er mourut en 1469 et Axayacatl lui succéda la même
année 3 . Sous le commandement de celui-ci, les armées aztèques firent
des conquêtes très lointaines ; en même temps Tenochtitlan s'agran-
dissait considérablement, et s'emparait de Tlaltelolco. Cet événe-
ment eut lieu peu de temps après la mort de Motecuzoma ; il eut pour
cause l'inimitié croissante qui existait entre les Tenochcas et les 77a/-
lelolcas. Moquihuix, ayant obtenu le concours d'Azcapotzalco, de
Tenayucan et de Quauhtitlan, déclara la guerre aux Tenochcas .
Axayacatl marcha contre la ville sœur de Mexico. Les Tlaltelolcas
furent repoussés de rue en rue et finalement se réfugièrent sur la
place du marché et jusque sur la plate-forme supérieure de la pyra-
1. Enl -458, d'après le Codex Telleriano-Remensis (éd. IIamv, Paris, 1899) ; en
I i 19, d'après le Manuscrit Aubin de 1576.
2. Nouvelle-Espagne, p. 498.
3. Le Manuscrit Aubin de 1576 place cet événement en 1450. Ghimalpahipj
(Annales, p. 129), en 1469. Suivant le même auteur et Clavigero (Storia antica,
vol. I, p. 103) Axayacatl était fils de Tezozomoc, frère d'Itzcohuall. Suivant
Sahagun {Nouvelle-Espagne, p. 498) il régna 14 ans.
LES CONQUÊTES DE MOTECUZOMA I er ET d'aXAYACATL 285
mide du grand l emple. Les Mexicains montèrent à l'assaut de cette
pyramide et Axayacatl Luadesa propre main lechet'des Tlaltelolcas '.
La ville de Tlaltelolco fut réunie à celle de Tenochtitlan, pour for-
mer la grande cité de Mexico, telle que la virent les Espagnols lors
de leur arrivée. La place du marché, centre de la vie économique
de Tlalelolco, fut supprimée et les Tenocheas nommèrent un chef,
qui fut chargé de gouverner les nouveaux quartiers 2 .
Les Mexicains reprirent alors leurs expéditions. Ce fut sur-
tout contre les Mallaltzincas, habitants de la partie orientale du
Michoacan, que porta leur effort. En 1474, les guerriers dWxayacall
conquirent diverses villes en cette région et particulièrement la
capitale matlaltzinca, ToLlocan 3 . Puis ce fut le tour des Tarasques,
voisins occidentaux des Mallaltzincas . L'une de leurs villes les
plus importantes, Tlaximaloyan (en tarasque Tangimaroa), fut
prise et brûlée par les Mexicains. Les Tarasques marchèrent alors
contre les envahisseurs, sous la conduite de leur chef Tsisiz-Pan-
clacuaré, et délirent l'armée d' Axayacatl '; mais les Tenocheas
reprirent le dessus, rentrèrent à nouveau à Tangimaroa et à Xiqui-
pilco et menacèrent la capitale Tzîntzuntzan ; les Tarasques firent
tête encore une fois et repoussèrent à nouveau les Aztèques, avec
des pertes énormes pour ceux-ci. Les historiens nous conservent le
souvenir de campagnes beaucoup plus lointaines, dans l'État d'Oajaca
et même de Chiapas; bien qu'on ne puisse guère avoir confiance
dans ces dires, il est certain que les Aztèques s'éloignaient de
plus en plus, dans leurs expéditions, du berceau de leur race,
la vallée de Mexico.
1. Voici la liste des chefs de Tlaltelolco, depuis sa fondation:
Quaquauhpitzahuac (1400-141 4) ^ Pour le premier de ces chefs, nous avons
Tlacateotl ( 1 414-1428) / admis les dates de Veytia ; pour les autres,
Quauhtlatoa (1428-1 461) l celles de Chimalpahin. Ainsi que nous
Moquihuix (1461-1473; ; l'avons déjà dit, Ixtlilxochitl interpose,
entre Quaquauhpitzahuac et Tlacateotl, un autre chef, Amatzin.
La destruction de Tlaltelolco aurait eu lieu, suivant le Manuscrit Aubin de
I.V6, en 1477: suivant Chimalpahin (Annales, p. 135), en 1474 ; suivant le Codex
Telleriano-Remensis, en 1473; suivant le Codez Cozcatzin, manuscrit delà
collection Aubin-Goupil, en 1473).
2. Ce chef s'appelait Izquanhtzin ; il fut installé en 1475, d'après Chimal-
pahin (Annales, p. 135). Sur la punition des Tlaltelolcas et sa signification,
voir A. Bandelier : On the social organization and mode of government of
the ancient Mexicans (RPM, XII, pp. 593 et suiv.) où sont réunis tous les
textes relatifs à cet événement.
3. Chimalpahin, Annales, p. 135. Il parle d'une autre campagne contre les
Matlaltzincas, en l 177, au cours de laquelle on prit la ville de Callimayan.
286
L EMPIRE AZTEQUE
§ IV. — L extension de la puissance aztèque (Ahuitzotl et
Motecuzoma II).
Axayaeatl mourut eu 1481 * et fut remplacé la même aunée par
Tizoe 2 . Celui-ci ne paraît pas avoir beaucoup ajouté au territoire
aztèque par ses conquêtes (fig. 99). Ahuitzotl, qui lui succéda, fut,
Fig. 99. — Victoires remportées par Tizoc sur les Toehpanecas et les Matlalt-
zincas (d'après le moulage de la « Piedra del sacrificio» de Tizoc, au Musée du
Trocadéro).
au contraire, constamment obligé de combattre. Il eut à lutter à plu-
sieurs reprises contre les Huexotzincas, qui ne voulaient pas accepter
le tribut auquel Mexico les avait assujettis. Mais le fait important
de cette époque de l'histoire mexicaine est le contact forcé
qu'eurent, par la guerre, les Nahuas avec les peuples de l'Oajaca, et
principalement avec les Tzapotèques qui occupaient le pays situé
au sud de celui des Mixtèques. Déjà, les armées de Motecuzoma I er
s'étaient avancées vers le Tecuantepec et avaient conquis Tlach-
quiauhco ; mais c'est seulement sous Ahuitzotl que les rapports
entre les deux peuples devinrent fréquents.
1. Chimalpahin, Annales, p. 146. Le Manuscrit de 1576 donne 1483, le Codex
Mendoza, 1482 et Clavigero (Storia antica, vol. I, p. 103), 1477.
2. Le Manuscrit de 1576 place l'installation de Tizoc en 1484, un an après
la mort d' Axayaeatl. Tizoc était fils de Tezozomoc et frère d Axayaeatl.
Sahagun (Nouvelle-Espagne, p. 498) dit qu'il gouverna quatre ans. Le Manuscrit
de 1576 ne lui attribue que trois ans de règne et place la nomination de son
frère et successeur Ahuitzotl en 1487. Chimalpahin (Annales, p. 157) donne la
même date, ce qui fait que, d'après lui, Tizoc fut chef pendant six ans.
PUISSANCE AZTÈQUE (aHUITZOTL ET MOTECUZOMA II) *287*
En 1488, les armées mexicaines se dirigèrent vers l'isthme de
Tehuantepec et fondèrent la citadelle de Huaxyacac L C'était un
poste avancé, établi en vue de conquêtes futures. Au cours des années
qui suivirent, les Aztèques attaquèrent les Tza.potequ.es, Ils mirent
à sac la plupart des villes importantes du pays, entre autres Mitla
ou Miel Lui, la ville sainte (fig 1 . 100), et Teotzapollan 2 , où résidaient
les chefs tzapotèques. Ils établirent des garnisons dans les villes
mixtèques 3 de Teotitlan et de Quauhtenanco, non seulement pour
maintenir des forces militaires dans le pays, mais encore pour pro-
téger les collecteurs chargés de faire rentrer le tribut dont furent
frappées les villes tzapotèques. Une dizaine d'années plus tard, la
guerre éclata de nouveau : les Tzapotèques, alliés aux Mixtèques
et à diverses petites tribus voisines, assiégèrent les forteresses
aztèques et plusieurs garnisons mexicaines furent massacrées. Une
armée fut levée parmi les confédérés et se dirigea vers l'isthme de
Tehuantepec ; elle reprit Mitla (1494) et assiégea les troupes tzapo-
tèques, commandées par Cociyoeza, dans la forteresse de Tecuan-
tepec. Les Tzapotèques résistèrent longtemps ; les Aztèques en-
vovèrent par trois fois des renforts, mais le résultat de la campagne
demeura indécis. Cociyoeza fit la paix et épousa une sœur de
Molecuzoma, connue sous les noms tzapotèque de Pelaxilla et
aztèque de Coyolicatzin. Les pays tzapotèque et mixtèque gar-
dèrent ainsi leur indépendance, bien que, jusqu'à la conquête euro-
péenne, ils dussent lutter contre les empiétements incessants de la
puissance mexicaine.
Les Aztèques poussèrent encore plus loin dans la direction de
l'Est et du Sud. Le Chiapas, le Guatemala, l'est de l'État d'Oajaca
furent parcourus par les armées d'Ahuitzotl. Ils vinrent ainsi en
contact direct avec les peuples mayas du Chiapas ( Tzentals, Marnes),
du Guatemala (Quiches, Cakchiquels, KehcJiis) et avec les nom-
breuses peuplades d'affinités mal connues qui habitaient Test de
l'Oajaca et l'ouest du Chiapas.
Le pays des Mazatèques fut conquis par les Mexicains en 1488 * ;
1. D'où le nom de la province d'Oaxaca, aujourd'hui État d'Oajaca.
2. Eu tzapotèque : Zaachila.
3. Le pays mixtèque touche à celui des Tzapotèques ; il occupe la partie
occidentale de TOajaca. Le nom général de ce pays est nuudzavui, « terre esti-
mée, vénérée », en nahuatl, Mixtecapan, « le pays des nuages, ou des brouil-
lards » L. Diguet, Le Mixtecapan; JAP, nouv. série, vol. III, 1906, pp. 15-
45).
i. Tezozomoc, Cronica mexicana, p. 135.
*288
I. EMPIRE AZTEQUE
PUISSANCE AZTEQUE AHUITZOTL ET MOTECUZOMA II
289
la même année, suivant Brasseur de Bourbourg ', une campagne
entreprise contre les populations du Chiapas se termina par la
prise de Chinant la et de Tzinacantlan. D'autres expéditions ame-
nèrent la soumission des pays situés sur le Pacifique, entre le]Michoa-
can et l'Oajaca ; elles furent surtout entreprises par les j Tetzeocans,
sous leur chef Nezahualpilli 2 . Les Huaxtèques, ligués avec les Toto-
Fig. 101. — Hiéroglyphe représentant le nom cTAhuitzotl, sculpté dans le
temple de Tepoztlan (d'après E. Seler, Die VYandskulpturen im Tempel
des Pulquegoites von Tepoztlan).
naques, s'étaient soulevés en 1491 ; les confédérés fondirent sur eux,
les vainquirent facilement et trois de leur villes, Oztoman, Telo-
loapan et Ahuilizapan, furent saccagées.
Vers la fin de la vie d'Ahuitzotl (fig. 101), en Tan 1500, les Mexi-
cains, souffrant du manque d'eau douce, s'assurèrent des sources de
Coyohuacan et de Huitzilopochco ; les travaux, mal exécutés, pro-
voquèrent une inondation qui fit beaucoup de tort non seulement
h Mexico, mais encore, suivant Tezozomoc 3 , aux villes voisines de
Cuitlahuac, Xochimilco et Chalco.
1. Histoire des n<itions civilisées, vol. III, p. 185.
2. Fils et successeur de Nezahualcoyotl, nommé en 1470 chef de Tetzcoco,
3. Cronica mexicana, p. 140.
Manuel d'archéologie américaine. 19
290 l'empire aztèque
Motecuzoma II (ou Montezuma), surnommé Xocoyoll (le jeune),
succéda à Ahuitzoll ' comme chef de Mexico. Il eut surtout à con-
duire les luttes entre la puissance aztèque de Mexico-Tefzcoco-Tla-
copan et la ville téochichimèque de Tlaxcallan. Les habitants de
Cholollan avaient déclaré la guerre à Tlaxcallan et bientôt les
Aztèques et les Huexotzincas se joignirent à eux. Une armée compo-
sée de Chololtecas et de Iliiexotzincas pénétra dans la cité téochichi-
mèque et le chef Tizatlacatzin fut tué; les Tlaxcaltecas, par repré-
sailles, mirent à sac Iluexotzinco ; les Aztèques qui intervinrent
alors furent complètement battus et Tlacahuepantzin, un de leurs
chefs de guerre, frère de Motecuzoma II, fut tué dans le combat 2 .
Les Aztèques firent un nouvel effort pour subjuguer les Tlaxcaltecas ,
mais ils ne purent y réussir.
Bientôt leur activité fut appelée ailleurs : les Mixtèques s'étaient
révoltés et avaient massacré par traîtrise la garnison de Huaxyacac.
Une première campagne échoua, et ce ne fut qu'au bout d'un
long siège que les Mexicains en vinrent à bout. Ils entreprirent
aussi une campagne contre le Guatemala, et les troupes nahuas
ramenèrent une grande quantité de captifs, qui furent sacri-
fiés dans le temple de Tzinteotl, déesse du maïs. De nombreuses
autres villes furent soumises dans diverses parties du Mexique.
Mais les Tlaxcaltecas ne désarmaient pas et leur agitation était
un danger sérieux pour les villes confédérées de la vallée de Mexico.
Les Huexotzincas s'étant, encore une fois, révoltés contre la puis-
sance des Aztèques, ceux-ci, conduits par Tlaxcaltecatl, marchèrent
contre eux. Les forces téochichimèques, commandées par Xicoten-
catl, attaquèrent les Mexicains qui, néanmoins, vainquirent complè-
tement les Huexotzincas (1518) 3 . L'année suivante les Espagnols
débarquèrent et les anciens auteurs nous racontent que leur venue
1. La date de la mort d'Ahuitzotl est la suivante, d'après les divers auteurs :
le Manuscrit de 1576 donne 1501; Chimalpahix, Clavigero, Vetancurt : 1502;
Brasseur de Bourrourg et Bancroft : 1503; Ixtlilxochitl : 1505. La même
année fut installé Motecuzoma II (le Manuscrit de 1576, seul, dit que ce fut
Tannée suivante). Motecuzoma II était fils à'Axayacatl et d'une femme d'/hla-
pallapan, nommée Macuilmalinalzin (Chimalpahin, Annales, p. 173).
2. Suivant Torquemada (Monarquia Indiana, vol. II, p. 98), ces événements
eurent lieu trois ans après la nomination de Motecuzoma II, c'est-à-dire en 1505
ou 1506. Chimalpahin (Annales, p. 183) raconte les faits de façon très diffé-
rente : la guerre aurait été déclarée à Tlaxcallan par les Chololtèques ; les
Huexotzincas, craignant d'être cernés, se seraient sauvés à Mexico ; ces événe-
ments auraient eu lieu en 1412.
3. Chimalpahin, Annales, p. 186.
PUISSANCE AZTÈQUE (aIIUITZOTL ET MOTECUZOMA II) 291
fut annoncée par une suite de prodiges. Sahagun, Chimalpahin,
le Codex Telleriano-Remensis , le Codex Vaticanus, en énumèrent
plusieurs : en 1509, un nuage très sombre s'éleva au milieu du ciel
et tut vu de partout; en 1510, une clarté immense resplendit sur la
terre * ; des voix prédirent les malheurs qui allaient fondre sur les
Mexicains 2 , etc.
Lorsque Gortez débarqua au Tabasco, les Aztèques étaient les
maîtres d'une grande partie du Mexique moderne. Du plateau
entourant les lagunes, leur puissance s'étendait au nord-ouest
jusque vers le lac de Ghapala, dans la région nommée par les
Aztèques Chimalhuacan 3 ; dans le nord-est, l'est et le sud-est, leur
territoire allait du rio Panuco au rio Alvarado, à l'exception de la
république de Tlaxcallan, dont ils ne purent arriver à vaincre la
résistance. Dans le sud et le sud-ouest, ils atteignaient la côte du
Pacifique, en contournant le pays des Tarasques (Michoacan), et
exerçaient leur souveraineté sur les tribus de l'État actuel de Guer-
rero et de la partie occidentale de l'Oajaca ; enfin, une portion du
Chiapas, jusqu'au volcan de Soconusco (du nahuatl xoconochco),
leur appartenait. En dehors de ces limites, ils ne purent jamais
exercer de pouvoir efficace, soit sur les tribus pimas du nord, soit
sur les peuples mayas du midi 4 .
Dans les limites mêmes que nous venons de tracer, leur domina-
tion n'était pas établie de la même façon que celle des nations
européennes ou même des empires asiatiques de l'antiquité. Les ter-
ritoires des tribus vaincues n'étaient pas, à proprement parler, an-
nexés, leur gouvernement intérieur n'était pas transformé du fait
de la conquête aztèque. Les seules conséquences de celle-ci étaient
l'obligation pour les vaincus de fournir des soldats à la confédéra-
tion mexicaine et de payer tous les ans un tribut en objets manu-
facturés ou en produits naturels 5 (fig. 102). Généralement, les Mexi-
cains ne nommaient pas de surveillants à demeure, de gouver-
neurs, mais seulement des intendants qui étaient chargés de perce-
voir le tribut 6 . Ainsi, les peuples vaincus conservaient la propriété
1. Chimalpahin, Annales, pp. 181-182.
2. Sahagun, Nouvelle-Espagne, p. 499.
3. L. Diguet, Le Chimalhuacan et ses populations avant la conquête espa-
gnole (JAP, nouv. série, vol. I, 1903, pp. 1-58).
4. Bancroft, ISative races, vol. V, p. 473.
5. Durân, Historia de las Indias, vol. I, pp. 114 et 123 ; Tezozomoc, Cronica
mexicana, p. 29.
6. A. Bandelier, On the distribution and tenure of lands among the
nncient Mexicans, pp. 412 et suiv.
292
L EMPIRE AZTEQUE
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Fig. J02. — Tributs payés par un peuple vaincu
d'après Seler, Die mexikanischen Bilderhandschriftert
Alexander von Humboldfs).
LA CONQUETE DU MEXIQUE PAR CORTEZ
293
de leurs territoires, seules les récoltes étaient frappées d'un impôt.
Toutes ne supportaient pas patiemment ce joug : aux portes mêmes
de Mexico, des villes comme Hu exotzinco et Chalco étaient dans un
état perpétuel de rébellion et la confédération avait les plus grandes
peines à se faire obéir. Nul doute que, dans les régions éloignées
du Chiapas ou du Zacàtollan (Guerrero), les rentrées fussent
encore plus difficiles à opérer et que la domination mexicaine fût
surtout nominale.
Néanmoins le prestige et la puissance de la confédération
aztèque étaient, au moment du débarquement des Espagnols, incom-
parablement plus grands que ceux d'aucun peuple de cette région.
§ V. — La conquête du Mexique par Cortez.
Le 1*2 mars 1519, Cortez (fig. 103) et ses troupes débarquaient à
l'embouchure du fleuve Grijalva, dans le Tabasco * . Us furent assaillis
par les indigènes totonaques. Cortez expédia un de ses lieutenants,
Pedro de Alvarado, en reconnaissance avec cent hommes ; cette petite
bande d'éclaireurs fut assaillie par les Indiens et le conquistador se
porta à son secours 2 . Arrivé à Cempohuallan (Cempoal), il entendit
parler de la puissance et de la grandeur de Mexico, et se dirigea
incontinent sur cette cité. Etant cantonné à Quiahuiztlan, gros vil-
lage totonaque, il y fit arrêter les percepteurs de tributs mexicains
et déclara qu'à l'avenir les Totonaques ne paieraient plus d'impôts
aux Aztèques. Les conquérants espagnols, informés de l'impor-
tance de Tlaxcallan, y envoyèrent des messagers qui furent arrêtés
par les Tlaxcaltèques, bataille entre ceux-ci et les Espagnols, vic-
toire de ces derniers et finalement alliance entre les habitants de
la république téochichimèque et les envahisseurs. Cortez, renforcé de
vingt mille Tlaxcaltèques, marcha sur Mexico. Ils eurent, chemin fai-
sant, à combattre les Chololtèques qui s'opposaient à leur passage, le
8 novembre 1519 3 . Ils furent bien reçus par Motecuzoma II, qui les
1. Bernal Diaz del Gastillo, Hist. de la conquête de la Nouv. Espagne, p. 66.
2. Nous ne pouvons nous étendre longuement sur l'histoire de la conquête,
aussi renvoyons-nous le lecteur aux ouvrages de Bernal Diaz, déjà cité ;
F. L. de Gomaba, Conquista de Mexico, éd. Vedia, Madrid, 1856 ; Herrera,
Historia gênerai de los hechos de los Castellanos, Madrid, 1723 ; A. de Solis,
Historia de la conquista de Mejico, et les Cartas de Cortez.
3. Bernal Diaz del Gastillo, Histoire de la conquête, p. 230. La date du
calendrier mexicain donnée par Ghimalpahin (Annales, p. 188) qui est 8 ehecall,
9 quecholli placerait cet événement du 28 au 31 octobre. Il règne une grande
indécision dans toutes ces dates. Nous en reparlerons en traitant du calendrier.
294 l'empire aztèque
logea avec honneur et leur fit visiter les cités de Mexico et de 77a/-
P
Fig. 103.
Hernando Gortez (d'après un tableau de l'école de Velasquez.
Annales de la Société américaine de France).
telolco. Mais bientôt, les rapports entre Espagnols et Mexicains
se gâtèrent. Les conquistadores découvrirent un trésor qu'ils crurent
appartenir à Motecuzoma ; ils firent prisonnier le chef aztèque, le
LA CONQUÊTE DU MEXIQUE PAR CORTEZ 295
ligotèrent et le gardèrent à vue dans sa propre habitation, en le
menaçant, à la moindre tentative d'évasion, de mettre Mexico à
feu et à sang '. Bientôt, une certaine liberté lui fut laissée, et Cortez
lui iit prêter serment d'obéissance au roi d'Espagne. Les conquista-
dores lui tirent révéler l'existence des mines d'or qui existaient
sur le territoire mexicain, et exigèrent de lui qu'il fît verser à Cortez
le tribut payé par les villes soumises à Mexico.
Des difficultés s'étant alors élevées entre Cortez et l'envoyé du gou-
verneur de Cuba, Panfilo de Narvaez, une partie des Espagnols qui
occupaient Mexico durent marcher contre les troupes dont disposait
ce dernier; Narvaez fut battu. Cortez et les siens revinrent à Mexico,
qui s'était soulevée contre les quelques Européens restés avec Pedro
de Alvarado pour gouverner la ville. Lorsqu'ils rentrèrent, ils furent
attaqués, repoussés de rue en rue, jusqu'au grand temple. Les Espa-
gnols ordonnèrent à Motecuzoma, qui était resté entre leurs mains,
de haranguer ses sujets du haut de la plate-forme ; il fut atteint par
une pierre et tué 2 . Les Espagnols réussirent à sortir de la ville et se
réfugièrent à Tlaxcallan. Les Mexicains nommèrent un successeur
à Motecuzoma II en la personne de Cuitlahuac, son frère, fils
ÏÏAxayacatl, qui rassembla les forces éparses des Tenochcas pour le
cas d'un retour offensif des Espagnols 3 . Ceux-ci, en effet, revinrent
bientôt, après avoir fait une alliance secrète avec Chalco. Sur ces
entrefaites Cuitlahuac mourut et eut pour successeur Quauhternoc
ou Quauhtemotzin, plus connu sous le nom hispanisé de Guati-
mozin \
Les Espagnols vinrent mettre le siège devant Mexico ; ce siège
dura quatre-vingt-treize jours' 1 avec des fortunes diverses. Un jour,
les Espagnols furent repoussés avec pertes; soixante-deux d'entre eux,
faits prisonniers, furent sacrifiés et Cortez fut blessé à la jambe.
1. Bernal Diaz del Castillo, Histoire de la conquête, cap. xcv. D'après
Chimalpahin (Annules, p. 1 89), les Espagnols, dès leur arrivée, auraient enchaîné
Motecuzoma, Cacamatzin, le successeur de Nezahualpilli et chef de Tetzcoco,
et un chef du nom <ï ltzquauklzin, gouverneur de Tlaltelolco.
2. Le 29 juin 1520. Les historiens sont tous en désaccord sur la façon dont
mourut Motecuzoma. La version que nous rapportons est celle de Cortez.
3. Cuitlahuac gouverna en tout quatre-vingts jours (Chimalpahin, Annales,
p. 193 ; Sahagun, Nouvelle-Espagne, p. 500) ; il mourut de la variole qui lit rage
parmi les Mexicains pendant cette désastreuse année 1520.
4. Suivant Chimalpahin (Annales, p. 193), il était tWsd'Ahuitzotl et par consé-
quent neveu de Motecuzoma II. Suivant Sahagun (Nouvelle-Espagne, p. 500Ï,
il aurait gouverné quatre ans, ce qui est une erreur évidente.
â. Bernal Diaz. Chimalpahin dit 90 jours.
296 l'empire aztèque
Enfin les conquistadores emportèrent la ville d'assaut, avec l'aide de
leurs alliés tlaxcaltèques qui ne les abandonnèrent jamais (13 août
1521). Mais une fois entrés dans Mexico, les Espagnols rencon-
trèrent encore une résistance acharnée. On envoya des ambassadeurs
à Quauhtemoc dans l'espoir qu'il rendrait la place sans combattre
davantage, mais il refusa obstinément. Enfin, la ville fut prise en
entier et Quauhtemoc fait prisonnier. On le mit à la question pour
lui faire dire où il cachait ses trésors. Il mourut quelques années
après, au cours d'une expédition dans le Honduras, où Gortez Pavait
emmené. Avec lui s'éteignit la lignée des chefs mexicains, de même
qu'avec la prise de Mexico s'écroulait à jamais l'édifice de la civilisa-
tion indigène au Mexique *.
I. Voici la liste des chefs de Mexico :
Tenuchtzin (1330-1366)
Acamapichtli (1366-1387)
Huitzilihuitl (1387-1410)
Ghimalpopoca (1410-1412)
Itzcohuatl (1412-1440)
Motecuzoma I Ilhuicamina (1 i 40-1468)
Axayacatl (1469-1481)
Tizoc (1481-1487)
Ahuitzotl (1487-1502)
MotecuzomaII Xocoyotl (1502-1520)
CuiTLAHUAC (1520)
Quauhtemoc (1520-1521)
La date de Tenuchtzin nous est fournie par Veytia (V. supra). Pour les
autres chefs, nous avons suivi Ghimalpahin.
Voici maintenant la liste des chefs de Tetzcoco, d'après Clavigero :
olotl (xn siec e i Ces trois chefs commandèrent les Acolhuaquespen-
NOPALTZIN XIII e ld. i l i . t,
„ ) . ' , \ dant leur seiour a Tenayucan
Tlotzin (xiv e îd.) 1 J *
QUINANTZIN (XIV e id)
Techotlala (xiv° id.)
IXTLILXOCHITL (1406)
Tezozomoc et Maxtla [ gouvernent directement pour Azcapotzalco.
Nezahualcoyotl (1426-1470)
Nezahualpiuli (1470-1516)
Gacamatzin (1516-1520)
CuiCUITZCATZIN (1520)
GOHUANACOCHTZIX (1520)
La liste des chefs de Tlacopan ne peut être dressée avec certitude.
CHAPITRE III
L'ORGANISATION SOCIALE ET POLITIQUE DU MEXIQUE
Sommaire. — I. Les phratries et les clans. — IL Les calpullis. — III. La tribu.
— IV. La confédération. — V. L'organisation militaire. — VI. La réparti-
tion des terres et des biens. — VIL Les classes de la société. — VIII. Le
système juridique.
La civilisation qui tomba sous les coups de Cortez et de ses
alliés indigènes a été décrite sous des traits infiniment trop bril-
lants. Du xvi e au xix e siècle, la civilisation aztèque a été vue avec
des yeux européens, jugée à la mesure européenne et déclarée
tour à tour admirable ou haïssable. En tout cas, elle a toujours été
considérée, à la suite des premiers chroniqueurs du xvi e siècle,
comme une civilisation féodale, monarchique, où les classes de la
population étaient hiérarchisées, bref, comme un reflet de l'Espagne
au temps de Ferdinand et d'Isabelle. Personne ne mit en doute,
pendant bien longtemps, la constitution féodale de « l'empire » du
Mexique, comme on nomme encore la petite confédération des
trois bourgades de Tenochtitlan-Tlalielolco , Tetzcoco et 71a-
copan. La connaissance des autres peuples américains nous a donné
une idée différente de la constitution du Mexique.
Certainement, la confédération mexicaine représente une des
formes supérieures de la civilisation américaine; sauf dans l'Amé-
rique centrale et peut-être au Pérou, nulle part les aborigènes du
Nouveau Monde ne s'élevèrent aussi haut, mais leur civilisation
n'était cependant pas comparable à celle des états féodaux de l'Eu-
rope du Moyen Age. Des écrivains déjà anciens, comme Robert-
son ', s'étaient montrés sceptiques sur les beautés de la civili-
sation aztèque; mais ce n'est qu'après les études de L. H. Morgan
sur le fonctionnement des gouvernements tribaux des Peaux-Rouges
I. History of America, Londres, 9 e éd., 1800, vol. III, p. 281 : « The infancy
of nations is so long, and, even whenevery circumstance is favourable to their
progress, they advance so slowly towards any maturity of strength or policy,
that the récent origin of the Mexicans seems to be a strong presumption of
exaggeration, in the splendide descriptions which hâve been given of their
government and manners. »
298 ORGANISATION SOCIALE ET POLITIQUE DU MEXIQUE
de l'Amérique du Nord, que les ethnographes purent entreprendre
l'étude des systèmes juridique et économique du Mexique.
Morgan en a tracé les premiers linéaments *. M. A. Bandelier a
essayé d'en donner un tableau plus complet, bien qu'encore insuf-
fisant.
§ I. — Les phratries el les clans.
Les Aztèques et les autres Ghichimèques étaient, comme toutes
les tribus nord-américaines, divisés en clans, c'est-à-dire en
groupes plus étendus que les familles, dans lesquels tous les indivi-
dus portent un même nom.
Mais ce groupe n'avait déjà plus au Mexique la cohésion qu'il
possède encore dans la plupart des tribus de l'Amérique du Nord ; il
n'avait plusde chef particulier ; d'ailleurs la notionde la famille, au
sens strict du mot, existait chez les peuples de l'Anahuac. Cepen-
dant, les anciens auteurs nous ont conservé le nom des sept clans
qui formaient la tribu aztèque lors de son arrivée dans la vallée de
Mexico: les Yopicas, les Tlacochcalcas, les Huitznahuacs, les Cihua-
tecpanecas, Chalmecas, Tlacatecpanecas et Itzcuintecails 2 . A l'ex-
ception de ce dernier clair 5 , ils ne portaient pas de noms d'animaux,
d'où nous concluons que ces clans n'étaient pas totémiques. lui
réalité cette septuple division est le résultat de la scission d'une
organisation plus ancienne, comportant quatre clans primaires ou
phratries, qui subsistait encore au temps de la conquête. Cette
division en phratries est l'un des traits dominants de la société
aztèque. Chacune des phratries formait un des quartiers, « bar-
rios », de la ville de Mexico. Ces quatre quartiers qui furent nom-
més plus tard par les Espagnols « barrios » de San Juan, San Pablo,
San Sébastian et Santa Maria la Redonda ', portaient les noms
nahuatl de Moyotlan, Teopan, Aztacalco et Cuepopan.
1. Ancient Society, New-York, 1877, pp. 188-214.
2. Durân, Historia de las Indias, pp. 20-21; Tezozomoc, Cronica mexicana,
p. 6; Veytia, Historia antigua, vol. II, p. ,91. Nous avons suivi l'orthographe
de Veytia.
3. De ilzcuintli « chien ».
t. Tezozomoc, Cronica mexicana, cap. lix ; Durân, Historia de las Indias,
p. 42; Vbtancurt, Teatro mexicano, p. 124.
LES CALPULLIS 299
II. — Les calpulli
Lorsque Cortez débarqua au Mexique, les quatre clans primitifs
étaient subdivisés en 20 clans secondaires locaux '. Ces groupes,
nommés calpullis, possédaient des domaines particuliers et s'admi-
nistraient eux-mêmes. Leurs territoires portaient le nom de calpu-
lallis « terres du clan » et devaient être possédés et cultivés exclusi-
vement par eux.
Les afïaires du calpulli étaient administrées par un conseil, com-
posé de vieillards, probablement les chefs de famille ou de mai-
sonnées. Le nombre des membres de ce conseil variait avec l'impor-
tance numérique du clan * 2 . Les décisions de cet aréopage étaient
exécutées par les soins de deux fonctionnaires : le calpollec ou
chinancallec et Y achcacauhtli ou teachcauhtli.Le calpollec ou chi-
nancallec était élu par le conseil ; il surveillait la répartition des
terres et les greniers du clan, et il commandait les calpixquê ou
intendants, chargés de faire rentrer les impôts nécessaires à l'entre-
tien des fonctionnaires du clan. Il rendait aussi la justice dans les
affaires de peu d'importance, les affaires graves devant être portées
devant le conseil 3 . En cas de contestations avec d'autres clans,
il était l'orateur de son calpulli et l'avocat des gens de sa lignée.
L achcacauhtli, teachcauhtli ou encore, par abréviation, tiacauh,
était le chef de la police du clan. C'était aussi lui qui était
chargé de l'instruction militaire des jeunes gens '.
Le calpulli était l'unité primaire, fondamentale de la société des
Aztèques.
1. Ces vingt quartiers existaient encore à Mexico en 1690, et Vetancurt
[Teatro mexicano, pp. 131 et 212) nous en donne la liste. A cette époque, ils
portaient leurs noms nahuatl, auxquels les Espagnols avaient adjoint un nom
de saint (cf. A. Bandelier, On the social organization, p. 578 à 580).
2. A. Bandelier, On the social oryanization, pp. 633 et suiv.
3. Ib., ibid., p. 635 ;E. Seler, Altmexikanischer Schmuck und soziale und
militiiri sche Ranyabzeichen (SGA, vol. II, p. 509). Ces auteurs ont utilisé les
renseignements de A. de Zurita : Breva y sumaria Relacion de los Senores
y muneras y diferencias que habian de ellos [en la Nueva Espana (dans
J. G. Icazrai.ceta : Nueva Coleccion de Documentos, vol. III, pp. 72-227). Il a
été publié en traduction française par Ternaux-Compans : A. de Zurita, Rap-
ports sur les différentes classes de chefs de la Nouvelle Espagne.
î. A Bandelier, On the social organization, p. 639.
300 ORGANISATION SOCIALE ET POLITIQUE DU MEXIQUE
§ III. — La tribu.
Tous ces groupes se fondaient dans la grande unité, la tribu de
Mexico, propriétaire du territoire de la ville. L'ensemble des terres
occupées parles calpullis formait le terrain tribal (altepetlalli).
Le gouvernement de Mexico présentait, à l'époque de la conquête,
une certaine complication. Le pouvoir législatif était exercé par
un conseil tribal (tlatocan), composé de 20 membres (tlatoani
« orateur », pluriel : tlatoquê) délégués par les clans. Ce conseil
se réunissait à la maison commune (tecpan) 1 tous les douze jours
environ d'une façon régulière, et plus souvent en cas de besoin 2 .
Dans ces réunions, le tlatocan jugeait les affaires, tant civiles que
criminelles, que lui soumettaient les clans ; il ratifiait les nomina-
tions de chefs faites par ceux-ci et les investissait; c'était lui qui
décidait des opérations militaires de la tribu, concluait la paix, les
alliances, etc. Le territoire tribal comprenait des terrains n'appar-
tenant à aucun clan, mais qui étaient la propriété de la tribu dans
son ensemble : tels étaient les emplacements du grand teocalli,
temple réservé au culte de la grande divinité de Mexico, Huitzi-
lopochtli, et du marché, tianquiztli. Les crimes ou délits commis
en ces lieux ne relevaient de la juridiction d'aucun clan et étaient
jugés directement par le tlatocan. Lorsque les membres de cette
haute assemblée ne pouvaient se mettre d'accord sur la solution à
donner à certaines questions, ils la réservaient au nau hpohu ait la-
to lli 3 , grand conseil qui se réunissait tous les 80 jours au tecpan
et qui était formé de tous les chefs de la cité. Outre les tlatoquê,
membres du tlatocan, y prenaient part les vingt calpollequê '',
les vingt teachcacauhtin ou tiacahuan \ les quatre chefs des
quatre quartiers 6 et les principaux prêtres ou tlamacazquê 7 . Cette
1. Les auteurs espagnols ont souvent désigné le tecpan par le nom de
« cabildo », c'est-à-dire « chapitre » et aussi « hôtel de ville ».
2. Torquemada (Monarquia Jndiana, cap. xxvi, p. 355) dit qu'il se réunis-
sait tous les dix jours; Veytia 'Historia antigua, p. 209), Zurita (Rapport,
p. 101), disent tous les douze jours. Au temps du séjour de Gortez à Mexico, le
tlatocan siégea en permanence (Bernai, Diaz del Castillo, Histoire véridique.
p. 265).
3. De Nauhpohual « quatre-vingts » et t lato lli « conversation, conseil ».
4. Pluriel de calpollec.
5. Pluriel de teachcauhtli et de iiacauh.
6. Les quatre « phratries » ne possédaient aucun organe législatif spécial.
7. Chaque quartier possédait aussi un ilamacazqui « prêtre ». Il existait
des prêtres des clans et un tlamacazqui suprême.
LA TRIBU 301
réunion plénière des fonctionnaires de Mexico était présidée par
le cihuacohuatl, fonctionnaire exécutif dont nous parlerons bientôt;
les décisions prises au nauhpohualtlalolli étaient suprêmes et sans
recours.
Le personnel exécutif de la tribu était très nombreux. Outre les
leachcacauhtin, les calpollequè et autres fonctionnaires de clans, il
comprenait les chefs des quatre quartiers principaux ; chacun d'eux
avait un nom particulier. Celui de Moyopan portait le titre de tlacoch-
calcatl, celui de Teopan était nommé tlacatecatl, celui àWztacalco :
ezhuahuacatl, celui de Cuepopan : tlillancalqui ou quauhnochtecuh-
tli ' (fîg. 104). Ces chefs exerçaient des fonctions surtout militaires ;
en l'absence des grands chefs de guerre, c'étaient eux qui condui-
saient l'armée mexicaine au combat. En temps de paix, ils remplis-
saient pour l'ensemble de la tribu le même rôle que les tiacahuan
ou leachcacauhtin dans les clans.
Au-dessus d'eux, venait le cihuacohuatl. Ce fut pendant long-
temps la plus haute charge de la société mexicaine. Il rési-
dait au tecpan, présidait le tlatocan dont il était chargé d'exécuter
toutes les décisions. 11 était responsable vis-à-vis du tlatocan pour
la rentrée des tributs levés sur les clans, pour l'entretien des fonc-
tionnaires et pour leur distribution entre les différents services ;
c'était lui aussi qui répartissait les terres, révisait cette répartition,
etc. Il avait sous ses ordres une quantité d'agents chargés de la police des
lieux publics, et surtout du marché. Ces agents de police étaient nom-
més tianquizpantlayacaquê 2 ; ils restaient sur la place du marché
et arrêtaient les délinquants qui étaient conduits de suite au lecpan,
où un certain nombre de tlatoquê étaient en permanence, pour juger
les flagrants délits commis sur les terrains tribaux. Le cihuacohuatl
surveillait aussi les calpixquê ou hueycalpixquê, collecteurs d'im-
pôts chez les tribus soumises.
1. Il est très difficile de se faire une idée quelque peu exacte des fonctions du
quauhnochteciitli ou tlillancalqui, on ne saurait même affirmer s'il s'agit là d'un
seul personnage. Durân (Historia de las Indias, pp. 97, 102 et 103), Tezozomoc
(Cronica mexicana, p. 24), nomment quauhnochteciitli le chef de Cuepopan.
Il aurait rempli dans la cité de Mexico des fonctions de haute police (alguazil
mayor) mais il n'aurait pas occupé un rang aussi élevé que le tlacochcalcatl,
le tlacatecatl etYezhuahuacatl. Durân (Historia de las Indias, p. 103), Tezozo-
moc (Cronica mexicana, p. xv) et Acosta (Historia natural, cap. xxv) disent
par ailleurs que le tlillancalqui était l'égal des trois autres chefs.
2. Sahagun, Nouvelle-Espagne, p. 323; tianquizpantlayacaquê se décompose
en tianquiz (tli) « marché » et tlayacatia « chose première ou en avant ».
302
ORGANISATION SOCIALE ET POLITIQUE DU MEXIQUE
~«i»
Fig.104. — Les chefs des quatre quartiers de Mexico (d'après Seler, Altniexi-
kanischer Schmuck und soziale und milita rische Rangabzeichen).
1. Tlacochcalcatl; 2. Tlacalecatl; 3. Qnauhnochtecuhtli; 4. Ezhuahuacatl.
LA CONFÉDÉRATION 303
Égal, ou presque égal, en puissance au cihuacohuall, était le tla-
catecuhtli, u chef des hommes, ou des braves », quia été désigné par
les Espagnols sous le nom de « Roi » ou d' « Empereur ».
Cette fonction avait été créée par suite de nécessités militaires.
Les Aztèques avaient été d'abord commandés par des chefs de guerre
occasionnels ; le premier des tlacalecuhtin fut Acamapichtli, sa no-
mi un lion correspond à ce que les nuteurs espagnols nommèrent la
création de la royauté. Cependant le tlacatecuhtli n'avait rien d'un
souverain. Il résidait au tecpan, avec sa famille et les assistnnts
nécessaires de sa charge. Il recevait et hébergeait les hôtes étran-
gers, assistait le cihuacohuall dans la répartition du tribut et trans-
mettait au conseil et au cihuacohuall les affaires qui lui étnient rap-
portées par ses assistants. Sa véritable fonction était celle de com-
mandant en chef, des Mexicains d'abord, de la confédération plus
tard. Lorsque les forces confédérées entraient en campagne, le tla-
catecuhtli de Tenochtitlan prenait le commandement général, les
forces mexicaines étaient commandées par le cihuacohuatl ; lorsque
Tenochtitlan seule partait en guerre, le tlacatecuhtli ou le chef d'un
des quatre quartiers commandait.
§ IV. — La confédération.
Chacune des tribus qui formaient la confédération aztèque était
indépendante ; elle possédait son territoire tribal, sur lequel était
située la ville dont la tribu prenait son nom. Ces groupes étaient com-
mandés par des tlacalecuhtin indépendants, car la confédération ne
possédait pas d'organisation politique spéciale. Ces chefs ratifiaient
l'élection du tlacatecuhtli de Mexico, mais ce n'était probablement
qu'une mesure de courtoisie, car aucun des chefs des trois tribus
n'avait le droit de s'immiscer dans les affaires de ses voisines. Cha-
cune des trois villes était libre d'entreprendre des guerres pour son
propre compte, de lever le tribut sur les villes qu'elle avait vain-
cues ; lors d'expéditions entreprises en commun, les produits du
pillage étaient partagés de façon inégale : Mexico-Tenochtitlan
recevait deux cinquièmes des dépouilles, Tetzcoco, deux cinquièmes
et Tlacopan, un cinquième seulement. Mexico n'avait sur ses deux
confédérées qu'un avantage purement militaire et restreint à la
durée de l'action commune : son tlacatecuhtli était commandant
en chef des forces ; l'action cessant, les trois tribus se séparaient et
vivaient indépendantes les unes des autres.
304 ORGANISATION SOCIALE ET POLITIQUE DU MEXIQUE
§ V. — V organisation militaire.
Les fonctions du tlacatecuhtîi de Mexico n'avaient, comme on vient
de le voir, rien de celles d'un roi ou d'un empereur : tous ses actes
émanaient de décisions du conseil, qu'il exécutait fidèlement ; il était
simplement un chef de guerre, et, comme tel, il portait des insignes
particuliers, auxquels s'attachait un grand respect ; mais, s'il sortait du
tecpan sans insignes, il devenait un simple citoyen, auquel nulle défé-
rence spéciale n'était due. C'est donc à l'office et non à la personne
du tlacatecuhtîi ques'attachèrent lesprérogatives. Cependant, en cer-
taines circonstances, le « chef des hommes » agissait de sa propre
initiative et de façon telle que son pouvoir pouvait passer pour
tyrannique, mais cette prérogative s'appliquait uniquement aux
choses militaires.
La société mexicaine était par-dessus tout une société militaire.
C'est autant à l'heureuse organisation de leur armée qu'à leur vail-
lance que les Aztèques durent les succès qu'ils remportèrent sur les
tribus voisines.
Tous les hommes de la tribu étaient, obligatoirement, des
guerriers. A l'âge de quinze ans, l'enfant (piltontli) devenait un
éphèbe (telpochtli) ; on le menait au temple (teocalli) pour y remplir
certains des rites de son clan et au telpochcalco\ « maison de l'éphé-
bie », pour y être exercé dans l'art militaire par Y achcacauhtli de
son ealpulli 2 .
L'exercice consistait à frapper sur des poteaux avec des armes pour
se fortifier les bras, à tirer l'arc, à lancer des javelines contre
des cibles, etc. 3 . Dès que les jeunes gens étaient suffisamment
entraînés, on les emmenait au combat, les plus forts comme com-
battants, les autres comme porteurs 4 .
Les guerriers recevaient des titres honorifiques et des insignes',
mais ces distinctions ne leur conféraient aucun commandement.
1. Il existait un telpochcalco dans chacun des quatre « grands quartiers » de
Mexico (Tezozomoc, Cronica mexicana, p. 134).
2. En raison de cette fonction Y achcacauhtli portait aussi le nom de telpoch-
llato « qui parle à la jeunesse » (Sahagun, Nouvelle-Espagne, p. 118; Mendieta,
Historia ecclesiastica,p. 124; Acosta, Historia, p. 444).
3. Tezozomoc, Cronica mexicana, cap. xli; Durân, Historia de las Indias,
pp. 259-260.
4. Memdiet a, Historia ecclesiastica, p. 124; Tezozomoc, Cronica mexicana,
p. 121.
5. Sur les chefs de guerre, leurs titres et leurs insignes, voir E. Sèlër, Alt-
mexikanischer Schmuck und sozial- und militarische Rangabzeichen (SGA,
LA RÉPARTITION DES TERRES ET DES BIENS 305
J ,e commandement était l'affaire de fonctionnaires élus par le clan ou
la tribu, et on peut dire que l'organisation des clans était une orga-
nisation militaire. Chaque clan déléguait un teachcauhtli qui com-
mandait ses forces; ces teachcacauhtin étaient placés sous l'auto-
rité de l'un des chefs qui commandait les quatre groupes de clans.
Au-dessus de ceux-ci venaient le cihuacohuatl et le tlacatecuhtli,
général en chef des forces de la confédération.
Les armes étaient, en temps de paix, renfermées dans des maga-
sins (tlacochcalco « maison des javelines »). Il en existait un pour
chacun des quatre grands quartiers de Mexico.
Les soldats mexicains marchaient au combat vêtus d'une tunique
ouatée (ichca-huipilli) qui leur servait de cuirasse. Les principales
armes des Mexicains étaient le bouclier rond en bois (chimallï), la
massue faite de fragments d'obsidienne tranchants insérés entre deux
planches (maquahuitl) ', la lance (tlatzontectli ou tepoztopilli) avec
une pointe en pierre ou en cuivre, l'arc (tlauitolli) et les flèches
rnitl); la fronde (tematlatl) et le propulseur (atlall) qui servait à
lancer les javelines - (fig. 105).
Les combats étaient menés à la façon des Indiens de l'Amérique du
Nord, sans ordre de bataille, toutes les troupes donnant à la fois :
c'étaient des mêlées où chacun combattait pour son compte. Le ser-
vice des éclaireurs était très important, le but à atteindre étant de
tomber à l'improviste sur l'ennemi. Les guerriers mexicains cher-
chaient à faire des prisonniers qui étaient ramenés à Mexico et sacri-
fiés à Huitzilopochtli 3 .
§ VI. — La répartition des terres et des biens.
A cette organisation juridique et militaire des clans et de la
tribu, correspondait la répartition des terres '' . Le territoire tribal
vol. Il, pp. 509-619); cf. A. Bandëlier, On the art of war and mode of war-
fare of the ancient Mexicans, p. 117. Les guerriers ordinaires se nommaient
yaoquizqué; les titres honorifiques gagnés au combat étaient très nombreux.
1. Les auteurs espagnols désignent souvent le maquahuitl sous le nom
d'épée, « espada ».
2. Sur cette dernière arme, voir E. Seler, Altmexikanische Wurfbretter
(SGA, vol. II, pp. 368-396); Z. Nuttall, The Atlatl or spear-thrower of the
ancient Mexicans (Arch. and Ethn.papers ofthe Peabody Muséum, vol. I, Cam-
bridge. Mass., 1891).
3. A. Bandëlier, On the artofwar, p. 128.
4. Sur ce sujet voir A. Bandëlier, On the distribution and tenure of lands
among the ancient Mexicans.
Manuel d'archéologie américaine. 20
306
ORGANISATION SOCIALE ET POLITIQUE OU MEXIQUE
r i^jT
M
LA RÉPARTITION DES TERRES ET DES BIENS 'M)l
altepetlalli) était divisé en vingt territoires de clans [calpolalU et
en terrains neutres (place du marché, grand leocalli, tecpan-tlalli ',
pillalli, etc.). Le calpolalU était divisé en parcelles [tlalmilli ' ;
elles étaient attribuées chacune à un homme marié du clan, qui
devait la cultiver, ou la faire cultiver. Si la terre restait en Triche
pendant plus de deux années, elle retournait à la communauté et
le titulaire était exclu du clan. Donc, la terre n'appartenait pas aux
individus ; ceux-ci ne pouvaient pas la vendre, ni la transmettre à
leurs héritiers, c'était le conseil du clan, et son fonctionnaire exé-
cutif, le calpollec, qui en disposait après sa mort. Tous les hommes
mariés possédaient, en théorie, un tlalmilli, qu'ils devaient cultiver,
les chefs comme les autres. Mais ceux-ci, absorbés par leurs fonc-
tions officielles, ne pouvant faire produire leurs terres, on institua
des terres publiques [tlatocamillï) qui étaient cultivées pour eux
par des ilalmaitl -. Les produits de ces terres étaient engrangés au
grenier commun du clan et distribués aux fonctionnaires par les
soins du calpollec.
Pour l'entretien des llatoquê formant le conseil, du cihuacohuatl
et du tlacalecuhtli, du personnel des temples et du teepan, il exis-
tait des terrains publics de la tribu, désignés d'une façon géné-
rale sous le nom de pillalli. Le plus important de ces lots était le
tecpantlalli, cultivé par les tecpanpouhquê ou tecpantlaca. Enfin,
chez les tribus vaincues, des terres officielles spéciales nommées
yaotlalli ou milchimalli 3 assuraient la production des matières
premières demandées en redevance (maïs, agave, cacao, etc.^. Ces
terres étaient surveillées par des intendants (calpixquê), placés sous
la dépendance du cihuacohuatl. Mexico entretenait dans les villes
vaincues un certain nombre de ces intendants, chargés de surveil-
ler la culture des yaotlallin et d'assurer l'expédition de leurs pro-
duits au grenier tribal de Mexico.
1. Pluriel : tlalmilpa.
2. Les cultivateurs portaient le nom générique de inacehualtin (sing\
macehualli). Les tlalmaitl qui cultivaient les terres officielles étaient probable-
ment des gens mis hors le clan, et qui n'ayant plus de terre pour assurer leur
subsistance étaient obligés de louer leurs services. En tout cas, la culture des.
terrains de chefs n'était pas due par les citoyens.
.'}. De yao[tl), « guerre » et lalli, « terre •> ; mil(li), « champ » et chimnlli.
« bouclier » .
308 ORGANISATION SOCIALE ET POLITIQUE DU MEXIQUE
§ VII. — Les classes sociales.
La confédération mexicaine constituait donc non pas une royauté
féodale, mais bien une démocratie militaire, dont l'organisation était
fondée sur le régime des clans, avec propriété commune de la
terre. Les citoyens aztèques ne formaient, à proprement parler,
qu'une seule classe. Ceux qui refusaient de se marier, ou de culti-
ver leurs terres, étaient chassés du clan et perdaient ainsi, en
même temps que leurs moyens de subsistance, la personnalité civile.
Ils se louaient chez les gens qui, ne pouvant cultiver eux-mêmes
ïeur terre, les employaient et les nourrissaient en échange de leurs
services ; ils se louaient aussi comme porteurs dans les expéditions
guerrières. C'est ce que les auteurs espagnols ont nommé les
« esclaves » (tlacotli, au pluriel : tlacotin) : mais leur sort ne ressem-
blait pas à l'esclavage : dans certaines conditions, ils pouvaient ren-
trer dans le clan, les enfants qu'ils avaient étaient libres et apparte-
naient au calpulli dont eux-mêmes avaient été exclus, etc. C'était
donc leur travail et non leur personne qu'ils louaient pour subsister.
Les tlacotin n'appartenant à aucun clan étaient placés sous la surveil-
lance directe du cîhuacohuatl.
Une portion très particulière de la population était celle des mar-
chands (pochteca). Le terme de « marchand » n'est peut-être pas tout
à fait exact et ne saurait, en tout cas, rendre compte de la fonction très
particulière des pochteca. Ceux-ci se réunissaient, parfois en nombre
assez considérable, et, accompagnés de porteurs, faisaient des expé-
ditions lointaines, souvent très périlleuses, au cours desquelles ils
échangeaient les produits naturels et manufacturés de Mexico contre
ceux des tribus qu'ils visitaient. Au cours de leur randonnée, ils
notaient toutes les particularités des pays qu'ils traversaient et leur
rentrée à Tenochtitlan était célébrée par une grande fête au teepan,
où ils informaient le tlacatecuhtli des choses qu'ils avaient remar-
quées au cours de leur voyage. C'étaient donc aussi bien des espions
que des commerçants. D'ailleurs ces voyages n'étaient pas des entre-
prises privées, mais des expéditions tribales. Quant aux gens qui
négociaient sur le tîanquiztli, ce n'étaient pas des commerçants de
métier, mais des cultivateurs ou des artisans qui venaient là échan-
ger leurs produits contre ceux des autres ; on les nommait tlanama-
cani l .
I. Sing. tlanamacac, de nile-tlanamictia, « donner ou troquer une chose en
échange d'une autre ».
LES CLASSES SOCIALES 309
Les artisans, de même, ne formaient pas de castes fermées ; ils n'ha-
bitaient pas de quartier spécial '. Le fils pouvait prendre le métier
de son père (et, en fait, cela arrivait souvent), mais ce n'était pas
une obligation 2 . Comme les pochteca, les artisans ne cultivaient pas
leurs terres, mais ils étaient obligés de les faire cultiver :{ . Certains
métiers étaient très honorés, surtout celui des orfèvres, l'or et l'ar-
gent passant pour être d'origine divine.
Donc la division que les anciens auteurs, suivis par beaucoup de
modernes, faisaient de la nation mexicaine en esclaves, laboureurs
et artisans ou commerçants n'existait pas, en droit, bien qu'elle exis-
tât en fait, à quelque degré. Reste à examiner la question des chefs,
des « nobles » comme on les appelle souvent. Ici, les anciens Espa-
gnols ont constamment confondu le titre et la fonction.
Nous avons déjà vu que les fonctions executives du clan et de la
tribu étaient tenues par des individus élus à vie, parmi l'ensemble
des membres quelconques du clan ou de la tribu. Nous avons vu aussi
que les hommes qui s'étaient distingués au combat obtenaient des
titres honorifiques, auxquels ne s'attachait aucune fonction et qui
s'éteignaient avec eux ' ; ces gens titrés ne pouvaient donc constituer
une noblesse. Restent les tecuhtin :i . Onnommaitainsileshommesqui
s'étaient soumis à des ri tes de pénitence extrêmement sévères, dès leur
jeunesse, dans des établissements spéciaux, appelés calmeca fi , situés
dans l'enceinte du grand teocallide Mexico 7 . Leur temps d'initiation
terminé, ils prenaient le titre très honoré de tecuhtin 8 . Ce titre s'é-
1. Bien qu'on ait cru, sur la foi d'un passage de Sahagun (Nouvelle-Espagne,
1. IX, p. 392) et d'IxTLiLxocHiTL (Histoire des Chichimèques,pp. 262-263), qu'ils
possédaient des quartiers particuliers. Mais le passage de Sahagun peut s'in-
terpréter autrement qu'il ne l'a été (voir A. Bandelier, On the social organisa-
tion, n.69, p. 600). Zurita, Hrrrera, Torquemada disent formellement que les
<( barrios » contenaient des artisans de toute espèce.
2. Gomara, Conquista de Mexico, éd. Vedia, p. 438; Zurita, Rapport, p. 129:
Clavigero, Storia antica del Messico, p. 462.
3. Le fait de la possibilité de faire cultiver leurs terres montre qu'ils pos-
sédaient, de fait sinon de droit, une certaine supériorité économique sur les
macehualtin ou simples citoyens agriculteurs.
i. Ces titres militaires étaient aussi conférés parfois aux pochteca (Sahagun,
Nouvelle-Espagne, p. 5Î8).
5. Pluriel de lecuhtli .
6. Pluriel de calmecac.de sont les « écoles de la noblesse » des anciens auteurs.
7. D'après Sahagun (A ouvelle-Espagne , pp. 197-211), il y avait sept calmeca
dans l'enceinte du grand temple. Peut-être ce nombre correspond-il à relui
des clans qui existaient lors de la création de Mexico (V. p. 298).
8. Voir ïernaux-Gomi' ans, Des cérémonies observées autre fois par les Indiens
lorsqu'ils faisaient un tecle [Recueil de mémoires sur l'Amérique, vol. I, p. 233 .
310 ORGANISATION SOCIALE ET POLITIQUE DU MEXIQUE
teignait avec celui qui le portait et ne constituait pas un signe
de noblesse héréditaire; il ne conférait à celui qui en était revêtu
aucun pouvoir politique. Mais, en fait, les chefs étaient toujours choi-
sis soit parmi les lecuhiin, soit parmi les guerriers ayant reçu un
titre honorifique. D'autre part, bien que le titre ne fût pas hérédi-
taire, il arrivait très souvent que le fils suivît la même voie que
son père; ainsi Terreur des premiers observateurs, imbus au surplus
des idées européennes du temps, s'explique-t-elle facilement f .
D'ailleurs, le Mexique se trouvait probablement, à l'époque de la
conquête, en état de transformation sociale. Les grandes expéditions
des règnes à'Ahuitzoil et de Molecuzoma //avaient amené dans les
villes confédérées une prospérité extraordinaire ; on ne réclamait
plus seulement aux tribus vaincues des produits de leur sol, mais
aussi des objets manufacturés. D'autre part, l'héritage, au temps de
la conquête, ne revenait pas au clan, mais allait directement du père
aux enfants du sexe masculin, ou à ses aînés 2 ; dans ces conditions
les diverses familles voyaient leurs biens s'accroître; déplus l'abon-
dance des tributs enrichissait les fonctionnaires du clan et de la
tribu qui en recevaient, naturellement, la meilleure part. Seuls, les
tlacolin, étant hors du droit, ne recevaient rien. La transformation
qui s'opérait ainsi était d'ordre purement économique, mais elle ten-
dait à donner une importance de plus en plus grande aux chefs qui
remplissaient des fonctions officielles, en même temps qu'elle créait
une propriété individuelle composée de biens meubles, à côté du
principe de la propriété commune de la terre.
Cette transformation économique eut pour conséquence le déve-
loppement de monnaies rudimentaires. L'essai fut maladroit et
insuffisant, il est vrai, mais il montre que le système du troc, de
l'échange en nature, commençait à être jugé trop incommode.
Cette monnaie consistait en grains de cacao pour les petites unités,
en manteaux, en pièces de cuivre ou d'étain, en forme de T ou de
hache pour les valeurs un peu plus élevées, en tubes de plumes
d'oiseau remplis de grains d'or pour les fortes sommes 3 . Cependant,
1. Il est même probable que certaines charges restèrent dans certains clans
ou même dans certaines familles. Ceci paraît prouvé pour la charge de tlacate-
Guhtli de Tetzcoco (Sahagux, Nouvelle-Espagne, p. 570; Durais, Hisloria, p.
496; Ixtmlxochitl, Histoire des Chichimèques) et on peut l'inférer pour celui
de Mexico de la généalogie donnée par les auteurs.
2. A. Baxdelier, On the lenure of lands, p. 429.
3. A. Baxdelieh, On the social organization, n. 74, p. 602, a réuni les témoi-
gnages des anciens auteurs sur ce sujet.
l'organisation judiciaire 311
le système monétaire était très imparfait; les « pièces » n'avaient
pas une valeur bien déterminée, il fallait s'entendre sur cette valeur
et le commerce ressemblait encore beaucoup plus au troc qu'à la
vente et à l'achat.
§ VIII. — L'organisation judiciaire .
Toute la population relevait, au point de vue judiciaire, des fonc-
tionnaires du clan et de la tribu, qui appliquaient les lois. Celles-
ci étaient très sévères, et les anciens auteurs nous en donnent une
idée suffisante. Les homicides étaient toujours punis de mort ; la
même peine était appliquée aux hommes qui revêtaient des habits
de femme et aux femmes qui revêtaient des habits d'homme. Les
adultères subissaient le même sort *. On condamnait encore à mort
les hommes qui avaient changé les limites des tlalmilpa ou champs
attribués par le clan aux individus, et ceux qui négligeaient de cul-
tiver, dans un délai de deux ans, les terres que le calpollec leur avait
désignées pour servir à l'entretien des orphelins du clan. Tous les
délits de trahison (renseignements fournis à l'ennemi, usurpation
des insignes d'un chef militaire, etc.), tous les sacrilèges (séduction
d'une femme ayant fait le vœu de chasteté pour entrer dans le sacer-
doce, violation des vœux d'un prêtre, ivresse d'un prêtre) étaient
également punis de mort.
Les autres délits étaient punis de façon plus ou moins rigoureuse :
l'ivresse, qui était tolérée dans les fêtes publiques et chez les
hommes ayant passé l'âge de soixante-dix ans, était châtiée avec
rigueur : si le coupable était un chef, il était dégradé de son titre
de tecuhtli et s'il remplissait un office, il en était chassé ; les citoyens
ordinaires étaient rasés, pour les signaler au mépris de la population.
Le vol était puni plus ou moins, suivant la valeur de l'objet volé
et la moralité du délinquant : si l'objet volé était de peu de valeur,
si le coupable en était à son coup d'essai, la simple restitution suffi-
sait à éteindre l'action judiciaire ; s'il y avait récidive, le voleur
devenait tlacotli de celui auquel il avait fait tort : on le privait
de son tlalmilli et il devait cultiver celui du volé. Enfin le vol de
l'or et de l'argent était puni de mort 2 .
1. Dans le cas où un mari surprenait sa femme en flagrant délit d'adultère et
la tuait, lui-même devait payer de sa vie son acte meurtrier, qu'il fût chef ou
simple macehualli (Mendieta, Historia ecclesiastica,\>. 136; ToRQUEMADA,Monar-
quia Indiana, p. 378).
2. Mendieta, Historia ecclesiastica, p. 138: Vetancurt, Teatro mexicano,
vol. I. p. -484.
31 "2 ORGANISATION SOCIALE ET POLITIQUE DU MEXIQUE
Dans certains cas, les criminels étaient enfermés dans des prisons :
teilpiloyan ou fecaltzaqualoyan, où ils restaient sans air et sans
nourriture.
Ces prisons servaient à la fois pour la détention préventive et
pénale. Les condamnés à mort étaient enfermés dans le quauhcalli ,
cage de bois située au milieu d'une chambre obscure, en attendant
d'être sacrifiés '.
1. Le sujet des prisons mexicaines a été traité très complètement par
H. Bancroft, Native races, vol. II, pp. 453 et suiv.
CHAPITRE IV
LA RELIGION
Sommaire. — I. Le totémisme et les cultes de clans. — IL Les grands dieux.
— III. Les mythes. — IV. Les rites. — V. La prêtrise. — VI. La magie.
La mythologie mexicaine comprenait, à l'époque de la conquête,
un nombre énorme de divinités. Cette abondance ne provient pas
seulement de la richesse de l'imagination aztèque. En eftet, les Mexi-
cains avaient coutume d'emmener prisonnières dans leur capitale les
divinités des peuples vaincus, que l'on renfermait dans des temples
spéciaux. Souvent, avec la statue du dieu, son culte, ou au moins
certains des rites de son culte, s'implantaient à Mexico, et y trou-
vaient des possibilités de développement.
Parmi ces dieux « prisonniers », on peut citer Tlaloc, la vieille
divinité otomie, dont le culte prit, parmi la population de Mexico-
Tenochtitlan, une importance de premier ordre ; Camaxtli, l'ancien
dieu des Chichimèques, dont le culte fut probablement introduit dans
la capitale aztèque à la suite d'une campagne contre les populations
du Chimalhuacan ; Xochipilli et Xochiquetzal, qui étaient vraisem-
blablement des divinités mixtèques ; Xilonen, déesse du maïs ; Cipac-
tonal et Oxomoco, dieux qui présidaient aux opérations magiques
et dont il faut probablement chercher l'origine chez les Xicalanques
ou les Huaxtèques du Tabasco et de la Vera-Cruz.
Le panthéon mexicain était hiérarchisé : les spéculations du clergé
donnaient à chaque dieu une place déterminée.
§ I. — Le totémisme et les cultes de clans.
Cependant ce savant arrangement gardait quelques traits primitifs.
Nous ne trouvons plus au Mexique de culte totémique proprement
dit, c'est-à-dire que nulle part un clan ne se considère comme appa-
renté à une espèce animale ; il ne possède plus de rites destinés à
perpétuer l'espèce en question et à l'honorer d'une façon quel-
conque. Mais nous en trouvons pourtant des survivances dans
les noms d'animaux que portent un grand nombre de dieux. Le toté-
misme avait pris chez les Aztèques la forme du nacjualisme '. C'est
1. Voir : D. G. Brinto;y, Nagualism, Philadelphie, 1892, qui a réuni quan-
314
LA RELIGION
une sorte de totémisme individuel, où un homme se croit en rapports
étroits avec un animal ou un objet naturel, qui lui a été révélé au
cours d'un rêve ou dune transe extatique.
Une autre particularité du panthéon mexicain est la répartition
des divinités suivant les « quartiers »' de l'espace. Cette notion de
la division du monde suivant les points cardinaux existe chez la plu-
part des peuples de l'Amérique du Nord. Chez les Indiens Pueblos
modernes, et surtout chez les Zunis, elle devient un système, qui
régit la vie religieuse et, en partie, la vie civile.
MM. Durkheim et Mauss ont montré que cette division du monde
correspond à une division de la société en clans, possédant certains
totems, certaines divinités qui peuvent agir sur les forces naturelles
des diverses parties de l'espace. C'est la forme de la société elle-même
qui détermine la conception qu'un peuple se fait du monde '.
Nul doute que les quatre grands quartiers de Mexico n'aient été
considérés, à une époque très reculée, comme correspondant aux
quatre quartiers du monde, et, de même, les vingt calpullis 2 .
A l'origine, les divisions de l'espace furent probablement au
nombre de quatre (les quatre directions du plan terrestre) ; puis, on
distingua le haut (zénith) et le bas (nadir), ainsi que le centre ou
milieu, d'où l'existence de combinaisons cabalistiques où les nombres
6 et 7 jouèrent un grand rôle. Plus tard, la spéculation sacerdo-
tale en vint à considérer le haut et le bas comme des plans, analogues
au plan terrestre et dans lesquels on disti. Chacune
de ces périodes solaires dura 23 ans. Après cette première période
d'instabilité vint une création, que les Mexicains, aux dires de Thé-
vet "', attribuaient à Tetzcatlipoca et au dieu du vent, Ehecatl. Les
prêtres des différentes villes expliquaient cette création chacun à
leur façon. Ceux de Tetzcoco 6 racontaient que le soleil qui éclaire
1. Ce mythe a été publié en nahuatl, avec traduction française, par Bras-
seur de Bourbourg, Histoire des nations civilisées du Mexique, vol. I, pp.
lxxviii et suiv., d'après un manuscrit qu'il nommait Codex Chimalpopoca et qui
figure aujourd'hui dans le fonds mexicain Aubin-Goupil de la Bibliothèque
nationale, sous le n° 334. Il a été republié, avec une traduction latine, par M.
W. Lehmann, de Berlin, sous le titre: Traditions des anciens Mexicains (JAP,
nouv. série, vol. III, Paris, 1906, pp. 239-298). Il est mentionné par divers
auteurs anciens : Motolinia, Memoriales, pp. 346-348; Gomara, Cronica de la
Nueva Espana, éd. Barcia, Madrid, 1749, p. 208; Torquemada, Monarquia
lndiana, p. 79; Thévet, Histoire du Méchyque, éd. de Jonghe, pp. 25-26, etc.,
et des épisodes en sont figurés dans plusieurs mss. précortésiens.
2. Aussi appelé Tlequiahuitl, « pluie de feu ».
3. Appelé ailleurs Ocelotonatiuh, « soleil du jaguar ». Le jaguar était le sym-
bole de la terre et de la nuit.
4. Nous avons suivi l'ordre des soleils que donne Thévet (Histoire du
Méchyque), qui, d'après son savant éditeur, M. de Jonghe, aurait emprunté son
texte à l'ouvrage aujourd'hui perdu du franciscain A. de Olmos, Antigûedades
Mexicanas. L'ordre des soleils varie suivant les auteurs. Le Codex Chimalpo-
poca donne : 1 Atonatiuh (= Chalehiuhtonatiuh) ; 2 Ocelotonatiuh (=Yohual-
tonatiuh); 3 Quiauhtonatiuh (= Tletonatiuh) ; 4 Ehecatonatiuh .
5. Op. cit., p. 25.
6. Les dieux assemblés pour faire cesser l'obscurité construisent un bûcher
LES RITES 327
aujourd'hui notre monde était la réincarnation du syphilitique
Nanahuatzin qui s'était offert en holocauste aux dieux '. A Chalco,
on croyait que cet astre avait été créé directement par Tetzcatli-
poca et Ehecatl 2 .
£ IV. — Les rites.
Tous les actes de la vie étant plus ou moins religieux, les Mexi-
cains accomplissaient, au cours de leur existence, d'innombrables
cérémonies. Au telpochcalli, les jeunes gens étaient soumis à de
sévères exercices, religieux aussi bien que militaires: les postulants
au titre de teeuhlli subissaient une initiation encore plus rigou-
reuse '*.
Les rites funéraires variaient suivant la classe sociale du défunt,
l'époque et les circonstances de sa mort. La grande masse des gens
était brûlée, et leur âme était censée aller au Mictlan, le monde sou-
terrain, demeure de Mictlantecuhtli et de Mictlancihuatl; les gens
qui se noyaient, ceux qui mouraient de la lèpre, de la syphilis ou
d'autres maladies de peau réputées impures, étaient enterrés et
allaient au Tlalocan, autre enfer, gouverné par Tlaloc ; enfin les
guerriers qui mouraient au combat ou sur la pierre des sacrifices,
ainsi que les femmes mortes en couches étaient divinisés et allaient
habiter dans le ciel, au zénith, dans les vastes salles de la maison
du Soleil '*.
Les rites de purification avaient, presque toujours, un caractère
sanglant : on se purifiait, le plus souvent, en se tirant du sang de
diverses parties du corps, principalement des oreilles. Ce rite jouait
un grand rôle dans toutes les cérémonies d'inauguration et de dédi-
cation des édifices 5 .
<»ù ils jettent des objets en offrande ;Nanahuatzin, le « buboso », n'ayant rien à
offrir, se jette au bûcher et, après avoir été consumé, monte^au ciel [comme
soleil (Sahagun, Nouvelle- Espagne, pp. 479-482; Mendieta, Historia ecclesias-
tica, p. 2 ; Torquèmada, Monarquia Indiana, p. 41 ; Thévet, Histoire du
Méchyque,p. 30, etc.).
1. Thévet, op. cit., p. 30.
2. Id., ibid., pp. 31 et suiv.
3. Voir surtout : Des cérémonies observées autrefois par les Indiens lors-
qu'ils faisaient un tecle (trad. de Ternaux-Gompans, Recueil de mémoires, vol.
I. pp. 225 et suiv.).
». Sahagux, Nouvelle-Espagne. 1. III.
'). Voir dans Seler, Gesammelte Abhandlungen, vol. II, fig. 47, p. 766, le
bas -relief représentant la dédicace du grand temple de Mexico, par Tizoc et
Ahuitzotl en 1487. Les deux tlacalecuhtin se tirent du sans des oreilles.
328
LA RELIGION
La valeur attachée à l'effusion du sang humain est démontrée
par la fréquence et la solennité des sacrifices de prisonniers de guerre
ou d'enfants. Les prisonniers étaient sacrifiés à Huitzilopochtli. On
les menait en grande pompe au teocalli dont on leur faisait gra-
vir les degrés; sur la terrasse supérieure, la victime était étendue sur
la pierre du sacrifice (teçhcatl, temalacatl); on lui faisait bomber
Fig, 120. — Un sacrifice humain (d'après le Codex Nuttall).
la poitrine, que le sacrificateur ouvrait d'un seul coup de son cou-
teau de silex (tecpatl) ; on arrachait le cœur; qui était placé dans un
réceptacle appelé quauhxicàlli, «coupe des aigles » (fig. 120) '. Le
corps était précipité en bas des degrés ; le soir, les prêtres réunis-
saient les cadavres, les découpaient et en faisaient un repas rituel.
Parfois, le guerrier qui devait être sacrifié étaijt attaché par la
jambe à la pierre et devait combattre contre des guerriers mexi-
1. De quauh[lli], « aigle », et xicalli, « coupe, écuelle ». Peut-être un jeu de
mot; car, à l'origine, c'était peut-être une coupe de bois (quauh[uitl] bois -h
xiealli). Voir Sëler, Quauhxicalli, Die Opferblutschale der Mexikaner (SGA,
vol. II, pp. 705-716).
LES RITES
329
cains jusqu'à ce qu'il succombe. C'est ce que les auteurs espagnols
ont nommé le « sacrilicio gladiatorio » ' (fig. 121).
Les hymnes chantés en l'honneur des dieux jouaient aussi un
rôle important. Sahagun nous en a conservé un grand nombre, dans
le texte uahuatl original, accompagnés de commentaires, égale-
ment rédigés dans l'ancienne langue aztèque 2 . Ces hymnes sont
Fig. 121. — Le sacrificio gladiatorio (d'après Duran, Historia)
ie et de la religion
très précieux pour la connaissance de la mytholog
des anciens Mexicains ; ils fourmillent d'énigmes et d'allusions à des
rites et à des légendes.
Voici la traduction que M. Seler 3 a donnée de l'un d'eux chanté
en l'honneur des Mimixcohuas :
e II est sorti des sept cavernes ;
<( Il est sorti du pays des plantes épineuses ;
« Je vins de là-haut (du Nord, pays d'origine des Mimixcohuas),
je vins de là-haut avec ma lance faite avec la plante épineuse ;
« Je vins de là-haut avec ma lance faite avec la plante épineuse ;
« Je vins ici, je vins ici avec mon filet de pêche ;
« Je le prends, je le prends;
« Et je le prends, je le prends;
« Et il est pris. »
A certaines époques de Tannée, les Mexicains se rendaient en
grande pompe au sanctuaire du dieu, où l'on accomplissait des rites
1. Th. Preuss, Menschenopfer ans Mexico (ZE, 1908).
2. Ils forment le chapitre XV du manuscrit conservé à la Biblioteca del
Palacio à Madrid. Ces hymnes ont été publiés par D. G. Brinton, sous le
titre : The Rig-Veda Americanus, à Philadelphie en 1895 , accompagnés d'un
essai de traduction extrêmement défectueux. E. Seler les a republiés sous le
nom de Die religiosen Gesange der alten Mexikaner dans ses SGA, vol. II,
pp. 960-1107, avec une excellente traduction.
3. Die religiosen Gesange, pp. 1017-1018.
330
LA RELIGION
de purification, des sacrifices, etc., accompagnés de grandes réjouis-
sances, se terminant le plus souvent par une ivresse générale. En
cette occasion les lois civiles étaient suspendues f .
Les dieux du panthéon mexicain étaient représentés par des idoles,
le plus souvent en pierre, revêtues des emblèmes appartenant à cha-
cun d'eux. On a retrouvé un grand nombre de ces statues divines,
les unes très grossières et paraissant fort anciennes, les autres beau-
coup mieux travaillées et d'origine plus récente.
Dans les manuscrits, les dieux se distinguent par leurs attributs.
Huitzilopochtli a le visage rayé transversalement de lignes bleues
et d'une bande brun clair; il tient à la main un bâton recourbé en
forme de serpent. Tetzcatlipoca porte, sur la face, des rayures jaunes
et noires ; son corps est peint en noir et ses chevilles sont garnies
de sonnettes ; Quetzalcohuatl a la figure, le corps et les membres
peints en noir ; il porte le plus souvent un masque à museau pointu,
de couleur rouge vif et sur la poitrine un signe en forme de spi-
rale ou une coquille de strombus sciée par le milieu; Tlaloc est,
comme les précédents, peint en noir; il porte une couronne de plumes
blanches surmontées d'une plume verte, etc.
§ V. — La prêtrise.
11 existait des prêtres qui formaient un corps organisé (les tla-
macazquê) 2 . Les quatre teonamaquê (porteurs de dieux) qui étaient
chargés du transport des idoles des Aztèques pendant leur migra-
tion d'Aztlan au plateau de l'Anahuac représentent probablement
l'embryon de la prêtrise mexicaine. Leur souvenir s'était per-
pétué dans les tlamacazquê des quatre « barrios » qui existaient
encore à l'époque de la conquête. Il est probable que chaque calpulli
possédait aussi son tlamacazqui, qui accomplissait ses rites spéciaux.
Au-dessus de tous ces prêtres existait un tlamacazqui tribal, sou-
vent appelé « Grand Prêtre » par les Espagnols.
Les prêtres étaient très nombreux. Torquemada nous dit que,
pour la ville de Mexico, il n'en existait pas moins de 5.000, nour-
1. Sur les l'êtes, voir l'ouvrage capital de E. Seler, Die achtzehn Jnhresfeste
der MexikanerJVerôffentlichungen nus den Koniglichen Muséum fur Vôlker-
kunde, vol. VI, Berlin, 1899 . Nous reparlerons de ces fêtes à propos du calen-
drier.
2. Singulier : tlamacazqui. Ils sont souvent appelés papas par les anciens
auteurs espagnols.
LA MAGIE
33 1
ris par les produits de terrains spéciaux, que cultivaient les gens
des villages environnants '.
§ VI. — La magie.
A côté des rites et du culte régulier, proprement religieux, les
Fig. 122. — (Jxomoco et Cipaclonal d'après le Codex Borbonicus).
Mexicains connaissaient des rites magiques 2 , qui passaient pour
1. Torquemada, Mon ar quia Indiana, 1. VIII, cap. 20.
2. E. Seler, Zauberei im Allen Mexico (SGA, vol. II, p. 78) et Altmexi-
332
I.A RELIGION
avoir été appris aux hommes par deux divinités, Oxomoco et
Cipactonal (ûg. 122).
La suggestion (leixcuepaliztli), « changement du visage », était
assez ordinairement pratiquée. Les magnétiseurs (tetlacuicuiliqui)
passaient pour opérer la guérison de certaines maladies ou pour
découvrir les voleurs.
Parmi les magiciens, on comptait naturellement tous ceux qui
pratiquaient la médecine ; on considérait aussi comme doués de
pouvoirs magiques les bateleurs et les montreurs de marionnettes
(teoquiquixtê), qui étaient le plus souvent d'origine étrangère et
principalement Huaxtèques.
Les adeptes de la magie noire étaient très redoutés ; leurs noms
nous indiquent les méfaits qu'on leur attribuait : lecotzquani, « man-
geurs de mollets » ; leyolloquani, « mangeurs de cœur » ; tecochtUtz-
quê, « endormeurs » ; temacpalitotiquê , « ceux qui dansent avec un
mort » étaient la terreur de la population, ainsi que les sinistres
« hommes-hiboux » (tlatlatecolô) qui semaient la maladie en faisant
des gestes mystérieux. On conjurait les actions de ces dangereux sor-
ciers par des actes de contre-magie : ainsi, une plaque d'obsidienne,
placée dans un vase plein d'eau près de la porte, réduisait à néant
les plus puissants malélices.
Les devins étaient divisés en plusieurs classes suivant les procédés
qu'ils employaient; les principaux étaient: le jet d'un certain nombre
degrainsdemaïsetde haricots (tlaolchalyàuhqui, tzompanquahuitl),
le dénouement des cordes (mecatlapouhqui) , l' examen de l'eau (atlan
tèittani).
kanische Studien (Verôffentlichungen nus dem Kônigl. Muséum fur \'<il-
kerkunde. vol. VI, Berlin, 1899, pp. 29-57), traduction du chapitre de Sahagk-v
relatif à la magie.
CHAPITRE V
LE CALENDRIER
Sommaire. — I. Le tonalamatl. — IL Le tonalpohnalli ou année solaire. —
III. L'année vénusienne. — IV. Les diverses périodes. — V. La concor-
dance entre le calendrier mexicain et le calendrier européen.
§ I
Le Tonalamatl.
Les anciens chroniqueurs parlent souvent de l'astrologie mexi-
caine ; pour les besoins de leurs calculs astrologiques, ainsi que pour
la fixation des fêtes, les anciens Aztèques possédaient un système de
computation très complexe que, en raison de son importance, nous
exposerons avec quelques détails.
A l'époque de la conquête, les Mexicains avaient une année de
365 jours, divisée en 18 périodes de 20 jours que les auteurs espa-
gnols anciens ont désignées, à tort, sous le nom de « mois », aux-
quelles on ajoutait 5 jours complémentaires appelés nemontemi. Le
calendrier comportait une double période : un cycle de 260 jours,
divisé en vingt treizaines, le tonalamatl 1 , et le tonalpohualli - de
dix-huit vingtaines, plus 5 jours.
Le Tonalamatl, qui est souvent figuré dans les manuscrits 3 ,
paraît être le plus ancien des deux systèmes. On a cherché à expli-
quer son origine de plusieurs façons : observation des mouvements
de la lune, durée approximative d'une gestation, combinaison des
deux nombres sacrés 13 et 20.
Le Tonalamatl était constitué par 20 signes, portant les noms :
Cipactli (crocodile)
Cuetzpallin (lézard)
Mazatl (chevreuil)
Itzcuintli (chien)
Acatl (roseau)
Ehecatl (vent)
Cohuatl (serpent)
Tochtli (lapin)
Ozomatli (singe)
Ocelotl (jaguar)
Cozcaq uau ht li (vautour) Olin (mouvement)
Quiaiiitl (pluie) Xochitl (fleur)
Calli (maison)
Miq u iz tli (mort)
Atl (eau)
Malinalli (liane)
Quauhtli (aigle)
Tecpatl (silex)
1. « Livre des jours », de tonal[li], « jour », etamatl, « livre ».
2. « Compte des jours », de tonal[li] et pohualli. « compte »..
3. Le Tonalamatl de la collection Aubin (manuscrit mexicain, n°* 18 et 19 de
la Ribliothèque nationale), publié par M. Seler sous le titre Das Tonalamatl
der Aubinschen Sammluny, Rerlin, 1900, le Codex BorbonicusAe Codex Vati-
canns.
334
LE CALENDRIER
Ces signes étaient, en outre, numérotés de 1 à 13. Si le treizième
signe reçoit le numéro 13, le vingtième portera le numéro 7, la
série numérique étant interrompue après 13. La seconde série de '20
signes commencera donc par le signe cipactli, accompagné du
numéro 8, elle se terminera par le signe xochitl accompagné du
numéro 1 et la troisième série de 20 signes commencera par le
numéro 2. Au bout de 13 séries, soit '260 jours (13 X 20), le pre-
mier signe se retrouvera accompagné du numéro I ; un tonalamatl
sera alors écoulé.
Le Tonalamatl esl donc une période de 260 jours, dont le compte
est établi par l'alternance de 20 signes et de 13 nombres. Cette
période ne répond à la durée d'aucun phénomène astronomique
Les études de M . de Jongiie sur le calendrier mexicain ont mon-
tré que, outre les 20 signes, les jours du tonalamatl possédaient
encore une notation particulière, qui permettait de les reconnaître
entre eux. Les anciens auteurs parlent souvent de divinités qu'ils
classent en un groupe particulier, et qu'ils désignent par le nom de
« senores de la noche » (nahuatl : yohualtecuhtin) . On a beaucoup
spéculé sur leur fonction ] ; c'est l'étude du Codex Borhonicus - qui
a donné à M. de Jonghe la clef de l'énigme : chacun des jours du
tonalamatl était sous l'invocation d'une des neuf divinités :
Xiuhtecuhtli, Itztli, Piltzinleotl, Tzinteotl, Mietlanteeuhtli , Chal-
chiuht lieue, Tlazolteotl, Tepeyollotl et Tlaloc.
L'attribution de ces divinités à des jours différents entraîne de^
conséquences fort importantes pour la distinction des quantièmes
du calendrier, ainsi qu'on le verra plus tard.
$ IL — L'année solaire ou Tonalpohualli.
L'année solaire ou tonalpohualli comptait 365 jours, répartis en
18 périodes de 20 jours, plus 5 jours complémentaires (tableau n° 1).
Mais les Mexicains attachaient au tonalamatl une telle importance
J. M. Seler (Das Tonalamatl. SGA, vol. I, p. 611), guidé par leur nom, a
cru y reconnaître les divinités de la nuit, qui aurait été divisée en neuf
heures.
2. Ms. mexicain conservé à la Bibliothèque du Palais-Bourbon. Il a été
publié, aux frais du nue de Loubat, et avec un commentaire de E. T. Hamy,
sous le titre : Codex Borbonicus, manuscrit mexicain de la Bibliothèque du
Palais-Bourbon, Paris, L899, in-i°.
Tableau n* 1.
Pages 334-333.
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— I —
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2
Galli
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10
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Coati
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11
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5
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l'année SOLAIRE ou tonalpohualli 335
qu'ils s'en servaient pour marquer les dates de l'année solaire, mal-
gré l'extrême complication que présentait ce système.
L'ajustement des deux périodes se faisait par un procédé par-
ticulier. On comptait les jours de Tannée au moyen du lona-
lamatl : le 1 er jour commençait avec le numéro 1 et l'un des quatre
signes calli, (ochtli, acatl ou tecpail. Au bout de '260 jours ou
^13 X '20), le jour reprenait le même numéro et le même signe. La
suite des jours se numérotait en recommençant un second tona-
lamatl, et le 261 e jour portait le numéro i et l'un des signes
calli, tochtli, acatl ou tecpail, suivant l'année.
Mais ce système comporte deux conséquences numériques :
365 jours = (28 X 13) + 1 ; donc, si une année commence avec le
numéro 1, Tannée suivante commencera parle chiffre 2; de plus
365 = (18 X 20) + 5, le signe de la première année étant acatl,
celui de la seconde année sera tecpail. L'année suivante aura pour
indices du 1 er jour le chiffre 3 et le signe calli et la quatrième le
chiffre 4 et le signe tochlli, et ainsi de suite jusqu'à la treizième
année. La quatorzième débute à nouveau avec le numéro 1 et le
signe tecpail ; la vingt-septième (première année de la seconde
treizaine) par le chiffre 1 et le signe calli, la quarantième année par
le chiffre 1 et le signe tochtli. Au bout de 52 ans, Tannée se trouve
recommencer par le signe acatl et le numéro 1, comme on le verra
par le tableau n° 2.
Cette façon de numéroter continûment les jours semble assez
bizarre et peu commode. Elle résulte de l'application du tonala-
matl à une année solaire. Cet emploi de l'ancien calendrier com-
porte même un inconvénient assez grave : supposons une année
dont le premier jour est / acatl; le 261 e jour sera affecté du même
chiffre et du même signe, et il sera impossible de distinguer, en
nommant un jour, s'il s'agit, par exemple, du 3 e ou du 263 e . Mais
le tonalamatl apporte à ceci un supplément de précision. Si le
système des numéros et des signes est impuissant à désigner la
place exacte d'un jour dans Tannée solaire, l'emploi des yohualte-
euhtin ou « senores de la noche » permet de le faire. En effet, les
yohualtecuhtin sont au nombre de 9 ; le 1 er jour ayant pour yohual-
tecuhtli le premier de ceux-ci, xiuhtecuhtli, le 10 e jour aura le
même que le 1 er , le 11 e que le 2 e , etc. Mais 260 n'est pas divisible
exactement par 9, il en résulte que le 261 e jour de Tannée, s'il
porte le même nombre et le même signe que le premier, n'a pas le
même yohualtecuhtli, ce qui suffît à l'en différencier.
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l'année solaire ou tonalpohualli 337
La série des vingt signes du lonalamatl formait nue période, que
les anciens auteurs ont désignée sous le nom de « mois »-. Ces
périodes, au nombre de 18 dans l'année, portaient le nom des fêtes
qui étaient célébrées à leur dernier jour : ces noms sont les suivants :
Atlcahualo, fête de Tlaloc
Tlacaxipeualiztli, fête de Xipe
Tozoztontli, fête de Tzinteotl
Hueitozozili, fête de Tzinteotl
Toxcatl, fête de Tetzcatlipoca
Etzalqualiztli, fête de Tlaloc
Tecuilhuitontli, fête de Huix-
tocihuatl
Hueilecuilkuitl, fête de Xochi-
pilli
Miccailhuitzintli, petite fête des
morts ou Tlaxochimaco
Ilueiniiceailhuitl, grande le te
des morts ou Xocotluetzi
Ochpaniztli, fête de Toci
Teotleco, fête de Tetzcatlipoca
Tepeilhuitl, fête de Tlaloc
Quecholli, fête de Mixcohuatl
Panquetzaliztli, fête de Huitzi-
lopochtli
Atemoztli, fête de Tlaloc
Tititl, fête de Ilamateciilli
ltzcalli, fête de Xiuhtecuhtli '
Les auteurs, tant anciens que modernes, sont en désaccord sur
le point de savoir dans laquelle de ces vingtaines tombait le com-
mencement de l'année 2 . Ceci paraît prouver, comme le dit M. de
Jonghe 3 , que le commencement de Tannée n'offrait rien de très
remarquable : les Mexicains avaient une série continue de lonala-
matls et ces séries étaient jalonnées, tous les 365 jours, par un sigme
qui donnait son nom à l'année.
Quel était ce sig-ne ? Les anciens auteurs : Sahagun, Chimalpahin,
Ixtlilxochitl, l'anonyme qui composa la « roue cyclique » publiée à
la suite des Memoriales de Motolinia, disent que les signes chan-
geaient tous les ans, pendant quatre années, et que c'étaient acall ,
tecpatl, calliet tochtli qui servaient de « supports d'années ». Plus
1. Pour la liste des mois, voir E. Seler, Eine Liste der mexikanischen
Monatsfeste (SGA, vol. I, pp. 145-151); Die achtzehn Jahresfeste der Mexi-
kaner {Verôffentlichungen ausdem Kgl. Muséum fur Vôlkerkunde. vol. VI,
Berlin, 1899); cf. E. de Jonghe, Le calendrier mexicain, pp. 207-209.
2. Sahagun, Vetancurt, Duran, Torquemada, les interprètes des Codices
Telleriano-Remensis et Vaticanus A, Clavigero ont désigné le mois d'Atlca-
hualo ; Léon y Gama (d'après Gristoral del Castillo) et l'auteur anonyme du
calendrier édité à la suite des Memoriales de Motolinia ont choisi Tititl ; Orozco
y Berra a choisi Itzcalli. Il semble résulter des études entreprises à ce sujet
par M. Sei.eh que le premier mois était Toxcatl (Die mexikanischen BU-
derhandschriften. Gesammelte Abhandlungen, vol. I, pp. 173-183).
3. Le calendrier mexicain, p. 208.
Manuel d'archéologie américaine. 22
338 LE CALENDRIER
tard, Gemelli Garreri et Léon y Gama proposèrent des systèmes
différents.
Un manuscrit de la collection Humboldt ■ a permis à M. Seler
de résoudre définitivement cette question, depuis si longtemps con-
troversée. Les fêtes y sont indiquées pour dix-neuf ans, et nous
apprenons quelles avaient toujours lieu le dernier jour de la
vingtaine. Or, pour Tune d'elles, la fête Klzalqualiztli, on donne
les dates 12 olin, 13 ehecatl, 1 mazatl, 2 malinalli, etc. Les jours
qui suivent ces dates et qui, par conséquent, commencent les
vingtaines suivantes sont : 13 tecpatl, 1 calli, 2 tochtli, 3 acatl,
etc. Or les mois, de par la façon dont sont numérotés les jours,
commencent toujours par le même signe que Tannée : c'est une
preuve que l'année commençait bien par les quatre signes acatl,
tecpatl, calli et tochtli .
Mais l'année mexicaine avait 365 jours, tandis que les 18 ving-
taines ne font que 360 jours (18 X '20). Les cinq jours complé-
mentaires étaient nommés, par les anciens Mexicains, nemon-
temi, « les jours supplémentaires, les jours qui ne servent qu'à
compter » 2 . La plupart des anciens auteurs disent que les neinon-
temi n'étaient pas « comptés ». Si les nemontemi n'avaient pas eu
de numéro, ni de signe de jour, l'année aurait toujours commencé
par le même signe et le même nombre. Ce système, complètement
arbitraire, a été proposé par Gemelli Carreri et Léon y Gama :
l'année commence toujours, d'après ces auteurs, par le signe
/ cipactli. Mais tous les faits prouvent qu'il n'en était pas ainsi,
puisque les années commençaient par les signes acatl, tochtli, etc.
La solution du problème des nemontemi a été trouvée, à notre avis,
par M. de Jongiie.
Le Tonalamatl du Codex Borbonicus montre que les nemontemi
n'ont pas de « sefïores de la noche » ; c'est là ce que voulaient dire
les anciens auteurs par l'expression : « ils n'étaient pas comptés ».
Le Tonalamatl commence non par un des quatre signes acatl,
tecpatl, calli, tochtli, mais par le signe cipactli, que tous les
auteurs nous donnent comme le premier des signes de jours. Or
360 == (40 X 9) ou un nombre entier de neuvaines, si bien que, si
l'année commençait par cipactli, tous les jours auraient le même
yohuallecuhtli. Mais nous voyons, au contraire, que les signes ini-
1. Die mexikanischen Bilderschriften Alexander von HumboldVs (SGA,
vol. I, pp. 168-182).
2. E. Sei.er, Zur mexikanischen Chronologie (SGA, vol. I, p. 510 etsuiv.).
l'année vénusienne 339
tiaux des années ont des yohualtecuhtin différents. M. de Jongiie
exprime cette particularité de la façon suivante : « Le premier jour
de l'année rétablit l'équilibre entre les signes diurnaux et la série des
senores de la noche, en ce sens qu'il est combiné avec la figure qui
lui revient normalement de par le tonalamatl ; donc les jours qui
ont donné leur nom aux années sont, en qualité de régulateurs, les
jours initiaux des années L »
Reste à savoir à quelle époque tombaient les nemontemi ou, ce
qui revient au même, quels étaient les jours qui n'avaient pas de
yohualtecuhtin. Tous les anciens auteurs nous disent que les
nemontemi sont placés immédiatement avant Tannée nouvelle. Mais
M. de Jonghe, d'après les données des divers manuscrits, a supposé
que les jours supplémentaires étaient placés, sans avoir égard à
l'année solaire et à ses fêtes, les 204, 205, 206, 207 et 208 e jours
de l'année, immédiatement après le 3 e jour de panquelzaliztli -
voir tableau 3).
Nous pouvons donc définir ainsi l'année mexicaine : année de
365 jours, divisée en 18 vingtaines, plus 5 jours complémentaires.
Les années commençaient alternativement parles signes du tonala-
matl, acall, tecpatl, calli, tochtli. Les jours portaient un nombre
et un signe au moyen desquels ils se distinguaient; mais la distinc-
tion aurait été insuffisante s'ils n'avaient eu, comme signe addi-
tionnel, l'un des 9 yohualtecuhtin ou « senores de la noche ». Les
jours supplémentaires n'avaient pas de yohualtecuhtin, mais ils
avaient des nombres et des signes comme les autres jours. Les
vingtaines, désignées, à tort, parles anciens auteurs espagnols sous
le nom de « mois », étaient nommées d'après la fête qui se célébrait
le 20 e jour. L'année commençait le 1 er jour du mois de Toxcall.
Tel est le système de l'année mexicaine. Il reste à parler d'une
question qui a fort préoccupé les auteurs des xvm e et xix e siècles :
celle de l'intercalation. En effet, l'année mexicaine, telle que nous
l'avons décrite, ne comporte que 365 jours. Or la durée de l'année
vraie est de 365 jours, 5 heures, 48 minutes, 47 secondes 1/2. Donc,
tous les quatre ans environ, le commencement de l'année se trouve-
rait en retard d'un jour sur l'année tropique. On a imaginé des sys-
tèmes qui mettaient en accord l'année mexicaine avec l'année
1. Le calendrier mexicain, p. 207 ; ceci revient à dire : bien que les nemon-
temi n'aient pas de yohualtecuhtin, signes, les jours tecpatl, calli, tochtli, acatl,
qui commencent L'année, reçoivent le même yohualtecuhtli que s'ils en avaient.
2. Le calendrier mexicain, pp. 211-212.
340 LE CALENDRIER
réelle '. Mais il est impossible de prouver que les Mexicains aient
pratiqué aucune correction pour faire coïncider leur année avec le
temps réel de la révolution de la terre autour du soleil. Tout paraît,
au contraire, prouver qu'ils n'ont pas tenté un pareil effort.
$ III. — L'année vénusienne.
•
Outre Tannée solaire, les Mexicains possédaient un système de
mesure du temps, basé sur la révolution synodique de Vénus.
L'année vénusienne comptait 584 jours. La préoccupation des astro-
nomes mexicains a été de trouver une commune mesure aux
nombres 584, 365 et 260 ; or, au bout de 5 révolutions synodiques
de Vénus, équivalant à 8 années solaires (5x584) = 2.920 =
(8 X 365), Tannée vénusienne coïncide avec Tannée solaire, mais le
nombre 2.920 n'est pas divisible par 260, nombre des jours
tonalamatl. L'accord entre les trois périodes n'est possible qu'au
bout de 104 ans, c'est-à-dire au bout de 65 années vénusiennes et de
146 tonalamatl comme le montre l'égalité suivante (104x365) =
37.960 = (65x584) = (146 x 260).
Comme le Tonalamatl, Tannée vénusienne, produit de la spécu-
lation sacerdotale, commençait par le jour cipactli. Au bout de
6 périodes, Tannée vénusienne recommençait par le même signe,
affecté d'un chiffre différent ; au bout de 13 périodes, le signe
différait, mais le chiffre était le même, ainsi que le montre le
tableau suivant.
J. Motolima et Torquemada sont cependant d'avis que les Mexicains ne
connaissaient pas Tintercalation ; Sahagun prétendait que, tous les quatre
ans, Tannée comptait 366 jours — c'est le système européen de Tannée bissex-
tile ; Jacinto de la Serna, Sigïienza y Gongora, et à sa suite, Gemelli Car-
heri et Clavigero, croyaient qu'on intercalait, non un jour tous les quatre ans
mais 13 jours tous les 52 ans, ce qui avait une saveur plus mexicaine, et cor-
respondait à la période dont nous parlerons plus loin ; Léon y Gama avait
remarqué que cette intercalation donnait tous les 1040 ans un certain nombre
de jours en trop, aussi supposa-t-il que Ton intercalait 13 jours après le pre-
mier cycle de 52 ans, 12 après le second, etc., ce qui, en effet, rétablit à peu
près le compte. Lino Fabkega et, à sa suite, A. de Humboldt admirent que Ton
intercalait 13 jours tous les 52 ans, à la condition de retrancher 7 jours tous
les 1040 ans. Orozco y Berra proposa de retirer 8 jours au lieu de 7. Ces sys-
tèmes, fort ingénieux, ne tiennent aucun compte de la réalité ; on remar-
quera, de plus, que les exigences qu'ils montrent, augmentent au fur et à
mesure que Ton a mieux connu la durée réelle de Tannée.
LES DINERS CYCLES
341
LES S TREIZAINES DU CYCLE VENUSIEX
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Cipactli.
Acatl.
2 Atl.
Cipactli.
Acatl.
Cohuatl.
OUn.
C'est au bout de 65 révolutions synodiques de Vénus que le
même signe et le même chiffre reparaissaient au commencement
de Tannée.
Il en résulte que Tannée vénusienne présentait un système d'al-
ternance régulière, qui n'était pas le même que celui de Tannée
solaire, ce qui permettait de distinguer toujours une des dates du
système vénusien d'une de celles du calendrier ordinaire.
La particularité la plus frappante de ce système est de coïncider
à la fois avec le calendrier solaire et le tonalamatl tous les 104 ans,
c'est-à-dire à une période double de celle où le tonalpohualli et le
tonalamatl s'accordent.
§ IV. — Les divers cycles.
Ainsi, le calendrier comprenait les cycles suivants :
1) le tonalamatl (20x13) = 260 jours.
2) le tonalpohualli, ou année solaire (20xl8)-f-5 = 365 jours.
3) Tannée vénusienne, basée sur la révolution synodique de
Vénus — 584 jours.
4) le cycle de 4 ans, au bout desquels Tannée solaire commence
à nouveau par le même signe, mais affecté d'un chiffre différent.
5) le cycle de 5 années vénusiennes (5x584) = 2.920 jours, au
bout duquel Tannée vénusienne recommence avec le même signe,
mais avec un chiffre différent.
6) le tlalpilli (13X365) au bout duquel Tannée solaire commence
par le même chiffre, mais avec un signe différent.
342 LE CALENDRIER
7) la treizaine vénusienne (13X584) au bout de laquelle Tannée
vénusienne commence par le même chiffre, mais avec un signe diffé-
rent.
8) le xiuhtonnlli, de 52 années solaires (52x365) ou de 73 fona-
laniatl (73x260) où tonalamatl et tonalpohualli s'accordent et
au bout duquel Tannée solaire recommence par le même chiffre et
le même signe.
9) le huehuetiliztli de 104 années solaires (104x365), 146 toua-
lamatls (146x260) ou 65 années vénusiennes (65x584) où ces trois
périodes s'accordent.
5$ V. — La concordance du calendrier mexicain et du
calendrier européen.
La concordance du calendrier mexicain avec le calendrier euro-
péen a été établie de façons diverses : les désaccords proviennent
pour la plupart des idées que les auteurs se faisaient sur le fonctionne-
ment du système chronologique mexicain.
Pour déterminer cette concordance, cherchons à identifier la
date de la prise de Mexico avec une de celles du calendrier aztèque.
Nous savons que cet événement eut lieu le 13 août 1521 et les
auteurs indigènes nous disent que c'était le jour / cohuatl de l'an-
née S calli. Léon y Gama nous rapporte un passage de Gristôbal del
Gastillo où il est dit que le « sefior de la noche » de ce jour était
Chalehiuhtlieue. Nous avons donc tous les éléments nécessaires
pour établir la concordance avec notre propre calendrier. M. Seler,
par une étude critique des documents mexicains et des données de
Sahagun, a établi que Tannée 3 calli dont il est ici question, avait
commencé au 1 er jour de la vingtaine ou « mois » Toxcatl, qui
correspondait au 3 mai '.
Nous pouvons donc en conclure que Tannée mexicaine, en 1521,
commençait au 3 mai, premier jour du mois de Toxcatl.
Les années ne comportant aucune intercalation du genre de
celle de nos années bissextiles, le commencement de Tannée avait.
tous les quatre ans, un jour de retard sur Tannée européenne. Il
en résulte qu'en 1572, par exemple, le mois de Toxcatl commen-
çait, non plus le 3 mai, mais le 21 avril 2 .
1. E. Seler, Die mexikanischen Bilderschrifien Alexander von HumboldVs
(SGA, vol. I, pp. 177-183).
2. M. de Jonghe Le calendrier mexicain, pp. 223 etsuiv.)a dressé un tableau
Tecpatl
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7)
9 e de Quecholli = 7 cipactli.
CONCORDANCE DES CALENDRIERS MEXICAIN ET EUROPEEN 343
Tel est, dans ses grandes lignes, le calendrier mexicain ; il reste
bien des détails inconnus. L'étude, de jour en jour plus sûre et plus
approfondie, des manuscrits permettra dans un avenir prochain de
les comprendre.
de ces dates entre les années 1520 et 1572 et a montré que toutes les indica-
tions données par les historiens espagnols ou indigènes (Ixtlilxochitl excepté)
qui ont écrit pendant cette période, désignent bien le I e1 ' jour de toxcatl
comme jour initial de Tannée, et que ce jour était bien, en 1521, le 3 mai. Il est
reproduit dans notre tableau n° 3.
CHAPITRE VI
L'ÉCRITURE
immaike. — I. Généralités.
L'écriture.
§ I. — Généralités sur l'écriture mexicaine.
Lorsque Cortez débarqua au Tabasco, sa renommée se répandit
rapidement jusqu'à Mexico, centre de la puissance aztèque,
et le chef suprême de cette nation, Motecuzoma II, envoya des
émissaires, chargés de saluer les étrangers et de s'assurer de
leurs intentions futures. Les ambassadeurs étaient accompagnés de
peintres qui dessinèrent le camp des Espagnols et cherchèrent à
rendre sur le papier les traits du chef de l'expédition et des princi-
paux capitaines, pour les faire connaître à Motecuzoma et à ceux de
sa cour ' . Nul doute que les peintures qu'ils firent furent détruites,
soit lors du siège de Mexico par Cortez, soit plus tard, lorsque les
conquistadores livrèrent aux flammes une grande partie des docu-
ments aztèques, qu'ils considéraient comme des monuments de
l'idolâtrie, inspirés parle Diable.
Fort heureusement, un certain nombre des productions de l'art
des « peintres » mexicains a survécu. Les premiers missionnaires
chrétiens prirent les scribes indigènes sous leur protection ; l'art
de la peinture mexicaine se perpétua ainsi pendant plus d'un siècle
après la conquête, tant pour les besoins de la propagande catholique
que pour ceux de la vie courante. D'où l'existence, à l'heure
actuelle, d'un certain nombre de « manuscrits » écrits en caractères
figuratifs mexicains.
Le premier qui réunit une collection importante de ces manus-
crits fut l'antiquaire milanais Boturini Benaducci. Il fut chargé en
1736, par bref du Pape et avec l'autorisation de l'Audience de la
Nouvelle-Espagne, de régulariser le culte de Notre-Dame de
(uiadalupe. Au cours de sa mission ecclésiastique, il rassemble un
1. Bernal Diaz del Castillo, Histoire véridique de la conquête de la Nou-
velle-Espagne, traduction Jourdanet, Paris, 1877, p. 87.
:Ut>
L ECRITURE
nombre considérable de documents, relatifs à l'histoire et à la reli-
gion des anciens peuples du Mexique. Accusé de s'être enrichi par
des moyens illégaux, il fut emprisonné par ordre du vice-roi, le
comte de Fuenclara, dépouillé de presque tout le fruit de ses tra-
vaux et, finalement, banni d'Amérique. Le vaisseau sur lequel il
revenait en Europe fut pris par des corsaires anglais qui lui enle-
vèrent le peu qu'il avait pu sauver de sa collection. Jeté sur les
côtes de Gibraltar, il se constitua prisonnier du roi d'Espagne. Il
fut reconnu innocent des fautes qu'on lui avait imputées, mais sa
collection ne lui fut pas rendue et resta au Mexique ] . Aubin, astro-
nome français, put retrouver, en 1830, une partie des documents
réunis par Boturini ; il en fit l'acquisition et les ramena en France ;
en 1889, il vendit sa collection à E. Goupil qui la légua à la
Bibliothèque nationale 2 .
Une autre grande collection fut faite par le baron de Humboldt
au cours de son voyage au Mexique ; elle fut donnée par le célèbre
voyageur à la Bibliothèque royale de Berlin, en 1806 3 ; elle con-
tient divers fragments de manuscrits qui ont peut-être aussi figuré
dans l'ancienne collection de Boturini.
Les bibliothèques publiques et privées de l'Europe et de l'Amé-
rique possèdent aussi quelques-unes de ces productions; il est cer-
tain que les archives du Mexique doivent renfermer à l'heure
actuelle, plusieurs manuscrits du plus haut intérêt.
Un grand nombre de ces peintures sont encore inédites. Le pre-
mier, Humboldt publia quelques pages de manuscrits mexicains ',
mais les reproductions qu'il donna étaient fragmentaires et ne
purent être utilisées. Vers 1830, Lord Kinsgborough fit dessiner
par Aglio les manuscrits mexicains que renfermaient les biblio-
thèques d'Europe et les publia en lithographie :i . Malheureuse-
ment, les dessins d'Aglio ne sont pas toujours très fidèles, et le
1. Boturini a publié le catalogue de sa collection clans son ouvrage : Me;» de
una historia de la Nueva-Espaiïa, Mexico, 1745.
2. Aubin a donné une analyse sommaire des pièces composant sa collection
dans son Mémoire sur la peinture didactique des anciens Mexicains (Revue
orientale et américaine, Paris, 1860, pp. 224-255). Le catalogue de la collection
Goupil a été publié par E. Boban, Catalogue raisonné de la collection Aubin-
Goupil, Paris, 1899 (avec un atlas où sont reproduits, en phototypie, des spé-
cimens des manuscrits).
3. E. Seler, Die mexikanischen Bilderschriften Alexander von Humboldt' s
SGA, vol. I, pp. 162-301).
i. Vues des Cordillères, Paris, 1802.
5. A nticfiiities of Mexico, comprising fac-similés of ancient Mexican pain-
tings and hicroglyphics. Londres, 1831, 5 vol. in-fol.
LES MANUSCRITS ET LEURS CATEGORIES 347
coloris est souvent fantaisiste. De plus, la pagination est fré-
quemment inexacte ; ces défauts rendent difficile l'emploi de la col-
lection de Kingsborough. La publication de plusieurs nanuscrits
dans les Anales del Museo nacional de Mexico est entachée de
défauts analogues.
Récemment, M. le duc de Loubat, qui a tant fait pour les études
américaines, a republié la plupart des manuscrits compris dans
la collection de Kingsborough. Ils ont été copiés par le pro-
cédé de l'impression photographique et ne laissent rien à dési-
rer, au point de vue de l'exactitude des détails. De plus, certaines
des éditions sont accompagnées de notices historiques contenant
des détails précieux pour l'histoire des documents. Ce sont des ins-
truments de travail excellents.
§11. — Les manuscrits et leurs catégories.
Les manuscrits mexicains étaient généralement de grandes
bandes, de peau de cerf apprêtée ou d'une sorte de feutre mince
fabriqué avec les fils du maguey [agave americana), et recouverts
d'un enduit calcaire. Ces bandes étaient peintes des deux côtés et
divisées en rectangles que Ton repliait les uns sur les autres, à
la façon d'un paravent. Les figures paraissent, dans bien des cas,
avoir été dessinées à l'aide d'un instrument pointu, peut-être une
épine d'agave; le contour ainsi tracé était rempli de couleurs, d'ori-
gine végétale ou minérale.
On peut d'abord diviser ces manuscrits suivant les époques: nous
ferons une classe des manuscrits antérieurs à la conquête et nous
placerons dans une autre tous ceux qui furent exécutés postérieu-
rement à cette date. La première de ces classes contient un nombre
beaucoup plus restreint de manuscrits que la seconde.
On peut ensuite considérer l'origine des manuscrits : les divers
documents sont attribués à tel ou tel des peuples qui habitaient
l'ancien empire aztèque : 1° les manuscrits aztèques proprement
dits, provenant du plateau de Mexico ; 2° les manuscrits xica-
lanques, de la partie orientale de l'État actuel de la Vera-Cruz
et du nord de l'Oajaca ; 3° les peintures mixtèques provenant du
centre de l'Oajaca; 4° les peintures tzapotèques, cuicatèques, maza-
tèques, mixes, chinantèques, originaires aussi de l'Oajaca et de^
parties avoisinantesde l'Etat de Chiapas.
348
L ECRITURE
Les peintures appartenant à ces quatre groupes présentent entre
elles une très grande ressemblance.
Les manuscrits composés avant la conquête sont peu nombreux ;
parmi ceux appartenant au Mexique proprement dit, on peut citer
les Mappes Tlotzin et Quinanlzin. Ce sont des documents histo-
riques, qui nous montrent la vie et les migrations des tribus chi-
chimèques avant leur établissement sur le plateau de Mexico.
Les manuscrits xicalanques sont les plus intéressants. M. Seler '
croit qu'ils ont été exécutés dans la partie de l'Oajaca habitée par
des Mexicains, vers les localités de Teotitlan del Camino, Tochte-
pec et Coatzacualco, où passait la grande route de commerce qui,
partant de Mexico, se dirigeait vers l'isthme de Tehuantepec et les
provinces du Chiapas et du Tabasco. Tous ces manuscrits sont
antérieurs à la conquête du Mexique. Le plus connu est le Codex
Borgia, qui est conservé à la Bibliothèque du Vatican. Il doit
son nom à l'un de ses possesseurs, le cardinal Stephano Borgia
(1731-1804). Une interprétation de ce manuscrit fut composée
au xvm e siècle par le jésuite Lino Fabrega ; elle n'a plus de valeur
aujourd'hui 2 . A. de Humboldt a publié quelques pages du Codex
Borgia dans ses Vues des Cordillères, et King-sborough en adonné,
dans son grand ouvrage, une reproduction complète, mais assez
infidèle et mal paginée. Ce n'est qu'en 1898 que ce précieux docu-
ment fut publié par M. le duc de Loubat, en impression chromo-
photographique :{ . M. Seler a récemment édité une reproduction au
trait du Codex Borgia, accompagnée d'un commentaire qui en ren-
dra l'étude des plus faciles '.
La Bibliothèque du Vatican possède un autre manuscrit du même
groupe, connu des spécialistes sous le nom de Codex Vaticanus B.
Quelques pages en ont été publiées par A. de Humboldt ; Kings-
borough le fit copier et reproduire en entier :i . L'édition de M. le
1. E. Seler, Der (lotie* Borgia undtlie verwandten aztekischen Bilderschrif-
ten (ZE, 1887, vol. XIX, pp. 105-lli) republic dans les SGA, vol. I, pp. 133-
144. Cf. W. Lehmann, Les peintures mixteco-zapotequ.es (JAP, nouv, série,
I. II, Paris, 1905, pp. 241-280).
2. Ce travail, écrit en italien, a été publié in-extenso, dans les Anales del
Museo national de Mexico, vol. Y, pp. 1-260, avec traduction espagnole de
T. Lares.
3. Codex Borgia, Rome, Danesi, 1S98.
4. Codex Bort/ia, eine altmexikanische Bilderschri/Ï der Bibliothek des
Contfregnlio de Propngnnda Fideœ, vol. I, Berlin. 1901 ; vol. II. 1906: vol. III,
1 908.
5. Antiquities of Mexico, vol. III.
LES MANUSCRITS ET LEURS CATEGORIES 349
duc de Loubal remonte à 1896 *. M. Seler en a publié le commen-
taire complet en 1902 -.
La Bibliothèque municipale de Bologne conserve également un
de ces manuscrits. Il est généralement désigné sous le nom de Codex
Cospi ou Cospianus, du nom de l'un de ses possesseurs. Publié par
Ivingsborough 3 , il a été réédité par M. le duc de Loubat '. Une
brève analyse de son contenu a été faite par M. Seler \
Ces trois manuscrits forment un sous-groupe appelé par M. Seler
« sous-groupe borgien ». Un autre sous-groupe comprend le Codex
Féjervâry-Mayer, le Codex Laud et un manuscrit de la collection
Aubin, qui présentent quelques particularités dans la notation des
nombres. Le premier de ces documents est actuellement conservé
à la « Free Public Library » de Liverpool, à laquelle il a été donné
par M. Mayer qui l'avait acquis du savant hongrois Gabriel Féjer-
vâry. Il a été publié par Kingsborough'% par M. le duc de Loubat 7
et commenté par M. Seler 8 .
Le second a appartenu à l'archevêque de Ganterbury, W. Laud
(1573-1645). Il est aujourd'hui à la Bibliothèque Bodléienne d'Ox-
ford. La seule reproduction que nous en possédions est celle de
Kingsborough 9 . Le manuscrit de la collection Aubin porte le n° 20
et est encore inédit.
Tous les manuscrits du groupe que nous venons d'examiner pré-
sentent un grand intérêt pour l'étude de la chronologie, de l'astro-
logie et de la religion des anciens Mexicains. G'est grâce à eux
que l'on a pu reconstituer le système complet du calendrier, établir
la relation des dieux avec les points cardinaux et déterminer
beaucoup de faits de l'iconographie religieuse des Aztèques.
Les peintures mixtèques ont, à première vue, une grande res-
semblance avec celles du groupe précédent ; cependant l'exécution
en est généralement moins soignée, les couleurs moins vives. Les
Codices Becker n° / et n° 2 et le Codex Columhinus ou Doren-
1. Codex Vaticanus B, Rome, Danesi.
2. Der Codex Vaticanus B, Berlin, 1902.
3. Antiquities of Mexico, vol. II.
1. Codex Cospianus, Rome, Danesi, 1899.
5. Codex Cospi. Die mexikanische Bilderhandschrift von Bologna tSGA,
vol. I, pp. 341-351).
6. Antiquities of Mexico, vol. lll.
7. Codex Féjervàry, Rome, Danesi, 1901.
8. Der Codex Féjervâry-Mayer, Berlin, 1901.
9. Antiquities of Mexico, vol. II.
350
L ECRITURE
berg ont été composés avant la conquête. Plusieurs de ces manus
crits portent des notes écrites en caractères latins et en langue mix-
t è ( [ u e ou espagnole.
Le Codex Bêcher n° 1 a été publié, en 1892, par H. de Saussure,
sous le titre de Manuscrit du Cacique \ avec une interprétation
complètement fantaisiste 2 . Sur plusieurs des pages de ce document
il v a des notes en langue mixtèque ; elles n'ont pas encore été
l'objet d'un travail sérieux de traduction. Le contenu du manus-
crit paraît être religieux ou mythologique. Il en est de même du
Codex Columbinus, publié en 1892, par la « Junta Colombina » :{ .
Le Codex Bêcher n° 2 est inachevé et semble être historique.
On connaît aussi plusieurs manuscrits mixtèques composés pos-
térieurement à la conquête. Le plus important est celui dési-
gné sous le nom de Lienzo de Zacatepec ou Codex Martinez
Gracida. C'est un document cadastral et géographique où sont
ligures divers villages, avec leurs noms écrits en hiéroglyphes; cer-
taines parties semblent cependant posséder un caractère historique.
Le Lienzo de Zacatepec a été publié en 1900 par M. Penafiel 4 . Le
Lienzo de Amoltepec, conservé à la Bibliothèque de l'« American
Muséum of Natural History » de New-York et le Lienzo Vischer
n° l sont également des documents post-colombiens et d'un carac-
tère analogue à celui du Lienzo de Zacatepec. Ils sont tous deux
inédits ?..
Les manuscrits tzapotèques sont, eux aussi, très semblables à
ceux du groupe auquel appartient le Codex Borgia. Le plus connu
est le Codex Vindobonensis, également désigné sous le nom erroné
de Codex Indise meridionalis. Son histoire est assez intéressante : il
fut envoyé, le lOjuillet 15 L9, par Cortez à l'empereur Charles-Quint,
avec d'autres présents destinés à montrer la richesse du Mexique.
L'empereur se trouvant à cette époque dans les Pays-Bas, ce ne
fut qu'en 1520 que les objets envoyés du Mexique lui furent pré-
1. H. de Saussure, Le manuscrit du Cacique, antiquités mexicaines, Genève,
1892.
2. Voir W. Lehmann, Les peintures mixteco-zapolèques, p. 260.
3. Antigûedades mexicanas publicadas por la Junta Colombina de Mexico,
Mexico, 1892, Atlas, pi. x-xi. Cf. delPaso v Troncoso, Catalogo de Mexico en la
Exposicion de Madrid, Mexico, 1892, t. I, pp. 57-59, qui reconnaît clans ce ms.
un calendrier rituel.
4. Codice mixteco. Lienzo de Zacatepec, Mexico, 1900, in-f°,
5. Le Lienzo Vischer n° 1 a été décrit en détail par M. W. Lehmanx, Les
peintures mixleco-zapotè([ues, pp. 263-265.
LES MANUSCRITS ET LEURS CATEGORIES «*i5 1
sentes. Charles-Quint en lit radeau à Emmanuel de Portugal; le
manuscrit passa aux mains de divers prélats italiens, puis il arriva
au xvh 6 siècle en la possession de l'empereur Léopold I er qui le
remit à la Bibliothèque impériale de Vienne. Des fragments en
furent édités à titre de curiosité, dès 1655, par Olaiïs Wormius \
puis par Robertson et A. de Humboldt. La seule reproduction com-
plète que nous en possédions est celle de Kingsborough 2 .
Le Codex Nuttall paraît avoir fait partie du même envoi de Gor-
tez. Il passa de la bibliothèque de la famille des Médicis à celle du
couvent de San-Marco à Florence, et figure aujourd'hui dans la
collection particulière de Sir Robert Nathaniel Gurzon, où il a été
copié parM me Nuttall, qui le publia en 1902, avec le concours du
Peabody Muséum 3 . Son contenu est religieux, bien que certaines
parties puissent avoir, comme le croit M me Nuttall, une valeur his-
torique 4 .
La Bibliothèque Bodléienne d'Oxford possède trois manuscrits
tzapotèques, désignés sous les noms de Codex Bodleianus, Codex
Selden n° I et Codex Selden n° 2. Tous trois ont été publiés par
Lord Kingsborough r \
Outre ces documents, qui ont tous été peints antérieurement à la
conquête, il en existe de plus récents, où l'influence européenne se
fait sentir. Le plus important est le Codex Sanchez Sôlis (aussi
appelé Codex Wœcker-Gotter, du nom de son possesseur actuel),
qui porte des annotations en langue tzapotèque 6 . Les autres dessins
de même origine sont encore tous inédits.
Très proches parentes des manuscrits tzapotèques, sont les pein-
tures dues à divers autres peuples de TOajaca (Guicatèques, Maza-
tèques, Popolocas, Chinantèques). Ils ne s'en distinguent que par un
dessin moins soigné et l'emploi de couleurs moins éclatantes. Ils datent
tous d'une époque postérieure à la domination espagnole. Les plus
importants sont le Codex Porfirio Diaz et le Codex Fernandez
Leal, tous deux œuvres de scribes cuicatèques. Le premier se
1. Olaus Wormits, Muséum Worniianum seu historia rerum rariorum
Leide, 1655. p. 383.
2. Antiquities of Mexico, vol. II.
3. Codex Nuttall, Cambridge (Mass.), 1902.
i.<Voir l'Introduction du Codex, cf. Lehmax.v, Les peinture mixteco-zapo-
tè({ues, p. 270, note 2.
>. Antiquities of Mexico, vol. I.
6. Ces annotations manquent dans la reproduction du manuscrit publiée par
M. Penafifx, Monumenlos del arte mexicano anliquo, Berlin, 1896.
Mj'2 lécriture
compose de deux parties bien distinctes : l'une paraît avoir un carac-
tère historique, l'autre semble être un calendrier rituel ' . Le Codex
Fernandez Leal a un contenu entièrement historique 2 . Tous les
autres documents de TOajaca sont inédits.
La plupart des manuscrits mexicains sont des peintures d'origine
proprement aztèque, laites après la conquête. On peut citer, le
Codex TeUeriano-Remensis (manuscrit mexicain n° 1 de la Biblio-
thèque nationale), le Codex Vaticanus A, le Codex Mendoza, le
Codex Vergara. Le plus grand nombre des manuscrits des collec-
tions d'Aubin et de Humboldt appartiennent à ce groupe. Leur
contenu est très varié ; le Codex TeUeriano-Remensis ren-
ferme des peintures qui représentent des divinités aussi bien que
des événements historiques. Le Codex Vaticanus A a une compo-
sition analogue; le Codex Mendoza présente un mélange de scènes
domestiques et historiques ; le Codex Vergara nous montre les
tributs payés par les différentes villes à Mexico, etc.
Les documents connus sous le nom de « plans cadastraux » sont
très nombreux. C'étaient des pièces que les Indiens faisaient établir
par les scribes et qu'ils remettaient à leurs avocats auprès de
Y « Audiencia » qui jugeait les différends entre les Indiens et leurs
maîtres espagnols.
Il nous reste à signaler les peintures chrétiennes. Leur origine et
leur inspiration sont purement européennes; elles passent pour
avoir été inventées par Testera, de Bayonne, frère du chambellan
de François I er ; il faisait peindre sur une toile les rudiments de la
foi chrétienne et les faisait expliquer aux Indiens par ses interprètes " 5 .
Les Franciscains qui, les premiers, évangélisèrent le Mexique, se
servirent de ces peintures qui s'arrêtèrent à un style fixe et furent
reportées sur papier. Il existe des catéchismes de ce genre dans les
collections Aubin et de Humboldt.
$ III. — U écriture.
Les manuscrits mexicains, à quelque classe qu'ils appartiennent,
contiennent un mélange de figures purement descriptives, à la
1. Le Codex Porfirio Diaz a été publié dans les Antigiiedades mexicanas
puhlicadas por laJunta Colombina, Mexico, 1892, Atlas.
2. Publié par A. Penafiel, Codice Fernandez Leal, Mexico, 1895.
3. Torquemada, Monarquia lndiana, livres XIX et XX.
L ECRITURE
353
façon des illustrations de nos livres, et de signes ayant la valeur
d'une véritable écriture. Aubin ' les a très justement comparés à
nos tartes géographiques et à nos plans, où les indications écrites
complètent le sens des dessins.
Ce sont les caractères d'écriture qui nous intéressent plus spé-
cialement et c'est sur eux que nous insisterons davantage 2 . Ces
signes servaient surtout à désigner, dans les manuscrits, les per-
sonnes et les lieux qui étaient parfois désignés par des figures ; par
exemple, dans le Ms. mexicain n° 3 de la Bibliothèque nationale,
nous voyons le nom d'un personnage appelé cuixtli, « autour »,
indiqué de la façon suivante (fig. 123 3 , n os / et 2).
Dans la dernière figure, la partie est prise comme représentant le
tout. De même le nom de la ville de Zacatlan, « le lieu de l'herbe »,
est indiqué dans le Codex Mendoza par l'hiéroglyphe n° 3. Sou-
vent ces représentations sont tellement stylisées qu'il est difficile
de reconnaître l'objet; la montagne, par exemple, est figurée par un
tracé tout conventionnel (n os 4 et 5) qui se retrouve toujours à tra-
vers de nombreuses variantes ; la pierre est indiquée par les signes 6
et 7. la maison est toujours remplacée par le tracé conventionnel
n° 8 ; le temple par une maison surmontée d'un grand toit surplom-
bant et placé sur une pyramide (n° 9) ; le cœur parle signe n° 10.
Certains signes sont particulièrement importants : tels sont celui
qui sert à désigner les liquides (n° 11)) — peint en rouge, il indique
le sang ; en bleu, l'eau, — et celui qui représente à la fois la parole,
la fumée, le vent (n° 12) dont les volutes, plus ou moins abondantes,
indiquent l'intensité de l'action ou la chose exprimées.
Ces divers signes se combinent entre eux pour former des dérivés.
Nous trouvons, par exemple, dans le Codex Nuttall plusieurs
représentations de volcans (n os 13 et 14). Le premier de ces des-
sins est des plus faciles à comprendre : il se compose d'une mon-
tagne qui produit de la fumée ; le second contient, outre ces deux
éléments, une représentation de la flamme au sommet de la mon-
tagne et, dans l'intérieur, un signe qui symbolise le tremblement de
terre.
Nous avons ici deux des éléments de l'écriture mexicaine :
1. Mémoire sur la peinture didactique des anciens Mexicains, p. 225.
2. Sur le système graphique desMexicains, voii'plus spécialement, A. Aubin,
Mémoire ; D. G. Brinton, Essays of an Americanist, Philadelphie, 1896.
3. Par suite de nécessités typographiques, nous avons été obligé de réunir
sur une même planche (fig. 123) les signes de l'écriture dont nous parlons.
Les numéros qui suivent, en italique, renvoient aux divers signes.
Manuel d'archéologie américaine. 23
354
L ECRITURE
Fig. 123. — Signes de récriture mexicaine.
l'écriture 355
l'élément purement figuratif et l'élément idéographique. Mais ce
n'est pas là que se trouve l'originalité du système. Les Aztèques,
et les peuples qui se servaient d'une écriture analogue, avaient fait
un pas, bien timide à la vérité, vers le phonétisme. Ils se servaient,
pour rendre les syllabes dont se composaient les noms de
lieux ou de personnes, d'images, d'objets ayant un nom ou un son
semblable, sans attacher aucune valeur à la signification du signe
choisi. Prenons, par exemple, deux localités, Quauhtitlan ' et
Quauhnahuac ; leurs noms signifient tous deux: « sous la forêt » ;
ils sont composés de quauh, racine du mot quauhitl, « arbre », et par
extension, « foret » et des postpositions -llan et -nahuac, qui ont pour
sens, Tune et l'autre, « à, dans ». La première de ces bourgades est
indiquée par le signe n° 15 où la syllabe quauh est bien indiquée
par un arbre, mais où le son tlan est rendu par des dents (tlan-lli) ;
la seconde est figurée par (n° 16) un arbre (quauh-itl) avec une
ouverture représentant une bouche, de laquelle sort le signe de la
parole (nahuatl, « la parole juste »). Autre exemple : Tollantzinco
signifie « le petit Tollan » et ce dernier mot signifie : « lieu où
poussent des roseaux » ; on trouve parfois ce nom figuré par le
signe n° / 7, c'est-à-dire un faisceau de roseaux (tollan), auquel
on a adjoint la partie postérieure du corps d'un homme, parce
qu'elle est nommée, en nahuatl, tzin-tli ; le -co locatif n'est pas
écrit, comme c'est le plus souvent le cas.
Quelques hiéroglyphes représentant des noms de personnes com-
pléteront notre démonstration. Le Codex Xolotl, l'un des manus-
crits de la collection Aubin, donne, sur Tune de ses pages, les
noms de plusieurs chefs chichimèques, parmi lesquels Cuetlaxihuitl,
figuré par le n° 18, c'est-à-dire : une peau d'animal (cuetlax-tli)
et deux plumes d'oiseaux (ihuitl); on trouve également le nom de
Iluitzilihuitl , l'un des chefs ou tlacatecuhli de Mexico, écrit
(n° 19) par une tête de colibri (huitzitzil-in) entourée de
plumes (ihuitl).
On voit que ce système correspond tout à fait à celui de notre
écriture en rébus. Mais, de même que nos rébus ne se lisent pas
tous phonétiquement, l'écriture mexicaine marque des mouvements,
des actions qu'il s'agit d'interpréter pour connaître le son que le
scribe a voulu représenter. En voici quelques exemples : dans le
Manuscrit mexicain n° 3 de la Bibliothèque nationale, nous voyons
I. Village situé à l'ouest de la lagune de Xaltocan, au nord-ouest de Mexico.
356 l'écriture
le signe n° 20 accompagné de la glose tilmallaneuh, en caractères
latins. Ce nom se compose des mots tilma-tli, « couverture »,
llaneuh, « prêter », et l'hiéroglyphe représente l'acte dont il s'agit.
Le même document nous donne pour le village d' Almoyahuacan,
« le lieu où Feau va en cercle », le signe n° 21 où l'hiéroglyphe
de l'eau est contourné de manière à donner l'illusion d'un tourbil-
lon. Nombreux sont les exemples de ce genre d'écriture. Le surnom
du tlacatecuhtli Motecuzoma I, Ilhuicamina, « qui tire (des flèches)
dans le ciel », est rendu par une flèche s'enfonçant dans le ciel,
lequel est représenté de façon conventionnelle et renferme la figure
du soleil et des étoiles (n° 22).
L'interprétation des hiéroglyphes est parfois très difficile, les
rébus devant être lus de façon plus ou moins métaphorique. Dans
le Manuscrit n° 3 de la Bibliothèque nationale, le nom d'un individu
appelé Anahuacatl est rendu par la figure n° 23, c'est-à-
dire atl, « l'eau» ; -nahuatl, « parole », le signe de l'eau étant con-
tourné de la même façon que celui qui sert à désigner la parole. Le
signe n° 24 doit être lu xipanoc, le signe supérieur représentant
la turquoise (xihuitl) placée sur un tracé conventionnel d'un fleuve;
le sens est : la turquoise posée sur un fleuve (verbe pano).
Les exemples de lecture métaphorique abondent : le signe n° 25
représentant un œil duquel coulent les larmes désigne un individu
du nom d'Icnoix, « le veuf » ; les noms de deux tlacatecuhlin de Tetz-
coco, Nezahualcoyotl et Nezahualpilli, sont figurés respectivement
par les hiéroglyphes n os 26 et 27. Nezahualcoyotl signifie :
le loup (coyotl) qui jeûne (nezahualli), et Nezahualpilli, « lenfant
qui jeûne ». Gomme on le voit, l'idée déjeune est rendue par une
sorte de bande d'étoffe ; ce symbole se retrouve dans le nom
Nezahualcolotl, « le hibou qui jeûne » (n° 28).
Une dernière particularité, qui rend très difficile l'interprétation
des hiéroglyphes mexicains, est la suivante: le choix des signes pho-
nétiques était entièrement laissé à l'arbitraire du scribe qui pouvait
choisir entre plusieurs signes homophones. Pour rendre la syllabe
quauh, par exemple, il pouvait se servir soit de l'image d'un arbre
(quauh-itl), soit de celle d'un aigle (quauh-tli) ; c'est ainsi que le nom
de Quauhtitlan que nous avons donné précédemment se trouve par-
fois figuré par le signe n° 29 dans lequel quauh est représenté par
une tête d'aigle ; Huitzilopochco, nom d'un village autrefois situé
sur les bords de la lagune de Tetzcoco, est parfois indiqué par le
signe n° 30, image dans laquelle figure le dieu de la guerre, Huitzi-
L ECRITURE
357
lopochtli, comme élément phonétique: d'autres fois par l'hiéro-
glyphe n° 3 1 : un colibri (huilzitzil-in) étendant l'aile gauche
(opochtli, « la gauche »). De même le nom d'Aztèan, la patrie
mythique des Aztèques, est tantôt écrit avec l'image d'un héron
[aztatl), tantôt avec celle d'un Aztèque.
Ainsi qu'on le voit, le phonétisme de l'écriture mexicaine était
des plus imparfaits et tenait peu de place clans le système graphique.
On peut se convaincre de son imperfection par les quelques
exemples qui suivent et qui montrent comment les Aztèques ont
cherché à rendre les noms de divers personnages espagnols. Dans le
Codex Ossuna, manuscrit postcolombien de la Bibliothèque royale
de Madrid, nous voyons le nom d'un certain docteur Gallego rendu
par l'hiéroglyphe n° 32 dont les éléments phonétiques sont la
maison (cal-li) et la fève (e-tl) et doivent être lus cale ; le nom de
Zurita est écrit (n° 33) par une tête de caille (zoliin) et doit être
lu zolli (la langue nahuatl ne possédant pas IV le remplace par un
/) ; dans la notation des noms Horozco (n° 34) et San-Francisco
(n° 3ô) nous voyons le pot (co-mitl) qui sert à indiquer l'élément
phonétique co.
Plus tard, les Mexicains cherchèrent à perfectionner le phonétisme
de leur écriture. Nul doute que cet effort ait été fait pour imiter le
système graphique des Espagnols. Le Codex Vergara renferme des
noms écrits d'après ce système : le nom Itzcoatl, figuré presque par-
tout de la façon idéographique n° «56, des pointes de flèche en
obsidienne (itz-tli) sur un serpent (coati), est aussi rendu d'une façon
purement phonétique, par le signe composé d'une flèche à pointe
d'obsidienne (itz-tli), d'un pot (co-mitl), n° 37, et du signe de l'eau
(ail) ; lecuhtlacoz était rendu par le signe n° 38 (tecuh-tli, « chef»;
tla-ntli, « les dents » ; co-mitl et z ou zo figuré par une pointe). Mais
la difficulté qu'éprouvaient les scribes aztèques à se servir de ce mode
d'écriture se trahit par l'emploi fréquent clans ce même document
désignes purement figuratifs ou idéographiques; ex. : çayol, nom
propre, est rendu par le n° 39 (çayol-lin, « mouche »); yaotl, nom
signifiant « ennemi » et aussi « guerre », par un bouclier traversé
par l'arme appelée maquahuitl (n° 40), etc.
Aubin, se basant sur les figures du Codex Vergara, avait cru pou-
voir établir un tableau des éléments phonétiques de l'écriture mexi-
caine '. Ce travail, très exactement fait, est malheureusement d'un
1. Mémoire sur la peinture didactique des anciens Mexicains ; le tableau d'Au-
bin a été reproduit par Bhasseur de Bourbourg, Histoire des nations civilisées
du Mexique el de V Amérique centrale, Paris, 1857, vol. I, Introduction.
358
L ECRITURE
faible secours pour la lecture des noms hiéroglyphiques des autres
manuscrits et il ne peut dispenser celui qui veut se livrer à ce tra-
vail d'étudier d'abord la langue mexicaine, dont la connaissance est
indispensable pour la compréhension des hiéroglyphes tracés en
rébus idéographiques.
Fig. 124. — Un guerrier mexicain
(d'après le Codex Telleriano-Remensis. p. 37).
Les hiéroglyphes ne se trouvent pas dans tous les manuscrits mexi-
cains : le Codex Borgia et les autres documents du même groupe en
manquent presque totalement ; dans les manuscrits tzapotèques, tels
que le Codex Vindobonensis, on les voit dans les parties qui semblent
historiques, tandis qu'ils font défaut dans celles qui représentent
des scènes religieuses.
Le style des figures qui accompagnent les signes d'écriture varie
aussi d'après la nature des manuscrits. Dans les documents histo-
riques, il est assez réaliste; les personnages sont, figurés de profil,
plus ou moins ornés suivant le rang auquel ils appartiennent. Les
simples guerriers sont dessinés ainsi (fig. 124) ; les chefs de guerre
sont distingués par des ornements divers 1 . Le tlacatecuhtli ou
3. Voir à ce sujet l'étude de M. E. Seler, Alimexiknnischer Schmuck und
L ECRITURE
359
chef suprême de la confédération mexicaine est représenté assis sur
une sorte de chaise (icpalli).
Les prêtres ont le plus souvent le corps peint en noir, et tiennent
£3>
Fig. 125. — Destruction de la ville de Xocotitlan
(d'après le Codex Mendoza, p. 10).
la main une sorte de bourse ou un brûle-parfums. Les divers
r
j-
r
mS\
-S.
Fig. 126. — Migration des Aztèques dans les steppes du Nord
(d'après un Manuscrit de la collection Aubin).
peuples sont différenciés parleurs attributs ou par certaines particu-
larités de leur costume. C'est aussi à la diversité de leurs attributs
(peintures, coiffures, ornements) que l'on reconnaît les divinités K .
soziale und militârische Rangabzeichen(Verhandlungen der Berliner Anthro-
pologischen Gesellschafl, ZE, vol. XXI, pp. 69-83 et XXIII, pp. 114-144
réimprimé dans les SGA, vol. II, pp. 509-619).
1. Sur lesattributs des divinités, voir Selbr, Ein Kapitel nus demGeschichts-
werke des P. Sahagun (SGA, vol. II, pp. 420-508).
360
L ECRITURE
Les actes sont dessinés de façon conventionnelle. Par exemple,
dans les peintures historiques, la destruction des villes est représen-
tée comme l'indique la fig. 125 ; les migrations sont figurées par une
suite de personnages allant sur un chemin dont la direction est mar-
quée par des empreintes de pas (fig. 126). Dans les manuscrits à con-
tenu purement religieux, l'obscurité du symbolisme employé masque
souvent la nature des faits représentés. Cependant, un certain nombre
de ces symboles ont pu être reconnus et expliqués de façon satisfai-
sante ; telle est la première page du Codex Féjervâry-Mayer qui repré-
sente les six régions du monde, avec les arbres et les animaux qui
y étaient attachés.
Il nous reste à parler d'une catégorie de signes qui joue un rôle
important dans tous les manuscrits du Mexique précolombien. Ce
sont les signes du calendrier et les chiffres.
Les signes du calendrier sont de plusieurs sortes. Ce sont, tout
d'abord, les signes des jours, au nombre de vingt, qui sont tou-
jours accompagnés d'un chiffre, indiquant leur place dans l'année.
Voici les figures de ces signes, tels qu'on les rencontre dans les
manuscrits du groupe auquel appartient le Codex Borgia (fig. 127).
Ces figures se retrouvent aussi dans les manuscrits mixtèques,
tzapotèques, cuicatèques, etc. Il existe cependant des différences
dans leur usage : dans les peintures aztèques, mixtèques et tzapo-
tèques, les années commencent par l'un des quatre signes : eu Ut,
tochtli, a,ca.tl ou tecpatl, accompagnés d'un chiffre qui ne peut être
supérieur à 13; dans les manuscrits cuicatèques, au contraire, les
signes initiaux des années sont : ehecatl, mazatl, malinalli et
ollin, ce qui indique un calendrier de même système que celui des
peuples précédents, mais dans lequel le point de départ du comput
était différent.
La seconde catégorie de signes comprend les représentations de
neuf divinités, les « senores de la noche » qui présidaient tour à
tour aux jours de l'année (fig. 128). Certains manuscrits, comme le
Tonalama.ll de la collection Aubin *, sont entièrement consacrés à
la représentation de ces divinités, auprès desquelles sont figurés les
signes des jours qu'ils régissent. On trouve des tableaux de ce
genre dans plusieurs autres manuscrits, particulièrement dans le
Codex Borgia, le Codex Féjervâry-Mayer, etc. Quelquefois, au lieu
1. Publié par M. E. Seler, Dus Tonalamatl der Aubinschen Su m m lu nr/,
Berlin, 1900.
L ECRITURE
361
Fig. 127. — Les signes tics jours.
362
L ECRITURE
des neuf divinités on a dessiné des symboles, sur lesquels nous ne
sommes pas encore fixés.
Dans beaucoup de manuscrits précolombiens, certaines scènes
mythologiques indiquent symboliquement la fin ou le commence-
Fii
128. — Les neuf Yohualtecuhtin ou « senores de la noche »
(d'après le Codex Cospi).
ment des périodes du calendrier ; c'est à cette catégorie de repré-
sentations qu'appartiennent les dessins du Codex Borbonicus ou
calendrier rituel de la Bibliothèque du Palais-Bourbon qui a été
édité par M. le duc de Loubat, avec un commentaire du
D r Hamy 1 . Ce précieux manuscrit, dont la publication a rendu
un service des plus signalés à la science des antiquités mexicaines,
reproduit en peinture les rites accomplis lors de la célébration des
18 fêtes de Tannée mexicaine 2 .
1. Codex Borbonicus, Manuscrit mexicain de la Bibliothèque du Palais-
Bourbon, Paris, 1899.
2. Sur les 18 fêtes de l'année mexicaine, voir E. Seleu, Die achtzehn Jahres-
feste der Mexiknner (Verôffentlichungen rus dem Kônigl. Muséum fur
Vôlkerkunde, Berlin, 1902, vol. VI, Heft 2/4).
L ECRITURE
363
Les signes du calendrier, surtout ceux représentant les jours,
se rencontrent dans tous les manuscrits. Les signes initiaux
des années accompagnés d'un chiffre nous indiquent en quelle
année s'est passé l'événement figuré par un dessin ; si une plus
grande précision a été jugée nécessaire, on a inscrit à côté le jour
où le fait a eu lieu ; les événements mythiques que relatent les
manuscrits religieux sont datés de la même façon. Mais c'est sur-
tout dans les peintures mixtèques et tzapotèques que ces signes
jouent un rôle important ; les noms des divinités, ceux des prêtres
et, en général, des individus, y sont exprimés par des signes de
jours, accompagnés de leur numéro '. Cette notation indique que,
chez les anciens habitants de l'Oajaca, les gens étaient appelés
d'après le jour de leur naissance, qui servait à fixer, par ailleurs, leur
horoscope. Cette coutume nous est mentionnée par un auteur espa-
gnol du xvi ( ' siècle.
Les nombres sont indiqués de façon très simple, par autant de
petits cercles que le nombre énoncé contient de fois l'unité. Ces
cercles sont peints de couleurs diverses ; ils sont groupés de façon
irrégulière, suivant la place occupée par les signes qu'ils accom-
pagnent et la forme de ceux-ci. Dans le Codex Féjervâry-Mayer et
le Codex Laud, les nombres sont écrits de façon différente : jusqu'à 4,
on se sert de cercles, mais 5 est figuré par une barre, 10 par
deux barres, etc. ; 13 s'écrit ^£
Les manuscrits d'une époque antérieure à la conquête ne ren-
ferment pas de grands nombres ; les chiffres sont employés le plus
souvent pour indiquer les jours du calendrier, où il n'est pas néces-
saire de noter de nombres supérieurs à 13. Le Codex Mendoza, le
Codex Telleriano-Remensis et le Codex Vaticanus A, qui datent
d'une époque peu postérieure à l'arrivée des Européens, nous
montrent le procédé dont usaient les anciens Aztèques pour écrire
les grands nombres. Il est basé sur les principes de leur numéra-
tion verbale qui était vigésimale et dont les unités d'ordre croissant
étaient 1, 20, 400, 8.000. Les nombres jusqu'à 20 étaient notés
à l'aide de cercles, comme il a été dit plus haut; pour 20, on se
servait d'un petit drapeau pnntli ou pamitl. Pour 400, le Codex
1. E. Seler, Die nrchiïolocjisehen Ergebnisse meiner ersten Diexikanischen
Iieise CA, VII, Berlin, 1888, pp. 111 à 115, réimprimé dans les SGA, vol. II,
pp. 1^9-396. Voir pp. 358-359 de cette réimpression) ; cf. W. Lehmann, Les
peintures mixleco-zapotèques, pp. 2Î9-250.
364 l'écriture
Mendoza et le Codex Telleriano-Remensis emploient l'image dune
plume. Pour 8.000, la figure était celle d'une bourse aussi bien
dans le Codex Mendoza que dans le Yaticanus A. Ces chiffres se
combinaient de façon très simple. On ne les trouve que dans . les
manuscrits qui montrent les tributs exigés des villes soumises à la
confédération mexicaine.
Tels sont les éléments de l'écriture mexicaine, autant que les
progrès du déchiffrement nous permettent de les analyser. Ce déchif-
frement, commencé par Aubin, est bien loin d'être achevé. Les
manuscrits postérieurs à la conquête sont aujourd'hui sinon tous
interprétés, du moins interprétables. Mais les documents tels que
le Codex Borgia, le Féjervâry-Mayer et surtout les peintures mix-
tèques, tzapotèques et cuicatèques sont loin d'être expliqués dans
leur ensemble. Les patientes recherches de M. Seler ont éclairci
beaucoup de questions, principalement en ce qui concerne les
représentations religieuses, mais leur contenu intime nous est encore
celé. En particulier, les dates que nous lisons à côté de ces ligures
ont un sens qui nous échappe.
Les scènes historiques des peintures mexicaines ont toutes été
expliquées, mais il n'en est pas de même de celles qui remplissent
les productions graphiques de l'Oajaca. Nous ne sommes même
pas en mesure, à l'heure actuelle, de lire les noms de villes qui
abondent dans le Codex de Vienne, par exemple. Ceci provient de
l'insuffisance de nos connaissances des langues de l'isthme de
Tehuantepec (tzapotèque, mixtèqué, cuicatèque). Il y a là un champ
ouvert à l'étude.
CHAPITRE VII
LA VIE PRIVÉE DES ANCIENS MEXICAINS
Sommaire. — I. La vie urbaine, la ville et les monuments. — II. Le vêtement
et la parure. — III. L'alimentation et la cuisine. — IV. Les arts industriels :
tissage, teinture, poterie, travail des métaux, taille des pierres dures.
§ I, — La vie urbaine, la ville el les monuments.
"La civilisation mexicaine est une civilisation urbaine. Mexico,
connue Rome, avait soumis à ses lois des peuples divers, et, comme
à Rome, les citoyens mexicains avaient seuls un status social bien
établi : la plèbe des villes et des bourgades environnantes ne comp-
tait pas, tout au moins dans les documents que l'histoire nous a
apportés.
Cortez nous donne une description de la capitale, cœurde l'empire
aztèque l . « Cette ville de Mexico, dit-il, est fondée dans la lagune
d'eau salée (lacune de Tetzcoco), de manière que, de n'importe quelle
partie de ses bords au cœurde la ville, il y a deux lieues de distance.
Elle a quatre entrées auxquelles on accède par des chaussées artifi-
cielles, d'une largeur de deux lances de cavalerie. Son étendue égale
celle de Séville et de Cordoue . Ses rues principales sont fort larges et
très droites. Quelques-unes sont partagées, de manière qu'une moitié
de la rue est faite de terre tandis que l'autre est un canal dans lequel
circulent les embarcations. Çà et là, des terre-pleins sont coupés
par des tranchées qui font communiquer les uns avec les autres,
les canaux des différentes rues ; ces tranchées, dont certaines sont
très larges, sont traversées par des ponts, faits d'épaisses poutres,
bien jointes et artistement travaillées. Sur certaines de ces passe-
relles, dix cavaliers pourraient cheminer de front. »
Les anciens auteurs nous disent que les rues de Mexico étaient
étroites, très nombreuses et coupées de places, ombragées par de
vieux arbres, où se tenaient les marchés. Ils nous disent aussi que
1.- Nous emprunterons cette description à Cortez lui-même : Carias de rela-
ciôn. : ?e relacinn éd. Vedia, Historindores primitivos de India, vol. I. Madrid,
1N52 .
366 LA VIE PRIVÉE DES ANCIENS MEXICAINS
chaque corporation occupait un quartier spécial : ici, celle des
orfèvres; là, celle des tailleurs de pierre dure ; plus loin, celle des
jongleurs, etc., mais nous avons vu ce qu'il faut penser de leurs
affirmations.
Les « palais des princes », c'est-à-dire les édifices municipaux,
s'élevaient au centre de la ville, et occupaient une vaste super-
ficie. Le grand ieocalli, temple de Huitzilopochtli, dont les substruc-
tures ont été récemment découvertes ! , était encore plus vaste.
Enfin la place du grand lianquiztli, ou marché, établie sur rem-
placement de Tlallelolco, était, au dire des chroniqueurs, une
des parties les plus intéressantes de Mexico.
Le chiffre de la population de Mexico a élé l'objet d'appréciations
diverses. Torquemada - dit que la capitale aztèque comptait un
million d'habitants ; Cortez, Pierre Martyr prétendent qu'elle
renfermait soixante mille maisons, ce qui aurait donné, d'après
Jourdanet 3 , un chiffre de 300.000 habitants; les auteurs modernes
tendent à réduire considérablement ce nombre et à attribuer à
Mexico une population de 50 à 60.000 habitants '. Plusieurs parti-
cularités de l'histoire de la conquête paraissent indiquer que la
population de Mexico n'excéda jamais ce nombre. Les alliés tlascal-
tèques et chololtèques de l'armée de Cortez étaient au nombre de
75.000; les soldats espagnols qu'ils accompagnaient étaient au plus
quelques centaines. Or Mexico, ville située au milieu d'un lac et
accessible seulement par des chaussées faciles à barricader, fut
emportée avec peine, il est vrai, par les assaillants, la plupart
armés à l'indienne. Si Mexico avait eu 100.000 habitants elle eût
été imprenable pour l'armée du conquistador.
Les Espagnols, lors de leur entrée à Mexico, furent frappés du
nombre et de la variété des édifices.
Les maisons étaient de deux espèces : le leopantzinlli et le tez-
calli :i .
1. Au cours de fouilles faites pour l'assainissement de la partie centrale de
Mexico. Voir E. Seler, Die Ausgrabungen am Orte des Haupttempels in
Mexico (SGA, vol. II, pp. 767-905).
2. Monarquia Indiana, vol. I, lib. III, cap. 23.
3. Introduction à la traduction de Y Histoire des choses de la Nouvelle-
Espagne de Sahagun, p. xxv.
4. Le chiffre de 60.000 habitants a été proposé, dès le xvin e siècle, par
Kobertsox, History of America.
5. La construction de ces deux sortes de maisons se poursuivait encore à
Tlaxcallan, dans les dernières années du xix e siècle. Voir Starr, Noies npon
ethnography of Southern-Mexico (PDAS, vol. VIII, 1901, pp. 114-116).
LA VIE URBAINE, LA VILLE ET LES MONUMENTS
367
Le teopan tzintli était construit en pierres d'appareil . C'était une
construction d'une seule pièce, rectangulaire ; le sol était fait de
terre battue, les murs blanchis à la chaux. Le toit de ces maisons
était plat ou incliné sur un ou deux versants et couvert d'herbes.
Le tezcalli était de dimensions moindres, les murs étaient con-
struits enadobes, ou en pierres non équarries, cimentées avec de la
glaise ; parfois même, il était bâti de perches recouvertes d'argile,
mélangée avec des herbes hachées.
Les maisons étaient toujours accompagnées de deux dépendances :
le cencalli ou grenier et le lemazcalli ou sudatorium.
Le cencalli existe encore aujourd'hui dans tout le Mexique. C'est
une construction d'adobes ou de terre cuite, ayant la forme d'un vase,
qui s'élève à des hauteurs variant de 2 Q1 50 à 5 mètres. On y em-
magasine le maïs en épis.
Le temazcalli était le lieu où l'on prenait des bains de sueur. Ces
constructions avaient de 1 U1 50 à 2 mètres de haut sur 2 m à 2 m 50
de diamètre ; elles étaient voûtées en encorbellement, et on y péné-
trait par une porte basse, e mot. hispanisc sous la forme metate. sert à désigner aujourd'hui cette
sorte de moulin que l'on trouve employé chez tous les peuples indigènes de
l'Amérique centrale et d'une partie de l'Amérique du Sud.
2. Brassf.ufi r>F. Boirbouko, Histoire des nations civilisées, vol. III, pp. 642-
643.
l'alimentation et la cuisine 377
la patate et l'igname (camotl), le haricot {ell), le piment (chilli),
la sapotille (chieotzapotl), etc.
Les Aztèques consommaient une certaine proportion de viande :
outre la venaison, dont les marchés étaient toujours abondam-
ment fournis, ils mangeaient de petits chiens (lechichi) qu'ils
engraissaient, des dindons (huexolotl) et des faisans (coxcoxtli).
Les Mexicains n'avaient aucune répugnance à manger des insectes,
principalement une certaine espèce de mouche, nommée axayacatt ,
qu'ils pétrissaient avec du maïs ; cette pâte était cuite au four et
vendue dans les marchés. On faisait également un plat nommé
ahuauhtli* avec les œufs de ces mêmes mouches, récoltés dans
les jonceraies de la lagune.
Les Mexicains possédaient diverses boissons fermentées. La plus
connue est Yoctli ou pulque 2 , faite du jus fermenté de Y agave
nmericana. Le pulque est obtenu de la façon suivante : lorsque
l'agave a atteint sa maturité, on coupe sa hampe et les feuilles
tendres qui entourent celle-ci, et on laisse au cœur de la plante une
assez grande cavité. La surface des grosses feuilles de la périphérie
est ensuite grattée ; il s'en échappe un jus clair qui se déverse dans
la cavité centrale ; on extrait ce liquide avec un chalumeau et on
le place dans des vases où il fermente 3 . L'octli est d'une couleur
blanchâtre, il a un goût un peu astringent et enivre facilement.
La force, et même le goût du pulque diffèrent suivant les variétés
d'agave duquel on l'extrait et suivant les localités; il s'en fait
encore aujourd'hui une grande consommation.
Les Mexicains employaient d'autres intoxicants que le pulque ;
ils s'en servaient dans les cérémonies chamanistiques pour produire
des hallucinations. Les principaux étaient le tabac (yetl), le peyotl
[Anhalonium Lewinii), le toloache [datura sp.) et Yololîuhqui
convolvulacée du genre ipomœa).
Le tabac était fumé soit dans la pipe, soit mélangé à du liqui-
dambar, sous forme de cigare. Son emploi était plus ou moins lié à
des rites religieux.
1 On vendait encore de ces œufs de mouche sur le marché de Mexico dans
la seconde moitié du xix e siècle ; Jourdanet (traduction de Y Histoire de la
conquête de lu Nouvelle-Espagne de Bernal Diaz del Castillo, p. 517, note 1)
dit que cette matière a un goût fort de mauvais fromage et qu'on la vend
particulièrement les vendredis de carême. Son nom est à peine changé :
aquauhtle.
2. Le nom « pulque », sous lequel cette boisson est désignée aujourd'hui au
Mexique môme, est d'origine araucane.
3. Ci.avigero. Historia antica del Messico, vol. [. lih. VII.
378 LA VIE PRIVÉE DES ANCIENS MEXICAINS
Le peyotl est encore employé aujourd'hui par les Indiens Hui-
chols de la Sierra de Nayarit ' et jusque chez les Kiowas des
Etats-Unis. C'est une cactée naine, dont on coupe la racine, que
l'on mange sèche. L'effet physiologique est très violent: surexcita-
tion très grande, accompagnée de visions colorées, et d'une exagé-
ration du besoin de locomotion; cette excitation est suivie d'une
forte dépression. Cette plante n'était pas cultivée par les Mexicains,
qui l'obtenaient, par commerce, des Chichimèques du Nord.
S IV. — Les arts industriels [tissage, teinture, poterie,
travail des métaux, taille des pierres dures).
Les Aztèques étaient d'adroits artisans. Les étoffes dont ils tai-
saient leurs vêtements, étaient tissées avec des matières variées. Bien
qu'ils ne connussent pas la laine, la soie et le chanvre, les Mexicains
possédaient cependant un nombre suffisant de matières textiles
pour leur permettre de produire des tissus divers.
Ces matières textiles étaient le coton — le plus important des
textiles américains — le fil d'agave, le fil d'icxotl (un palmier nain)
et le poil de lapin ou de lièvre.
Des fils du maffuey, ou agave, les habitants de l'ancien Mexique
faisaient des toiles très fines ; le palmier iexotl fournissait les gros
fils, employés comme chaîne dans la fabrication des étoffes de coton ;
le poil de lapin ou de lièvre était réservé pour les étoffes fines
et remplaçait, pour les Mexicains, la soie; le coton, enfin, servait
à tous les usages auxquels les Européens d'alors employaient la laine.
Le métier était de l'espèce la plus primitive. Sa largeur corres-
pondait à celle de la pièce d'étoffe à faire. Aux deux extrémités,
deux traverses maintenaient la chaîne, dont les fils étaient séparés,
de deux en deux, au moyen d'une réglette plate, en bois, qui pou-
vait glisser d'une extrémité à l'autre du métier. Les fils qui formaient
la trame étaient enroulés sur des navettes, formées de petits mor-
ceaux de bois pointus aux deux extrémités.
Les ouvrages textiles étaient très variés de forme et de couleur,
et, malgré la grossièreté de l'appareil de tissage, ils étaient, presque
toujours, d'un fini admirable. Il suffît, pour se rendre compte de la
variété d'aspect des tissus mexicains, de jeter un coup d'œil sur
1. L. Diguet, Le peyoll et son emploi rituel chez les Indiens du Nayarit
JAP, nouv. série, vol. IV, pp. 21-29). C. Lumholtz, Symbolism of the ffui-
chol Indians (MAMN, vol. III, n° l .
LES AltTS INDUSTRIELS
379
les « devises » que portaient les divers chefs et guerriers mexi-
cains '.
L'une des beautés de Fart textile mexicain était la richesse du
coloris des étoffes. L'art de la teinture était, en effet, un de ceux
dans lesquels les peuples de l'Anahuac excellèrent. Les couleurs de
teinture étaient empruntées aussi bien au règne minéral qu'au
règne végétal et même animal.
Les principales couleurs de teinture étaient le bleu sombre, pro-
duit par l'indigo ; le vert clair, tiré des carbonates et des acétates
de cuivre ; l'orange, extrait de diverses plantes, et le rouge, des
graines de Yachiotl (bixa orellana) et surtout de la cochenille. Cette
dernière teinture, qui fut plus tard employée en Europe, était ori-
ginaire de rOajaca et plus spécialement de la Basse Mixtèque.
Lorsque les Mexicains s'emparèrent de la ville mixtèque de
Nochiztlan, ils exigèrent que cette cité leur livrât comme tribut
annuel une quantité déterminée de cochenille. Cet insecte vit sur
certaines variétés d" Opuntia dont les Aztèques cherchèrent à étendre
la culture dans les parties du Mexique qui environnaient 'Mexico.
Lors de la conquête, il existait des élevages de cochenille dans la
république de Tlaxcallan, à Cholollan et à Huexotzinco. Mais, même
à cette époque, le centre le plus actif de production était la province
mixtèque 2 .
Les Aztèques faisaient encore des étoffes de plumes, dont tous les
anciens auteurs vantent la perfection et le fini. Ces manteaux et
ces costumes servaient, comme on l'a vu, aux guerriers et aux
prêtres de vêtements d'apparat, ou pour recouvrir les statues des
dieux.
L'art de la mosaïque de plumes était des plus délicats : non
seulement les artisans devaient assortir les plumes de couleurs dif-
férentes, mais encore ils obtenaient, par transparence, des demi-
teintes et choisissaient leurs matériaux en conséquence. Les plus
grosses plumes, qui formaient le fond, étaient attachées sur l'étoffe
de base avec des fils ; les plumes plus légères, qui figuraient les
demi-teintes, étaient collées sur les précédentes 3 . Un bon exemple
1. E. Seler, Altmexikanischer Schmuck nnd soziale und mililarische Rang-
abzeichen{SGA, vol. II).
2. Aujourd'hui même où l'industrie de l'élevage de la cochenille s'est com-
plètement éteinte aux îles Canaries, où les Espagnols l'avaient introduite.
c'est encore clans la partie de l'Oajaca habitée par les Mixtèques, que se per-
ttributions judiciaires les plus étendues et leur
fit promulger une sorte de constitution.
Tutecotzimit devenait roi à vie, et la fonction royale se trans-
mettrait directement dans sa famille, parmi ses descendants mâles.
Tilquantzimit, le fils aîné du roi, était constitué chef suprême de
l'armée, qu'il dirigerait, avec quatre assistants, nommés par lui.
A la mort du roi, son fils aîné, le généralissime, devait lui succéder,
si, toutefois, le Sénat le trouvait assez âgé, ou assez capable pour
occuper cette place importante ; sinon, cette assemblée pouvait
choisir le frère du roi décédé ou un de ses proches parents. Celui-ci
régnait jusqu'au moment où l'héritier légitime était jugé apte à
mener les affaires de l'Etat. Les femmes ne pouvaient prétendre à
la succession au trône ou à aucune fonction. Tous les dignitaires
étaient choisis parmi la noblesse, mais ils devaient montrer qu'ils
pouvaient remplir les devoirs de leur charge.
L'esquisse de Juarros, malgré des invraisemblances de détail,
montre que l'organisation politique des Pipiles était assez sem-
blable à celle des Aztèques. Il n'est pas parlé de chefs de tribus,
mais on nous signale, de façon formelle, l'existence des chefs de
clans (les capuls-calpulli) : les alahuaes ne sont autre chose que
les achcacauhtin. La fonction de grand chef de guerre, donnée au
1. Squier, The States of Central America, p. 350.
390 LES NATIONS NAHUAS DE l' AMÉRIQUE CENTRALE
fils aîné du roi, était la première de l'État après celle de chef
suprême. Nous ignorons s'il portait le titre de cihuacohuatl, de
llacochcalcatl ou de tlacatecatl, mais il est probable que son office
était analogue à celui des chefs militaires mexicains.
De plus, le pouvoir du chef était limité: les règles de succession
établies par le prétendu Sénat sont les mêmes que celles qui exis-
taient au Mexique. Il est certain que le tlacateciihtli appartenait
au même clan que son prédécesseur, peut-être était-ce son fils aîné
qui lui succédait : en tout cas, c'était le frère du décédé ou « un
de ses proches parents ».
La noblesse, les esclaves, dont parle Juarros, sont peut-être les
équivalents des classes sociales que mentionnent les anciens
auteurs chez les peuples de la vallée de Mexico.
Sur la religion, les renseignements sont plus vagues encore. La
mythologie des Pipiles nous est complètement inconnue. Un rite
sacrificiel nous est signalé par Herrera ] ; ils avaient deux idoles,
l'une de forme masculine, l'autre de forme féminine et ils leur
offraient des sacrifices. Leurs sacrifices avaient lieu à des temps
fixés par leur calendrier. Ces sacrifices se célébraient au com-
mencement de l'hiver et de l'été. On offrait aux dieux des enfants
illégitimes, âgés de six à douze ans. Les rites ressemblaient à ceux
de Mexico. La victime avait la poitrine ouverte, son cœur était
arraché et on faisait des aspersions de sang aux quatre points cardi-
naux.
On faisait aussi des sacrifices lors du retour d'une expédition guer-
rière couronnée de succès : la fête durait quinze jours si elle
était donnée en l'honneur de la divinité masculine et chacun des
guerriers qui s'était signalé par sa bravoure sacrifiait un prisonnier;
si elle était, au contraire, en l'honneur de la divinité féminine, la
fête ne durait que cinq jours.
Herrera nous a parlé du sacerdoce chez les Pipiles. Les prêtres
étaient organisés comme à Mexico; leur chef était le grand prêtre,
vêtu d'une longue robe bleue, coiffé d'une sorte de mitre, ornée
de touffes de plumes multicolores, et portant dans la main un bâton,
insigne de son grade. Venait ensuite ce que Herrera appelle: « un
docteur notable connaissant tout de leurs livres et de leurs sorcel-
leries, et qui expliquait les présages », puis quatre hauts fonction-
naires religieux que l'on consultait sur toutes les matières. Il y avait
l. Historia de los hechos, vol. IV, p. 156.
LES PIPILES DU GUATEMALA ET DU SAN-SALVADOR
391
encore de nombreux prêtres subalternes et des sorciers. Lorsque
le grand prêtre mourait, son successeur était choisi parmi les quatre
déjà nommés L
Ces prêtres paraissent avoir eu des attributions très étendues. Ils
accomplissaient les sacrifices, lisaient et interprétaient les livres
sacrés, fixaient le temps des fêtes, consultaient les oracles avant
de déclarer la guerre, célébraient les mariages, réglaient les funé-
railles des chefs, etc., bref, ils avaient toutes les attributions des
tlamacazquê mexicains.
Le calendrier pipile est mal connu, mais ce que Ton en sait per-
met de croire qu'il est très semblable à celui du Mexique.
Un manuscrit, conservé au cloître des Franciscains de la ville
de Guatemala, adonné les noms des jours qui correspondent com-
plètement à ceux du calendrier aztèque :
Mexique
Pipile
1.
cipactli
« crocodile »
cipactli
»J #
ehecatl
« vent »
ehecatl
3.
calli
u maison »
calli
4.
cuetzpallin
9 lézard »
qùetzalli
5.
coati
« serpent »
cohuall
6.
miquiztli
« mort »
miquiztli
7.
mazatl
« cerf »
mazatl
8.
tochtli
« lapin »
toxtli
9.
ail
« eau »
atl ou quiahuitl
« eau ou pluie »
10.
itzcuintli
« chien »
ytzcuintli
11.
ozomatli
« singe »
ozumatli
12.
malinalli
« liane »
malinalli
13.
acatl
« roseau »
acatl
14.
ocelotl
« jaguar »
teyollocuani
« sorcier »
J5.
quanhtli
« aigle »
quauhtli
16.
cozcaquauhtli
« vautour »
tecolotl « hibou »
17.
olin
« mouvement »
tecpil anahuatl
« temple »
18.
lecpatl
« silex »
lecpatl
19.
quia huit!
« pluie »
ayutl « tortue »
20.
xochitl
« fleur »
xochitl 2
1. Historia de los hechos, vol. IV, lib. VIII, cap. 12.
2. Le manuscrit dont cette liste est tirée, est intitulé : Cî^onica de la S. Pro-
392 LES NATIONS NAIIUAS DE L'AMERIQUE CENTRALE
Comme on le voit, les deux calendriers sont identiques ; chose
curieuse, les noms de jours diffèrent moins des noms mexicains
que ceux du Meztitlan, province côtière assez voisine du plateau
de l'Ananuac. Les jours du calendrier mexicain ayant chacun une
divinité protectrice particulière, tout nous permet de croire qu'il en
était de même pour le calendrier pipile.
Sur les mois, les cycles et la synchronolbgie avec le comput euro-
péen, nous ne savons rien.
Quant aux fêtes, peut-être est-il possible d'identifier les deux
grandes solennités que mentionne Herrera avec des époques du
calendrier aztèque. La fête du solstice d'hiver et celle du solstice
d'été correspondaient sans aucun doute aux fêtes Hueitecuilhuitl
et Toxcatl des Mexicains. Par conséquent l'idole masculine aurait
représenté Xilonen et la féminine Tzinteotl.
Le Guatemala et le San-Salvador n'ont pas fourni de ruines pipiles ;
nulle trace de villes ou de grands édifices, si abondants dans la
région voisine, habitée parles Mayas-Qu'ichés. La seule découverte
est celle qui fut faite, en 18(V2, par le D ! Habel dans les environs de
Santa-Lucia Cozûmalhuapa*. Il mit à jour des débris de monu-
ments et surtout des tables de pierre, sculptées en très bas relief.
Les plus belles de ces pierres furent acquises par le Musée ethno-
graphique de Berlin, où elles se trouvent aujourd'hui; elles ont été
décrites et commentées par Bastian 2 .
D'autres ruines signalées par Stoll sur le sol du Guatemala, à
Pantaléon, à Baul, lui semblent aussi devoir être attribuées à cette
nation 3 . Ces restes, qui furent ensuite mentionnés par Bransforf» ',
vincia del Santissimo Nombre de Jésus de Guathemala. Elle a été publiée par
M. Seler, Die Tageszeichen der aztekischen und maya Gottheiten (SGA,
vol. I, p. 418). Cf. Ê. Seler, Der Codex Borgia, Berlin, 1902, in-f°.
t. S. Habel, The sculptures of Santa-Lucia Cozumalhuapa (SCK, vol. XXII,
Washington, 1880), traduit en français sous le titre : Sculptures de Santa-
Lucia Cosumal whuapa 'Annales du musée Guimel, vol. X, Paris, 1894).
2. Steinsculpturen aus Guatemala, Berlin, 1882, in-8. Traduction française
sous le titre: Notices sur les pierres sculptées du Guatemala acquises par le
musée de Berlin {Annales du musée Guimet, vol. X, Paris, 1894).
Le D r Bastian émit l'hypothèse que ces monuments étaient d'origine toi-,
tèque ; plus tard, le D r Berenut crut y voir l'œuvre des Qu'ichés. C'est Stoll
(Zur Ethnographie der Republik Guatemala, Zurich, 1880, pp. 13-14) qui
démontra l'origine pipile de ces ruines.
3. Zur Ethnographie der Republik Guatemala, Zurich, 1880, in-8, p. 12.
4. Report on explorations in Central America, in /&?/-(RS, 1882, Washing-
ton, 1884, p. 811).
LES NIQUIKANS DU NICARAGUA 393
furent figurés par Vreeland*. A Pantaléon, ville voisine d'AV
cuintla, Vreelànd trouva plusieurs statues de grande taille, en
basalte noir, d'un style assez grossier et très différent de celui de
l'Amérique centrale. On peut attribuer ces monuments à la nation
pipile. Peut-être des fouilles bien menées en cette partie de l'Amé-
rique nous donneront-elles quelques renseignements nouveaux sur
les Pipiles.
§ IL — Les Niquirans du Nicaragua.
Les premiers témoins, Oviedo 2 , Las Casas 3 , nous disent que le
Nicaragua était partagé entre deux races fort différentes. L'une,
habitant sur les côtes de l'Atlantique, menait une vie précaire, par
la chasse et la pêche ; l'agriculture lui était presque inconnue. L'autre
habitait les coteaux élevés de l'intérieur, salubres et fertiles.
Ce dernier, au dire cI'Oviedo, se subdivisait en deux nations : les
Chorolegas, qui s'étendaient le long de l'océan Pacifique, jusqu'à
la région des deux grands lacs et jusqu'à la péninsule de Nicoya,
c'est-à-dire jusqu'au delà de la frontière actuelle du Gosta-Kica ; ils
formaient plusieurs tribus, dont il sera plus loin question. Au nord
de ceux-ci, sur le lac de Nicaragua et les îles qu'il renferme, et sur
une étroite bande de terrain atteignant le Pacifique, vivait un peuple,
auquel M. Squier a donné le nom de Niquirans".
Les Niquirans avaient une tradition suivant laquelle ils venaient
du nord-ouest; leur pays d'origine se nommait Ticomega Emagua-
tega 6 . Torquemada dit que les Aztèques qui poussèrent jusqu'au
Nicaragua comprenaient les Cholultecas, qui s'établirent aux alen-
tours du golfe de Nicoya' 5 . Il n'est pas encore certain que ces Cho-
lolfèques fussent des peuples d'origine aztèque".
Sur l'histoire des Niquirans nous n'avons que ce que nous dit
1. Gh. Vreelam) et .1. F. Brani>skori>, Anliquities at Pantaléon, Guatemala
(RS, 1884, Washington, 1885, pp. 719-730).
2. Historia gênerai de las Indias,\ïb. XXIX, cap. xxi.
3. Historia de los Viajes y descuhrimienlos de los Castellanos in America,
p. 28.
Î. Nicaragua, p. 309. Plus tard, le D 1 Berendt les a désignés comme les
Nicaraos (Brintox, The Gûegûence, p. vi).
5. Squier, Nicaragua, p. 329.
6. Torquemada, Monarquia Indiana, lib. III, cap. Î0 (Squier, Nicaragua.
p. 330, fait remarquer qu'il doit s'agir non du golfe de Nicoya, au Costa-Rica,
mais du golfe deFonseca où il trouva encore, en 1850, une tribu de Chololtecas.
1. Brixton, The Gûegùence, p. ix, voit dans ce nom un terme de mépris
qui leur aurait été appliqué par les Niquirans).
394 LES NATIONS NÀHUAS DE l'aMERIQUE CENTRALE
Torquemada, et Ixtlilxochitl ' l'ait remonter leur arrivée au Nica-
ragua à la grande émigration toltèque. Fort heureusement nous eu
savons plus sur leurs mœurs, leur religion, leurs arts.
Les Niquirans étaient divisés en nombreuses tribus. Dans cer-
taines, le pouvoir législatif était exercé par un conseil électif de
vieillards (très probablement un conseil de clan) auxquels on don-
nait le nom de Huehue 2 . C'étaient eux qui nommaient les chefs
militaires. Ces derniers prenaient place au conseil, mais ils étaient
surveillés jalousement: celui d'entre eux qui paraissait devenir
influent, et susceptible de centraliser le pouvoir, était mis à mort
par ordre des Huehue. Ces vieillards étaient aussi les chroni-
queurs; ils tenaient les livres qui indiquaient les frontières tribales
et fixaient les limites des propriétés particulières. Ces sortes de
plans cadastraux étaient de véritables cartes, sur lesquelles étaient
marqués les rivières, les lacs et les forêts.
D'autres tribus étaient gouvernées par des caciques à pouvoir
absolu. Leur organisation politique était au fond semblable à celle
des tribus démocratiques et nous y retrouvons encore des traits qui
rappellent Mexico.
Les caciques étaient toujours assistés d'un conseil, dont les
membres portaient des insignes honorifiques. Ces conseillers
étaient nommés pour quatre mois, puis ils rentraient dans la masse
de la population. Leur principal devoir était de nommer des fonc-
tionnaires exécutifs, qui leur étaient subordonnés pendant les quatre
mois que duraient leurs fonctions. Deux de ces officiers exécutifs
surveillaient les marchés pour assurer le bon ordre, punir les tra-
liquants qui se servaient de fausses mesures ou qui fraudaient les
marchandises. Ces mêmes officiers de police veillaient à l'accom-
plissement des devoirs de l'hospitalité envers les étrangers. Ils
correspondent donc parfaitement aux ti&nquizpantlayacaquê du
Mexique 3 .
Le conseil portait le nom de Monexica et résidait dans un édifice
particulier, nommé grepon (le tecpan mexicain), entouré de larges
couloirs où étaient emmagasinées les armes de la communauté (le
1. Histoire des Chichimèques, p. 185.
2. Squieh, Nicarnyuu, p. 340, n. 1, a fait des spéculations très aventurées sur
ce terme: il suppose qu'il provient du redoublement du mot /nie, « grand » [au
vrai : huey], et qu'il aurait voulu dire: « très grands ». Huehue signifie sim-
plement <« vieux ».
3. Voir p. 301.
LES NIQUIRANS DU NICARAGUA 395
tlacochcalco de Mexico). Le conseil pouvait combattre dans sesdéci-
sions les actes du cacique, mais celui-ci avait le droit de passer
outre ; de plus il pouvait dissoudre le conseil, et celui-ci n'était
convoqué à nouveau que par ses ordres.
Les caciques avaient des hérauts qui portaient leurs ordres et
traitaient les affaires avec les autres chefs '.
Les guerriers élisaient, dans leurs rangs, un chef de guerre. Ce
chef était l'équivalent des capitaines des « barrios » de Mexico,
llacatecnhtli, etc. C'était lui qui menait les troupes à la bataille. Il
était assisté des chefs civils et héréditaires, et si le chef militaire suc-
combait, c'est un de ceux-ci qui prenait le commandement de l'ar-
mée. Tous les guerriers qui s'étaient signalés par leur vaillance, qui,
par exemple, avaient vaincu un ennemi dans un combat singulier
acquéraient le titrede tapaliqui (les tequihua de Mexico). Contraire-
ment à ce qui se passait au Mexique, les lâches qui abandonnaient le
combat n'étaient pas mis à mort; on se contentait de les dépouil-
ler de leurs armes et on les chassait de l'armée. Le butin n'était pas
réparti d'une façon égale : chaque guerrier gardait ce qu'il avait pu
prendre. Quant aux prisonniers, les guerriers cherchaient à en faire
le plus possible pour les sacrifices, car cette capture leur rapportait
de grands honneurs.
Sur la constitution du clan, nous ne connaissons rien de positif;
les quelques renseignements que nous fournissent à ce sujet les
anciens auteurs semblent à peine dignes de foi : OviEDo,par exemple,
nous dit que la parenté n'était pas une entrave au mariage, au delà
du premier degré (?), et qu'au contraire les mariages interfamiliaux
étaient encouragés comme resserrant les liens de parenté 2 . Le
mariage, par ses rites, ressemblait fort à celui des Mexicains : les
parents des deux futurs époux s'entendaient entre eux ; lorsqu'ils
étaient d'accord, un prêtre sacrifiait quelques volailles et un rula
(un chien), et invitait à la fête les voisins et les amis. Puis les époux
se rendaient à une maison où brûlait un feu de résine, et le cacique
leur faisait un discours ; il les laissait ensuite seuls : lorsque la
résine était consumée, le rite était terminé. Les parents donnaient
au couple une certaine étendue de terrain et des arbres fruitiers
qui devaient assurer leur subsistance; si le couple restait stérile, ce
champ devait revenir aux familles respectives 3 . Il est probable que
i. Oviedo, Historia (/entrai de las Indias, lib. XXIX, cap. xxi.
•2. Id., ibid., lib. X.'
3. Id.. ibid., lib. X.
396 LES NATIONS NAHUAS DE L'AMERIQUE CENTRALE
cette distribution de terre était faite non par les « parents » des
nouveaux mariés, mais par le clan ; là comme au Mexique, la terre
ne devait pouvoir être reprise que dans le cas où on la laissait en
Triche ou improductive, mais ce qui a pu tromper Oviedo, c'est que,
probablement, alors que les couples qui avaient des enfants
voyaient s'accroître leur terrain de culture, les couples stériles
conservaient seulement le lopin de terre qui leur avait été attribué
lors de leur mariage.
Oviedo nous dit qu' « à l'exception du cacique, tous les hommes
devaient être monogames »; la bigamie était punie d'exil, les biens
du coupable étaient confisqués et donnés au conjoint lésé, homme
ou femme, qui se trouvait délivré des liens du mariage et pouvait
en contracter un nouveau. Non moins étonnante est l'assertion
qu'à une certaine fête il régnait une promiscuité totale.
Les lois pénales étaient strictes : le meurtre volontaire était puni
de mort, l'homicide involontaire devait être racheté par une forte
indemnité ; les voleurs étaient rasés et devenaient les esclaves de
leurs victimes jusqu'à restitution complète des biens volés ; les
hommes accusés de crimes contre nature étaient lapidés. Quant au
jugement, à ses formes, nous ne savons que ce qui a été dit plus haut.
Nous sommes un peu mieux renseignés sur ce qui concerne la
religion des Niquirans.
Oviedo nous assure que les habitants du Nicaragua avaient tous
la même religion. Il nous en donne une esquisse, d'après les résultats
d'une enquête, faite en t528 par Fray Francisco de Bobadilla, pai
ordre de Pedrarias Davila, gouverneur du Nicaragua.
Les dieux des Niquirans s'appelaient teole (nahuatl teotl) ; ils
résidaient au ciel et étaient immortels. Les deux divinités suprêmes,
le dieu Tamagosfad et la déesse Zipaltonal (le Cipactonal de
Mexico), avaient créé la terre et tout ce qu'elle contient ; elles rési-
daient dans l'Est. L'un des informateurs de Bobadilla leur adjoignait
un dieu plus jeune, nommé Ecalchotet le petit Ciagat (Ceacatl, un
des surnoms de Quetzalcohuatl) , qui prirent aussi part à la création,
Oviedo mentionne encore Home-Atelite (Ome-lecuhtli), et Home-
Ateciguat (Ome-cihuatl), parents du dieu Quiateot (Quiahuiteotl),
qui envoie la pluie aux hommes.
Mixeoa (Mixcohuatl) était invoqué par les marchands : une prière
lui était adressée avant la conclusion d'une affaire, car il portait de
la chance. Le dieu de l'air se nommait « Chiquinau ou Hecact » , c'est-
à-dire chicunaui ehecatl (9 vents). Enfin, Bobadilla nous mentionne
LES NIQUIRANS DU NICARAGUA 397
le dieu de la famine Vizetot, dans lequel on retrouve facilement le
Huitziton de PAnahuac.
Le monde fut créé par Tamagoslad et Zip al tonal, et détruit
une fois par un déluge. Tamagoslad et Zipalfonal descendirent
alors du ciel, dispersèrent les eaux et créèrent à nouveau toutes les
choses que nous y voyons aujourd'hui.
Les Niquirans croyaient que l'âme était un principe immortel; ils
le nommaient le julio ou « cœur ». A la mort, le julio s'échappait
du corps, sous forme humaine.
Après la mort, les âmes n'avaient pas toutes le même sort: les
unes s'en allaient vivre au ciel avec Tamagoslad et Zipallonal; les
autres descendaient sous terre, pour être hébergées par Miquelan-
leote (Mictlantecuhlli). Les divers informateurs de Bobadilla, qui
appartenaient à des classes sociales différentes, définissaient de façons
diverses les qualités nécessaires que devait avoir l'âme du défunt
pour aller vivre dans l'Elysée de Tamagoslad. Les morts habitaient
leurs territoires célestes pour l'éternité toute entière. Exception
était faite, cependant, pour les âmes des enfants morts avant d'être
sevrés. Suivant le chef Mizeztoy, ils retournaient aux maisons de
leurs pères et ceux-ci les reconnaissaient et pourvoyaient à leur sub-
sistance. C'est dire que, dans une famille où était mort un enfant,
le premier-né portait le nom de celui qui venait de disparaître.
La partie de la religion que nous connaissons le moins mal est le
rituel. Les renseignements que donne Bobadilla lui furent fournis
par treize indiens Niquirans qui lui décrivirent en détail les
temples et les prêtres. Les temples servaient surtout d'oratoires ; le
peuple venait y brûler des parfums devant les idoles ; ces idoles,
nommées teohat, étaient de pierre.
Les temples étaient probablement semblables aux teocallis mexi-
cains, bien qu'aucune construction de ce genre n 1 ait été découverte
au Nicaragua ; il est vraisemblable qu'ils se composaient d'une cour
et d'un sanctuaire, où étaient placées les teohat. Devant, s'élevaient
des huttes déterre, déforme conique, nommées tezaril, auxquelles
on accédait par un escalier. C'est là que s'accomplissaient les rites
solennels sous la direction des prêtres nommés tamagoz (souvenir
lointain du nom aztèque de tlamacazqui).
Les renseignements relatifs aux prêtres sont moins précis et
indiquent une différence assez considérable avec ce que nous savons
du sacerdoce de Mexico : le cacique principal faisait fonction de
pontife. Il entrait au temple où il priait pour tous ; pendant ce
398 LES NATIONS NAHUAS DE L'AMERIQUE CENTRALE
séjour, personne ne pénétrait dans le sanctuaire. Le cacique restait
en prière une année entière: on lui apportait des vivres, de façon
qu'il n'eût pas à quitter l'enceinte sacrée. Lorsque l'année était
écoulée, on donnait une grande fête en son honneur, on lui perçait
les narines, puis un autre chef venait le remplacer, qui devait éga-
lement passer une année en ce lieu, car le temple devait toujours
être occupé par un chef. Les serviteurs du temple étaient des céli-
bataires qui y entraient à la condition d'y rester un an dans la conti
nence absolue, depuis le moment où le cacique entrait dans le
temple jusqu'à celui où il en sortait. On admettait parfois des gens
mariés, qui passaient une année à servir les dieux.
Les temples étaient balayés exclusivement par de jeunes garçons,
les gens âgés et mariés ne pouvaient s'acquitter de cette besogne.
Jamais les femmes n'y étaient admises et elles ne pouvaient touchei
aucun des objets qui pénétraient dans les lieux sacrés.
Le rite principal de la religion des Niquirans, comme de tous les
peupJes de l'Amérique centrale, était le sacrifice d'êtres humains,
prisonniers de guerre ou enfants. Cerezeda décrit en détail ces
sacrifices. « Les chefs gardaient un certain nombre de captifs de
guerre ou d'enfants élevés dans ce but. Ils étaient très considérés et
on leur fournissait toutes les choses qu'ils demandaient. Au joui
désigné pour la cérémonie, le cacique principal, le « roi », montait
au tezarit et le peuple se rassemblait autour de l'autel ; après le
cacique venaitle prêtre qui proclamait qu'un sacrifice allaitavoir lieu
La victime était étendue sur une pierre plate, de la longueur d'un
homme, le prêtre lui ouvrait la poitrine, lui arrachait le cœur et
oignait avec le sang la bouche des idoles; puis le corps était découpé
en morceaux, qui étaient distribués entre les prêtres, les chefs et
le peuple ; la tête était pendue, comme une sorte de trophée, à cer-
tains arbrisseaux, qui étaient plantés près du temple. » Suivant
Bobadilla, les corps des enfants sacrifiés étaient enterrés.
Les rites funéraires sont décrits sommairement par Bobadilla.
Les enfants étaient enveloppés dans une étoffe de coton et enterrés
devant le seuil de la maison. Les cadavres des adultes étaient brûlés,
avec tous leurs biens et un peu de maïs, placé à côté d'eux dans
une calebasse ; on brisait sur le lieu de la sépulture des idoles de
pierre, « pour qu'elles pussent penser au mort pendant 20 ou 30
jours, puis les oublier ensuite ». A la mort d'un cacique, on jetait
au feu toutes ses richesses et tout l'or qu'il possédait, puis les cendres
LES NIQUIRANS DU NICARAGUA 399
étaient recueillies, placées dans un vase de terre et enterrées devant
le seuil de sa maison.
Les premiers colons espagnols virent pratiquer une sorte de
confession auriculaire. La confession n'était pas faite à des tamagoz
mais à des vieillards, d'une discrétion à toute épreuve, choisis parle
conseil, et qui devaient observer pendant toute leur vie une chasteté
absolue. Ils portaient une calebasse pendue à leur cou comme insigne
de leurs fonctions. Ces sortes de religieux imposaient certaines péni-
tences, au profit des temples.
Comme dans tous les pays de langue nahuatl, il était de rigueur,
lors de certaines fêtes, de se sacrifier les organes génitaux; le sang
était répandu sur du maïs, qui était ensuite consommé en repas
communiel.
Bobadilla nous dit que les Niquirans avaient tous les ans vingt
et une fêtes, dont il n'a pas conservé les noms. Cerezeda etHERRERA
nous décrivent Tune de ces grandes cérémonies, comprenant un
sacrifice et une procession accompagnée de danses et de chants. Tout
le peuple prenait part à la procession, conduit par les prêtres, vêtus
de longs surplis en étoffes de coton et portant des sacs remplis
d'herbes pulvérisées. Le peuple suivait, chaque personne tenant un
petit drapeau, sur lequel était représentée une divinité. Le sol sur
lequel se déroulait le cortège était recouvert de tapis et jonché de
fleurs. Le prêtre principal portait un grand étendard et prenait la
tête; tous les assistants chantaient en marchant; lorsque l'étendard
faisait halte, les chants cessaient et les assistants commençaient les
prières. A un signe du prêtre, tous se piquaient, recevaient le sang
sur du papier de maguey, avec lequel on frottait la face de l'idole ;
les jeunes gens dansaient pendant cette cérémonie.
Le prêtre s'inclinait légèrement devant l'étendard, les chefs, puis
les gens du peuple faisaient de même, à tour de rôle, et chacun
allait murmurer à l'idole ses souhaits.
Il est possible qu'il y ait eu vingt et une fêtes ; dans ce cas, dix-
huit devaient correspondre aux fêtes mensuelles des Aztèques et trois
étaient particulières aux Niquirans. Il a malheureusement négligé
de nous indiquer les noms de ces cérémonies; par contre, il nous
a fourni les noms des jours qui correspondent complètement,
comme ceux des Pipiles, à ceux du calendrier de Mexico.
400
LES NATIONS NAIIUAS DE L AMERIQUE CENTRALE
Nicaragua
Mexique
1.
ci pat
« crocodile »
cipactli
•2.
acat [ecat]
« vent »
ehecatl
3.
cali
« maison »
calli
4.
quespal
« lézard »
cuetzpallin
5.
coat
« serpent »
coati
6.
mis i s te
« mort »
miquizlli
1 .
maçat
« cerf »
mazatl
8.
toste
« lapin »
tochtli
9.
at
« eau »
atl
10.
izq Hindi
« chien »
izcuintli
11.
o coma te
« singe »
ozomatli
12.
malinal
a liane »
malinalli
13.
agat
« roseau »
acatl
14.
ocelot
« jaguar »
ocelotl
15.
oate
« aigle »
quauhtli
16.
coscagoate
« vautour »
cozcaquauhtli
17.
olin
« vent »
olin
18.
lapecat
« silex »
tecpatl
19.
quiaùit
« pluie »
quiauitl
20.
sochit
« fleur »
xochitl
Cette liste fut recueillie clans le village de Teoca par Bobadilla.
Ce sont, dit-il, les noms des divinités que les habitants de ce village
adoraient au commencement de leurs « semaines ». Un coup d'œil
suffît à montrer la complète identité de ces noms avec ceux du
calendrier de FAnahuac, et nous permet de croire que les deux
systèmes devaient se ressembler extrêmement ; c'est malheureuse-
ment tout ce que nous savons de la chronologie des Niquirans.
Nul doute que les Niquirans ne possédassent des livres analogues
aux rituels et aux tonalamall du Mexique. Oviedo * dit que, dans les
temples, on conservait des sortes de manuscrits. Ils étaient peints en
noir et en rouge, sur du parchemin fait de peau de cerf ; larges
comme la main d'un homme, ou un peu plus, ils avaient 10 à
12 mètres de long et se repliaient à la façon d 1 un paravent. « Bien
que les caractères ne fussent ni des lettres ni des figures, ajoute
Oviedo, ils n'étaient pas sans avoir une signification. » Aucun manus-
crit niquiran n'a encore été découvert.
I . Historia gênerai de las Indias, lib. IV, cap. xxxvi. Herrera dit cependant
que, seuls des peuples du Nicaragua, les Chorotegas possédaient des manus-
crits Décades, vol. III, lib. II, cap. 18). C'est certainement une erreur.
LES NIQUIRANS DU NICARAGUA 401
Très pende renseignements nous sont parvenus sur les pratiques
magiques des anciens Nîquirstns : la magie maléficiaire était prati-
quée par des individus du nom de texoxes, qui paraissent corres-
pondre aux techichiuas, « sorciers suceurs » du Mexique. Un des
rites divinatoires consistait à jeter de petits bâtons ou des fétus de
paille. On nous signale chez les Niquirans la croyance au mau-
vais œil dont l'existence ne nous est pas bien attestée au Mexique.
Les Niquirans étaient bien faits et de teint plus clair que les
peuples environnants. Ils se rasaient la tête en laissant seulement un
cercle de cheveux; ils portaient des ornements aux oreilles. Ils
s'aplatissaient la tête, coutume qui ne nous a jamais été signalée chez
les Aztèques. « Quand les enfants sont très jeunes, dirent les indi-
gènes à Bobadilla, leurs têtes sont tendres et on les pétrit alors dans
la forme que vous voyez être la nôtre, au moyen de deux morceaux
de bois, creusés dans le milieu. Cette coutume, donnée à nos
ancêtres par les dieux, nous donne un air noble, et nos têtes sont
ainsi mieux adaptées au port des fardeaux. »
Leurs habits étaient faits de tissus de coton. Les hommes du peuple
étaient vêtus d'une sorte de pourpoint sans manches et d'une cein-
ture qui, après avoir fait le tour du corps, passait entre les jambes et
s'attachait derrière 1 . Lies femmes portaient un jupon, qui prenait à la
ceinture et leur descendait plus bas que les genoux ; de plus une sorte
de châle entortillait le buste 2 . Les deux sexes portaient des san-
dales faites de peau de cerf, nommées cutares (nahuatl : cactli), et
attachées par une corde de coton, passant entre les orteils et autour
de la cheville.
Les armes des Niquirans étaient identiques à celles des Mexicains.
C'étaient des lances, des flèches à pointe de silex, de cuivre ou
d'arête de poisson, et surtout le maquahuitl, gourdin dans lequel on
avait inséré des fragments tranchants d'obsidienne. Comme armes
défensives, on nous signale le bouclier de bois, couvert de peau et
orné de plumes, portant le blason de chaque combattant, et la cui-
rasse de coton piqué, très épaisse et presque impénétrable à la
flèche 3 .
Cette partie de l'Amérique centrale ne contient pas de ruines ;
nous devons, pour nous faire une idée de l'ancienne architecture
1. Le maxlli mexicain.
2. Le huipilli mexicain.
3. L ichca-huipilli des guerriers aztèques.
Manuel d'archéologie américaine. 26
1:02 LES NATIONS NAHUAS DE LAMERIQUE CENTRALE
des Niquirans, recourir aux anciens auteurs. On a déjà lu, d'après
Oviedo et Gerezeda, la description des temples. Les maisons des gens
du commun étaient des constructions grossières en roseaux, recou-
vertes d'herbes 4 , analogues à celles qu'habitent encore quelques
Indiens pauvres du Nicaragua; les résidences des chefs étaient plus
grandes et plus commodes.
Tous les villages avaient une ou plusieurs places autour des-
quelles se groupaient les temples et les édifices publics (maison du
conseil, habitations des chefs); ces constructions étaient ombragées
par des arbres de belle venue, et si serrés les uns contre les autres
que l'accès de la place en était rendu difficile.
Sur ces places se tenaient, à certains jours fixés, des marchés nom-
més tianguez (forme à peine altérée du nahuatl tianquizlli). Par un
privilège singulier, tout le commerce était aux mains des femmes ;
il était interdit aux hommes de pénétrer sur le tianguez ou même
d'y regarder. Les femmes des villages amis venaient commercer
dans ces marchés et y apportaient les produits naturels et manu-
facturés de leur terroir.
Bien que la plupart des transactions eussent lieu par échange
direct, il existait, comme au Mexique, une sorte de monnaie. Les
urains de cacao avaient une valeur conventionnelle et invariable.
La plupart des auteurs mentionnent l'existence, chez les Niqui-
rans, d'objets en or, mais nous en ignorons le style et la technique.
Peut-être provenaient-ils des pays du Sud, Gosta-Rica et Ghiriqui,
où les Gtietares et les Talamanques avaient poussé assez loin l'art
de l'or martelé.
Par contre, les fouilles de Bransford 2 et celles de G. Bovallius
nous ont fait connaître la poterie et la sculpture ancienne du Nica-
ragua.
A Ometepec, Bransford découvrit quelques urnes funéraires,
assez analogues à celles trouvées récemment au nord de l'Argen-
tine par M. E. Boman. Les poteries de dimensions plus modestes
abondent. Les formes de la poterie niquirane sont extrêmement
variées ; on y retrouve des types de toutes les parties de l'Amé-
rique. On y voit des vases en forme de mocassins, analogues à ceux
des mounds de l'Amérique du Nord ; des plats supportés par trois
1. Le xncalli des Mexicains.
2. Les fouilles de Bransford furent fuites dans Vile (V Ometepec, au centre
du lac de Nicaragua, et dans quelques stations riveraines.
LES NIQUIRANS 1)1 NICARAGUA 403
oiseaux ou trois têtes d'animaux tels qu'on en a découvert au Pérou,
des bols hémisphériques qui rappellent la poterie de l'Amazone,
des écuelles tron coniques comme celles du Mexique, enfin des idoles
de terre cuite qui semblent un compromis entre les produits de la
céramique aztèque et celle du Pérou.
La décoration peinte rappelle la belle poterie aztèque ou
tarasque, si ce n'est que les céramistes du Nicaragua n'avaient
pas une palette aussi riche et aussi variée que leurs frères du Nord.
M. G. Bovaluus a surtout fait connaître les sculptures des Niqui-
rans. Ce sont de grandes figures d'hommes ou de femmes nus, d'un
style assez grossier et très particulier, mais qui se rapprocheraient
plutôt des produits de la plastique gùetare ou antilienne que de ceux
de la sculpture mexicaine.
Les résultats des fouilles archéologiques prouvent que, si les
Niquirans furent, sans erreur possible, une colonie aztèque et s'ils
conservèrent les coutumes de leurs frères du Nord, ils n'en subirent
pas moins les influences des peuples voisins. Toutefois, on ne peut
mentionner aucun trait qui les rapproche des peuples mayas -
qu'ichés. Ils rappellent plutôt les tribus de l'isthme de Panama, des
Antilles et de la Colombie.
%<
■$
Peuples du groupe maya.
Peuples du groupe qu'ichè.
Peuples du groupe tzental.
Peuples du groupe pokonchi.
Peuples du groupe marne.
Fig. 141. — Carte de la répartition des Mayas-Qu'ichés.
LIVRE II
LES PEUPLES CIVILISÉS DE L AMÉRIQUE
2 e PARTIE. — LES MAYAS-QU'ICHÉS
CHAPITRE PREMIER
LES POPULATIONS PRIMITIVES
Sommaire. — I. Les Mayas-Qu'ichés. — II. L'origine des Mayas-Qu'ichés. —
IÏF. Les textes en langue indigène.
§ I. — Les Mayas-Qu'ichés.
Au sud du Mexique vivaient, à l'époque de la conquête, les
Mayas-Qu'ichés.
Les Mayas-Qu'ichés forment une des familles les plus homogènes
de l'ethnologie américaine. On les divise généralement en trois
groupes: les Huaxtèques de la Vera-Cruz et du Tamaulipas; les
Mayas et les peuples apparentés du Yucatan et du Chiapas ; les
Quiches et autres tribus du Guatemala. Mais si on classe les peuples
d'après leurs affinités linguistiques, il faut distinguer, d'après
M. Stoll ' :
Le groupe le plus occidental, celui des Tzentals, appelés aussi T zen-
dais, Tzeltals, etc. Les peuples qui le composent sont les Chon-
tales, qui vivent dans le Tabasco ; les Tzentals proprement dits,
groupés dans la partie nord-est de l'État mexicain de Chiapas, non
loin de la frontière du Guatemala ; les Tzotziles (aussi nommés Qué-
lènes, Zolzlems par les anciens Espagnols et désignés par les
peuples de langue nahuatl sous le nom de Tzinacantecas) 2 , qui
habitent les environs de San Cristohal, au centre du Chiapas ; les
1. Otto Stoll, Zur Ethnographie der Republik Guatemala, Zurich, 188 i,
in-8.
2. Zotzil signilie « les chauves-souris » (cf. maya Zotz). Le nom nahuatl a le
même sens (Tzinacan =« chauve-souris »).
406 LES POPULATIONS PRIMITIVES
Chaneabals ou Chanahals, qui vivent au sud et à l'est des précé-
dents, dans le Chiapas, près de Comitan ; les Choies, qui habitent
le Guatemala et auxquels il faut ajouter les Chortis, qui résident
aujourd'hui sur la frontière du Guatemala et du Honduras dans les
départements de Chiquimula et de Zacapa ! , et les Mopanes, qui
peuplent une partie du nord du Guatemala.
Le second groupe est celui des Pokonchis. Il comprend l'impor-
tante nation des Qitekchis, qui vivent autour de Goban, sur le rio
Gahabon, au centre du Guatemala. Les Quekchis sont actuelle-
ment la nation indienne la plus vivace du Guatemala et leur langue
se substitue peu à peu à celle de toutes les tribus environnantes ;
les Pokonchis proprement dits, groupés aux environs de Tactic, au
sud des précédents, et les Pokomames qui occupent la partie
sud-est du Guatemala, vers les frontières de la République de San
Salvador.
Le troisième groupe, celui des Quiches, a joué le rôle historique
le plus important. Il comprend les Quiches (ou Utlatecas) qui
occupent le sud-ouest du Guatemala, jusqu'à la côte du Pacifique;
les Uspantecas, petite tribu des environs de San Miguel Uspantan ;
les Cakchiquels, voisins des Qu'ichés, et les Tzuluhiles établis au
nord des précédents, dans les environs de l'importante ville de Que-
zaltenango, sur les bords du lac d'Atitlan.
Le quatrième groupe est celui des Marnes; il comprend : les
Marnes qui peuplent le sud-ouest du Guatemala, les Aguacatecas,
des environs de Huehuetenango, et les Jxiles.
Le plus important de tous ces groupes est le groupe Maya. Il est
localisé dans l'État de Yucatan et clans la partie nord-est du Guate-
mala nommée Peten. Les Mayas proprement dits habitent le Yuca-
tan et le Honduras britannique. Le Peten était autrefois le terri-
toire des Itzas ou ltzaex ; il est aujourd'hui habité par une popu-
lation d'Indiens sauvages, très timides, d'abord difficile, les Lacan-
dons qui parlent le maya presque pur 2 .
On peut donc dire, en faisant abstraction des Huaxtèques, que
les peuples de langue maya-qu'ichée occupent la totalité du Chiapas
1. M. Stoll plaçait les Chortis dans le groupe pokonchi, en raison de sa
situation géographique. Mais M. Sapper a montré que les langues Chol et
Chorli bien que parlées à des distances considérables sont presque identiques,
Choies und Chorties (CIA, Québec, 1907, pp. 423-447).
2. A. Tozzer, A comparative study of Mayas and Lacandones (Archseolocfi-
cal Institnte of America, New-York, 1907).
LES MAYAS-Qu'lCHÉS 407
(à l'exception du territoire habité par les Chapanèques), du Yucatan,
du Honduras britannique et du Guatemala. Quelques Chorlis
habitent les parties occidentales de la république du Honduras, et
les Pokomames débordent quelque peu dans le San Salvador. A en
juger par l'archéologie, les Mayas-Qu'ichés occupent à peu près le
même territoire qu'autrefois. Leur limite ancienne est marquée à
l'ouest par les monuments de Comalcalco (Tabasco) et de Palenque
(Chiapas), à l'est par ceux de Copan (Honduras), au nord par la pointe
extrême du Yucatan (cap Gatoche), au sud par la côte guatémalienne
du Pacifique.
§11. — L 'origine des Mayas-Qu'ichés
11 y a longtemps qu'on s'est demandé si les Mayas-Qu'ichés étaient
aborig-ènes ou immigrés. Dans le dernier cas, d'où venaient-ils?
Les ressemblances extérieures de l'architecture et de l'écriture dont
témoignent les monuments du Yucatan et du Guatemala avec
celles de l'Ancien Continent ont incliné certains auteurs à voir dans
les Mayas les descendants des Egyptiens, des Chaldéens, des Car-
thaginois, des anciens Hindous, etc.
Le peuplement de ces régions paraît être récent, et les
Mayas-Qu'ichés n'en sont probablement pas les plus anciens
habitants. M. Mercer ' qui a exploré avec soin les cavernes du
Yucatan n'a trouvé nulle part de traces très anciennes de la pré-
sence de l'homme. D'autres recherches, faites par M. E. H. Thomp-
son dans la caverne de Loltnn (Yucatan) 2 et par M. G. Byron-
Gordon dans celle de Copan (Honduras) 3 , ont amené la découverte,
dans les couches profondes, de débris qui n'appartiennent pas à
l'industrie des Mayas-Qu'ichés. Peut-être cette très ancienne popu-
lation était-elle de la même race que les Indiens mal connus qui
peuplent aujourd'hui encore les forêts du Honduras et du San Sal-
vador, ou même était-elle composée d'Indiens semblables à ceux
qui laissèrent des traces de leur civilisation dans les Grandes Antilles
et au Costa- Rica.
$ III. — Les textes en langue indigène .
Les traditions historiques ne valent guère mieux que celles qui
t. II. Mercer, The Hill-caves of Yucatan, New- York, 1903.
2. Explorations of the Cave of Loltun (MPM, Cambridge (Mass.). vol. [,
Q° 2, 1897. in-4° .
3. Caverns of Copan MPM, Cambridge Mass. , vol. I, n° 5, 1898, in-i° .
108
LES POPULATIONS PRIMITIVES
relatent les origines de la nation aztèque. Elles sont consignées
dans des documents de nature diverse. Au Yucatan, nous avons
les Livres de Chilan-Balam ; ce sont des manuscrits exécutés par
des indigènes qui connaissaient les caractères latins. Ils contiennent,
plus encore que les « Belaciones » publiées assez récemment en
Espagne, des renseignements précieux sur les anciennes croyances,
l'histoire et la topographie du Yucatan précolombien. Quelques
fragments en furent publiés par Don Pio Perez dans le Registro
Yucateco, vers le milieu du xix e siècle; Brasseur de Bourbourg *,
Stephens 2 et Brinton 3 ont aussi fait connaître une partie de ces
« Livres ». Les manuscrits utilisés par Pio Perez furent acquis
plus tard par le D r Behrendt, qui ne trouva pas l'occasion de les
utiliser. Après sa mort, ils passèrent entre les mains de Brinton.
Celui-ci en publia quelques fragments dans ses Maya Chronicles
(Philadelphie, 1882) /( .
Brinton 5 a publié un autre document en langue maya : la
Chronique de Chacxulubehen (nom d'un village sans importance
et qui se nomme aujourd'hui Chicxculub), qui raconte les évé-
nements qui se sont passés au Yucatan au temps de la conquête et
une centaine d'années auparavant.
Jusqu'à ce jour, nous ne connaissons qu'un seul document en
langue qu'ichée. C'est le Popol-Vuh, que Brasseur de Bourbourg
apubliésous le titre de « Livre sacré ». Ce livre, dont nous ne con-
naissons pas les origines, fut trouvé, en 1850, parle D r Scherzer au
cours d'un voyage d'exploration dans le Guatemala. Les indigènes
du Guatemala ont rédigé des Annales ; l'une de celles-ci a été publiée
par Brinton 6 . C'était une pièce de procédure. Il s'agissait d'éta-
1. Relation des choses de Yucatan de Landa, appendice 1 (non numéroté
par Brasseur), sous le titre : Chronologie antique de Yucatan, texte espagnol
de Pio Perez et traduction française, pp. 367-429).
2. Incidents of Travel in Yucatan, New- York, 1813, vol. II, appendice I :
A manuscript wrilten in ihe Maya language (livre de Chilan-Balam de Mani,
pp. 465-469, texte maya et version anglaise d'après la traduction espagnole de
Pio Perez).
3. Maya Chronicles, voir infra.
i. The Books of Chilan-Balam (Proceedings of the American PJiilosophical
Society, Philadelphie, 1882, pp. 125-133). Plus tard M. Seler, passant dans
l'Amérique du Nord, prit copie de quelques passages de ces précieux manu-
scrits. Les « Livres de Chilan-Balam » sontdéposés, depuis la mort de Brinton,
à la Bibliothèque de l'université de Philadelphie.
5. Maya Chronicles, Philadelphie, 1882.
6. D. Brinton, TheAnnalsof Cakchiquels, Philadelphie, 1892. Plusieurs frag-
ments en ont été publiés par Brasseur de Bourbourg dans son Histoire des
nations civilisées, où l'ouvrage est designé sous le nom de Mémorial de Tec-
pan Atitlan.
LES MAYAS-QIMCHÉS 409
blir les droits du clan des Xahilas, l'un des principaux parmi les
Cakchiquels. C'est à la même préoccupation que nous devons plu-
sieurs manuscrits en espagnol, rédigés dans le même esprit, qui
intéressent des familles qu'ichées et qui datent du xvi e siècle, tels
que les « Titulos de los senores quiches de Totonicapan j », les
« Titulos de nuestros ancestros de Otzoya », etc., établis pour
défendre, auprès du Conseil des Indes, les propriétés des indigènes
contre l'avidité des « eneomienderos » espagnols. Probablement en
est-il de même du « Manuscrit Tzutuhil » dont Brasseur de Bour-
rour<; a publié de nombreux fragments, et qui paraît présenter la
plus grande ressemblance avec le Popol-Vuh et les Annales des
(Cakchiquels.
Tous les documents guatémaliens nous fournissent sur l'origine
des tribus des renseignements très semblables. Les documents
mayas sont fort différents, surtout peut-être dans leurs parties
les plus anciennes. Cependant partout domine une légende qui rap-
pelle celle des Toltèques de TAnahuac : les nations civilisées et
installées, les villes créées par un héros civilisateur qui présente
de nombreux traits communs avec Quetzalcohuatl .
1. Publié et traduit en français par M. de Ciiahencky. dans les Actes de
Société philologique, Alençon, 1875, pp. 150-162.
CHAPITRE II
LES ORIGINES ET LES MIGRATIONS LEGENDAIRES DES PEUPLES
MAYAS-QU'IGHÉS
Sommaire. — 1. Les légendes des Qu'ichés et des Cakchiquels. — II. Les tradi-
tions des Tzentals. — III. Les migrations des Mayas. — IV. Quetzalcohuatl-
Guculkan. — V. Les monuments de Ch'ich'en-Itza. — VI. La chronologie
ancienne de l'Amérique centrale.
§ I. — Les légendes des Quiches et des Gakchiquels.
C'est le Popol-Vuh qui nous a gardé la version la plus complète
de la création et de la civilisation des peuples de l'Amérique centrale.
La création de l'homme est attribuée à Tepeu-Gucumatz, équiva-
lent de Quelzalcohuall, et à un certain nombre de divinités placées
sous ses ordres : Hunahpu Ynch, Hunahpu Utiu, Zaki Nima Tziz.
Ils étaient aidés dans ce travail par les deux divinités de la magie :
Xpi Yacoc et Xmucané. Les dieux ne réussissent pas tout d'abord ;
leurs premiers essais sont détruits par eux-mêmes d'une façon qui
rappelle les destructions successives de 1' « Histoire des Soleils »
mexicaine. A la troisième création le soleil, la lune, les étoiles
brillent au ciel et les dieux découvrent, à Paxil et à Cayalà, les
céréales propres à l'alimentation des humains. Les dieux avaient
créé les ancêtres des quatre clans qu'ichés : Balam-Quitzé, « le tigre
au doux sourire », chef du clan de Cavek; Balam-Agab, « le tigre
de la nuit », chef du clan de Nihay ; Mahucutah, « nom signalé »,
chef du clan Ahau-quiché, et Iqi-Balam, « tigre de la Lune »,
souche des clans de Tamuh et (ïllocab. Le Popol-Vuh cite treize
peuplades qui descendaient de ces quatre ancêtres.
Les Annales des Gakchiquels publiées par Brinton donnent des
renseignements peu différents. L'homme est créé à Tulan qui,
disent les Gakchiquels, était située très à l'ouest de leur résidence
actuelle; ils quittèrent Tulan par mer et, naviguant vers Test,
arrivèrent au pays de Nonoualcat où ils choisirent pour chefs
Ll.S TRADITIONS DES TZENTALS UL
(jagawitz et Çactecauh qui, après bien des vicissitudes, amenèrent
le peuple cakchiquel en sûreté, au Guatemala.
§11. — Les traditions des Tzentals.
Les traditions des autres peuples de la même région sont 1res
dilïërentes. Les légendes tzentales, que nous rapporte Ordonkz y
Aguiar ', mentionnent un héros civilisateur nommé Votan, venu
d'un lieu appelé Valum-Yotan, « la Terre de Votan ». Il arriva par
mer à la lagune de Terminos, remonta le cours de la rivière Lacan-
don, et s'arrêta sur les rives de l'un des affluents de celle-ci, où il
créa une ville du nom de Na-chan, « maison du serpent ». Les
Tzentals, qui habitaient les environs, vinrent voir les étrangers
installés à Na-chan et se mélangèrent bientôt à eux et Na-chan
devint le centre d'un grand empire. Les traits qu'OimoNEz prête à
Votan le font ressembler étrangement à Quetzalcohuatl : « Votan
écrivit un livre sur l'origine des Indiens et leurs migrations vers
ces contrées. Il chercha à établir qu'il descendait d'/mos, qu'il
était de la race de Chan, c'est-à-dire du serpent, et qu'il tirait
son nom de Chivim. Il fut, dit-il, le premier homme que Dieu
envoya à cette région pour peupler et partager les terres que nous
appelons l'Amérique. Il fait connaître la route qu'il suivit, et ajoute
qu'après avoir fondé son établissement, il fît divers voyages à
Val u m- Chivim. Ces voyages furent au nombre de quatre: dans le
premier, il raconte que, étant parti de Valum-Votan. il prit sa
route vers la « demeure des treize serpents », de là il alla à Valuni-
Chivim, d'où il passa à la ville où il vit la maison de Dieu, qu'on
était occupé à bâtir Il affirme qu'à son retour de la maison
de Dieu, il alla une seconde fois examiner tous les souterrains par
où il avait déjà passé, et les signes qui s'y trouvaient. Il dit qu'on
lui fit traverser un chemin souterrain qui allait sous terre et se ter-
minait à la racine des cieux : à l'égard de cette circonstance, il
ajoute que ce chemin n'était autre chose qu'un trou de serpent où
il entra parce qu'il était fils de serpent - ». La visite de Votan dans
les lieux souterrains rappelle le mythe très obscur du Popol-Vnh
1. Historin del Cielo y de lu Tierra, Ms. dont des fragments ont été publiés
par Brasseur de Bourbourg en dilï'érents endroits de son Histoire des nations
civilisées du Mexique et de V Amérique centrale.
2. Ordonez v Aguiau, dans Brasseur, Nations civilisées, vol. III. pp. 155-
412 LES LÉGENDES DES PEUPLES MAYAS-Qu'lCHES
qui raconta la descente des frères Hunahpu au Xibalba ou
royaume des ombres. A cette seule circonstance près, il n'existe
rien de commun entre les légendes tzentales cTOrdonez et le Popol-
Vuh ou les Annales des Cakchiquels. Pour quelques auteurs, le
royaume de XiJmlba, ou de Na-Chan, aurait été le centre d'une civi-
lisation particulière, de laquelle seraient sorties, différenciées,
celles des Mayas, des Tzentals, desQu'ichés, des Cakchiquels, etc. J .
£ III. — Les migrations des Mayas.
Ce que nous savons des traditions anciennes des Mayas du Yuca-
tan ne rappelle pas davantage les idées des peuples du Guatemala.
Les traditions signalent une double migration qui aurait peuplé la
péninsule: Tune serait venue du sud-est, l'autre du sud-ouest. La
première de ces migrations est mythique ; quant à l'autre, peut-
être correspond-elle à l'arrivée, au Yucatan, de peuples apparentés
aux Qiïichês et aux Tzentals.
La première migration était conduite par un prince ou héros
mythique, du nom de Itzamnà ou Zamnâ, équivalent du Votan
tzental. Il fonda la ville de Mayapan, qui fut pendant longtemps
la capitale du Yucatan, divisa la terre, la donna aux« seigneurs »
qui composaient sa suite et qui prirent plus tard le nom de Cocomes .
M. Seler 2 a démontré qu 1 Itzamnà n'était en aucune façon un per-
sonnage historique : c'est le dieu du ciel. D'ailleurs, Diego de
Landa 3 nous dit que le fondateur de Mayapan fut Cuculkan : « Ils
ne s'accordent pas sur le point de savoir s'il vint avant ou après
les Itzas, ou avec eux ; et ils disent qu'il était bien dispos et
qu'il n'eut jamais ni épouse ni fils, et qu'après son départ il fut
tenu au Mexique pour une divinité, et nommé Cezalcouafi '', et
qu'au Yucatan on le tint aussi pour une divinité, à cause de son
grand zèle public. »
1. Cette hypothèse émise d'abord par Brasseur de Bourbourg : Histoire des
nations civilisées, vol. III, a été reprise et développée par M. H. de Charencey,
Les Cités votanides (Le Museoiu Bruxelles, 1882): elle est partagée, avec
quelque hésitation, par M. K. H.ebler, Amerika,, p. 225.
2. Quelzalcouatl-Kiikulcan in Yucatan (SGA, vol. I, p. 670).
3. Relation des choses de Yucatan, éd. Iîkasseiik de Bourbourg, pp. 34-38
Notre traduction diffère en quelques points de détail de celle de Brasseur).
i. C'est-à-dire Qnetzalcohuatl ', : dans les transcriptions mayas, le c est tou-
jours dur, même devant e et i. h'i final de Cezalcouati doit être une erreur de
copiste.
QUETZALCOHUATL-CUCULKAN 413
Ainsi donc, nous voyons apparaître dans toutes les traditions de
l'Amérique centrale des souvenirs de la légende toltèque.
$ IV. — Quetzalcohuatl-Cuculkaiu
Il est difficile de ne pas reconnaître dans la personne de Cuculkan
l'équivalent de Quetzalcohuatl. Tout d'abord Landa, comme nous
l'avons vu, les identifie formellement; en second lieu, le nom Cucul-
kan a, en maya, la même étymologie que celui de Quetzalcohuatl
en nahuatl ' ; enfin le nom des villes que créèrent Cuculkan et
Gucurnatz fait penser à Tula-Tollan des Toltèques.
On a cherché à identifier ces villes, pour indiquer l'origine de
leurs fondateurs et pour déterminer quelle fut la peuplade qui
apporta la civilisation dans l'Amérique centrale et le Mexique. Les
principaux travaux sur ce sujet sont ceux de Brasseur de Bour-
bourg 2 , de M. de Charencey 3 et de M. Seler ■*.
Ce dernier a réuni les textes des anciens chroniqueurs qui pou-
vaient aider à éclaircir la question. Le premier en date est au cha-
pitre 123 de VHistoria apologetica de las Indias, composée par
l'évêque de Chiapas, Las Casas, d'après les rapports du P. ^Fran-
cisco Hernandez, et où Cocolcan est nommé : il est décrit comme
ayant une grande barbe ; c'est lui qui avait appris aux hommes à
jeûner et à célébrer des fêtes religieuses à certains jours tout
comme le Quetzalcohuatl toltèque. Les renseignements de Landa
sont plus nombreux. Il nous dit que Cuculkan portait le nom de
Cezalcouati ; il nous apprend de plus que dans la ville de Maya-
pan il y avait une tour ronde à quatre portes, entièrement diffé-
rente de tous les monuments du Yucatan. Cette tour, ainsi qu'une
autre qui existait à CK icKen-ltza, avaient recule nom de Cuculkan.
Lorsque Cuculkan retourna au Mexique, il s'arrêta à Champoton
et y fit ériger un édifice analogue. Landa nous dit enfin que
Cuculkanîwt adoré à Mayapan. Après la destruction de cette ville,
on célébrait, dans la province de Mani, une fête qui durait les
cinq derniers jours du mois de Xul ; pendant ce temps, les partici-
pants à la fête habitaient dans le temple et se livraient devant les
1. Cukul, cukuitz est l'oiseau désigné sous le nom de quetzalli par les Mexi-
cains, le Trogon collaris, et can veut dire « serpent » tout comme cohuatl. Il
en est de même pour Gucu-matz en qu'iché.
2. Brasseur de Bourbourg, Recherches sur Palenque, Paris, 1866, p. 46.
3. Les Cités votanides (Le Museon, Louvain, 1882).
i. Quetzalcouatl-Kukulcan in Yucatan (SG A, vol. I, pp. 668-706).
414 LES LÉGENDES DES PEUPLES MAYAS-QU'lCHÉS
idoles à des sacrifices d'aliments et à des encensements. Cogolludo,
qui écrivait plus tard que Landa, ignorait tous ces détails sur
Cuculkan : il ne le connaît que comme une divinité qui avait été
autrefois un grand « capitan ». Une « relacion » sur la ville de Mulul
ou Motul, citée par M. Selkr *, donne quelques indications intéres-
santes: « les habitants de cette localité, dit-elle, adoraient originai-
rement un dieu, créateur de toutes choses ; mais d'une contrée étran-
gère un grand prince était venu avec une suite nombreuse ; son
nom était Kukulcan et lui et ses suivants étaient devenus des ido-
lâtres ; c'est aussi au même moment que les habitants de Motul
avaient commencé à faire des sacrifices humains ».
L'ensemble de ces témoignages pourrait être résumé ainsi :
1° Cuculkan était un personnage important venu du Mexique
(Landa); 2° il avait construit au Yucatan les villes de Mayapan et
de CiïicKen-ltza ; 3° il avait apporté en pays maya des rites nou-
veaux qui restèrent et qui furent plus tard cause de sa divinisation.
M. Seler n'a eu aucune peine à démontrer que, à Cfiich'en-Itza,
outau moins, certains monuments montrent nettement une influence
étrangère, et que sur ces monuments on voyait représentés des per-
sonnages qui étaient les équivalents de Quetzalcohuatl.
Ces conclusions paraissent, au premier abord, corroborer l'hypo-
thèse ancienne qui faisait des Toltèques les civilisateurs de l'Amé-
rique centrale. Mais lorsque M. Seler écrivit son article, il ne
croyait pas que les Toltèques fussent autre chose qu'un peuple
mythique de héros civilisateurs, comme l'avait prétendu Brinton 2 ;
il voyait dans les monuments de Cliiclien-Ilza la preuve d'une
invasion de peuples de langue et de civilisation septentrionales.
Et, en effet, les renseignements tant ethnographiques qu'historiques
s'accordent bien avec cette manière de voir.
§ V. — Les monuments de Cïiiclien-Itza.
Cfiicfien-Itza possède des monuments nombreux parmi lesquels
deux sont particuliers : l'un a été nommé le Caracol, « l'es-
cargot » 3 ; il est d'un type totalement inconnu dans le reste de l'Amé-
1. Quetzalcouatl-Kukulcan in Yucalun. p. 675. Ce rapport est un manuscrit
de VArchivo gênerai de lndias à Séville.
2. Brinton, Essays of an Americanist, pp. 165 et suiv.
3. Voir Stephexs, Incidents of Travel in Yucatan, New-York, 1843, in-8,
vol. II, pp. 298-300 ; D. Charnay, Les anciennes villes du Nouveau Monde,
Paris, 1885, in-4°, pp. 339-340 ; W. H. Holmes, Archseological studies among
the ancienl ciliés of Mexico (FCM, Anlhropological séries, vol. I, Chicago, 1897).
LES MONUMENTS DE Cil ICH EN-ITZA
415
rique centrale. Cette construction est ronde; elle s'élève au-dessus
de deux terrasses superposées et est percée de quatre ouvertures,
aux quatre points cardinaux. On entre d'abord dans un couloir
circulaire que circonscrit un mur, percé, lui aussi, de quatre
ouvertures, plus petites que celles de l'extérieur et orientées sui-
Fiir. 142.
Plan et élévation du « Caracol » de Cliiclïen-Itza (d'après
E. Sei.er, Quetzalcouatl-Kukulcan in Yucatan).
vant les points intermédiaires du compas; elles donnent accès à un
second couloir circulaire, de 1 m 20 de large, entourant une masse
cylindrique, de pierre pleine, mesurant environ 2 m 25 de diamètre,
et percée, à environ 2 m 50 du sol, d'un trou carré se continuant en
canal sinueux (fig. 142). La seule mention que nous ayons d'un autre
116
LES LEGENDES DES PEUPLES MAVAS-QU ICHES
LES MONUMENTS DE CU ICH EN-ITZA
417
édiiice de forme ronde est celle de Landa, citée plus haut, à pro-
pos de Mayapan, que Cuculkan aurait l'ait construire. Les écri-
vains qui nous renseignent sur l'ancien Mexique disent tous que les
temples consacrés à Quetzalcohuall étaient de forme circulaire
[%. 143).
Le second édiiice de Ch'ich'en-Itza qui rappelle le mode de con-
struction des pays du Nord, est ce qu'on a nommé « le Jeu de
Paume» '. C'est un monument dont le plan est précisément celui
des tlachth ou jeux de paume figurés sur les manuscrits mexicains.
Dans le mur, à une hauteur de mètres au-dessus du sol, sont scellés
Fig. 144. — Bas-relief du « Jeu de paume » de Cliich'en-Itza
(d'a'près E. Seler, Quetzalcoiiatl-Kukulcan in Yucatan) .
deux anneaux en pierre massive, sculptée, qui sont probablement
des bagues dans lesquelles il fallait faire passer les balles. Les murs
sont recouverts de bas-reliefs, représentant des guerriers habillés
richement et équipés à la façon de ceux qui sont représentés sur
les manuscrits précolombiens du Mexique et de l'Oajaca. De plus,
et c'est là un signe auquel on reconnaît indéniablement l'origine de
ces œuvres d'art, les noms de ces personnages sont indiqués par
1. Stephens, Incidents of Travel in Yucatan, vol. II, pp. 302-308 ; Charnay,
Les anciennes villes du Nouveau Monde, pp. 340 et sùiv. ; W. H. Holmes,
Archseological studies among the ancient cities of Mexico.
Manuel d'archéologie américaine. 27
ll<S LES LÉGENDES DES PEUPLES MAYAS-Qu'lCHES
des images analogues à celles qu'on voit dans les manuscrits his-
toriques mexicains et placés au-dessus de la tête des personnages
lig. 144). D'autres particularités viennent encore rappeler récriture
de l'Anahuac : de la bouche des personnages qui parlent sortent
des volutes ornées, signe aztèque bien connu et qui manque tota-
lement dans les manuscrits ou les inscriptions du Yucatan. Ces
inscriptions étaient peintes et ont gardé jusqu'à une date très récente
leur coloris ', leur aspect rappelait tout à fait celui de certains manu-
scrits mexicains précolombiens. Sur les murs d'autres monuments
de la même cité, on a découvert des sculptures représentantdes per-
sonnages vêtus à la mexicaine, et qui pour la plupart sont des divi-
nités du Panthéon aztèque, et particulièrement Quelzalcohuatl et
le disque solaire, Tonatiuh.
Une autre découverte récente, celle des peintures murales de
Santa Rita, près de Corozal, dans le district de Nenton (Hondu-
ras britannique), montre que l'influence de l'art mexicain s'est
aussi étendue à l'est du Yucatan 2 . Ces peintures recouvraient
les murs d'une chambre ensevelie sous un monticule de terre. Kilos
étaient encore assez brillantes et furent copiées sur-le-champ.
Leur style était semblable à celui des manuscrits du groupe bor-
gien. Il était facile de reconnaître parmi les figures Tezcallipoca,
Iztacoliuhqui, Tlaloc, Mixcuhuatl et Quelzalcohuatl. Tous les sym-
boles qui accompagnent ces divinités sont purement mexicains,
mais on remarque quelques dates indiquées à la façon des Mayas.
A ces indications d'ordre archéologique viennent se joindre cer-
taines traditions qui indiquent la présence des Aztèques dans celte
partie de l'Amérique centrale. Landa :$ nous dit que les Cocomes,
la dynastie installée à Mayapan par Cuculkan, furent attaqués par
un peuple venu du Chiapas, celui des Tutul-Xius ; pour leur résis-
ter, ils firent alliance avec les Mexicains du Tabasco et du Xica-
lanco, leur confièrent la garde de Mayapan et apprirent d'eux le
maniement des armes dans lequel Olmèques et Xicalanques étaient
experts ; les Tutul-Xius continuant néanmoins à être menaçants,
les garnisons mexicaines furent renforcées. Ce fait est confirmé
par un passage du Livre de Chilan-Balam de Mani, cité par M.
1. Miss A. Breton, The Wall paintings al Chichen-Itza ( CIA, XV- ses-
sion, Québec, 1907, pp. 165-171).
•2. Tu. Gann, Moùnds in Noidhern llondnnis (RE, vol. XIX, Washington.
1900. part. I, pp. f.61-692).
•">. Relation dos choses de Yucatan, pp. 19 et suiv.
LES MONUMENTS HE CH I C 1 1 EN-ITZA
119
Seler ', où il esl question des « sept hommes de Mayapan », qui tous
ont des noms purement mexicains, bien qu'un peu déformés par le
scribe maya : Ahzinteyut-chan, Tzuntecum, Taxcal, Pantemit,
Xuchueuet, Ytzcuat, Kakaltecat 2 . Nous retrouvons ces guerriers à
CKicKen-llza^ d'après le Livre de Chilan Balani de Titzimin 3 :
« cela arriva en ce temps que Chac xib chac fut chef de ChicKen-
Itza, par la trahison de Hunaceel, chef de Mayapan. Ce fut dans
la deuxième division de la période nommée 8 ahau qu'il fut com-
battu par les sept hommes de Mayapan : Ahzinteyut-chan, Tzun-
tecum, Taxcal, Pantemil, Xuchueuet, Ytzcuat, Kakaltecat 4 . »
De tout ce qui précède, il paraît bien résulter que les Mexicains
envahirent à une certaine époque le Yucatan et peut-être aussi une
partie du Guatemala, et qu'ils y apportèrent quelques éléments du
culte de Quetzalcohuall et les mythes où il est présenté comme
le héros civilisateur par excellence.
On a posé aussi à propos de l'Amérique centrale des hypothèses
concernant les Toltèques. Brasseur de Bourbourg, s'appuyant sur-
tout sur les écrits d'IxTLiLXoeHiTL, disait que les Toltèques, vain-
cus par les Chichimèques vers la fin du m e siècle, se virent forcés
de se disperser dans différentes directions et que leur entrée au
Yucatan correspond avec ce que les auteurs mayas ont nommé
l'invasion des Tutul-Xius ;i . Cette théorie a été reprise et développée
par M. Gharnay 6 , qui crut pouvoir esquisser l'histoire des Tol-
tèques et dresser une carte de leurs migrations.
Récemment, M. K. ELebler a supposé que la civilisation n'avait
pas été introduite du Mexique au Yucatan et dans l'Amérique cen-
trale, et que le contraire s'était produit 7 . La civilisation se serait
L. Quetzalcoiiatl-Kukulcan in Yucatan, p. 676.
2. Probablement, en nahuatl, Tzinteyotl-cohuatl (chan maya = cohuatl) r
Tzontecomatl, Toxcatl, Pantemill, Xochihuehuetl, Itzcohuatl, Tzacaltecatl.
3. Dans le même recueil, cet événement est ainsi mentionné : « Dans la
période nommée <? ahau, il arriva que Chac xib chac fut détrôné par Nacxit
Knknlcan. » Le fait attribué tout d'abord aux « sept hommes de Mayapan ».
qui portent des noms nahuatl, est ensuite mis à l'actif de Nacxit Kukul-
cnn. Dans un manuscrit connu sous le nom de « Titulos de los senores qui-
ches de Totonicapan », un personnage du nom de Nacxit Kukulcan est pré-
senté comme un héros civilisateur, le « grand-père » des tribus qu'ichées.
i. Cité aussi par M. Seler, Qnelzalconatl-Kukulcan, p. 676, texte maya en
note.
5. Brasseur de Bourbourg, Le Popol-Vuh, introd., p. clv.
6. Les anciennes villes du Nouveau Monde, surtout pp. iJ6- il 8 . Voir la carte
fies migrations toltèques face à la p. 417 .
7. Amerika, dans la Weltrjeschichte d'HELMOi/r, vol. I. pp. "2^1 et suiv.
i20 LES LÉGENDES DES PEUPLES MAYAS-Qu'lCHES
développée tout d'abord parmi les tribus mayas habitant les plaines
du Chiapas et du Guatemala ; de là elle aurait gagné le pays des Tza-
potèques, puis le plateau de l'Anahuac.
C'était déjà l'avis de Bancroft ' : « Bien que l'hypothèse d'une
origine méridionale de la civilisation nahua, disait-il, soit peu prou-
vée, on est obligé d'admettre qu'elle est beaucoup plus d'accord
avec les faits que celle d'après laquelle elle serait venue du
nord-ouest. » M. HtEbler a surtout insisté sur une particularité
dont nous aurons constamment à nous occuper en étudiant les
peuples de l'Amérique centrale: « Les Mexicains, dit-il, avaient un
degré de civilisation inférieur à celui des populations de l'Amé-
rique centrale; cela est démontré surtout par leur écriture qui
était fort inférieure, et par l'exécution et par le procédé, à celle
des Mayas, qu'ils ont copiée maladroitement. »
M. Seler 2 repousse complètement l'hypothèse de M. H^bler, au
nom des arguments mêmes invoqués par celui-ci. Comment croire,
dit-il, que l'écriture maya, composée de figures cursives, très styli-
sées et dans lesquelles il est le plus souvent impossible de retrou-
ver les objets que l'on a voulu représenter, ait fourni deux écri-
tures (très proches parentes l'une de l'autre, la tzapotèque et la
mexicaine) où les objets sont figurés d'une façon presque réaliste?
Il s'appuie surtout, dans sa réfutation, sur l'identité des objets qui
représentent les signes du calendrier. On a déjà vu que ceux des
manuscrits mexicains et mixteco-tzapotèques ne sont que des figu-
rations des choses que leur nom désigne : par exemple, quauhtli,
« aigle », est figuré par une tête d'aigle; calli, « maison », par une
maison, etc. Certains de ces dessins sont tracés d'une façon
conventionnelle, tels sont les signes pour tecpatl, « silex », aca.ll,
« roseau », etc., mais aucun ne présente avec la réalité des objets
les différences que l'on verra plus loin dans les signes mayas. Or,
selon M. Seler 3 , les signes mayas, mexicains ou tzapotèques
représentent les mêmes choses. Il est donc plausible de croire que
c'est la forme la plus simple, celle des manuscrits mexicains, qui
a donné naissance à la plus conventionnelle, celle des manuscrits
1. Native Races of Pacifie States, vol. II, p. 117.
2. Ueber den Ursprung der miltelamerikanischen Kulturen (SGA, vol. II,
pp. 16-30).
3. Die Tageszeichen der Azlekischen und der Maya-Handschriften und ihrc
Gottheiten (SGA, vol. I, pp. 417-501).
CHRONOLOGIE ANCIENNE DE L AMERIQUE CENTRALE 421
mayas. D'où il déduit logiquement que l'invention du Tonalamatl
et du calendrier qui régissent la distribution de ces signes a été
apportée aux Ma> as par des Mexicains migrateurs, peut-être les
Toltèques, dont il admet l'existence historique après l'avoir niée.
Certaines familles mayas auraient d'abord connu le système du
calendrier et de l'écriture comme une sorte de science secrète,
tandis que, parallèlement, l'activité des échang-es entre les peuples
du Mexique et ceux du Chiapas et du Yucatan aurait généralisé
l'emploi de l'écriture, transformée, suivant le génie des nations
mayas, en un type graphique tout à fait particulier. Finalement, la
science des peuples de l'Anahuac ayant fleuri dans les régions du
Yucatan et du Guatemala, les Mexicains du Xicalanco devinrent,
par choc en retour, les élèves des Mayas ' .
§ VI. — La chronologie ancienne de V Amérique centrale.
Les monuments de la région habitée par les peuples mayas, et
surtout ceux des vallées de TUsumacinta, du Peten, du Motagua
et de la frontière de Honduras ont une importance capitale. Les
recherches du D l Fôrstemann, de Goodman, de MM. Bowditch et
Byron Gordon, de M. Seler ont montré que ces ruines sont pour la
plupart datées 2 . Les inscriptions débutent par un hiéroglyphe mar-
quant ce qu'on a appelé une « période », suivi par cinq groupes
d'hiéroglyphes, formés chacun de deux signes numériques où le
multiplicande est indiqué par des chiffres analogues à ceux du
Mexique ou par des têtes de divinités, tandis que les multiplicateurs
sont représentés par des hiéroglyphes ayant respectivement les
valeurs de l, 20, 360, 7.200 et 144.000 jours. Après cette rangée
de signes arithmétiques, vient généralement une date, que l'on
suppose être celle de l'érection du monument. Les signes numé-
riques donnent, lorsqu'on les totalise, un nombre de jours, tou-
jours très élevé, qui représente la différence de temps entre la date
inscrite au-dessous et la date de départ, indiquée par l'hiéroglyphe
de la période et qui est la même pour tous les monuments que nous
connaissions jusque» ce jour.
1. Ueber den Urspriuig der mitleliuneriknnlschen Kulturen, pp. 26-27.
2. Nous traiterons avec détail, lorsque nous parlerons de l'écriture del'Amé-
rique centrale, de ces dates et delà façon dont leur lecture a été faite.
422 LES LÉGENDES DES PEUPLES MA YAS-Qu'lCUKS
L'ensemble des dates fournies par les monuments de Copan, Qui-
riguà, Menche-T inamit [Yaxchilan ou Lorillard-Cily) et Palenque
est compris dans un intervalle total de 355 ans; entre les dates
d'une même ville on ne trouve pas plus de 100 ans de différence ;
on en a conclu que le beau temps de la civilisation maya fut
court et qu'aucune ville ne fut habitée plus d'un siècle. La plus
ancienne date se lit sur une plaque de néphrite, découverte par
l'ingénieur hollandais van Braam sur les frontières du Honduras
britannique '. La plus récente a été lue sur une stèle de Quirigua,
dans la vallée du Motagua ; elle est désignée sous le nom de stèle K
ou de « El Enano ». Mais M. Seler a découvert ultérieurement
dans des fouilles entreprises à Sacchana, près Chacula, sur les fron-
tières du Chiapas et du Guatemala 2 , deux stèles brisées qui
fournissent des dates de 70 ans plus récentes que celles de
T « Enano » de Quiriguà. La différence totale entre les dates
extrêmes fournies par la tablette de néphrite et les stèles de Sac-
cliana est de 560 ans. Or, au temps où l'inscription trouvée par
van Braam fut rédigée, l'écriture maya avait déjà atteint son par-
fait développement et M. Seler suppose qu'il fallut un intervalle
de 800 à 900 ans entre le temps où furent rédigées les inscriptions
mayas les plus récentes et celles où les signes mexicains furent
introduits dans l'Amérique centrale.
La question se pose donc de savoir à quelles dates, approxima-
tives, de notre chronologie se rapportent les chiffres fournis pai-
es monuments du Guatemala et du Honduras. Il n'est pas aisé d'y
répondre. A l'époque où les Européens arrivèrent au Yucatan, la
chronologie de ses habitants avait subi une modification et ne répon-
dait plus à celle des monuments ; le commencement de l'année avait
été déplacé, et nous n'avons aucun moyen de savoir dans quelle
mesure cette correction avait affecté le compte des années. On en est
donc réduit ici aux hypothèses. Voici celle de M. Seler : le district
de Nenton, où il découvrit les fragments de la», stèle de Sacchana, a
été complètement inhabité dans les derniers siècles, et il en était
déjà ainsi en 1559, lorsque l'expédition du licenciado Pedro linini-
rez, partie de Comitan, traversa le pays pour aller à la « Lagune des
Lacandons 3 ». Donc l'objet daté le plus ancien que nous possé-
1. Publiée dans CIA, vol. II, Luxembourg, J877, par le D r Leemans, de Leidc.
2. E. Seler, Die alten Ansiedelungen von Cha.cu.la im Distrikte Nenton des
Départements Huehnelenangro der Republik Guatemala, Berlin, 1901, pp. 17-
23.
.'ï. Sans doute le lac de Peten.
chronologie: ancienne de l'Amérique centrale 423
(lions, la tablette de néphrite, a dû être exécuté au moins 560 ans
avant le milieu du xvi e siècle, soit vers le milieu du x e siècle, ce qui
donnerait pour la stèle K de Quiriauà le commencement du
xiv e siècle '. Nous obtiendrions ainsi la date de 700 environ pour
l'époque à laquelle des peuples civilisés se répandirent sur TAmé-
rique centrale et y introduisirent l'écriture, ce qui correspond
presque à celle donnée par un document mexicain, les Annales de
Quauhtitlan, comme étant le temps du plus grand épanouissement
de la civilisation toltèque.
Se basant sur d'autres considérations historiques, mais en s'ap-
puyant aussi sur les dates fournies par les monuments, M. Bow-
ditch est arrivé à des résultats un peu différents, parce qu'il croit
pouvoir fixer historiquement et d'une façon à peu près certaine
quelques-unes de ces dates. Sa démonstration est la dernière
dune série de tentatives faites pour fixer la chronologie du Yuca-
tan à laide de documents en langue maya et en écriture latine.
Le principal de ces documents est un fragment du livre de Chi-
lan-Balam de Manî qui fut publié par Stephens en 1843 et
a été reproduit plusieurs fois depuis lors 2 . Ce texte nous
raconte l'histoire des Mayas de la province de Mani, depuis le
moment où ils quittèrent Nonoual où ils étaient établis 3 jusqu'à
l'arrivée des Espagnols et à la christianisation ; 80 ans après leur
départ, ils atteignirent un lieu nommé Chacnouitan où ils restèrent
99 ans, puis ils s'en furent à Cliiclïen-Ilza où ils vivaient depuis
120 ans lorsque la ville fut ruinée. Ce texte, malgré sa clarté appa-
rente, a fort exercé l'ingéniosité des interprètes, en raison de diver-
gences sur la valeur de certaines des périodes par lesquelles les
Mayas, à l'époque de la conquête, comptaient les années : sui-
vant Pio Pkrez, dont Stephens n'a fait que traduire en anglais la
version espagnole, ils partirent de Nonoual en 144 de notre ère,
arrivèrent à Chacnouitan en l'an *218, y séjournèrent jusqu'en 360
1. Einiges mehr ûber die Monumente conCopanund Quiriguà SGA, vol. I.
p. 236); Cf. Ueberden Ursprung der mittelamerikanischen Kulliiren, pp. 29-30.
2. Stephens, Incidents of Travelin Yucatan, vol. II, appendice 1 ; A manns-
cript writteninthe Maya language, treating of the principal e]>ochs of the his-
lori/ of the Peninsula of Yucatan hefore the Conqnest. With comments by
Don Pio Perez, pp. 165-469. Reproduit avec une traduction française par Bras-
bbur de Bourbourg : Relation des choses de Yucatan, de Landa, pp. 420-429,
puis par Bretton, The Maya chronicles, Philadelphie, pp. 87 et suiv.
'-. Xonoual a été identifié par certains auteurs avec le Tahasco. Pour Bras-
5Ei r de Bourbourg. c'était le pays situé entre Xicalanco et Champoton, à peu
de distance du précédent.
424 LES LÉGENDES DES PEUPLES MAYAS-Qu'lCHES
et arrivèrent à ChicKen-Iiza en 432. Brasseur de Bourbourg
place le départ de Nonoual en 401 ; l'arrivée à Chacnouitan en
482, et à CK icK en-ltza en 761. Les chiffres de Brinton ne sont
pas plus satisfaisants : il a simplement numéroté les périodes sans
donner de dates précises, sauf pour les années qui suivent la
conquête.
M. Bowditch rapprocha les datesde ce document de celles four-
nies par diverses inscriptions, et en particulier de celle découverte
par M. E. H. Thompson à Ch'iclien-Itza, qui portait une date plus
basse que celle de V « Enano » de Quiriguk. Il chercha à établir
le synchronisme des inscriptions centre-américaines et de Tère euro-
péenne. De l'inscription de CIiicKen-Itza qui forme la base de ce
calcul, il n'a plus été question, et le travail dont nous parlons n'a
plus la valeur scientifique qu'il paraissait posséder au premier abord.
D'autre part, M. Maler venait de faire connaître aux américa-
nistes les inscriptions de Piedras-Negras, ville ruinée de la vallée
de l'Usumacinta. Parmi ces inscriptions, un certain nombre por-
taient des dates initiales. Entre la première et la dernière de ces
dates, M. Bowditch trouva un intervalle de 70 ans et 250 jours.
Entre les dates extrêmes fournies par l'ensemble des monuments
de Quirigua, on constate une différence de 98 ans et 145 jours, la
dernière est séparée par un intervalle de 55 ans et 102 jours de celle
fournie par la prétendue inscription de QKicKen-Itza. Mais entre
la première date de Piedras-Negras et celle de Ch'ich'en-Itza,
l'intervalle est de 274 ans et 323 jours, ce qui correspond approxi-
mativement au temps écoulé entre l'arrivée des Mayas à Chacnouitan
et leur installation à Ch'ich'en-Itza, suivant le calcul de Brasseur
de Bourbourg. La ville de Chacnouitan serait donc Piedras-Negras ;
il ne manque plus que de trouver une date marquant que cette ville
a été abandonnée après 90 ans d'occupation pour que les renseigne-
ments fournis par les monuments s'accordent parfaitement avec ceux
que l'on trouve dans le livre de Chilan-Balam de Mani ; or l'écart
entre les dates extrêmes que nous connaissons ne couvre qu'un
espace de 70 ans 250 jours, l'approximation reste donc fort loin-
taine. Reste la question de la correspondance entre l'ère maya et
l'ère européenne ; reprenant les événements qui portent des dates
certaines, ceux de l'époque de la conquête, M. Bowditch cherche à
lixer l'époque de la fondation de CliicKen-Itza L
1. Memoranda of the Maya calendars used in the ])ooks of Chilan-Balam
A A. New-York, 1901, pp. 129-138).
CHRONOLOGIE ANCIENNE DE L AMERIQUE CENTRALE
425
Nous n'entrerons pas dans le détail de la chronologie de M.
Bowditch ; disons seulement que remontant la série des dates
fournies par les livres de Chilan-Balam, il arriva à fixer, hypo-
thétiquement, celles des monuments connus à cette époque.
Fondation de Ch'iciïen-Itza 348 après J.-G.
Ceibal (Peten) 298
Abandon de Quiriguà 292
» de Copan 231
Fondation de Quiriguà 195 —
Fondation de Piedras-Necfras 109
Abandon de Piedras-Negras 74
Abandon de Palenque 73 —
Fondation de Copan ] 34
» de Palenque 15 avant —
Date fournie par les inscriptions de Yaxchi-
lan i Menche-Tinamif) 75 —
Cette chronologie présente à première vue un aspect satisfai-
sant ; malheureusement la date de départ est fixée d'une façon
peu sûre : rien ne prouve que ce soit en 348 que fut fondée
CJiicfien-Itza : on n'est pas d'accord sur la chronologie des livres
de Chilan-Balam et on remarquera que la date choisie par M. Bow-
ditch diffère à la fois de celle de Pio Perez et de celle de Brasseur
de Bourbourg. La tentative faite pour établir une chronologie
absolue des monuments de l'Amérique centrale ne nous a pas fourni
une seule date précise.
Mais on peut établir une chronologie relative qui nous fournira
des indications sur la marche de la civilisation dans l'Amérique
centrale. Les plus anciennes villes sont celles du Chiapas, du Peten
et du Honduras ; les renseignements des livres de Chilan-Balam
nous permettent de croire que la fondation des cités du Yucatan
est plus récente; quant aux villes qu'ichées et cakchiquèles des
hautes terres du Guatemala, où il n'existe pas d'inscriptions, elles
paraissent être plus récentes 2 .
J. 11 existe à (Jop;m des dates plus anciennes, mais M. Bowditch les consi-
dère comme traditionnelles ou mythiques.
2. K. H ebler (Amerika, pp. 238-240), qui n'a pas fait usage des résultats
obtenus dansle déchiffrement des inscriptions, est d'un avis totalement opposé ;
pour lui, les villes du Yucatan sont les plus anciennes, puis viennent celles de
Qniriguù, Copan, etc., enfin celles des hautes terres du Guatemala.
i"26 LES LÉGENDES DES PEUPLES MAYAS-QU'lCIlÉs
De l'histoire des cités les plus anciennes, nous ne savons rien.
Notre connaissance des événements historiques se limite au Yuca-
tan et aux Qu'ichés et Gakchiquels du Guatemala. Pour les Huax-
tèques de la Vera-Cruz nos renseignements nous sont fournis par
les annales aztèques, mais il n'existe aucun document indigène. Ces
renseignements sont surtout relatifs aux conflits armés entre
Aztèques et Huaxtèques. La principale guerre fut celle qui éclata
alors que Motecuzoma Ilhuicamina était tlacatecuhtli de Mexico
(1449-1461). Les Huaxtèques avaient tué des marchands espions
d'origine aztèque, qui passaient dans leur pays, se rendant au Gua-
temala; à diverses reprises, la contrée huaxtèque fut soumise au
contrôle de la confédération mexicaine, sans cependant que ses
mœurs et sa langue en fussent modifiées de façon profonde.
Il]
CHAPITRE III
LE YUCATAN, LES MAYAS ET LEUR HISTOIRE
SûiMMAiRE. — I. Les Ghanesou Itzas. — IL Les Tutul-Xius. — III. Les Gocomes
et la domination de Mayapan. — IV. Les États mayas à l'époque de la décou-
verte. — V. La conquête du Yucatan. — VI. La pacification du Peten.
§ I. — - Les Chanes ou Itzas.
Le Yucatan a été le théâtre de luttes entre plusieurs tribus
ayas. Klles nous sont racontées par les livres de Chilan-Balam de
Mani, de Titzimin et de Chumayel ' , et les ouvrages de Landa et
de Gogolludo.
Les Chanes ou Itzas, dont les ouvrages en langue maya se sont
surtout occupés, seraient partis de Nonoual, lieu situé à l'ouest du
Yucatan, et seraient arrivés dans ce pays 89 ans après leur départ.
Le Yucatan est désigné sous le nom d'île de Chacnouilan 2 ou de
Chacnabiton 3 . Ici les divers textes sont en désaccord : l'un dit
que, lorsque les Itzas arrivèrent en Chacnouilan, ils étaient con-
duits par un chef du nom de Iiolonchan lepeuh '' ; un autre donne
à ce conducteur le nom de Mekat Tutulxiu :! , tandis que Landa <;
affirme que c'est Cuculkan qui mena cette migration.
Le livre de Chumayel nous raconte que le peuple des Itzas était
divisé en quatre groupes, qui portaient chacun le nom du territoire
1. C'est surtout à ces sources que nous emprunterons la description des
événements historiques qui se sont déroulés sur le sol du Yucatan. Les livres
de Chilan-Balam qui ont été utilisés sont : le livre de -Mani, fragment dont nous
avons déjà parlé et qui a été publié par Stepiiexs, Brasseur de Bouhbouhg et
Brintox, celui de Titzimin, fragment intitulé : « la Série des katuns » (Breton,
Maya chronicles, pp. 136-152); celui de Chumayel, fragments intitulés : «le livre
du compte des katuns >■ (Brixtox, pp. 153-162 ; « livre des katuns des hommes
d'Itza appelés les katuns mayas « (Brihton, pp. 163-171) el « les principaux
katuns » (Brintox, pp. 172-181).
2. Livre de Mani, I e ' paragraphe.
3. Livre de Titzimin, 2 e paragraphe,
i. Livre de Mani, l ct paragraphe.
5. Livre de Titzimin, 2 e paragraphe.
6. Relation des choses de Yucatan, p. 33.
428
LE YUCATAN, LES MAYAS ET LEUR HISTOIRE
dont il était originaire. L'un venait de Kin colah Peten, à l'est ;
l'autre de Nacocob, au nord; l'autre de.Zuyuna, à l'ouest; le dernier
des montagnes de Canhek. Ces quatre sections se réunirent en un
lieu désigné vaguement et partirent à la recherche de territoires
libres. Arrivés où existe Ch'ic/ien-Ilza, ils s'arrêtèrent et fon-
dèrent cette ville; c'est alors qu'ils prirent le nom d' « hommes
d'Itza » '. Un autre passage du même document nous dit qu'à la
période appelée le « sixième ahau-katun » la ville de CKicK'en-
Itza îut fondée 2 . Landa nous dit qu'ils s'établirent dans le pays, le
colonisèrent et fondèrent, outre Cliiclien, les cités d'Izamal, de
Tihoo 3 , de Champoton, ou Chakanputun ; , et, plus tard, Maya-
pan.
§11. — Les Tutul-Xius.
Les Tutul-Xius venaient, dit Landa, du Chiapas :i . Ils errèrent
99 ans 6 dans le Yucatan avant de se fixer. Ils conquirent la province
de Ziyan-Caan ou Bakhalal "' (aujourd'hui Bacalar, au sud-est du
Yucatan, près de la baie de Chetumal et non loin du Honduras
britannique) où ils séjournèrent pendant 60 ans. Au cours de voyages
d'explorations, ils découvrirent ChHch'en-Itza dont ils firent la
conquête 8 . Ils gouvernèrent cette ville pendant une centaine d'an-
nées 9 , puis l'abandonnèrent. Les habitants de CJiicJien prirent
possession de Chainpotonou Chakanputun. Les Itzas, forcés d'aban-
donner leur cité, se réfugièrent dans les bois ,0 . Ils prirent le nom
de Mayas et fondèrent la ville de Ma.ya.pan ou Zaclactun Mayapan ' ' .
1. Livre de Chumayel, « les principaux katuns », § 5 et (>.
2. In., « le livre du compte des katuns », § 1.
3. Relation des choses de Yucatan, p. 33.
4. Livre de Muni, § 5 ; Livre de Titzimin, % 5; Livre de Chumayel, « livre du
compte ries katuns», § 2 ; « les katuns mayas »,.^3; « les principaux katuns »,§ 7.
5. Relation des choses de Yucatan, p. 48.
6. Landa dit qu'ils restèrent 40 ans à errer parle Yucatan, sans autre eau que
celle qui tombait du ciel et souffrant les plus grandes privations.
7. Livre de Mani, § 3 ; Livre de Titzimin, § 3.
8. Livre de Mani, § 4; Livre de Titzimin, § 3: Livre de Chumayel, « livre du
compte des katuns », § 1.
9. Le livre de Mani (§ 6) dit 120 ans, celui de Titzimin (§5) 200 ans.
10. Livre de Mani, § 7 : Livre de Titzimin, § 6 ; Livre de Chumayel, « livre
du compte des katuns », § 2: « les katuns mayas », $ 3; « les katuns principaux »,
S '■
11. Livre de Chumayel, « les kat uns principaux », S 7; « les katuns mayas »,
S 3, racontent cette création un peu différemment. Peut-être trouve-t-on une
allusion à la fondation de Mayapan dans le § 7 du livre de Mani : « 40 ans après
la perle de Chanputun, ils les Itzas) eurent à nouveau des demeures fixes ».
COCOMES ET LA DOMINATION DE MAYAl'AN 429
5j III. — Les Cocomes et la domination de Mayapan.
Les Tuful-Xius continuaient leurs conquêtes, et quelque temps
après, un de leurs chefs, Ahcuitok Tutul-Xiu, fonda la cité d'Ux-
mal (lig. 145) ' . La ville de Ch'iclien-Ilza fut repeuplée, et les
Tutul-Xius cVUxmal firent alliance avec ses habitants et avec les
Ilzas, ou Mayas, de Mayapan. Cette dernière ville prit bientôt une
importance considérable ; ses chefs appartenant à la famille des
Cocomes finirent par prendre le pas sur ceux d'Uxmal et de
Ch*ichîen. L'un d'eux, Hunac Ceel, chercha à imposer la domination
des Mayas au Yucatan tout entier. Les hostilités commencèrent
entre les Mayas et les habitants de Ch'ich'en-Itza, gouvernés alors
par un chef du nom de Chac xib chac. Hunac Ceel avait fait alliance
avec les Mexicains du Tabasco et du Xicalanco et les troupes étaient
commandées par les « sept hommes de Mayapan » dont il a été
question plus haut : Atzinteyut chan, Tzuntecum, Taxcal, Pante-
mit, Xuchueuet, Itzcoat et Kakaltecat -. La ville fut prise par les
alliés et CJiiclien-Itza placée sous la dépendance de Mayapan. Plus
tard, les habitants de CKicKen reprirent courage; conduits par le
chef Ulmil et aidés des habitants d'izamal, ils attaquèrent la for-
teresse de Mayapan dont ils se rendirent maîtres 3 . Les gens de
CJiicIien gouvernèrent Mayapan pendant une centaine d'années,
mais alors, descendirent des montagnes des tribus sauvages, dési-
gnées sous le nom de Huitzil, qui prirent Mayapan et la mirent à
sac 4 .
A partir de ce moment, c'en fut fait de la domination de Maya-
pan, et les membres du clan des Cocomes s'enfuirent dans le district
de Zotuta, où ils fondèrent Tibulon. Les Mexicains qui tenaient
1 . Livre de Mani, § 8 : Livre de Titzimin, § 8 il est appelé Ahzuitok).
2. Livre de Mani, § 9; Livre de Titzimin, § 9. Les noms sont les mêmes
dans les deux documents. Le livre de Chumayel, « livre du compte des katuns »
ne donne pas ces noms ; le « livre des katuns mayas •> donne aux destructeurs
de Ch'ich'en les noms de Pop Hol Chan et Kinich Kakmo et dit que ce der-
nier était chef cVIzamal .
3. Livre de Mani, § 10; livre de Titzimin, $ Il ; livre de Chumayel, « livre
du compte des katuns •>, § 3.
i. Livre de Mani, § 11 ; Livre de Titzimin, % il ; le Livre de Chumayel, « livre
du compte des katuns », n'en dit rien, mais les « katuns mayas » désignent
les montagnards Huitzil sous le nom « d'étrangers sans culottes ».
A partir de ce moment, notre seul guide est Landa, les livres de Chilan-
Halam sont muets sur les événements qui suivirent.
130
LE YUCATAN, LES MAYAS ET LEUR HISTOIRE
Y
LES ÉTATS MAYAS A [/ÉPOQUE DE LA DECOUVERTE 131
garnison dans la ville de Mayapan s'établirent à Canut, au nord-
est de Campêche, où ils restèrent jusqu'après l'arrivée des Espa-
gnols. Un autre élan, celui des Chels, qui comptait parmi ses
membres plusieurs des grands-prêtres de Mayapan, se réfug-iadans
le district d'Izamal où il s'établit à Tihoo, près de la ville de Mérida,
capitale actuelle du Yucatan. Les Tulul-Xius s'établirent à Mani
et le Yucatan fut bientôt divisé entre les Cocomes de Tibulon,
les Chels de Tihoo et les Tutul-Xius de Mani. Ces trois tribus se
haïssaient. « Les Cocomes disaient aux Xius qu'ils étaient des étran-
gers et des traîtres, qui avaient assassiné leur souverain et volé ses
domaines. Les Xius répondaient disant qu'ils n'étaient ni moins bons,
ni moins anciens, ni moins nobles qu'eux et que loin d'être des
traîtres, ils avaient été les libérateurs de la patrie en tuant le tyran
allusion à la mort du chef de Mayapan, lors delà prise de la cita-
delle). Le Chel, à son tour, prétendait être d'aussi noble famille que
les deux autres, puisqu'il était le descendant du prêtre le plus estimé
de Mayapan ; que, quant à lui personnellement, il valait mieux que
ses émules, puisqu'il avait su se faire seigneur comme eux. D'un
autre côté, ils se reprochaient mutuellement l'insipidité de ce qu'ils
mangeaient, car le Chel, habitant la côte, ne voulait donner ni sel ni
poisson au Cocome, l'oblig-eant ainsi à envoyer fort loin pour ces
deux choses, et que le Cocome ne voulait abandonner au Chel ni
fruits, ni gibier '. »
§ IV. — Les Etats mayas à l'époque de la découverte.
L'unité politique du Yucatan avait presque été réalisée par les
Cocomes de Mayapan; elle ne devait jamais renaître. Outre les
trois « royaumes » des Xius, des Chels et des Cocomes, il exis-
tait lors du débarquement des Espagnols un grand nombre de
petites principautés indépendantes, constamment en guerre les
unes avec les autres. Suivant Herrera 2 , elles étaient au nombre de
18, la plupart situées sur les côtes occidentale et orientale. On ne
connaît pas la position exacte de leurs frontières. Brinton donne la
liste suivante : en commençant par le sud, on trouvait les états
1. Landa, Relation des choses de Yucatan, pp. 57-59.
2. Cité par Brinton : Maya chronicles, p. 25. Landa, Relation des choses de
Yucatan, p. 31, donne comme étant les principales « provinces » : Chetemal,
Bakhalal, Ekab, Cochuah, Kupul (Conil), Ahkinchel, Zutula (Cocomes), Hoca-
bai-Humun, Tulul-Xin (Mani:. Cehpech, Camol (Canul), Campech, Ghampu-
Inn. Texchel.
432 LE YUCATAN, LES MAYAS ET LEUR HISTOIRE
d'Atalan sur la Bahia de Terminos, voisin des établissements
aztèques du Tabasco ; Tixchel ou Telchac ; Champoton (Chakan-
putim ou Potonchan) ; Kinpech (Gampêche) ; Canul (Acanul ou
H'Canul) ; Hocabaihumun ; Cehpech, où fut construite par les
Espagnols la ville de Mérida, capitale européenne du Yucatan ;
Zipatan, sur la côte nord-ouest; sur la côte est, en commençant par
le nord : Choaca, près du cap Gatoche; Ekab, en face l'île de Gozu-
mel ; Conil, pays des Gupuls ; Bakhalal ou Bacalar ; Chetemal ou
Chetumal; Taitza, district du Peten. Dans les provinces centrales :
H'chel ou Ahkin-Chel dont la capitale était Izamal ; Zotuta, des
Cocomes', Mani des Tutul-Xius et Cochuah ou Cochvah, dont la
ville principale était Ichmul.
Ces pays étaient toujours en guerre les uns avec les autres, et
la plupart d'entre eux opposèrent une résistance énergique aux
envahisseurs étrangers.
V. — La conquête du Yucatan K
Les Espagnols arrivèrent pour la première fois au Yucatan en
1511 2 . Un certain Valdivia, qui revenaitdu Darienà Saint-Domingue,
fit naufrage près de la Jamaïque sur les écueils nommés « las
Viboras » ; il put s'échapper avec une vingtaine de compagnons,
dans une chaloupe sans voiles. Au bout de treize jours de pénible
navigation, privés de vivres et sans eau, et ayant perdu plusieurs
des leurs, les naufragés abordèrent au Yucatan. Le cacique du
pays les fit saisir, et Valdivia, ainsi que quatre de ses compagnons,
furent sacrifiés aux dieux yucatèques. Plusieurs autres s'enfuirent
et allèrent mourir dans les solitudes de l'intérieur. Deux seuls sur-
vécurent : Aguilaret Guerrero. Le premier fut retrouvé parCortez,
1 . Sur la conquête, les renseignements fournis par les livres de Chilan-
Balarn sont presque insignifiants : les livres de Mani et de Chumayel y font
simplement allusion ; seul celui de Titzimin nous donne quelques renseigne-
ments. Beaucoup plus importante est la Chronique de Chac Xulub Chen (ou
Chœxulub) qui a été publiée par Brinton : Maya chronicles, pp. 183 et suiv.,
avec une traduction anglaise. M. Raynaud en a donné une traduction française
faite sur le texte maya : L'Histoire maya, d'après les documents en langue
yucatèque (Archives de la Société Américaine de France, nouv. série,
tome VIII, partie I, Paris, 1892). Parmi les chroniqueurs européens, celui qui
fournit les renseignements les meilleurs et les plus abondants est Landa.
2. Le livre de Chumayel, « livre du compte des kaluns », dit, par erreur,
1513 (§ 4). Celui de Titzimin, bien qu'il rapporte les événements qui se pas-
sèrent au Yucatan un siècle plus tard, ne fait pas allusion à cette arrivée.
LA CONQUÊTE DU YUCATAN 433
en 1519; Guerrero, qui avait appris très rapidement le maya, se
réfugia à Chetemal où il fut chargé par le cacique Nachan-Can du
commandement des troupes indigènes; il se maria et resta dans le
pays, vivant comme un Indien.
En 1517, Francisco Hernandez de Gordova partit de Santiago de
Cuba avec plusieurs caravelles et une petite armée, alîn de recruter
des esclaves pour l'exploitation des mines '.Arrivé au Yucatan,
il débarqua d'abord près du cap Gatoche, puis cingla vers Cam-
pêche, où il fut bien reçu par les indigènes. De là l'expédition se
rendit par mer à Champoton où éclata un sanglant combat entre
Espagnols et indigènes ; la victoire resta à ces derniers, tandis que
les troupes de Cordova laissèrent aux mains des Yucatèques deux
prisonniers qui furent sacrifiés. Francisco Hernandez de Gordova,
qui avait été criblé de blessures, revint à Cuba sans rapporter d'es-
claves, mais avec un peu d'or. Diego Velasquez, gouverneur de Cuba,
équipa une seconde expédition, dont il confia le commandement à
son neveu, Juan de Grijalva 2 . Gelui-ci contourna le Yucatan el
eut encore à combattre les Indiens à Champoton, où son équi-
page était descendu pour faire de l'eau. Continuant à suivre la
côte, il découvrit la lagune de Terminos, l'embouchure du rio
Coatzacoalco et remonta la côte du Mexique jusqu'à l'emplace-
ment actuel de la Vera-Cruz. De retour à Cuba, il vanta beau-
coup la richesse des nouveaux pays, il en donnait comme preuve les
marchandises qu'il avait reçues en échange, parmi lesquelles divers
objets d'or.
De la conquête du Yucatan nous avons un récit indigène, la
Chronique de Chac Xulnh Chen, écrite par un Maya du nom de
Ix Nakuk Pech 3 .
Nakuk Pech est, pour les événements auxquels il a assisté, un
historien très véridique et très précis. A l'époque où Cortez
arriva, il était chef en second de la ville de Chac Xuluh Chen,
dans le district de Motul. Nakuk Pech nous décrit l'arrivée des
1. Bernai, Diaz del Castillo qui lit partie de cette expédition en qualité de
soldat, en a raconté toutes les péripéties, Histoire véridique de la conquête
de la Nouvelle-Espagne, pp. 2-14.
2. Bernal Diaz del Castillo fit également partie de l'expédition de Grijalva
dont il raconte toutes les péripéties dans les chapitres viu-xvi de son His-
toire de la conquête de la Nouvelle-Espagne .
3. G.Baynaud, L'histoire maya, d'après les documents en langue y ucatèque
(Archives de la Société Américaine de France, nouv. série, t. VIII).
Manuel d'archéologie américaine. 28
434 LE YUCATAN, LES MAYAS ET LEUR HISTOIRE
Espagnols dans son pays de Maxtunil. Les conquistadores, con-
duits par Gortez, furent reçus avec d'aimables attentions, et les
indigènes leur offrirent « pour la première fois » le tribut et leurs
respects ; aux capitaines, les Mayas donnèrent à manger, puis
lorsqu'ils s'installèrent à Maxtunil, « nous allâmes veiller à ce
qu'il fût fait plaisir aux Espagnols ». Ces derniers restèrent trois
mois dans ce lieu, puis ils se dirigèrent vers la mer et s'établirent
pendant trois ans et demi à Zilam, où ils créèrent un port *.
L'expédition à laquelle fait allusion l'auteur yucatèque n'est pas
celle de Gortez, puisque celui-ci ne débarqua pas sur le sol du Yuca-
tan. 11 s'agit donc de celle de Francisco de Montejo, venu d'Espagne
muni de pleins pouvoirs pour faire la conquête du Yucatan, et
investi du titre d'àdelantaclo. Après avoir pris possession de Gozu-
mel au nom du roi d'Espagne, il redescendit la côte et arriva bien-
tôt dans l'Etat de Conil, où vivait Nakuk Pech -. Le père de celui-
ci, Tah Kom Pech, alla faire sa soumission aux Espagnols dans le
port de Zilam. Le chroniqueur yucatèque nous donne ici des
détails qui manquent dans les historiens espagnols : après leur séjour
à Zilam, les Espag-nols revinrent à Chac Xuluh Chen, où ils séjour-
naient paisiblement lorsque les Cupuls les attaquèrent. Ils par-
tirent pour Cauaca où ils campèrent, puis ils traversèrent Tekom
et Tixcuumen Uuc pour venir s'établir à Tinuum. Là, ils
entendirent parler des merveilles de Ghï cK en-ltza ; le chef de
Tinuum, qui appartenait à la nation des Cupufo, chercha à les
détourner du projet de s'y rendre: « Il y a là un ahau (chef), ô
seigneurs, Y ahau Cocom Pech, Y ahau Pech, Nanox Chel, Y ahau
Chel de Zizantun; g-uerriers étrangers, reposez en ces maisons. »
Néanmoins les conquistadores espag-nols firent route vers Chich'en-
Itza. A Ake, ils trouvèrent un seigneur Cocome, nommé Ixcuat 3 .
Celui-ci leur dit : « Seig-neurs, vous ne pouvez aller plus loin,
vous vous perdriez. » Les Espagnols, frappés par ces mots, hési-
tèrent et retournèrent à Cauaca', de là, ils gag-nèrent un port
nommé Calzun et ensuite une ville du nom de Zelebna, où ils
séjournèrent quelque temps '.
Les écrivains européens arrangent l'histoire de manière très dif-
férente : Montejo aurait bien marché sur Ch'icK'en-Ilza dont il se
1. G. Raynaud, op. cit., p. 36.
'1. Landa, Relation des choses de Yucatan, p. 73.
3. Probalemeat du nilui.itl Itzcohuatl.
i. G. Raynaud, op. cit., p. 37 .
LA CONQUÊTE DU YUCATAN 435
serait empare' 1 avec beaucoup de peine : les villes des Chels qu'il
traversa auraient été conquises et son séjour dans l'ancienne capi-
tale des Tutul-Xius aurait été troublé par des révoltes incessantes
qui l'auraient forcé à l'abandonner. De cette quasi-défaite des Espa-
gnols, Nakuk Pech, bon courtisan, ne parle pas ; il la voile en
disant que Ch'îch'en ne put être atteinte. L'abandon de Cfiictien-
Hza est placé par les historiens en 1535. Entre ce départ et la
conquête de Campêche (1540), les Espagnols, suivant Nakuk Pech,
séjournèrent à Champoton. Montejo, après la conquête de Cam-
pêche, délégua ses pouvoirs à son fils et regagna l'Espagne.
A partir de ce moment, Nakuk Pech nous donne les détails
les plus circonstanciés sur les faits et gestes des Espagnols. Lui-
même et plusieurs de ses compagnons, tous du clan des Pech,
quittèrent leur lointaine province pour aller porter le tribut à Cam-
pêche. Les conquistadores, pour se faire bienvenir, donnèrent aux
indigènes des cadeaux, casaques, capotes, chaussures, casques, que
ceux-ci s'empressèrent de revêtir.
En 1542, les immigrés fondèrent la cité de Mérida, sur l'empla-
cement de l'ancienne ville maya de Ti-Hoo *.
Aussitôt Mérida fondée, les Espagnols commencèrent à pra-
tiquer les « repartimientos » : la terre fut découpée en lots qui
furent attribués, avec les Indiens qui les habitaient, aux conquis-
tadores. Puis vint le baptême, plus ou moins volontaire, des Mayas
après l'arrivée au Yucatan de l'évêque Toral (1544) 2 . Mais tout ne
se passa pas sans troubles et les pendaisons furent abondantes, si
nous nous en rapportons à une phrase du livre de Chilan-Balam de
Chumayel: « la pendaison cessa en Tannée 1546 :{ . »
En 1548, le régime colonial du Yucatan fut modifié, par son rat-
tachement au Mexique. Le docteur Quixada, premier gouverneur,
arriva en 1560 et le Yucatan fut complètement soumis à la cou-
ronne d'Espagne, pour les parties septentrionales.
1. Nakuk Pech la nomme Ich Can Zi Hoo (G. Hayxaud, op. cit., p. 38). Ici,
l'auteur maya est encore en désaccord avec les historiens d'Europe. Il place
cet événement en 1541, deuxième année où les gens de Chac Xulub Chen por-
tèrent le tribut, et prétend qu'en cette année vinrent à Ti-Hoo Francisco de
Montejo, accompagné de Francisco de Bracamonte, Francisco Tamayo, Juan
Pacheco et Perarberes. Il y a là une erreur évidente : Fr. de Montejo avait
quitté le Yucatan un an auparavant.
2. Livre de Chilan-Balam de Titzimin, $ li.
•'*. Livre du compte des kafuns, § s, xi.
436 LE YUCATAN, LES MAYAS ET LEUR HISTOIRE
VI. — La pacification du Petejî
Le sud de la péninsule, el en particulier le Peten et la Yera-
Paz, restait aux mains des tribus belliqueuses des Itzas et des
Chois. En 1525, Cortez traversa leur pays, où il fut constamment
harcelé; en 1537, Las Casas et Pedro de Angulo voulurent christia-
niser les Indiens de la Tierra de Guerra, c'est-à-dire de la Vera-Paz.
Ils comprirent tout de suite que, tant que les Indiens vivraient
éparpillés au milieu des forêts, ils n'obtiendraient aucun résultat ;
ils essayèrent donc de les réunir dans des villes, mais n'y réus-
sirent qu'en partie. D'ailleurs, tous les indigènes de cette région
se montrèrent hostiles à la conversion : en 1555, les Lacandons
tuèrent deux prêtres et trente Indiens chrétiens. Quatre ans plus
tard, une expédition partit de Comitan pour châtier les meurtriers ;
tous les villages lacandons furent saccagés, les habitants s'enfuirent
dans la forêt, maison ne put obtenir leur soumission.
Une autre tribu qui défia longtemps les efforts des Espagnols l'ut
celle des Itzas du Peten ; en 1618, deux missionnaires qui avaient
tenté de pénétrer chez eux furent attaqués et échappèrent difficile-
ment. Deux ans plus tard, un autre ecclésiastique fut assassiné
dans le pays; en 1646, une expédition qui remonta l'Usumacinta, fut
obligée de revenir sur ses pas, en présence des forces déployées par
les Itzas. Diverses expéditions envoyées contre les Choisies Itzas,
les Lacandons, entre 1675 et 1685, échouèrent complètement. En
1695, un grand mouvement militaire fut fait, dans le but de sou-
mettre ces Indiens. Trois expéditions marchèrent contre eux, mais
elles n'eurent même pas à combattre : les indigènes se dispersèrent
devant elles. Enfin, en 1697, une armée, sous la conduite énergique
de Martin de Ursua, parvint à battre les Itzas et à s'emparer de
leur forteresse du lac Peten. Quant aux Lacandons, ils ne purent
jamais être soumis et vivent encore dans les forêts de cette région,
à l'état sauvage '.
Le caractère indomptable des peuples de race maya a donné
fort à faire tant aux Mexicains qu'aux Espagnols. Le xix e siècle les
a vus en lutte constante contre le pouvoir fédéral et on peut dire
1. Nous avons emprunté cette esquisse historique de la soumission des
peuples du Peten et de la Vera-Paz à l'excellent livre de M. A. Tozzek :
A comparative stud y of the Mayas and Lacandones [Archœological lnstitnte of
America, New-York. 1907, in-8, pp. 12-13).
LA PACIFICATION DU PETEN 437
que les Mayas du Sud n'ont jamais été conquis complètement par
les troupes mexicaines qui ont été envoyées contre eux. Le dernier
soulèvement général eut lieu en 1847. La forteresse des mutins,
Chan Santa-Cruz, fut enlevée d'assaut par les troupes de Mexico,
mais les Mayas continuèrent une guerre de guérillas qui dure
encore.
Il existe même aujourd'hui deux États indépendants, ceux de
Jcaiche, près de la frontière du Honduras britannique, et d'Ixkanha,
dans e centre du Yucatan ',et la vitalité de la race maya ne dimi-
nue en rien : sa langue est parlée, à l'heure actuelle, dans tout le
Yucatan, elle a ses journaux, ses livres et rien ne fait prévoir le
temps où tous les habitants de la péninsule seront complètement
européanisés.
I. G. Sapper, Die unabhângigen Indianerstaaten von Yukatan [Globtis,
vi) LXVII, 1895, pp. 197-201).
CHAPITRE IV
LA CIVILISATION MAYA
Sommaire. — I. Le clan chez les Lacandons modernes et chez les anciens May
— IL Les classes de la société et les chefs dans le Yucatan antique.
III. L'organisation judiciaire. — IV. La religion. — V. La vie civile.
§ I. — Le clan chez les Lacandons modernes et chez
les anciens Mayas.
Les institutions sociales des Mayas nous sont plus mal connues
encore que leur histoire. Les recherches récentes de M. Tozzer sur
les Lacandons, qui parlent la pure langue maya, jettent cependant
quelque lumière sur ce sujet.
Les Lacandons sont divisés en clans totémiques (yonen) ; généra-
lement chacun de ces clans a une localisation déterminée. C'est
ainsi que les Lacandons du lac Petha appartiennent au clan rnaax
ou du singe, ceux d'Anaite (rivière Usumacinta) à ceux du coton,
« blaireau » et du sanhol, mustélidé nommé par les Espagnols
« cabeza blanca », etc. Ces clans sont au nombre total de dix-sept
et paraissent avoir été autrefois réunis en groupes plus considé-
rables : les clans k'ek'en, « sanglier •» et citam, « autre espèce de
porc sauvage » sont désignés collectivement sous le nom de couo;
ceux de coton, « blaireau » et de sanhol sous celui de lax.
La descendance est en ligne masculine, le fils reçoit le nom toté-
mique de son père et le transmet à son tour. Ces clans sont exo-
games comme ceux des anciens Mayas '. Landa décrit ainsi l'orga-
nisation familiale des Mayas : « On dit que les Indiens sont tous
parents et d'un même nom, et qu'ils se traitent comme tels ; aussi,
l'un d'eux se trouve-t-il en quelque endroit inconnu et dans l'em-
barras, il dit son nom ; sur-le-champ les gens de la même descen-
dance accourent, le reçoivent et le traitent avec la plus grande ten-
dresse. Ni homme ni femme n'épouse quelqu'un du même nom,
car il y a là pour tous une note d'infamie 2 . »
1. Landa, Relation des choses de Yucatan, p. 1 iO.
i>. Ii».. ibid., p. 137.
LE CLAN CHEZ LES I ACANDONS MODERNES 439
La famille. — Actuellement, chez les Lacandons, l'unité sociale
n'est plus le clan. Celui-ci comprend les individus habitant un cer-
tain district et portant le même nom, mais les indigènes se groupent
en familles, dont les membres cultivent en commun un lopin de
terre, et possèdent une maison. Chacun de ces petits établisse-
ments forme un tout. Les chemins qui y donnent accès sont orien-
tés suivant les quatre pointscardinaux, comme il en était, au temps
de Landa, des villages mayas '. La terre est la propriété collective
de la famille, comme dans l'ancien Yucatan, où chaque ménage
recevait une étendue de terre suffisante pour produire chaque année
une quantité de maïs égale à vingt fois la charge d'un homme 2 .
Les travaux agricoles étaient exécutés en commun, parles hommes
du clan, semble-t-il. Chez les Lacandons, les quelques biens meubles
deviennent après la mort du père de famille la propriété du fils aîné
et de la veuve. S'il n'y a pas de fils, ce sont les frères du mort qui
héritent. Chez les anciens Mayas, l'héritage était réparti également
entre tous les fils 3 .
Nous trouvons, chez les Lacandons, des restes de l'ancien système
de parenté appelé par L. IL Morgan « parenté classificative ». Le
nom du père, yum, est aussi celui des oncles paternels ; le frère aîné
et le cousin sont appelés sukun, la sœur aînée et la cousine cic ; les
frères, sœurs et cousins des deux sexes, plus jeunes que l'individu
auquel se réfère la parenté, sont tous désignés sous le nom de uilzin.
Le nom. — Mais il existe aussi une autre sorte de classification,
tout à fait spéciale aux Mayas, qui se manifeste dans les noms que
l'on applique aux divers membres de la famille. Landa nous dit que
les Yucatèques donnaient toujours à leurs fils et filles les noms du
père et de la mère, celui du père comme nom propre et celui de la
mère comme appellatif ; ainsi le fils de Chel et de Chan se nommait
Na-Chan-Çhel *.
Brinton nous donne quelques renseignements complémentaires
intéressants : il dit que le prénom était surtout important. On le
nommait hach-kaba, « le prénom » ou hool-kaha, « le nom de tête »,
et l'homme noble était appelé ah-kaha, « celui qui a un nom ». Ce
surnom se transmettait dans la ligne paternelle \ Or ce « surnom »
J. Landa, Relation des choses de Yucatan, p. 210.
2. Id., p. 130; cf. Brinton, Maya chronicles, p. 27.
3. Landa, Relation, p. 139.
4. Id., ihid., p. 137.
ô. Maya chronicles, p. 26.
440 LA CIVILISATION MAYA
se retrouve chez les Lacandons. Le système est assez complexe et
demande à être expliqué par un exemple détaillé. Supposons un
homme marié, du clan citant de la phratrie de cono. Ses enfants por-
teront tous le nom de couo, celui de la phratrie dont fait partie leur
clan, et celui de citam, leur totem. Mais son fils aîné recevra en plus le
nom de A7/i, « soleil » et un nom secondaire qui sera baatz, « singe » ;
sa fille aînée sera nommée na-k'in, « soleil de la maison » etbaatz.
Le second fils sera en personne et consumer les offrandes : \ Il est mentionné par Landa
sous le nom de Kinich-ahau, « le chef solaire ».
Le culte de Cuculkan paraît avoir eu, nous l'avons déjà dit,
Cliicfien-Itza pour point de départ ; il se répandit ensuite dans
tout le pays, jusqu'à la destruction de Mayapan et l'écroulement
de la grande puissance des Cocomes. Son culte ne fut plus, ensuite,
célébré que dans la province de Mani, où dominaient les Tutul-
1. Lizana dans Brasseur, p. 359.
2. Landa, Relation des choses de Yucatan, pp. 221-223.
3. Cest-à-dire au Zac-u-Uayeyab.
4. Landa, Relation des choses de Yucatan, pp. 223-227.
3. Lizana dans Bkassrum. p. 361.
LA RKMGION
44'
An/s; à l'occasion de certaines letes, des pèlerins venaient en foule
de tout le Yucatan à la ville deMani. La plus importante de ces céré-
monies avait lieu le 16 e jour du mois de Xul : « Tous les seigneurs
et les prêtres de Mani s'assemblaient et, avec eux, une multitude
considérable qui se joignait à eux, après s'être préparée par des
jeûnes et des abstinences. Le soir de ce jour, ils sortaient en pro-
cession, avec un grand nombre de comédiens de la maison du prince,
et s'avançaient lentement vers le temple de Cuculkan, qu'on avait
orné au préalable. En arrivant, ils taisaient leurs prières et pla-
çaient des bannières en haut du temple ; ils étalaient leurs idoles
sur un tapis de feuillage ; ayant ensuite fait du feu nouveau, ils
brûlaient de l'encens en beaucoup d'endroits, faisant des obla-
tions de viande, cuite sans sel ni piment, avec des boissons de fèves
et de pépins de calebasses. Les seigneurs, ainsi que ceux qui avaient
observé le jeûne, passaient là, sans retourner chez eux, cinq jours
et cinq nuits en prière, brûlant du copal et exécutant des danses
sacrées. Pendant ce temps-là, les jongleurs allaient de la maison
d'un des nobles à l'autre, représentant leurs pièces et recueillant des
offrandes ; au bout de cinq jours, ils portaient les dons ainsi obte-
nus au temple où ils les partageaient aux seigneurs, aux prêtres et
aux danseurs ; après cela, les bannières et les idoles étaient ramenées
à la maison du prince, d'où chacun rentrait chez lui avec ce qui lui
revenait. Selon une croyance générale, Cuculkan descendait du ciel
le dernier jour de la fête et recevait personnellement les sacrifices,
les pénitences et les offrandes faites en son honneur. Quant à la fête
on l'appelait Chic-Kaban h . »
Les Mayas modernes ont gardé le souvenir de Cuculkan, mais il
ne subsiste, dans la religion populaire, que sous une forme très alté-
rée. Son nom même a été modifié : on le nomme aujourd'hui
Quqikan et on le représente comme un serpent à plusieurs têtes,
qui, de temps à autre, descend sur la terre 2 . Les Lacandons, qui ont
mieux conservé le nom (Cuculkan) croient aussi que c'est un ser-
pent polycéphale, vivant auprès de la maison de Nohochacyum 3 .
A côté de ces divinités principales, se groupaient une foule de
dieux ou d'esprits plus ou moins puissants, dieux des éléments (Kin,
le soleil ; /A. le vent ; Chac, la pluie, etc. ) (fig. 146), des diverses par-
1. Landa, Relation des choses de Yucatan, pp. 301-303.
2. Tozzer, Comparative study, p. 157.
3. Id.. ihid.. p. 96.
148 LA CIVILISATION MAYA
Lies de Tannée, des ('onctions sociales (tel Ekchuah, dieu des voya-
geurs, etc.).
Landa nous a fourni un grand nombre de renseignements sur
les rites yucatèques anciens. Le plus important était le sacrifice
Les sacrifices étaient célébrés aux grandes fêtes, ou lorsque les cir-
constances demandaient un acte exceptionnel. Les victimes étaient
le plus souvent des animaux, mais parfois aussi des hommes. Elles
étaient égorgées sur une pierre analogue au techcatl des Mexicains ;
Fig. li<i. — Le dieu yucatèque de la pluie, Chac (d'après le Codex r l
roano,.
on leur arrachait le cœur, et on barbouillait de leur sang les statues
des dieux. Les victimes humaines étaient, soit des « esclaves » ache-
tés par les prêtres, soit des enfants offerts par les pieux adorateurs
du dieu. On les entourait de prévenances jusqu'au jour de la fête où
avait lieu leur immolation ; ce jour venu, on les menait au temple
en grande pompe, on les déshabillait pour les peindre en bleu et on
leur posait sur la tête une sorte de mitre. Lorsque sacrificateur et
victime étaient arrivés à la statue du dieu, tous les assistants exécu-
taient une danse rituelle, puis on étendait sur la pierre celui qui allait
être sacrifié. Les rites différaient, selon que celui-ci devait être tué
à coups de flèches ou devait avoir le cœur arraché. Les aides du
prêtre sacrificateur exécutaient une danse autour de la victime, et
lui décochaient des flèches au cœur, peint en blanc sur la peau. Les
choses se passaient ensuite comme au Mexique. Le cadavre était
ensuite jeté en bas des degrés du temple, où des aides le décou-
LA. Kl.UGION
449
paient; les quartiers de la victime étaient répartis entre les chefs et
les prêtres, qui les mangeaient. Les Yucatèques connaissaient, tout
comme les Mexicains, le rite où le sacrificateur revêtissait la peau
de la victime. A Ch'ich'en-Itza, les A'ictimes étaient jetées clans des
puits '.
Les animaux sacrifiés étaient généralement mangés par ceux qui
avaient assisté à la cérémonie; quelquefois, cependant, ils étaient
consumés sur un bûcher 2 .
Fig. 147. — Bol à brûler l'encens employé chez les Lacandons (d'après TozzEft,
A comparative study of ihe Mayas and Lacandones).
Les anciens Mayas se tiraient du sang de diverses parties du corps,
surtout du membre viril, des oreilles et de la langue 3 . Un bas-relief
de Menche représente un dévot qui passe, par un trou percé
dans sa langue, une corde garnie d'épines.
Parmi les rites propitiatoires, il faut citer les fumigations, faites
avec du copal et du tabac. On brûlait ces matières dans des bols
de terre, très semblables à ceux que les Lacandons emploient
aujourd'hui au même usage (fîg. 147). Landa '' nous dit que les
Landa, Relation des choses de Yucatan, pp. 165-169.
Ii>.. ibid. , p. 255.
lu., ibid., p. 163.
Id., ibid., pp. 156-157.
Manuel d'archéologie américaine.
2<»
i50
LA CIVILISATION MAYA
voyageurs emportaient avec eux ces cassolettes et des grains tic
copal, qu'ils brûlaient en route pour se propitier le dieu Ekchuah.
Le rite de fumigation taisait partie de toutes les cérémonies des
anciens Mayas.
Lorsque les Yucatèques avaient violé une interdiction rituelle,
ou qu'ils avaient commis une faute contre leur morale reli-
gieuse, ils confessaient publiquement leur péché à un prêtre, ou,
à défaut de prêtre, à leurs parents '.
Les rites funéraires. — Les rites funéraires différaient suivant
la qualité du mort. Les gens du commun étaient enterrés dans
leur maison ; on leur remplissait la bouche de koyem (maïs
moulu), puis on plaçait à côté d'eux de petites pierres, qui
servaient de monnaie, des sculptures représentant des divinités et
de^ objets rappelant leur métier. Les survivants abandonnaient
alors la maison ~.
Les chefs étaient généralement brûlés, mais les rites différaient
suivant les nations et les tribus. A ltzamal, les corps étaient inci-
nérés ; on déposait les cendres dans des urnes, (pie Ton renfermait
dans des temples. Ailleurs, elles étaient déposées dans des statues
creuses en terre cuite, ou dans des ligures dirbois sculptées. Le
mode de sépulture des chefs du clan Cocome est ainsi décrit par
de Landa : « On leur coupait la tête quand ils étaient morts : on
la faisait cuire pour en enlever la chair; on sciait la partie de
derrière (du crâne), laissant celle de devant avec les mâchoires
et les dents. On remplaçait ensuite, sur ces demi-crânes, la partie
qui manquait par un mastic particulier, leur rendant, à la per-
fection, l'apparence qu'elles avaient de leur vivant 3 . » Ces têtes
préparées étaient placées dans les oratoires et on leur faisait des
offrandes les jours de fête.
Les fêtes. — Outre les fêtes des grands dieux, décrites plus
haut, il en existait d'autres, fixées parle calendrier. Le peuple s'y
préparait par l'observance d'interdictions (jeûne, abstinence). Cinq
jours avant la première fête de l'année, celle du mois Pop, les
fidèles restaient chez eux, ils ne se peignaient ni ne se lavaient ;
les femmes devaient s'interdire toute besogne servile, etc. '' . Les
1. Landa, Relation des choses de Yuc&tan, pp. lôi-155.
2. Ii>., ihid., pp. 196-197. Les Mayas modernes enterrent leurs morts d'après
les rites de l'Église catholique, mais ils ont conservé la coutume de placer des
aliments dans le cercueil (Tozzer, A comparaître study, p. i9^.
3. In., ibid., pp. 198-199.
i. In., ihid., pp. 276-277.
LA RELIGION 45 I
rites consistaient en fumigations, en scarifications, en danses
diverses, accompagnées parfois de sacrifices 1 .
Certaines l'êtes semblent avoir été fixes, les autres variaient sui-
vant les indications astrologiques : elles ne pouvaient avoir lieu
un jour néfaste '.
|D'après les indications fournies par de Landa, nous pouvons dres-
ser la liste des l'êtes de l'année :
l " mois. Pop juillet i. Fête de Tan neuf.
■2" mois, fo (août). Fête de Pocan, célébrée en l'honneur cVIIz-
antna.
3 e mois, Zip (août-septembre). Ce mois avait trois grandes
le tes : la première en 1 "honneur des divinités de la médecine,
Itzamna, Cit-Bolon-Tun et Ahau-Chamahez et de la déesse
des accouchements, lxchel ; la seconde, en l'honneur d'Aca-
num, de Zuhuy-Zip et de Tabai, divinités de la chasse ; la
troisième célébrée par les pêcheurs pour se propitier les
esprits Ahkak, Nexoi, Ahpua, Ahutz et Amalum.
')" mois, Tzec (octobre). Fête des propriétaires de ruches.
(V mois, Xul (octobre-novembre). Fête de Chic-caban, en l'honneur
de Cuculkan.
8 e mois, Mol (novembre-décembrej. Fête d'Oloh-Zab Kam Yax,
donnée en signe d'adoration d'Ixmol, déesse protectrice de
l'enfance ; deuxième fête des ruches.
9 e mois, Ch'en (décembre). Fête de la fabrication des idoles.
10 e mois, Yax (janvier). Fête d'Ocna, en l'honneur des Bacabs.
1 I e mois, Zac (février), deuxième fête des chasseurs.
13 e mois, Mac (mars). Fête de Tup"Kak\ célébrée par les vieillards
pour honorer Itzamna.
15 e mois, Moan (avril-mai). Fête des planteurs de cacao, pour se
propitier les esprits protecteurs de cette plante : Ekchuah,
Chac et Hobnil.
If)' mois, Pax (mai), deuxième fête de Cuculkan, nommée Pacuni
Chac 2 .
Les idoles. — De Landa nous dit que les anciens Yucatèques pos-
sédaient des images de leurs dieux faites de pierre, de bois ou de
I. Voir dans Stephexs, Incidents of Travel in Yucatan, vol. I, appendix,
pp. i 18- i5<>, un calendrier maya portant indication des jours favorables et
néfastes.
J. Landa, Relation des choses de Yucatan, § XL, pp. 210-311.
452
LA CIVILISATION MAYA
terre cuite. Les images de pierre étaient peu nombreuses ; celles de
bois étaient de petite taille ; « elles comptaient dans les héritages
et étaient parmi les choses les plus précieuses qui se pussent trans-
mettre » ; les idoles de terre cuite étaient les plus nombreuses.
Les images en bois ont totalement disparu : les premiers mission-
naires les ont presque toutes brûlées. Par contre, nous possé-
dons quelques idoles de pierre du Vucatan et un très grand nombre
de la région du Peten.
L organisation religieuse. Les charges religieuses étaient
remplies par plusieurs sortes de prêtres, connus sous la dénomi-
nation générique de halams '. Les Ahkins ou Chilans étaient les
plus réputés d'entre eux; leur fonction principale était la divination
et Lizana 2 nous a conservé plusieurs de leurs prophéties, dont on
retrouve aussi des fragments dans les Livres de Chilan-Balam .
Dans Lune de ces prophéties, on a voulu voir l'annonce de la venue
des Espagnols :
En ce temps-là, ceci sera peut-être compris, ô prêtres,
O seigneurs, par ceux qui gouvernent la terre.
Après quatre katuns
La vérité sera alors apportée.
A cette époque, au nom du dieu,
Je vous recommande, ô seigneurs,
D'épier sur la route votre hôte, ô gens d'Itza,
Le seigneur de la terre, quand il viendra .
Ainsi parle le principal chef, Pech le prêtre,
Pour la fin du quatrième katun
Après la fin de ce kaf un-ci.
Les chilans étaient fort respectés parle peuple ; ils ne sortaient
qu'en litière.
Les sacrificateurs étaient nommés naeons, comme les chefs mili-
taires. Ils étaient assistés par des prêtres d'un rang inférieur,, nom-
més chacs, qui étaient au nombre de quatre pour chaque nacon 3 .
Le clergé tout entier était soumis à l'autorité suprême d'un
souverain pontife, appelé Ahkin-inai ou Ahau Can mai, qui, à
l'époque de la grande puissance des Coeomes, résidait à Mai/a-
1. Iïulnm a le sens de «jaguar ».
2. Dans son Hislorin de nuestra Senorajde /sa ma/, réimprimée par Brasseur
de Bourbourg dans Manuscrit Tronno, Étude sur le système graphique des
Mayas, Paris, 1869. in-4°, vol. II, p. 103.
3. Landa, Relation des choses de Yacatan. p. 161.
LA VIE CIVILE 453
pan. Il recevait des présents de tous les fonctionnaires, civils et
religieux, nommait les prêtres après examen, leur fournissait les
livres et leur donnait les conseils nécessaires à l'exercice de leur
sacerdoce. Lorsqu'il mourait, il était remplacé par son fils ou un
de ses parents les plus proches ' .
Les sorciers. — A côté de ces prêtres réguliers, officiels, il
existait une foule de sorciers, guérisseurs, devins, dont nous ne
connaissons parfois que les noms ; c'étaient les ah-cuyah, ah-tun,
que les dictionnaires mayas nous disent être des « sorciers », les
ah-lzyacyah ou médecins; les pu la hoob s, les mens qui pratiquaient
les formes inférieures de la divination 2 . Il est probable que
certains de ces sorciers exerçaient leur art en secret, en raison du
caractère sinistre qui s'y attachait; c'est le cas pour les sorciers
envoûteurs (pulahoob), qui envoyaient aux hommes la mort, la
fièvre et toutes les calamités.
Les scribes (ah-uôoh) avaient probablement, à quelque degré, un
caractère religieux ; Fart de l'écriture, en effet, était enseigné par
les prèlres.
$ V. — La vie civile.
Le vêlement ef fa parure. — Le costume des anciens Mayas
était des plus simples. Il consistait en une sorte de pagne, dont ils
s'enveloppaient plusieurs fois les reins, de manière à ce qu'une des
extrémités tombât par devant et l'autre par derrière 3. Par-dessus,
ils portaient des manteaux amples et carrés, qu'ils nouaient sur les
épaules. Les bas-reliefs de la région du Peten nous montrent des
prêtres recouverts de somptueux manteaux brodés, et coiffés de
tiares ornées de grandes touffes de plume de quetzal, qui rappellent
celles des prêtres et des guerriers mexicains (voir fig. 158). Les gens
du peuple portaient les cheveux longs, sauf sur le milieu du
crâne, où ils les brûlaient de façon à faire une sorte de tonsure ; ils
les tressaient en guirlande autour de la tête, à l'exception d'une
petite queue qui tombait en arrière comme une houppe /( .
I . Landa, Relation des choses de Yucatan, p. 43.
2. Les mens existent encore au Yucatan et continuent à faire de la divi-
nation au moyen d'un morceau de cristal déroche ou degrainsde maïs(TozzER,
A comparative study, pp. 163-164).
3. Lanka. Relation, pp. 116-117. Les Mayas modernes portent encore ce
pagne, qu'ils nomment chicnacnok\ lorsqu'ils travaillent aux champs (Tozzer,
.4 comparative sludt/. p. 32 .
1. Ii>.. ibid., pp. 1 1 i-l I.').
454
LA CIVILISATION MAYA
Les Mayas se baignaient fréquemment, ils se peignaient le corps
et le visage en rouge et se tatouaient par incision. Le tatouage
était un insigne honorifique. Leur tête était artificiellement défor-
mée : cette déformation n'était pas très accentuée chez les peuples
Fig\ lis.— Femme maya broyant du maïs (d'après A. Tozzek, A comparative
shtrfif of tlie Mayas and Lacandones).
duYucatan, mais les bas-reliefs nous montrent quelle était très
forte chez ceux des régions voisines du Guatemala.
Les femmes portaient un costume très analogue à celui des Mexi-
caines. Gogolludo ' dit que leur principal vêtement était le
ijuple -, sorte de vêtement en forme de sac, possédant trois trous,
1. Historia de Iucathan, p. 188.
2. Équivalent du huipilli des Mexicains.
la vu: civili-:
455
l'un pour passer la'tète, les deux autres pour les bras '. Elles por-
taient parfois, sur les épaules, des couvertures analogues aux til-
matlis des Mexicains J (fig". 148).
Les femmes mayas s'oignaient le corps d'une sorte de baume odo-
rant nommé iztahtè, qu'elles mélangeaient à une matière colorante
rouge, et se tatouaient sur toute la partie supérieure du corps, à
l'exception des seins. Elles avaient un grand soin de leur cheve-
lure quelles portaient fort longue et partagée en deux tresses
nattées. Elles se faisaient limer les dents en pointe, et se perfo-
raient le cartilage du nez pour y enchâsser des perles d'ambre ;
elles se faisaient aussi percer les oreilles pour y suspendre des
boucles.
Les anciens auteurs nous parlent souvent des bijoux yucatèques,
et les bas-reliefs sculptés nous permettent de nous faire une idée
de ce qu'ils étaient : agrafes de manteaux travaillées, représentant
des tètes d'hommes ou de divinités ; ornements de nez guillochés,
boucles d'oreille, pectoraux, bagues, bracelets tous richement et
finement décorés. Ces bijoux devaient être faits de matières pré-
cieuses, car on n'a pas pu en retrouver trace.
Les maisons et l'architecture. — Les Mayas ont été des archi-
tectes habiles, plus habiles encore que les Mexicains. Toutefois, les
grands édifices dont nous admirons aujourd'hui les ruines paraissent
n'avoir existé que dans quelques régions du Peten et du Yuca-
tan. La grande majorité des Mayas-Qu'ichés habitaient dans des
huttes de bois, recouvertes de feuilles de palmier, analogues à
celles que construisent encore les Mayas du Yucatan et les Lacan-
dons. Ces maisons sont rectangulaires avec les extrémités légèrement
arrondies. La charpente de ces constructions se compose de quatre
poteaux fourchus sur lesquels repose le toit; les murs sont faits de
lattes serrées les unes contre les autres et recouverts d'argile.
Deux portes sont ménagées dans les grands côtés des murs. Dans
les habitations du Yucatan, un petit hangar est adjoint à la maison 3 .
De Landa nous décrit les maisons des « seigneurs » de l'ancien
'&■
1. Cf. Lamia. Hetation des choses de Yucatan, pp. L86-187.
2. CoGOLLuno (lit que les Mayas nommaient ces couvertures hayates
[Historia dejucathan, p. L87 .
3. Tozzer, A comparative stndy , pp. 63-64; cf. pour les habitations modernes
du Guatemala, K. Sapper, Dev gegenwartige Stand der ethnographischen
Kenntniss von* Mittelamerika Archiv fur Anthropologie, nom-, série, vol. III,
pp. 1-38 .
156
LA CIVILISATION MAYA
Yucatan, Klles étaient aussi rectangulaires et recouvertes d'un toit
aigu à deux pentes rapides ; au milieu de la maison courait, longi-
tudinalement, un mur percé de portes qui faisaient communiquer
les deux moitiés de l'habitation; dans la moitié d'arrière, se trou-
vaient les lits ; celle de devant, décorée de peintures, servait de
lieu de réception *.
Fig. 1 19. — Plan des ruines de Yaxchilan (d'après T. Maler).
Les grands édifices de pierre étaient souvent élevés sur des pyra-
mides, comme ceux du Mexique. Ces substructures étaient généra-
lement de plan carré, mais parfois polygonales, les marches et les
ressauts étaient perpendiculaires; toutefois, dans la région de Moto-
tzintla, les parties ascendantes étaient obliques 2 . Dans le Sud ( Vera-
Paz, Guatemala), où le sol montagneux permettait d'établir facilement
les constructions dans des endroits escarpés, les pyramides étaient
peu élevées. Sur la terre plate du Yucatan, au contraire, elles attei-
gnaient parfois des hauteurs considérables.
1. Landa, Relation des choses de Yucatan, pp. 110-111.
2. K. $\pi>ERjndian Settlements in central America (RS, 1895, pp. :>r>r>4<)
LA ME CIVILE
157
Les constructions étaient groupées de façon différente suivant les
régions; danslePeten,parexemple,les habitations étaient distribuées
irrégulièrement, sur des terrasses de faible hauteur. Le plan des
ruines de Yaxchilan * (iig. 149), sur les bords de TUsumacinta, est
intéressant à ce point de vue. Les différents édifices sont rassemblés
sur deux érainences naturelles, et dans une plaine voisine sétendan
STYLC ov YUCATAW
If
Sef>Ttrtra.\or/A[.
s . CHOl* \
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STYLC Ov
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- PETEN"
'• M AME
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\QviCH sJTQfnJ \CW0PJT.I
l.V'^fOK^^TfciV
•v._-
Fig. 150. — Les styles architecturaux des Mayas-Qu'ichés (d'après Sapper).
jusqu'à la rivière Usumacinta ; la plupart des constructions sont
élevées de quelques marches au-dessus du sol naturel ; la ville forme
ainsi une série de terrasses, sans communications entre elles -. Les
rues, au sens européen du mot, n'existaient que dans quelques villes
ruinées du Guatemala 3 .
1. Aussi nommée Menche Tinamit et Ville Lorillard.
2. T. Maler, Besenrches in Ihe venir ni portion of Uie Usnmatsintla l'nllei/
MPM, vol. II. n° 2, pp. 104-197).
3. Sapper, Inriian Settlements, p. 339.
158
LA CIVILISATION MAYA
Suivant M. SappEr ' les ruines de l'Amérique centrale doivent se
classer (fig. 150 en trois types principaux dans lesquels on peut
établir des sous-types.
1 er type : Style de la Vera-Paz. Les agglomérations sont
petites ; les constructions sont orientées suivant les points cardi-
naux ; on emploie peu le mortier dans la construction.
'2'' type : Style des tribus habitant les montagnes (Qu'ichés,
Marnes, etc.). Les agglomérations sont denses; on constate l'exis-
tence d'édifices en forme d'H.
Sous-types : a. Style tzental : les constructions ne sont pas
orientées suivant les points cardinaux ; on ne fait pas usage du mor-
tier ;
/;. Style marne : les constructions ne sont pas orientées ; les
pierres sont jointes avec du mortier ;
c. Style qu'iché : les constructions sont orientées ; emploi du
mortier.
3 e type : Style des tribus habitant les plaines : murs de pierres
liées au mortier. Constructions orientées ; pièces intérieures.
I. Style maya : pyramides à pente rapide, très élevées, linteaux
de portes faits en bois de zapote.
Sous-types : a. Style du Peten ; les habitations sont très serrées,
abondance de terrasses. Fortifications. Emploi du mortier, maisons
très ornées.
b. Style du sud du Yucatan : les habitations sont plus espacées,
murs en pierre de grand appareil, soigneusement taillée.
c. Style du nord du Yucatan: les habitations sont éparses. Les
murs (\c< maisons de pierre sont souvent richement ornés de sculp-
tures .
II. Style chol : les linteaux des portes sont faits de pierre dres-
sée. L'ornementation est faite de bossages en stuc et de tablettes
portant des bas-reliefs et des hiéroglyphes.
III. Style chorti : les pyramides se développent encore plus que
partout ailleurs : abondance de terrasses: à Copan, il existe une
pyramide à pente raide.
Les monuments des Mayas-Qu'ichés étaientgénéralement de faible
élévation et très longs. La disposition intérieure différait non seule-
ment suivant les styles, mais encore suivant la destination des édi-
fiées. Le plus souvent, les palais comprenaient plusieurs couloirs,
1. Sappeu, Indian Settlemenis, pp. 552-554.
Fig. 1)1. — Vue intérieure d'une chambre ou couloir dans un palais de Yaxchi-
lan d'après T. Mai.hr. Researches in the central portion of the Usitmatsin-
tla Valley .
m)
LA CIVILISATION MAYA
étroits et séparés par des murs d'une épaisseur énorme. Le plafond
de ces pièces était en forme de trapèze, la voûte était en encorbelle-
ment et recouverte de grandes dalles plates (fig. 151 et 152) *. Par-
fois, le toit était surmonté d'une galerie verticale, peu épaisse,
ajourée ou sculptée (fîg. 153).
Un bon exemple de l'ancienne architecture des peuples mayas-
qu'ichés est fourni par un édifice de Yaxchilan, appelé par
Maler 2 « Temple rouge ». Il figure sur le plan sous le n° 1 et est
situé près de l'Usumacinta. La façade nord-est, tournée vers la
rivière, a trois portes qui donnent accès dans une chambre de 8 m 90 de
Fig. L52. — La voûte yucatcque d'après Stephens, Incidents of Travel
in Y u en tan)-.
long sur l m 40 seulement de large. Le plafond de cette chambre
est voûté en encorbellement. Cette chambre n'a aucune commu-
nication avec les deux autres. Du côté sud-ouest se trouve une
grande pièce de 9 in 10 sur l u, 92, dans laquelle on pénètre égale-
ment par trois portes, placées perpendiculairement mais qui ont été
murées et remplacées par deux couloirs latéraux, de m 80 de
large, conduisant à l'extérieur. Cette pièce communique avec une
troisième chambre, semblable à celle du côté nord-est, qui, en raison
de sa situation, est très sombre (fig. 154).
Cette partie inférieure de l'édifice est couverte d'un toit plat,
sur lequel existait une superstructure creuse, conservée en partie.
Cette curieuse construction était faite de deux murs, courant paral-
lèlement sur toute la longueur du palais, inclinés l'un vers l'autre,
1. Sur la construction de ces voûtes par approche, voir Stephens, Inci-
dents of Travel in Yucatan, vol. I, appendice, pp. 429- 43 i.
2. T. Maler, Researches in the central portion of the Usumatsintla Valley
MPM, vol. II, n 2, pp. 122-125 .
33 ©
a
S
m
LA CIVILISATION MAYA
et laissant entre eux à la base un espace de l m 46. Ces murs étaient
percés de fenêtres el formaient un étage supérieur aéré (fig. 155).
Fiii. loi. — Le « Temple rouge » de Yaxchilan (d'après_T. Maler, Researches
in the central portion of the Usumatsintla Valley).
Fig. 155. — Élévation du « Temple rouge » de Yaxchilan d'après T. Malek,
Researches in the central portion of the Usumatsintla Valley).
Les ruines de Yaxchilan comprennent un édifice encore plus inté-
ressant que le précédent. M. Maler 1 la nommé « le Labyrinthe ».
I . T. Maler, Researches in the central portion of the Usumatsintla Valley,
pp. I 37-1 30.
LA VIE civn.i:
163
Il esl situé sur une terrasse : extérieurement, il a 20 m 33 de long
sur I7" l "0 de large : sa hauteur esl de 5 m 90 ; il était autrefois sur-
monté d'une superstructure analogue à celle du « Temple muge ».
La façade, orientée à l'est-sud-est, est percée de quatre portes, aux-
quelles on accède par un large escalier. Ces entrées donnent accès
dans une vaste chambre voûtée en pointe de I2 m 65de long, l lu 95
de large et 3™ 70 de haut. Les extrémités se replient à angle droit
Fig, 156. — Plan et élévation des mines du « Labyrinthe » de Yaxchilan
(d'après T. M.u.kh, Researches in the central portion of the Csumatsintla
Valley .
et forment deux chambres supplémentaires. De cette pièce d'entrée
partent trois couloirs : l'un, à gauche, donne accès dans une chambre
rectangulaire d'où part un nouveau couloir, qui par un escalier
conduit dans une suite d'étroits boyaux, impropres à l'habitation ;
le couloir du milieu mène dans une autre chambre, très semblable à
la précédente; le troisième couloir est aussi pourvu d'un escalier
qui mène dans les couloirs d'arrière (fig. 156).
Au Yucatan, les édifices sont plus longs, disposés différem-
ment, et contiennent un nombre de pièces plus considérable. Les
ici
LA CIVILISATION MAYA
monuments du Yucatan possédaient rarement des chambres inté-
rieures ; les chambres s'ouvraient directement, par de larges portes
pratiquées, soit dans le mur de face, soit dans celui d'arrière.
Les bâtiments sont parfois élevés sur des terrasses successives.
'^Â. : > ...
^j--r^-|
«Si ub
Fig-. 15"
Plan des ruines de Ghacmultun (d'après Thompson, Archseoloffica
researches in Yucatan).
comme dans les ruines de Chacmullun. Un édifice désigné par
M. Thompson { comme le n° 5 et représenté en plan fig-. 157, a quatre
étages. Trois de ces étages sont placés sur des terrasses, taillées en
gradin dans le flanc d'une colline, tandis que le quatrième se trouve
1. Thompson, Archœoloffical researches in Yucatan (MPM, vol. III n° 1 pp
18-20).
LA VIE CIVILE
ir>:>
Fig. 158. — Stèle de Seibal (d'après T. Maler, Exploration of the Uppei
Usumalsintla).
Manuel d'archéologie américaine. ;o
466 LA CIVILISATION MAYA
au sommet de l'émmence naturelle. Une suite de larges escaliers,
aujourd'hui ruinés, faisait communiquer les plates-formes.
En résumé, les édifices de l'Amérique centrale avaient une phy-
sionomie qui variait quelque peu suivant les régions et les condi-
tions du milieu, mais qui était différente de celle des monuments
d'autres parties de l'Amérique, en particulier du Mexique.
L'architecture militaire était également développée. Les Mayas-
Qu'ichés avaient établi, surtout dans les régions montagneuses du
Guatemala, tout un système de fortifications. La contrée habitée
par les Marnes, les Qu'ichés et les Cakchiquels abondait en émi-
nences abruptes, séparées les unes des autres par de profonds
ravins. En conséquence, les villes ne pouvaient se développer beau-
coup en étendue, et les constructions étaient très serrées les unes
contre les autres. Leurs positions étaient donc naturellement
fortes. De plus, les bords des plateaux étaient entourés de murs,
percés d'étroites ouvertures faciles à défendre. Telle est la disposi-
tion que montrent les ruines de Yaltenamit, à Las Pacayas (Vera-
Paz) '.
L'industrie de h pierre. — Si Ton en excepte les tribus mon-
tagnardes, les Mayas-Qu'ichés furent, de tous les peuples américains,
ceux qui témoignèrent le plus d'art dans le travail de la pierre.
Les restes de l'industrie de la pierre taillée qui nous sont par-
venus sont rares et ils nous montrent la variété et le soin que les
peuples du Yucatan et du Guatemala mettaient à ce travail ~. De
leurs armes, des objets servant aux besognes domestiques, peu de
restes nous sont parvenus.
La sculpture. — Par contre, nous possédons de très nombreux
témoins de leur adresse à sculpter le calcaire, sous forme de sta-
tues et de bas-reliefs. Les statues sont parfois de dimensions
énormes, telle cette effigie connue sous le nom d'obélisque, décou-
verte à Quiriguâ par M. Maudslay, ou les statues de Copan dont le
musée du Trocadéro possède des moulages. Ces statues ont en géné-
ral une allure lourde et peu gracieuse : les personnages, recouverts
d'habits sacerdotaux, sont mal proportionnés, mais le détail de la
décoration en est admirable.
Les bas-reliefs, beaucoup plus nombreux, sont d'une exécution
1 . Sapper, Indian Settlements in central America, p. 543.
2. Voir quelques objets de silex taillé, sous des formes différentes, trouvés
par M. Mai,er à Naranjo (Guatemala) dans Explorations in the department
of Peten, Guatemala (MPM, vol. IV, n° 2, p. 98);
I.A MF CIVILE
46:
ixcellente. Le relief varie beaucoup ; il est quelquefois de quelques
Kg. 159. — Bas-relief de Yaxchilan (d'après T. Maler, Researches in the
central portion of the Usumatsintla Valley).
millimètres, comme clans les célèbres sculptures murales de
Palenque ; dans la région du Peten, il s'accentue, témoin la stèle
468
LA CIVILISATION MAYA
n° 10 de Seibal ^iig\ 158) ; parfois même, comme à Yaxchilan, il
devient profond de plusieurs centimètres et les jeux de lumière
donnent aux personnages une vie saisissante (fig. 159).
Fii
1 (50. — Puma monlantà un arbre. Peinture maya du << temple des Tigres »
à Ch'îch'en-Itza.
La peinture. — Nous possédons quelques peintures murales du
Yucatan, et en particulier une fresque représentant des guer-
riers. Elle est exécutée en teintes plates, les personnages y sont
Fig. 161 et 162. — Deux représentations de poissons, l'une «réaliste » (fig. 161),
d'après une peinture du « temple des Tigres » à Ch'ich'en-Itza ; l'autre « sty-
lisée », d'après un décor de vase de Chajcar.
représentés de profil, avec l'œil également de profil. Les poses sont
peu variées et un peu raides, mais il semble que cette raideur pro-
vient plutôt de l'inexpérience du peintre que d'un désir de styliser
les altitudes • .
1. Ces peintures ont été découvertes à Chacmultun par M. Thompson
[Archœological resenrches in Yucatan, MPM, vol. III, n° 1, pi. VIII).
LA VIE CIVILE
469
Les peintures du temple dit « des Tigres » à Ch'ich'en-Itza nous
montrent que les artistes mayas savaient aussi donner de la vie
Fig. 163. — Écuelle]des Lacandons modernes (d'après Tozzer, Comparative
study of the Maya and Lacandones).
aux animaux qu'ils figuraient, ainsi qu'en témoigne la fig\ 160, qui
Fig. 161. — Vase à décor fait par pastillage (d'après E. Seleh, Allerthiimer
aus der Alta Vera-Paz).
représente un puma montant à un arbre. On peut voir, d'après
les figures 161 et 162, la différence qui existait entre l'art « réa-
170
LA CIVILISATION MAYA
liste » de la peinture maya et l'art « stylisé » de leur décoration ;
nous avons placé, au-dessous du poisson de Ch'ich'en, une autre
figure qui formait la décoration d'un vase de Ghajcar.
Fig. 165. — Petits flacons en céramique de Guatemala (d'après E. Seler,
Alterthûmer nus der Alla Vera-Paz).
Lu poterie. -- L'art de la poterie était très avancé. Les formes
étaient* assez nombreuses, et certaines même typiques, mais c'est
surtout'dans la décoration que les Mayas-Qu'ichés excellaient.
Fig. 1(3(3. — Flacon plat, trouvé dans la vallée du Rio Uloa (d'après Seler,
Alterthûmer. nus der Alta Vera-Paz).
Parmi les vases d'usage domestique, l'écuelle dominait ; certaines
étaient décorées d'un masque humain très grossièrement exécuté,
comme celles que fabriquent encore aujourd'hui les Lacandons
LA VIE CIVILE
171
qui s'en servent pour leurs pratiques rituelles (fig. 163) '. Des bols de
ce genre, plus ou moins ornés, se trouvent fréquemment dans les
fouilles. D'autres vases étaient cylindriques, avec une décoration inci-
sée, faite de lignes formant des losanges 2 ; d'autres, ornés de décors
appliqués par pastillage, rappellent, en plus parfait encore, l'art
céramique des Tzapotèques (fig\ 164).
Certaines formes sont typiques : ce sont de petits flacons, carrés
ou aplalis fig. 165), que Ton trouve dans la haute Vera-Paz et au
Fiff. 167
— Vase en forme de tapir (Collection Karwinski, musée d<
Berlin).
Honduras, pays autrefois habité par les Chois. Ils sont ornés de
tètes de personnages et d'hiéroglyphes en relief. Ces vases se
trouvent en diverses parties du Honduras qui ne sont plus aujour-
d'hui habitées parles Mayas-Qu'ichés. Le flacon plat représenté sur
la fig. 166 a été trouvé par M. Byron-Gordon dans la vallée de
rUloa :î , qui n'est pas comprise dans l'aire des Chois. Il a dû être
introduit dans cette région par le commerce. Récemment M. W.
Lehmann a trouvé des vases semblables dans des parties encore
plus éloignées du Honduras.
Mais ee qui différencie surtout la céramique maya de celle des
1. Sur Temploi de ces vases, voir Tozzer, Comparative study of thé Mayas
and Lacandones, pp. 136 et suiv. Cf. E. Seler, Alterthûmer aus Guatemala
SGA, vol. III, pp. 578-640 , qui a reproduit plusieurs de ces poteries.
2. Voir E. Seler, Alterthûmer nus Guatemala (SGA, vol, III, p. 590 .
•}. Byron-Gordon, Researches in the Uloa Valley (MPM, vol. I. n° i. Cam-
bridge Mass.), 1898). Cf. E. Seler, Alterthûmer ans der Alla Vera-Paz SGA,
vol. III. pp. 685-687).
'Ci '1 LA CIVILISATION MAYA
Aztèques, c'est la très grande abondance de vases zoomorphes et
Fig. *68. — Pipe en terre cuite de Cohan (d'après E. Seler, Alterthùmer ans
der Guatemala).
anthropomorphes. Sans compter les nombreux manches de cuillers
Fig. 100. — Masque en terre cuite, à Sesis, Guatemala (d'après E. Seler,
Alterthùmer ans der Guatemala).
h encens, analogues à ceux du Mexique, il existe quantité de poteries
représentant des animaux, telle celle de la fig. 167, où l'on voit un
LA VIE CIVILE
173
tapir de la gueule duquel sort une face humaine '. D'autres vases
représentent des grenouilles, des renards, des personnages, comme
la pipe (lîg. 168) trouvée aux environs de Coban. Ces figures sont
parfois d'une exécution excellente, comme on en pourra juger par
le masque fig. 169, et par une petite figurine de femme, provenant
du Yucatan, qui est exposée au musée du Trocadéro.
Fig. 170. — Applique en terre cuite, de Chajcar, près San Pedro Garchâ
(d'après E. Seler, Alterthùmer aus der Guatemala).
Les Mayas, et plus spécialement les tribus de la Vera-Paz, fai-
saient aussi des appliques de terre cuite, que l'on a retrouvées dans
les fouilles, et qui servaient peut-être à la décoration intérieure
des maisons. La fig. 170 montre l'une de ces appliques, trouvée
près de San Pedro Carchâ 2 . A la même catégorie d'objets appar-
tiennent de petits bas-reliefs de terre cuite trouvés près de
Coban :J .
Outre la décoration incisée ou moulée, les Mayas-Qu'ichés pra-
1. E. Seler, Alterthùmer ans der Guatemala, (SGA, III, p. 621).
■1. Id., ibid., pi. III, fig. 2.
3. lu., ibid., p. 612.
/ i
F.A CIVILISATION MA VA
LA VIE CIVILE
470 LA CIVILISATION MAYA
tiquaient la peinture des vases. Un bon exemple des scènes peintes
est celui représenté sur la fig. 171. Le vase qui la porte a été trouvé
àChamâ.M. Forstemann ', puis M. Seler 2 , ont cherché à interpré-
ter la scène qu'il représente. Pour ce dernier, il faudrait y voir une
allusion à l'arrivée au Guatemala des Yaqui vinaks, des Toltèques
venus du Nord.
La fig\ 172 montre une autre peinture sur terre cuite, provenant
de Nebaj, village autrefois habité par les Ixils 3 . Elle représente,
d'aprèsM. Seler, une scène d'offrande faite à un ahau par ses sujets.
1. ZFE, vol. XXVI. Berlin, 1894, p. 574.
2. Bas Gefiiss von Chaîna (SGA, III, pp. 654-669).
3. Communiqué à M. Seler par un Allemand résidant au Guatemala (Ein
Hierofflyphenffefâss von Nebaj) (SGA, III, pp. 718-729).
CHAPITRE V
LE CALENDRIER ET L'ÉCRITURE
Sommaire. — I. La numération, les chiffres et les signes de jours. — IL L'an-
née. — III. Les périodes du calendrier et la question du Katun. — IV. L'an-
née archaïque. — V. Le calendrier des Tzentals, des Qu'ichés et des Cakchi-
quels. — VI. L'écriture.
$ I. — - La numération, les chiffres et les signes de jours.
On ne peut séparer l'étude de l'écriture et celle du calendrier
des anciens Mayas. Tout ce que l'on a pu déchiffrer jusqu'à ce jour
des inscriptions de l'Amérique centrale, consiste en signes servant
à la computation du temps.
Ces inscriptions se trouvent dans les ruines des Etats mexicains
du Chiapas et du Yucatan, au Guatemala septentrional, dans le
Honduras britannique et dans la partie occidentale de la république
de Honduras. Les plus connues sont celles de Palenque (Chiapas)
et de Copan (Honduras). Toutes les ruines du Chiapas et celles
situées au Guatemala, le long du cours de l'Usumacinta, ainsi que
celles de Copan et de Quiriguâ, au Honduras, renferment de nom-
breuses inscriptions. Au Yucatan, elles sont plus rares et d'une
exécution moins soignée. Les caractères de l'ancienne écriture maya
affectent une forme carrée, à coins arrondis, et sont sculptés en bas
relief. Dans les inscriptions de Copan, de Quiriguâ, de la plupart
des cités ruinées de l'Usumacinta (Menché, Piedras-Negras, Ceibal,
Yaxhà, etc.), ces hiéroglyphes sont de véritables chefs-d'œuvre de
sculpture. A Palenque, le relief est moins haut, la ciselure moins
accentuée ; néanmoins les détails de chaque caractère sont encore
soignés avec amour; au Yucatan, enfin, les hiéroglyphes ne pré-
sentent plus aucun modelé. Ces « glyphes », pour employer le
terme technique des archéologues américains, sont assemblées ordi-
nairement en colonnes ou en lignes. Dans certains cas, les groupes
de glyphes sont entourés d'une ligne saillante, de forme ovale, assez
semblable aux cartouches égyptiens '. Un certain nombre d'inscrip-
tions sont sculptées sur bois 2 .
Comme les Mexicains, les Mayas écrivaient sur du papier con-
1. Ces « cartouches » sont marqués d'une façon particulièrement nette
sur le monument appelé « Tortue de Quiriguâ ».
2. Par exemple celles deTikal, dont il sera question plus loin.
478 LE CALENDRIER ET l'ÉCRITURE
fectionnéavec les fibres du maguey ( Agave americana. Lin.). Quatre
manuscrits nous sont parvenus. Ce sont le Codex Dresdensis, de
la Bibliothèque royale de Dresde ; le Codex Peresianus, de la Biblio-
thèque nationale de Paris [Mexicain n° 2) ; le Codex Troano ou
Codex Tro, de la Bibliothèque privée de Don Juan de Tro y
Ortolano, de Madrid, et le Codex Cortesianvs de la Biblioteca
del Palacio, à Madrid. On a reconnu, depuis longtemps, que ces
deux derniers forment un manuscrit unique 1 .
M. Cyrus Thomas 2 décrit en ces termes le Codex Tro : « Il con-
siste en une bande de papier de maguey, mesurant environ 4 U1 25
sur m '23; les deux entés de la feuille sont enduits d'une peinture
ou d'un vernis blanc. Ces deux faces sont divisées en comparti-
ments d'environ 15 centimètres de large par des lignes noires ou
rouges tirées dans le sens de la largeur. Dans chacun de ces com-
partiments sont dessinées des figures diverses, de couleur brune,
noire, rouge ou bleue, accompagnées de caractères. La longue
bande qui constitue le manuscrit est pliée en 35 pages ; les glyphes
et les figures couvrent les deux faces du papier, le volume a ainsi
7(1 pages. »
Les ligures qui ornent ces manuscrits représentent vraisembla-
blement des scènes mythologiques. Les signes qui les accompagnent
sont groupés de la même façon que les hiéroglyphes sculptés,
soit au-dessus, soit à côté des figures peintes; à la différence des
hiéroglyphes mexicains, qui se plaçaient d'après la fantaisie du
scribe, ces caractères sont toujours groupés en lignes. Des colonnes
entières des manuscrits sont consacrées à de longues séries de
chiures et de signes peu nombreux qui reviennent régulièrement.
Ce sont ces séries qui ont permis de connaître le peu que nous savons
sur l'écriture des Mayas.
De Landa nous a donné dans sa Relation un Kalendario
romano y yucatanense 3 où il indique, jour par jour, les occupa-
tions des Yucatèques pendant le cours de leur année. Il a ajouté
en marge les signes qui désignent les différents jours ; ils sont au
nombre de vingt, et ont la figure et les noms suivants (fig. 173).
Ces signes se retrouvent tous, avec des variantes peu importantes,
dans les trois manuscrits mayas parvenus jusqu'à nous et dans les
1. L. dé Rosny, Essai sur le déchiffrement de l'écriture hiératique de l'Amé-
rique Centrale, Paris, 187(3, in-f°.
2. Central American hieroglyphic Writing (RS, 190;i. Washington, 1904,
p. TOT .
:'.. Pp. 240-311 de l'édition de Brasseur de Bourbourg.
NUMERATION, CHIFFRES FT SIGNES DE JOURS
479
livres cl c Chilan-Balam(fig. 174) etc'est grâce à eux que Ton a pu
déchiffrer les signes cycliques des manuscrits et des inscriptions.
Les scribes mayas étaient parvenus à noiubrer des quantités
y
V,
Ile
Akbal
Kaa
Crxicchan.
Mûçnk
La nia t
©
JVÎulue
Oc
Chuen
Et>
Been
Men
Cib
C aban
Fïg. 173.
Eoanab
Cauar
Aha
Figures et noms des jours du calendrier maya, d'après
la Relation de de Landa.
considérables, par la position relative d'éléments numéraux très
peu nombreux. Ces signes différaient peu de ceux des Mexi-
cains : 1 était représenté par un gros point (•). 2 par deux
points semblables, etc., jusqu'à 4. 5 se marquait 'par une barre
(i— ), 6 par une barre et un point (— ), 10 par deux barres (^.
180
LE CALENDRIER ET L ECRITURE
15 par trois barres, 19 par trois barres et quatre points; 20
est indiqué, dans les manuscrits, par des variantes du signe
de jour ci m i.
^7
Ym
IX
C9_
DU
+ +
ik
011/
n r.
\
/
<L.
X
AkUl
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Mulu-
0.
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TTT
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■*>
Cib
3- 3
C atcin
Eoanaé?
(au
or
il-
■)QL(
Fig. 174. — Les signes de jour du calendrier maya, d'après les Livres de
Chilan-Balam.
Ces derniers symboles répondent au drapeau, pantli, que les
Mexicains employaient pour marquer la vingtaine.
La numération des Mayas est purement vigésimale, plus encore
que celle des Mexicains. Les nombres jusqu'à 20 se forment sui-
vant le système décimal ainsi que le montre le tableau suivant :
NUMÉRATION, CHIFFRES ET SIGNES DE JOURS 481
10 lahun
1
h un
4
can
7
uuc
■ 1
ca
5
ho
8
uaxac
3
ox
6
uac
9
/)<>/<m
I I se dit bu lue, qui est un mot particulier, mais 12 se dit lahca,
c'est-à-dire la-h(un)-ca, et les autres noms de nombre jusqu'à 20
sont composés avec 10 et lés nombres inférieurs à celui-ci. Le
nombre "20, unité du second degré, se dit hun-kal = un vingt; 30
se dil lahu-ca-kal (10 -f 20) \ 40 se dit ca-kal (2 X 20) ; 60, ox-
kal (3 20); 80, ean-kal (4X20), etc., jusqu'à 400, unité du
3 e ordre, qui se dit : hun-bak = un 400 ; viennent ensuite les unités
de 4 e , 5 e , 6 e ordres, qui se disent, respectivement : hun-pic (= un
8.000), hun-calah (=un 160.000), hun-kinchil {= un 3.200.000).
L'unité la plus haute que nous connaissions est Valau, qui vaut
20 kinchil ou 64.000.000.
De plus, la notation des nombres s'opère par superposition.
Lorsque nous voulons accroître un nombre d'une dizaine, dit M. G.
Thomas 2 , nous ajoutons un signe vers la droite, accroissant, à chaque
signe à partir de la gauche, un chiffre donné d'une décimale d'ordre
croissant. Les Mayas employaient le système vigésimal et accrois-
saient, à chaque progression, les signes de départ de vingt fois leur
valeur. Mais cet accroissement, au lieu de se produire de la gauche
à la droite, avait lieu de bas en haut. Si nous prenons l'exemple sui-
vant, composé du nombre 6 placé à divers étiages, nous obtenons :
^ = 6 X (20 X 20) = 2.400
± = 6X 20=120
£ =6
soit au total : 2.400 + 120 + 6 = 2.526.
II semble donc que les nombres doivent s'inscrire en ajoutant les
unes au-dessus des autres les unités d'ordre successif, ainsi que nous
venons de le dire. Mais ce n'est cependant pas exactement le cas. Les
nombres de la base sont bien des unités de I er ordre, ceux placés
au-dessus des unités de 2 e ordre (vingtaines) ; mais ceux de la troi-
sième ligne, au lieu de répondre aux unités de 3 e ordre (20 X 20 =
400), répondent à (20 X 18) = 360 ; au-dessus vient une unité de
4 e ordre (360 X 20) = 7.200, puis une de 5 e ordre (7.200 X 20) =
144.000 et enfin celle du 6 e ordre (144.000 X 20) =2.880.000. Si nous
choisissons un exemple tiré d'un manuscrit quelconque, nous avons
les nombres suivants :
1. Ca, en maya, signifie : « ensuite ». « de nouveau ».
2. Central American hieroglyphic Writing, p. 709.
Manuel d'archéologie américaine. 31
Î82 LE CALENDRIER ET l'ÉCRITURÉ
(4 X 7.200) = 28.800 .... [V
(17X360) = 6.120 |= III
(Exemple tiré du Codex Dresdensis, (6X20) = 120 * (II
p. 24). <3^> (I
Total 35.040
D'où peut provenir cette différence entre le système de la numé-
ration « parlée » et celui de la numération écrite ? Il n'est pas diffi-
cile de répondre à cette question : il suffit de remarquer que la
numération écrite, partout où nous la rencontrons en Amérique cen-
trale, a été appliquée à la compilation du temps : ce ne sont pas
des unités numériques que représentent les divers é tiag.es auxquels
on pose les chiffres, mais des périodes différentes : jours, mois,
années, cycles.
Les Mayas employaient encore un autre procédé de notation ;
nous avons vu déjà qu'ils avaient un signe particulier pour indiquer
les vingtaines. Sur les monuments, des hiéroglyphes spéciaux
existaient pour chacune des unités d'ordre supérieur.
Ces signes étaient les suivants: (£\f) servait à désigner les jours
ou les unités du 1 er ordre; [(po) le mois (uinal), ou les vingtaines;
les unités du 3 e ordre (20 X 18)*, Ipillfr celles du 4 e ordre
(360x20); k)\m celles du 5" ordre (7.200x20).
§ II. — L année.
L'année maya se composaitde 18 « mois » de 20 jours, plus5 jours
complémentaires, analogues aux nemonlemi mexicains, et appelés
uiiyeh haab, uayeyab ou xma kaha kin. Chaque jour avait son nom
et son signe particulier, ainsi que nous l'avons vu plus haut ; mais, au
lieu de commencer par imix, ainsi que l'affirme Landa \ la suite des
signes commençait avec kan. Il en résultait que tous les mois com-
J . « Quedaran con dezir que el caracter o letra de que començava su cuenta
de los dias o kalendario, se llama Hun-Ymix y es este el quai no tiene dia
eierto ni senalado en que caiga » (Relation, p. 236). On a longtemps discuté
sur le signe par lequel commençait le calendrier maya; il est aujourd'hui hors
de doute que c'était kan.
NUMERATION, CHIFFRES ET SIGNES DE JOURS
483
mençaienl par l'un des signes kan, mulac, ix ou cauac . Supposons
que Tannée commence effectivement par kan, tous les mois porte-
ront, en effet, ce signe à leur commencement. Mais, de même que
dans le calendrier mexicain, les signes sont accompagnés de chiffres
allant jusqu'à 13, en telle sorte que le premier mois commencera
par / kan, le second par 8 kan, le troisième par 2, le qua-
trième par 9, etc. (voir le tableau n° 1). Au bout de 13 X 20 jours,
soit treize mois, ou un tonalamatl, le mois reprenait, avec le même
signe, le même numéro, et ainsi de suite jusqu'à la fin de Tannée.
Dans notre hypothèse, le dernier mois de 20 jours se terminait
par le signe akhal, affecté du numéro 9. Les cinq xma kaba
kin ou uaijeb haab étaient donc les jours 10 kan, H chicchan,
12 cimi, 15 manik, i lamat et Tannée suivante commençait par
> niuluc ; la troisième année avait pour premier jour 3 ix, la qua-
trième 4 cauac, etc., comme on le verra par le tableau suivant.
Numérotage des années
Kan.
Muliic.
Ix.
Cauac.
i
2
3
4
r>
6
7
8
9
10
11
12
13
1
2
3
4
5
6
7
8
9
10
11
12
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13
Après 52 ans, Tannée finit par le dernier signe accompagné du
dernier chiffre, et Tannée suivante recommence avec le signe kan
accompagné du chiffre 1, tout comme dans le calendrier mexicain.
Mais on rencontre plusieurs fois, dans Tannée, un même signe
accompagné d'un même chiffre ; dans Tannée que nous avons
prise pour exemple, le signe kan se trouve être accompagné
deux fois du chiffre 1, au commencement du premier et du quator-
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NUMERATION, CHIFFRES ET SIGNES DE JOURS
185
zième mois; il en est de même pour muluc, ix, etc., ainsi qu'ui
coup d'oeil sur le tableau n° 1 le montrera. Cette même imperfection
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Kayab
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Fig. 17"). — Les hiéroglyphes des mois, d'après la Relation de m-: Land.v
(Les Xma, kaba kin n'ont pas désigne particulier).
existe dans le calendrier mexicain, et nons avons vu comment on
l'avait fait disparaître par l'alternance d'une série régulière de 9
« senores delà noche ». Au Yucatan, le procédé employé fut plus
simple et, en même temps, plus eflicace.
486
LE CALENDRIER ET L ECRITURE
Les mois, au lieu d'être, comme au Mexique, désignés par le
nom de la grande fête qu'on y célébrait, portaient un nom particu-
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Yaxkin
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Fig. 176. — Les hiéroglyphes des mois, d'après le Codex Dresdensis.
lier, de même qu'ils étaient désignés dans les manuscrits et les ins-
criptions par des signes distincts (fig. 175, 176, 177) ; de plus, on
numérotait les jours qui les composaient : on écrivait, par exemple,
M MERATION, CHIFFRES F.T SIGNES DE JOURS
487
/ kan I pop, c'est-à-dire : I kan 1 er jour du mois Pop, ou bien
7 nullité 7 pop et 7 mu lue 7 kankin, ce qui empêchait toute con-
fusion entre des jours portant même nom et même numéro. Cette
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Fig. I"7. — Les hiéroglyphes des mois, d'après les inscriptions.
combinaison permettait également de savoir en quelle année se trou-
vait une date donnée, elle ne pouvait être la même dans une année
commençant par 1 kan ou dans une commençant par 2 nuiluc.
Il ne règne pas, sur le commencement de Tannée maya, la même
incertitude que pour le calendrier mexicain : la question de l'année
188 LE CALENDRIER ET L'ÉCRITURE
bissextile n'a jamais été soulevée, le numérotage des xma kaha kin
a élé admis d'emblée et la question du choix des supports d'années
a été réglée dès longtemps *. L'année commence au premier jour
du mois Pop, le texte de Lancia ne présente aucune ambiguïté à cet
égard : « Le premier jour de Pop commençait le premier mois de
ces Indiens, c'était le jour de leur année nouvelle et celui d'une fête
fort solennelle chez eux -. »
S III. — Les périodes du calendrier et la question du Katun.
Beaucoup plus discutée a été la question des unités d'un ordre
supérieur à Tannée. Le passage de Landa qui traite de la question du
katun, ou lustre yucatèque, est très obscur.
On peut toutefois en tirer quelques renseignements précis : 1° le
katun était une période de temps à laquelle s'attachaient certains rites
particuliers, spécialement l'adoration d'idoles à noms numériques:
Hun Ahau, Ca Ahau, Ox Ahau, etc., c'est-à-dire le Seigneur-Un,
le Seigneur-Deux, le Seigneur-Trois, etc. ; 2° les divers katuns
portaient les noms de la divinité qui y était adorée ; 3° le katun
avait une durée de vingt années.
L'exactitude de cette dernière donnée est confirmée par un pas-
sage de Cogolludo 3 , où il est dit que les Mayas comptaient les ères
de 20 en 20 ans et, par lustres, de 4 en 4 ans ; .
Pio Perez :i chercha, le premier, à élucider la question. Il donna
1. Ceci ne veut pas dire qu'il n'y ait eu des discussions à ce sujet : Pi<> Perez,
s'appuyant sur un passage de Cogolludo (Historia de Yucathan, p. 186),
adopta comme supports d'années les signes kan, muluc, ix et couac, c'est-à-
dire ceux qui suivent akbal, lamat, ben et ezanab, et, de fait le calendrier
donné par Landa commence Tannée par I? kan. Goodman, par contre, pro-
posa comme supports d'années t'A', manik, eb, et caban, c'est-à-dire les signes
qui précèdent akbal, etc. M. Seler Soine remarks on Prof. Cyrus Thomas
briefstudy ofthe Palenqne tablel, SGA, vol. I, pp. 355-556) admet que les
années indiquées par les inscriptions et le Codex Dresdensis commencent par
akbal, lamat, ben et ezanab, mais il s'accorde avec Pio Perez pour recon-
naître que celles du Codex Tro-Coriesianus, qui est plus spécialement yuca-
tèque, ont pour jours initiaux kan, muluc, ix et caiiac. M. Cyrus Thomas
s'accorde avec lui sur ce point [Mayan Calendar Systems, RE, vol. XVIII, p. 706).
2. Relation des choses de Yucatan, pp. 276-277.
3. Historia de Yucathan, liv. IV, chap. 5.
i. Il entend par là le petit cycle au bout duquel les années recommençaient
par le même signe, accompagné d'un chiffre différent. Rien ne prouve que les
Mayas aient attaché une valeur quelconque à cette période.
5. Les recherches de Pio Perez furent publiées d'abord, en anglais, par Ste-
phens dans Incidents of Travel in Yucatan, appendice, pp. 434-448, puis en
français par Brasseur de Bourbovrg, à la suite de la Relation de Landa, sous
le titre '.Chronologie antique du Yucatan, pp. 366-419.
PÉRIODES Dl CALENDRIER ET QUESTION DU KATUN i89
lé nom de katun au cycle de 5:2 ans. Mais, se basant sur les dires
de Landa et de Cogolludo, il imagina un second cycle de 31*2 ans,
composé de 13 indictions de 24 années. Il baptisa la période de
24 ans ahau katun ou « katun royal ». Suivant lui, chaque ahau
katun sedivisaiten deux parties: Tune de 20 ans, nommée amayun,
lamaitun ou lamaité, et l'autre de 4 ans : « celle-ci était, dans
l'idée des Yucatèques, comme le piédestal de la précédente ' ».
Ces quatre années n'auraient pas été comptées, et c'est ce qui
aurait induit les anciens auteurs à attribuer au katun une durée
de 20 ans. Le malheur est que Pio Perez ne nous dit pas où il a
puisé cetle connaissance de la longueur du ahau katun. Cependant,
sa théorie fut adoptée pendant longtemps 2 .
Ce sont les travaux entrepris par Fôrstemann, Goodman, Seler
sur le calendrier archaïque de l'Amérique centrale qui ont permis
de découvrir la valeur du katun et t'ait rejeter définitivement
l'application de ce nom à la période de 52 ans, le mot ahau katun
(H la période de 24 ans de Pio Perez. Elles ont prouvé que le katun
représentait, dans le calendrier de l'époque de la conquête, une
survivance d'un système plus ancien.
Dès 1888 M. Seler 3 faisait les remarques suivantes. Le Codex
Dresdensis, et les séries des livres de Chilan-Balam, montrent
l'existence d'une période de (20 X 360) = 7.200 jours. Ce nombre
étant divisible par 20, ces périodes devaient toujours commencer
par le même signe de jour, en l'occurrence, le signe ahau. Par
contre, 7.200 n'est pas divisible par 13, il laisse un reste de 1 1 .
Donc, si une période commence par 11, la suivante commencera
par 9 [(11 -\- 11) — 13], la suivante par 7, etc. \
Goodman, qui travaillait presque exclusivement sur les inscrip-
tions, arriva à la même conclusion, en 1897 :; .
1. Pio Perez dans Relation, pp. 402-403.
2. Nous citerons : L. de Rosny, Essai sur le déchiffrement de l'écriture hié-
ratique maya, Paris, 1876; Valbwtini, The Katuns of the Mayas, Philadelphie,
Brinton, The Books of Chilan Balam, Philadelphie, 1882 ; Cyrus Tho-
1 study of (lie Manuscript Troano (GBE, vol. V, pp. 29 et suiv.,
Washington, 1882) ; cf. Mayan Calendar Systems, p. 715, Forstemann : ZE,
vol. XXIII, pp. 112-113, Berlin, 1891.
3. Die Tageszeichen der Aztekischen und der Maya-Handschrîften (ZE, vol.
XX, pp. 10-97. Berlin, 1888). Réimprimé dans SGA, vol. I, pp. 417-503.
.. Voir les autres objections élevées par M. Seler contre la théorie de Perez
dans son article : Die wirkliche Lange des Katuns der Maya- Chroniken
SGA, vol. I. pp. 577-587 .
"). T. Goodman, The Archaic Maya Inscriptions, Londres, 1897.
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3*1
PÉRIODES DU CALENDRIER ET QUESTION DU KATUN 491
Une question restait à élucider : le kalun commence-t-il toujours
par un jour portant le signe ahau? Pio Perez n'était pas de cet
avis ; il supposait que le cycle katunique commençait dans les
années en Cauac, où le second jour portait toujours le signe ahau*.
Ainsi que Ta fait remarquer M. Seler, Pio Perez se basait proba-
blement sur un passage du Livre de Chilan-Balam de Mani où il
est dit « qu'en l'année 13 cauac commença le kalun I ahau ». Mais
les livres de Chilan-Balam contiennent d'autres passages, et ils sont
nombreux, qui montrent que le commencement du kalun pouvait
se trouver dans les années kan, muluc ou ix 2 . M. Seler a montré
que le commencement d'un kalun peut se placer en l'une quelconque
des années, et que l'interprétation qui voit dans le kalun une période
de (20 X 360) = 7.200 jours satisfait aux exigences de tous les
documents connus (tableau n° 2).
Ainsi, le calendrier maya, à l'époque de la conquête, comprenait
les unités suivantes :
1° le jour (kin) ;
2° le mois (h, ou uinal) de 20 jours ;
.3° l'année (hàah) de (20 X 18) H- 5 jours ;
4° le tonalamatl (dont nous ignorons le nom maya) de 13x^0 =
260 jours ;
5° le kalun de 20 X 360 jours ;
6° le cycle de 52 ans, au bout duquel les jours reprenaient même
nom et même numéro dans l'année.
La question du synchronisme des dates mayas et européennes est
des plus obscures, faute de documents. Les essais tentés par Pio
Perez et par Brasseur de Bourbourg pour indiquer en dates euro-
péennes les événements que rapporte le livre de Chilan-Balam de
Ma ni n'ont pas été couronnés de succès, surtout parce que ces
auteurs (et Brinton après eux) avaient de la longueur du katun une
idée fausse. M. Seler 3 a tenté un essai plus heureux. Le premier
des textes qu'il a utilisés provient du livre de Chilan-Balam de
Titzimin : « Au 18 e jour du uinal zac, au jour 11 chuen, au 15
Février de Tannée 1544 ». Si // chuen 18 zac = 15 Février 1544,
1. Chronologie antique du Yucatan, dans Relation, pp. 401-405.
2. Ces textes ont été réunis, traduits et commentés par M. Seler dans : Die
wirkliche Lange des Katun's der Maya-Chroniken{SGA, vol. I, pp. 577-587).
3. Voir Die vnrkliche Liinge des Katun s der Maya-Chroniken (SGA, vol. I.
pp. "7-587; et surtout Bedeutung des Maya Kalenders fur die historische
Chronologie môme recueil, pp. 58S-599 .
192
LE CALENDRIER ET L ECRITURE
le jour qui commence celle aimée i'J ix I pop) = 14 Juillet t543<
Ce premier résultat s'accorde à peu près avec le calendrier donné par
Landa, qui place le / ? kan J pop, premier jour du comput qu'il donne
comme spécimen, au 6 Juillet ', exemple suivi par Pio Perez dans le
calendrier qu'a publié Stephens, en appendice au 1 er volume de ses
Incidents ofTravel in Yucatan. Cette date de départ a permis de cal-
culer Tannée que nous donnons dans notre tableau 3. Les autres dates
sur lesquelles s'est exercé M. SELERSont celles de l'établissement des
Espagnols au Yucatan, de la fondation de Mérida et de la mort de
Ahpnln dont parlent plusieurs livres de Chilan-Balam.
Nous avons vu que les renseignements fournis par le livre de
Chilàn-Balam de Chumayel nous permettaient de placer le com-
mencement du XI ahau en 1534 ; M. Seler a trouvé, dans un texte
du livre de Mani, la confirmation de ceci.
Ce texte permet de placer le commencement du V ahau au 1 7 e jour
du mois tzec de l'année 13 k;in qui correspond à 1593; d'où M. Seleb
a dressé la liste suivante :
Jour du mois
Nom
Date de l'année
Nom,
de 1 année
où commence le
du katun
katun
européenne
VIII Ahau
11
ix
7 clien
29 Janvier 14M
VI Ahau
5
IX
7 zotz
15 Octobre 1455
IV Ahau
Il
muluc
12 kayab
3 Juillet 1475
II Ahau
5
muluc
12 ceh
19 Mars 1495
XIII Ahau
12
muluc
1 2 yaxkin
5 Décembre 1514
XI Ahau
<i
muluc
12 uo
22 Août 1534
IX Ahau
12
ka n
17 muan
9 Mai 1554
VII Ahau
(i
kan
1 7 yax
2 i Janvier 1574
V Ahau
13
kan
17 tzec
16 Octobre 1593
Tel est, provisoirement, l'état de nos connaissances sur le calen-
drier maya à l'époque de la conquête.
$ IV. — L'année archaïque.
Tue question ne manquera pas de se posera l'esprit du lecteur:
pourquoi les Mayas, qui possédaient une année de 365 jours. <>nl-
ils choisi pour l'une de leurs périodes un multiple de 360 ? et pour-
quoi, lorsqu'ils avaient à choisir entre quatre supports d'années,
l. Relation <lcs choses de Yucatan, p. 2"
fi (ANCIEN
Décembre
1543
19 Juin
20
21
•22
23
2 i
25
26
27
1" .Juillet
2
3
5
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493
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mois,
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jours
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chro-
3 que
i tète
suivi
vient
ibole
l'année archaïque 493
ont-ils choisi le jour ahau comme commencement du kafun ? 11
paraît bien, à première vue, que l'existence du kàtun ne tasse que
compliquer le calendrier. En réalité, il y a un avantage à son usage :
au bout de 52 ans, un jour revient avec le môme numéro, le même
sii^ne et tient la même place dans le mois ; mais le kafun dans
lequel il se trouve n'a pas le même numéro. Par exemple, le jour
/ / ix i pop se trouve à un certain moment (1436) dans le kafun
VU ahau : 52 ans plus tard, il se trouve dans IV ahau ; 104 ans après,
dans XI a/iau ; c'est ce que montre le tableau 2. Donc, à l'aide de
tables convenablement faites, les Yucatèques pouvaient toujours
situer exactement dans le temps un jour quelconque. Toutefois,
même ainsi conçu, l'avantage du kafun n'est pas comparable à celui
d'une période cyclique .régulière. Il faut donc chercher ailleurs
son origine.
-t le déchiffrement des manuscrits et des inscriptions sculp-
tées qui nous fournit la solution de cette énigme, en même temps
qu'il nous montre la raison du choix du jour ahau comme commen-
cement du kafun.
Nous avons déjà dit, en parlant de la notation des nombres, que
les peuples de l'Amérique centrale possédaient des unités numé-
riques d'ordre croissant : i;20; (20x18)^360; (20 x 360)= 7.200;
20 7.200) = 144.000. Or la troisième de ces unités correspond au
nombre de jours dont se compose un katun, aussi lui a-t-on appli-
que ce nom. Reste à savoir si, réellement, ces nombres ont servi de
périodes de temps, ou s'ils n'ont été appliqués qu'à la numéra-
tion. Il nous faut, pour cela, examiner les séries numériques que
l'on rencontre sur les monuments et dans les manuscrits.
Forstemann a découvert que certaines séries de chiffres du Codex
Uresdensis ne portent pas de date de départ, c'est-à-dire qu'on ne
trouve, en haut de la colonne, aucun signe de jour ou de mois,
accompagné déchiffres. Si nous calculons le jour auquel devrait se
rapporter la différence indiquée par la colonne de chiffres placée au-
dessus de l'unique date donnée, nous trouvons que c'est toujours
je jour / ahau S cumku. Cette date figure à maintes reprises dans
e manuscrit et joue certainement un rôle important dans la chro-
nologie maya. Si nous passons aux inscriptions, nous voyons que
les séries numériques qu'on y relève sont ainsi constituées : en tète
est placé un grand hiéroglyphe, de forme variable, toujours suivi
par une série numérique plus ou moins longue après laquelle vient
une date. M. Goodman a supposé que ce grand signe est le symbole
494
LE CALENDRIER ET L ECRITURE
d'une période de temps très longue, le grand cycle, unité de
6" ordre, qui aurait une videur de (144.000 X 13)= 1.872.000 jours,
soit 5/200 tuns, ou années de .'Î60 jours, 260 kaiuns ou 13 cycles de
20 kaluns, mais son hypothèse n'a pas été acceptée { .
Kn réalité, le prétendu signe du grand cycle de Goodman est
simplement la date de départ à partir de laquelle les autres dates
sont calculées; les chiffres qui viennent au-dessous marquent la
distance de la première date de l'inscription à ce point de départ ;
d'autres chiffres suivent la première date, puis vient une autre, les
chiffres qui la précèdent indiquent la distance entre elle et la pré-
cédente, et ainsi de suite jusqu'à la un de l'inscription.
Si nous prenons pour exemple la stèle K de Quiriguâ, nous avons
la série suivante :
Date de départ.
B 1 — 9 X (20 X 20 X 360) ou
144.000= 1.296.000.
B 2 = 18 X (20 X 360) ou 7.200 =
129.600.
C 1
C2
15 X 360 =z 5.400.
0X 20 =0. C3 = 0Xl =0.
D I = 3 ahau (le mois manque).
1. Voir la critique d'une partie du système dans Cyrus Thomas, May an
Calendar Systems, pp. 792 et suiv.
l'année archaïque 495
En additionnant les nombres, nous trouvons : 1. "296. 000 -+- 129.600
.+- 5.400= 1.431.000 jours. Or, le calcul montre que 1.431,000
jours avant la date ,'i ahau (3 yax) ' la date était 4 ahau S cuiriku,
celle qui avait déjà été trouvée comme point de départ de la chro-
nologie dans le Codex Dresdensis. Si nous prenions d'autres séries,
nous trouverions toujours le même résultat.
La raison pour laquelle le katun avait toujours à son commence-
ment le jour ahau, serait donc qu'on aurait voulu faire servir pour
cette grande période une date de l'ancien calendrier maya.
Goodman pense que le signe qui correspond à la valeur 360
désigne l'ancienne année maya, qui se composait de dix-huit mois
de 20jours. M. Fôrstemann paraît avoir adopté à peu près la même
thèse, puisqu'il nomme (ancienne année » la période de 360 jours.
Cependant, cette théorie n'a pas été admise pour plusieurs raisons.
Tout d'abord, nous trouvons, aussi bien sur les monuments que
dans le Codex Dresdensis, un hiéroglyphe spécial pour les uayeb
haab ou jours complémentaires, il y a donc lieu dépenser que l'an-
néecomportaitcinq jours complémentaires; déplus, les comptes que
donnent les séries numériques de toutes les inscriptions supposent
une année de 365 jours. Il en résulte, suivant M. Cyrus Thomas,
que les signes des diverses unités 2 ne représentent pas des périodes
de temps, mais sont des sortes de chiffres, marquant des nombres.
Le katun représenterait donc une période vague, sans rapports
réels avec le calendrier de 365 jours.
Le système employé dans les inscriptions peut donc se résumer
ainsi : en tète des inscriptions vient une date, dite de départ, que
Ton suppose, à tort ou à raison, être la date de l'érection de l'édifice
sur lequel l'inscription fut sculptée ; suit une série de signes compo-
sés chacun de deux termes: le premier de ces termes (multiplicateur)
est indiqué soit par des chiffres proprement dits — barres et points
— , soit par des signes ayant, conventionnellement, la même valeur;
le second (multiplicande) a des formes et une place particulière
suivant l'unité qu'il représente. Vient ensuite une autre date.
Ces calculs s'appliquent à des périodes de temps de 365 jours
sans années bissextiles), de 20 X 360 jours, et de 20 fois la
précédente.
1. Des preuves accessoires, tirées de la date qui suit dans l'inscription,
prouvent que le mois qui a été omis devait être yax et que le jour 3 ahau
aurait dû être le troisième jour de yax (voir Seler, Die Monumente von
Copan und Quîriguà, p. 754).
2. Ces unités sont nommées par M. Sblbr : kin.uinal, tun, kiiliin et cycle.
496
LE CALENDRIER ET L ECRITURE
La plupart des calculs faits sur les séries, contenues tant dans les
inscriptions que dans les manuscrits, corroborent ces indications.
Nulle part, il n'est question de la « vieille année » de 360 jours de
Forstemann, pas plus que du grand cycle de (20 X 18 X 20 X 20
X 13) jours de Goodman, non plus que de la grande ère du même,
qui comprendrait 73 grands cycles.
Le calendrier maya « archaïque », tel qu'il nous est donné par
les inscriptions, ne diffère de celui de l'époque de la conquête
qu'en ce que les supports d'années sont ben, ezanab, akhal, lamai
au lieu d'être kan, muluc, ix et cauac. Mais ceci provient peut-être
de circonstances locales. Les livres de Chîlan-Balam et les deux
manuscrits connus sous les noms de Tro-Cortesianus et de Pere-
sianus sont des productionsdu sol du Yucatan, du pays des Cocomes
et des Tutul-Xius. Les inscriptions, ainsi que le Codex Dresdensis,
sont, au contraire, l'œuvre des peuples du Sud, Itzas ou Chois.
§ V. — Le calendrier des Tzentals, des Quiches
et des Cakchiquels.
Nous connaissons un peu le calendrier des Tzentals, des Qv'icïlés
et des Cakchiquels . Le premier paraît avoir été, à peu de choses
près, identique à celui des Mayas de l'époque de la conquête. Les
noms de jours sont au nombre de 20, répondant à ceux du calen-
drier maya :
Tzental Maya
imix
ik
akbal
kan
chicchan
ki m i
manik
lamat
muluc
oc
chuen
eh
ben
ix
men
ci h
caban
1
mox ou imox
9
igh
3
votan
4
ghanan
5
abagh
6
tox
7
moxic
8
lambat
9
molo
10
elab
11
batz
12
enob
13
been
14
hix
15
Iziquin
16
chabiji
17
ch ic
CALENDRIER DES TZENTALS, QUICHES ET CAKCHIQUELS
t«.r
us
19
chmax
cahogh
ezanab
cauac
ahau
aghual
Les noms de mois diffèrent totalement de ceux des Mayas ; nous
en possédons deux listes 4 .
Gomme chez les Mayas, ces mois sont au nombre de 18, et lune
des listes ajoute un mois supplémentaire, qui correspondrait aux
uayeb haab, ou xma kaba kin du calendrier yucatèque. Voici
ces deux séries de noms :
Liste de Emeterio Pineda Liste de Vicente Pineda
tzun
balzul
saquil jà
ajil char
mac
olalti
julol
oquen ajab
yal-uch
mucuch
juc vinquil
wac vinquil
jo vinquil
çhan vinquil
ox vinquil
pom
mux
yax-quin
chay-quin
M. Seler 2 a cherché à démontrer que le premier mois de l'année
n'était pas tzun, mais bien yaxquinet que le mois complémentaire
de cinq jours était donc mux et non chay-quin. Pour le reste, nous
ignorons totalement le système du calendrier tzental, mais tout nous
porte à croire qu'il était semblable à celui du Yucatan, à l'époque
de la conquête.
1. La première fut publiée en 1845, par Emeterio Pineda dans une descrip-
tion géographique de la province de Soconusco et republiée ensuite par
Orozco y Bekra dans le 2 e vol. de son Hisloria anliyua y de la Conquista de
Mexico ; la seconde se trouve dans une grammaire de la langue tzentale,
publiée en 1888 par Vicente Pineda.
2. Der Festkalender der Tzeltal und der Maya von Yucatan SGA, vol. I,
pp. 706-711).
Manuel d'archéologie américaine. 32
1
tzun
2
balzul
3
sis-sac *
4
muctasac
5
moc
6
olalti
7
ulol
8
oquin ajual
9
uch
10
eluch
11
nicheum
1*2
s bal vinquil
13
xchibal vinquil
14
yoxibal vinquil
15
xchanihal vinquil
16
pom
17
mux
18
yaxquin
19
498
LE CALENDRIER ET L ECRITURE
Le calendrier des Qu'ichés et des Cakchiquels présente vingt noms
de jours, comme les calendriers maya et tzental. Seuls, d'ailleurs,
les noms de jours du calendrier cakchiquel sont connus avec quelque
exactitude. Ce sont :
Maya
imix
ik
akbal
kan
chicchan
ci mi
manik
lamat
muluc
oc
chuen
eh
ben
ix
men
cib
caban
ezanab
cauac
ahau
Gomme on le voit, certains de ces noms ressemblent aux noms
de jours du calendrier maya. Les mois du calendrier cakchiquel
nous sont totalement inconnus, mais, par contre, nous possédons
sur ce système de computation du temps des indications dont nous
manquons pour le calendrier tzental. Elles procèdent, presque
toutes, des études faites par Brinton sur les « Annales des Cakchi-
quels l >->.
Le système chronologique des Cakchiquels se composait de deux
périodes bien distinctes : le ch'oh-k'ih, usité pour les opérations
divinatoires et astrologiques et le may-k'ih, qui servait aux calculs
d'ordre vraiment chronologique.
Ainsi que Ta montré M. Seler 2 , le ch'oh-k'ih n'est autre que
1. The Annnls of fhe Cakchiquels, Philadelphie, 1896.
2. Die Chronologie der Cakchiquel- Annalen (SGA, vol. I, pp. 504-508).
Cakchiquel
1
imox
9
ïk
3
akbal
4
kat
5
can
6
7
8
came y
que h
kanel
9
toh
10
tzii
11
batz
12
ee
13
ah
14
yiz
15
tziquin
16
ahmuc
17
noh
J8
tihax
19
caok
•20
hunahpu
CALENDRIER DES TZENTAI.S, Qu'lCHES ET CAKCHIQUELS 499
le tonalamatl, la période de 260 jours dont nous avons déjà si sou-
vent parlé.
L'année des Cakchiquels est désignée par le nom de huna. Elle
n'est pas, comme l'avait cru Brinton, de 365 jours. Les Quiches
et les Cakchiquels, qui ne subirent presque aucune influence étran-
gère avant l'arrivée des Espagnols, avaient conservé la gradation
des unités de 20 en 20 et l'année vague de 400 jours, comme l'ont
prouvé MM. Raynaud l et Seler -.
Quant à la période appelée may-k'ih, ce n'est que le multiple
supérieur du huna (20 X 400) = 8.000 jours. Il est toutefois
remarquable que les noms donnés à ces unités du temps ne soient
pas des unités numériques.
Reste la question de la synchronologie. Elle a été résolue, en
partie d'abord par Brinton 3 et ensuite, et surtout, par M. Ray-
naud 1 qui, ayant découvert la longueur réelle de Tannée cakchi-
quèle, a pu donner quelques synchronismes. La prise çYlximche,
la ville capitale des Cakchiquels, eut lieu en 1524 ; remontant de
cette date aux autres que nous fournissent les « Annales », pour
les divers événements de l'histoire de la tribu, il a pu établir les
époques auxquelles se sont produits ces événements et fixer la date
de départ de l'année.
Il résulte de ce qui précède que les calendriers de l'Amérique
centrale pourraient être classés de la façon suivante : tout d'abord,
un calendrier hypothétique, représenté par le calendrier cakchiquel
comportant une année de 400 jours, soit probablement 20 divisions
de 20 jours ; sous l'influence mexicaine, création d'un calendrier de
360 jours, dont on retrouve peut-être le souvenir dans l'unité de
3 e ordre des manuscrits et des inscriptions, ainsi que dans le katun
maya, unité de (20X360) = 7.200 jours; puis, par un contact plus
intime avec les Mexicains, ou simplement par suite d'une observa-
tion plus soigneuse du retour des solstices et des équinoxes, consti-
tution d'une année de 365 jours, comprenant 18 mois de 20 jours
-f- 5 rma kaha kin, « jours sans nom », qui font coïncider com-
l. Les Manuscrits précolombiens, Paris, 1894, in-8.
[j2. Die Chronologie der Cakchiquel- Annalen.
■13. Annals of Cakchiquels, Philadelphie, 1896, pp. 354-360. Cf. Otto Stoll,
Zur Ethnographie der Repuhlik Guatemala, Zurich, 1883.
». Les Manuscrits précolombiens, Paris, 1894, appendice.
500 LE CALENDRIER ET L'ÉCRITURE
plètement le calendrier maya avec celui du Mexique. Enfin, les
Mayas connurent les périodes planétaires, celles de Vénus tout au
moins, que connaissaient aussi les Mexicains *.
§ VI. — /.'écriture.
Le déchiffrement des signes cycliques et numériques contenus
dans les inscriptions est assez avancé pour nous permettre de pou-
voir nous rendre un compte assez exact du calendrier employé par
les anciens Mayas et de leur système numérique écrit. Nous ne
sommes pas aussi éclairés en ce qui concerne les autres caractères
des inscriptions et des manuscrits. C'est que, tandis que Landa
nous a fourni pour les signes de jours et de mois des indications
précises, il ne nous a donné, pour le reste de l'écriture, que des
indications peu satisfaisantes.
Le passage dans lequel le premier évêque du Yucatan nous
décrit l'écriture maya est des plus vagues ; peut-être a-t-il été tron-
qué ou falsifié par le copiste auquel nous devons le manuscrit de
la Relation. Voici ce texte 2 :
« De leurs lettres, je mettrai ici un a, />, c, leur grossièreté n'en
permettant pas davantage ; car ils se servent pour toutes les aspi-
rations de leurs lettres d'un caractère, et ensuite pour la ponctua-
tion d'un autre, qui viennent ainsi à se reproduire à l'infini,
comme on le pourra voir dans l'exemple suivant: Lé veut dire « le
lacet » et « chasser avec » ; pour l'écrire avec leurs caractères,
quoique nous leur eussions donné à entendre qu'il n'y avait que
deux lettres, ils l'écrivaient avec trois, mettant à l'aspiration du /
la voyelle e qu'il porte devant lui, et en cela ils ne se trompent
point, encore qu'ils usent, s'ils le veulent, de leur manière curieuse.
e le lé
Exemple : ^^éE)^5ttefi)- Ensuite, mettant à la fin la partie
jointe, //«,qui veut dire « eau », parceque le son de la lettre se com-
pose de a, /*, ils placent d'abord par-devant un a et au bout de
1. 11 serait tout à l'ait téméraire de suivre Fôrstemann clans ses spéculations
astronomiques et de voir, dans certaines suites numériques du Codex de
Dresde, l'indice de la connaissance des révolutions synodiques de toutes les
planètes de notre système : Mercure, Mars, Jupiter, Saturne.
2. Traduction de Brasseur i>e Bourbourg, Relation des choses de Yucatan,
pp. 316-323.
[, ECRITURE
501
cette manière h;i
Ils récrivent aussi par parties, mais
de Tune et de l'autre manière. Je n'aurais pas mis tout cela ici et
je n'en traiterais pas, sinon pour rendre entièrement compte des
choses de ce peuple. Ma in Kali veut dire: « je ne veux pas »; ils
ma i n fea ti
l'écrivent par parties, de cette manière a— ^-O f$$$
" Ici commence l'a, b, c.
w
ù
■»m
10
il
13
in
yj
%\
S
17 (5) o
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18 £j o
P.)
20
ffi)
24 &^
26 ©
pp
21 '-ft^ 1
ku
50:2 LE CALENDRIER ET L ECRITURE
SIGNES ADDITIONNELS.
(variante d'à n° 1).
(variante d'/i).
ha (eau ou 7i guttural).
n f ] f % ma (peut être aussi me ou
mo).
â -■
j| signe d'aspiration.
« Cette langue manque des lettres qui ne sont pas ici ; elle en a
d'autres, pour d'autres choses dont elle a besoin ; mais déjà ils
ne se servent plus de leurs anciens caractères, particulièrement
les jeunes gens qui ont appris les nôtres. »
Landa paraît avoir été très embarrassé pour expliquer un sys-
tème qui était tout à fait différent du nôtre. Quoi qu'il en soit, on
a cherché à expliquer, à l'aide de cet alphabet, les textes mayas.
Ce fut d'abord Brasseur de Bourbourg qui chercha à déchiffrer le
manuscrit Troano ' .
L'impulsion donnée par Brasseur de Bourbourg incita beaucoup
de chercheurs à suivre ses traces. Les premiers furent MM. W. Bol-
laert 2 et H. de Charencey 3 ? mais ils n'obtinrent aucun résultat.
Beaucoup plus sérieux et beaucoup plus féconds furent les tra-
vaux de M. Léon de Rosny. Le premier, il découvrit que les séries de
signes que renferment les manuscrits étaient des séries de jours et
il détermina les premières lois élémentaires qui régissent ces assem-
blages de signes. Ces résultats furent développés en France par un
de ses élèves, M. G. Raynaud *.
L'effort de M. de Rosny ne porta pas seulement sur les suites
de jours, il fut surtout consacré à un essai de lecture des signes
qui accompagnent les figures et qui, vraisemblablement, contiennent
les noms de celles-ci et l'explication des actes qu'elles accomplissent.
1. Voir Codex Troano, Eludes sur le système graphique el la langue des
anciens Mayas, Paris, 1869-70, 2 vol. in-f°.
2. Examination of Central American Hieroglyphs of Yucatan (Transac-
tions of theanthropological Institule of Great-Britain, Londres, 1882).
3. Essai de déchiffrement d'un fragment d'inscription palenquéenne (Actes
de la Société philologique, t. I, mars 1870).
i. Les manuscrits précolombiens, Paris, 1S94.
l'écriture 503
Il n'est pas sans intérêt de rapporter brièvement ici comment cet
auteur concevait le système de récriture maya.
L'écriture yucatèque, tant hiéroglyphique que « hiératique » —
nom appliqué par M. de Rosny à l'écriture des manuscrits — est
semi-phonétique, semi-figurative. Les signes qui la composent
auraient eu d'abord une valeur purement idéographique ; plus tard,
on serait parvenu au phonétisme, en donnant à ces signes la valeur
du son de l'objet qu'ils représentaient, ou d'une partie de ce son ;
par exemple, M. de Rosny attribue au signe (j?) qui est celui du
jour caban, la valeur phonétique cah dans les groupes t£j ikilcab,
IYt) yax-cah, etc. Ce phonétisme ressemble à celui des hiéroglyphes
aztèques, tel que nous l'avons exposé plus haut. Tout comme l'écri-
ture aztèque, celle des Mayas aurait été composée de signes pure-
ment figuratifs, images représentant les objets qu'ils veulent dési-
gner ; seraient venus ensuite les signes idéographiques, images qui
représentaient conventionnellement des objets ou des idées, tel le
signe de la négation que nous donne Landa dans son exemple ma
in ka-ti. Le reste se serait composé de signes phonétiques formés de
la façon indiquée plus haut. Comme dans toutes les écritures impar-
faitement phonétiques, ces signes présentaient quelques particula-
rités, entre autres la polyphonie • .
« Le signe katonnique f*^), par exemple, se lisait ymix quand
il désignait le signe initial du calendrier yucatèque ; mais lorsqu'il
représentait une mamelle, il répondait au mot tzem de la langue
parlée ; (fy), lu caban comme nom de jour, se prononçait cah dans
des mots tels que cab, « la terre »; yaxcab, « l'aurore » ; ikilcab,
« l'abeille » ; nemazcab, « la hache » 2 .
Enfin le système graphique se trouvait complété par l'existence
de « déterminatifs spécifiques », qui fut révélée à M. de Rosnv en
examinant le passage où Landa donne son exemple de lecture des
1. On désigne sous le nom de caractères polyphones des signes figuratifs ou
idéographiques qui peuvent être lus ou prononcés de plusieurs manières ditt'é-
rentes. Pour en donner une idée, M. de Rosny fait l'hypothèse suivante : Si
nous faisions usage d'images pour écrire, nous pourrions avoir de la sorte un
tracé plus ou moins exact, plus ou moins conventionnel qui représenterait
l'idée de « cheval », et, suivant le cas, ce tracé serait lu « cheval, coursier,
cavale, poulain, étalon », etc.
2. Essai sur le déchiffrement de Véeritu're hiératique maya, p. 276.
.")l>l LE CALENDRIER ET L ECRITURE
caractères. La « partie jointe » à laquelle il est fait allusion serait,
suivant lui, la désignation peu claire des déterminatifs destinés
à taire connaître à quelle classe d'objets se rattachent les mots
notés en signes phonétiques et notamment ceux qui, par suite d'ho-
mophonie, ou pour d'autres raisons, pourraient laisser l'esprit
clans une certaine incertitude sur leur signification.
M. de Rosny publia, à la suite de son édition du Codex Corte-
sianus, un vocabulaire des signes qu'il avait cru pouvoir déchiffrer,
mais il ne se hasarda jamais à offrir des traductions de phrases ou
de passages entiers.
En 1880, le D r Pu. Valentini, de New-York, dénonça l'alphabet
de Landa comme un faux sans valeur 1 . Le temps n'a pas sanc-
tionné un jugement aussi rigoureux et on en est revenu aujour-
d'hui à l'opinion émise par M. de Rosny, à savoir que cet alpha-
bet avait été tiré par Landa de signes vucatèques, en leur attri-
buant une valeur phonétique 2 . Par exemple, le premier a de
Landa n'est autre chose que la tête de tortue aac ; la syllabe eu
est représentée par le même signe que le jour cauac ; le ku est le
signe de l'oiseau quetzal, nommé cukul en maya, etc. Il est
même possible, comme le pense M. Seler, que, au temps où Landa
composa sa Relation, les Mayas écrivissent avec des caractères
auxquels ils donnaient une valeur phonétique, et même alphabé-
tique, soit à l'instigation, soit à l'imitation des missionnaires
espagnols 3 .
Quoi qu'il en soit, cette opinion enlève audit alphabet la plus
grande partie de sa valeur.
M . Brinton 5 proposa un système assez analogue à celui de
M. DE ROSNY.
Un certain nombre d'auteurs ont considéré l'écriture maya comme
purement phonétique. Le premier fut le I) 1 Le Plongeon qui publia,
en 1885, une étude intitulée : Ancient Maya hieratic alphabet accor-
dinçr to Mural inscriptions 5 . Le D r Le Plongeon s'attaqua aux ins-
1. The Landa Alphabet, a spanish fabrication (Proceedings of the American
antiquarian association, Worcester, Mass., 1880).
2. De Rosny. Essai sur le déchiffrement, pp. 265-268.
3. E. Seler, Does there really exist a phonetic key to the Maya-hierogly-
phic writing? (SGA, vol. I, p. 562).
i. Voir sur toute cette question D r G. Brinton, A primer of maya hiero-
glyphîcs i Publications ofthe University of Pennsylvania. Séries in Philology.
Literature and Archœology, vol. III, n° 2), Boston, 1894, in-8.
5. Ce mémoire fut publié dans le Supplément to the Scientific American for
.la n un ry . 1885 . New-York .
l'écriture 505
eriptions sculptées. 11 publia un alphabet de '23 lettres, et cle nom-
breuses variantes, qu'il avait appliqué à la traduction des inscrip-
tions '. Suivant H. T. Cresson, lessignes de l'écriture, tant des ins-
criptions que des manuscrits, étaient à l'origine des images, d'une
valeur purement figurative, qui étaient devenues de purs éléments
alphabétiques, bien que certains d'entre eux fussent encore attardés
au stade du syllabisme. Le système qu'il imagina était assez vague
et, somme toute, assez difficile à comprendre. Tout signe avait la
valeur d'une consonne; cette consonne, quelle qu'elle fût, pouvait
subir toutes les permutations possibles avec celles appartenant à la
même classe qu'elle, que ce fût une linguale, une gutturale, une
palatale, etc. Ainsi, g pouvait permuter avec k, k, et vice-verxa ;
ch avec ts, ch< etc. - .
Vers la même époque que le 1)' Cresson, M. Cyrus Thomas
émit une idée très analogue à celle de son compatriote. Pour lui,
les éléments des « glyphes » étaient employés comme de véritables
lettres, ou éléments phonétiques. Dans un premier article, il donna
les valeurs d'un certain nombre de signes : Z>, A', dz (o), c/?, A, i,
A. /. m, n, o, p, p, /, t, tz, x, r, z et d'un certain nombre de sons
doubles, syllabiques, qu'il avait aussi, disait-il, déchiffrés. Mais les
critiques de M. Seler '* paraissent avoir fait revenir M. C. Thomas
sur ses premières conclusions :i .
Les américanistes allemands, au contraire des Français et des
Américains, ont toujours considéré l'écriture maya comme plutôt
idéographique.
Pour Fôrstemann, les hiéroglyphes non calendaires se composent
d'un élément central, purement idéographique, auquel on adjoint
des préfixes » et des .< suffixes » phonétiques. C'est donc un sys-
tème analogue à celui de M. de Rosny et de Brinton, à cette diffé-
rence près que les signes principaux de chaque « glyphe » sont tou-
1. 11 est étonnant de voir un savant aussi circonspect que l'était de Nadail-
lac accepter comme authentiques les résultats de Le Plongeon (Voir VA mé-
rique préhislorùfiie, pp. 344-346 .
2. H. T. Cresson, Science, New- York, 1892.
•^ A Key of the maya hieroglyphics (Science, New-York, 27 mai 1892 .
i. Voir les cinq articles de critique de M. Sei.ek dans ses SGA, vol. I,
pp. fj58-i)7G.
b. Nous ne mentionnerons ici qu'à titre de curiosité le travail de F. A. de
i.a Rochefoucauld : Palenque et la civilisation maya, Paris, 1888, où l'auteur
donne une interprétation des inscriptions mayas, obtenue à l'aide d'un alphabet
de 2' signes établi par des moyens extra-scientifiques.
.")()() LE CALENDRIER ET l'ÉCRITURE
jours idéographiques et ne doivent jamais être lus pour leur son,
mais d'après leur valeur ' .
M. Seler a montré, dans ses premiers articles, une certaine incli-
nation à accepter un système analogue. Il déclarait que, bien que
Técriture fût surtout idéographique, il était cependant possible de
supposer que les noms de personnages des inscriptions sculptées
pouvaient être lus phonétiquement. Mais, somme toute, il vaut mieux
considérer le système graphique des Mayas comme purement idéo-
graphique, car jamais un signe n'a été lu phonétiquement avec un
sens différent de celui qu'il possède comme idéogramme. Par exemple,
les signes représentant les quatre points cardinaux ont des noms
très différents de ceux que Ton devrait lire si Ton appliquait à cette
lecture le système de M. de Rosny -\ Cette théorie est, croyons-
nous, celle à laquelle on doit s'arrêter.
1. Forsteman, Die Maya-Handschrift der Kôniglichen ôffentlichen Biblio-
thek zu Dresden, 2 e éd., Dresde, 1880.
2. E. Seler, Der Charakler der Aztekischen und der Maya-Handschriften
(ZE, 1888, vol. XX, pp. 1-10. — Republié clans les SGA, vol. I, pp. 107-
416).
LIVRE II
LES PEUPLES CIVILISÉS DE L'AMÉRIQUE
3 e PARTIE — LES HABITANTS DES ANTILLES
CHAPITRE PREMIER
LES POPULATIONS DES ANTILLES
Sommaire. — I. Les Arawaks et les Garibes. — II. La population autochtone.
— III. Les diverses îles et leurs habitants.
§ L — Les Arawaks et les Carihes.
Les Antilles et les Bahamas étaient peuplées, lors du débar-
quement de Colomb, de tribus douces et paisibles.
Dans presque tout l'archipel étaient mélangées deux races, qui
habitent encore aujourd'hui l'Amérique du Sud: les Arawaks et les
Carihes. Leur distribution n'était pas égale : les Arawaks occu-
paient les grandes îles: Cuba, Haïti, la Jamaïque, en partie Porto-
Rico ; les Carihes habitaient les Petites Antilles, les Iles sous le
Vent et certaines parties de Porto-Rico, d'Haïti et de Cuba.
Lors de la découverte, les Araivaks peuplaient les grandes îles ;
il est probable qu'avant l'invasion des Caribes, ils habitaient aussi
les Petites Antilles.
Les Taïnos — nom donné par les ethnographes modernes aux
Arawaks des Antilles — étaient des hommes de taille plutôt courte,
mais trapus, leur peau était de couleur brun rouge ou cuivrée ; ils
s'aplatissaient artificiellement le front. Ils étaient, nous disent les
anciens chroniqueurs, de mœurs fort simples.
Des Taïnos, émigrés de Cuba, à la recherche d'une fontaine
merveilleuse, fondèrent une colonie en Floride * . Lorsque Fonta-
nedo visita la Floride, en 1559, il existait encore des villages peu-
] IIkhnamio Escalantb Fontaxedo, Mémoire sur la, Floride (clans Ternaux-
Comi'ans, Collection d'auteurs, vol. XX, p. 22) ; Herrera, Historia gênerai,
vol. Ii.
508 LES POPULATIONS DES ANTILLES
plés de ces Arawaks. Ils y trouvèrent un peuple entreprenant,
les Calusas ou Muspas. Les Calusas peuvent avoir fourni leur con-
tinrent au peuplement des îles côtières de la Floride et des
Bahamas, car les auteurs anciens nous les mentionnent comme des
navigateurs hardis, qui se hasardèrent à attaquer la flottille de
Ponce de Léon lorsque celui-ci voulut aborder en ces parages; de
plus, nous savons qu'ils entretenaient, au xvu e siècle, un commerce
régulier avec la Havane ; enfin, lorsque, au xvm e siècle, les Creeks
envahirent leur territoire, tout ce qui resta de la nation calusa
chercha un refuge sur les Keys, îles coralligènes qui bordent la
Floride. Tout ceci prouve que les Calusas connaissaient le chemin
des Bahamas, et même de Cuba, et qu'ils ont pu contribuer à la
civilisation des Antilles, au moins en ce qui concerne les Bahamas et
la plus grande des îles '.
Les Arawaks ne paraissent pas avoir eu beaucoup de mal à
vaincre les anciens habitants des Antilles et à repousser les inva-
sions des Calusas. Leurs véritables ennemis vinrent du Sud, ce
furent les Caribes, que les Espagnols virent installés en maîtres
dans toutes les Iles du Vent et qui commençaient à contester aux
Arawaks la partie orientale de Porto-Rico.
Il est probable que les Caribes avaient depuis longtemps envahi
les Indes occidentales. Ober 2 a remarqué que tous les animaux
domestiques des Antilles (le chien muet — espèce aujourd'hui
éteinte — , l'agouti, le pécari, le raton, le cochon d'Inde, l'iguane)
avaient été importés de l'Amérique du Sud. Les écrivains des xvi'
et xvn e siècles attribuent le départ des Caribes à une guerre que
ceux-ci auraient eu à soutenir avec les Arouagues, tribu arawak,
dont le nom, légèrement modifié, a servi de déterminatif pour le
groupe tout entier 3 .
Divers auteurs ont supposé que les Caribes, lorsqu'ils con-
quirent les Petites Antilles, firent disparaître la population mâle,
mais épargnèrent les femmes.
1. Fontanedo, loc. cit. Voir sur les Calusas. outre le mémoire de Fonta-
nedo, Hkurera, Historia, Décade IV, cap. iv, p. 7 ; Barcia, Crudo Ensayo,
p. IIS; B. Bomans, EasL and West Florida, New-York, 1775, pp. 2, 260.
273, 281 ; Brintox, Notes on the Floridian Peninsula, Philadelphie, 1859, p. 114 :
A. S. Gatschet, A migration legend of the Creek Indians. Philadelphie, 1881.
I>p. 13-15 ; Handbook of the American Indians (BE. n° 30, Washington,
1907. p. 19.) .
2. Aborigines of West Indies (Proceedings of the American anliquarian
Society, 189 S .
3. D.vviks. The his tory of Caribby Islands, Londres, 1866, p. 35.
LA POPULATION AUTOCHTONE 509
Cette supposition a une base linguistique assez sérieuse. La
langue des Garibes des Iles, telle que nous l'a fait connaître le
P. Raymond Breton ', présente une particularité qui, pour n'être
pas unique en Amérique, n'en est pas moins assez rare: les femmes
emploient des mots qui diffèrent de ceux qui sont en usage chez les
hommes. L'examen de ces doublets féminins a montré 2 que
ces expressions sont pour la plupart des mots arawaks.
Toutefois, on peut dire que, pour les Grandes Antilles tout au
moins, chaque île possédait un dialecte propre de môme que dans
les temps anciens chacune d'elles avait son type technologique.
§11. --La population autochtone.
Les Arawaks semblent être venus, eux aussi, de l'Amérique du
Sud. On en est encore, à l'heure actuelle, réduit à des conjectures
sur l'origine véritable des populations qui peuplaient originairement
les Antilles et les Bahamas.
Lors de la découverte, les Arawaks avaient presque totalement
anéanti les habitants primitifs dont une partie avait cherché
refuge sur le continent américain. Les premiers explorateurs de
la Floride trouvèrent, au sud-est de cette péninsule, une popu-
lation de mœurs très douces, de civilisation très rudimentaire, et
qui avait beaucoup à souffrir des tribus voisines plus entrepre-
nantes. Ces Indiens étaient connus sous le nom de Tekestas ;
une de leurs colonies établie près du cap Canaveral se nommait
Aïs. Ils possédaient une tradition suivant laquelle ils auraient été
de même race que les Yucayos, insulaires des Bahamas. Tout porte
donc à croire que les Arawaks, comme les Garibes, envahirent les
Antilles à une époque peut-être assez reculée et qu'ils cheminèrent
lentement vers le Nord.
D'autre part, les recherches anthropologiques ont amené la décou-
verte, à Porto-Rico et à Cuba, de crânes anciens, qui diffèrent
beaucoup de ceux des Arawaks 3 . Us appartiennent peut-être à la race
des Indiens Tekestas, appelés à Cuba Guacanahihes, Guanahahihes
ou (luanahateheyes , que les Espagnols trouvèrent, lors de la décou-
verte, dans la partie occidentale de Cuba. Ces indigènes étaient très
1. Raymond Breton, Grammaire de la langue caraïbe.
2. Lucien Adam, Le parler des hommes et des femmes dans la langue
Caraïbe, Paris, 1890.
3. J. VV. Fewkes, The aborigines of Porto-Rico, pp. 28-30 : cf. p. 90.
510 LES POPULATIONS DES ANTILLES
sauvages et très timides ; leur alimentation se composait de gibier,
de tortues de mer et de fruits et ils habitaient dans des cavernes.
§ III. — Les diverses iles et leurs habitants.
Les Indiens des B a, ha ma s (Yucayos). — C'est sur Tune des îles
Bahamas qu'aborda Colomb, lors de son premier voyage. La
population qu'il trouva à Guanahani était très pacifique. Ces
Indiens se nommaient eux-mêmes Yucayos. Ils étaient de petite
taille, trapus, d'une couleur cuivrée et s'aplatissaient la tête. Leur
habillement était très rudimentaire et leur industrie peu développée;
mais les découvertes archéologiques montrent que leur civilisation
ne différait pas essentiellement de celle de leurs voisins de l'Est.
Cuba. — Cuba paraît avoir renfermé trois populations très diffé-
rentes. Dans la partie occidentale de la grande île vivaient les
Guacanabibes' dont nous avons déjà parlé.
A côté de ces populations grossières, on distingue une autre race,
celle des peuples qui habitaient les côtes des petits archipels avoi-
sinants. Ces tribus de pêcheurs vivaient dans des maisons sur pilotis,
nommées barbacoas, construites dans les lagunes de la côte.
Il existait deux types de ces maisons : les unes, polygonales ou cir-
culaires, avec un toit conique, étaient nommées caneyes; les autres,
quadrangulaires, au toit à deux pentes, se nommaient buhios. Leur
civilisation ressemblait beaucoup à celles des peuples qui élevèrent
les kjôkkenmôddings de la Floride.
L'Est de Cuba était le siège de la puissance des Ciboneys. Ces
Arawaksau crâne vaste et aplati tiraient leur principale subsistance
de l'agriculture; ils cultivaient le maïs, le manioc et le tabac, filaient
et tissaient le coton, faisaient de la poterie grossière et possédaient
surtout une industrie de la pierre bien développée. Leurs maisons,
construites en bois et couvertes de branchages, étaient de très
grandes dimensions et abritaient plusieurs familles.
Quelques crânes, déformés à la façon des Caribes, ont été trouvés
près du cap Maysi ; ce sont probablement ceux de quelques-uns de
ces maraudeurs qui harcelaient, nous disent les anciens historiens, la
population des Ciguayos, qui habitait la partie la plus orientale
de Cuba ; rien ne prouve que les Caribes aient jamais pu fonder
une colonie en ce lieu.
La Jamaïque. — A la Jamaïque vivait une population alliée de
très près aux Ciboneys de Cuba, présentant les mêmes caractères
LES DIVERSES ILES ET LEURS HABITANTS 511
physiques et les mêmes mœurs, mais ayant développé, plus que ces
derniers encore, les arts industriels. L'île était soumise à un grand
cacique, dont la fonction était héréditaire.
Haïti. — Colomb, lorsqu'il arriva sur « l'Ile Espagnole n, y trouva,
d'après le dire des anciens chroniqueurs, une population de
1.000.000 d'habitants. Certains donnent même un chiffre plus élevé,
mais cette estimation est sûrement exagérée. Les Indiens d'Haïti
étaient de taille plutôt courte; ils se teignaient la peau en rouge
au moyen du roucou [Bixa orellana) ; leur crâne était aplati arti-
ficiellement. L'île était divisée en cinq « royaumes », dont l'un,
celui du centre ou Cihao, où l'on trouvait de l'or, était entre les
mains d'un cacique d'origine caribe.
Porto-Rîco. — Porto-Rico, nommée par les indigènes Boriquen
ou Borinquen, aurait aussi été peuplée d'un million d'habitants, ce
qui est manifestement absurde. Ces habitants auraient tous été
sujets d'un seul et même cacique. C'est dans cette île que la civili-
sation des Taïnos a atteint son plus haut degré de développement,
et c'est là aussi qu'elle s'est le plus différenciée . L'île n'était pas tout
entière au pouvoir des Arawaks : les Caribes en occupaient la par-
tie orientale ; il est très probable que la population entière de
Borinquen était, à des degrés divers, un mélangée des deux races.
Petites Antilles. — Les Petites Antilles étaient peuplées exclu-
sivement de Caribes ; cependant les restes archéologiques qu'elles
ont fournis indiquent bien qu'à une époque antérieure à celle de
la conquête, cet archipel fut le séjour d'une population taïno, ayant
une civilisation très analogue à celle des habitants des Grandes
Antilles.
CHAPITRE II
LA CIVILISATION DES TAINOS
Sommaire. — I. L'organisation politique et familiale. — II. La religion. —
III. Les arts industriels (architecture, etc.). — IV. Le travail de la pierre.
§ I. — V organisation politique et familiale.
L'organisation juridique des Taïnos nous est fort mal connue. Si
Ion en croyait les anciens auteurs, les liens de consanguinité
auraient été fort lâches à Haïti, puisque le seul degré de parenté
qui fît obstacle au mariage était le premier 1 . Ceci est très invrai-
semblable; il ne faut d'ailleurs pas oublier que les premiers auteurs
espagnols calomnièrent souvent les Indiens et s'ingénièrent à les
représenter comme chargés des vices les plus répugnants aux yeux
de leurs contemporains. D'autres passages, empruntés aux mêmes
auteurs, nous feraient croire qu'ils étaient divisés en clans à des-
cendance utérine. Il nous est dit, en effet, que, si un cacique mou-
rait sans enfants, ses « états » passaient aux enfants de ses sœurs
préférablement à ceux de ses frères 2 .
La tribu ne nous est pas mieux connue que le clan. Tout au plus
pouvons- nous supposer que les ((royaumes » taïnos d'Haïti étaient
des territoires tribaux. Quant aux pouvoirs attribués à leurs chefs,
ou caciques, par les premiers historiens, nous n'hésitons pas à les
révoquer en doute.
Que leurs charges fussent héréditaires, c'est possible ; mais que,
comme on le dit pour le cacique unique de la Jamaïque, le pouvoir
qu'ils exerçaient fût tyrannique, c'est bien invraisemblable.
§11. — La religion.
La religion nous est mieux connue, grâce surtout à deux auteurs :
le premier est Ramon Pane, ermite de l'ordre de Saint-Jérôme, qui
1. Charlevoix, Histoire de liste Espagnole, vol. I, p. 60.
2. In., ibid., p. 6ô.
LA RELIGION
513
; le
accompagna Christophe Colomb dans son troisième voyage "
second est Pierre Martyr d'Anghiera -'.
Nulle part, clans ce que nous disent ces auteurs, il n'est question
de totémisme. On nous parle de certains zemis ou idoles
Pig. 178. — Zemi, ou « idole » en coton (d'après R. Chonau, Amerika).
sculptées en forme d'animaux 3 , mais rien ne prouve que ce fussent
des emblèmes d'ancêtres animaux des clans ou des tribus.
Presque tout ce que nous savons de la religion des anciens
T aï no s, et en particulier de ceux d'Haïti, porte sur les zemis > aux-
quels les anciens auteurs espagnols donnent le nom de « dieux »
oud''( idoles ». En réalité, ce sont non point des divinités figurées,
mais des représentations d'esprits protecteurs individuels, analogues
aux nahuals des Mexicains. Christophe Colomb croyait que les
zemis étaient des génies protecteurs des hommes; chacun possé-
l. Le texte de Ramon Pane sur Haïti est contenu dans la Vita del A (mirante
Cristoforo Colombo, attribuée à Fernand Colomb, cap. lxi.
2 Décades, éd., et traduction française de Gaffarel.
Ovibdo, Historia gênerai, cap. i.
Manuel d'archéologie américaine. 33
514
LA CIVILISATION DES TAINOS
dait le sien, qu'il plaçait dans un lieu secret. On demandait à ces
idoles protectrices la victoire sur les ennemis, la venue de bonnes
récoltes, etc.
R. Pane ' dit que certaines idoles faites de pierre ou de bois
symbolisaient les os des ancêtres; d'autres zemis, représentant des
ligures humaines ou animales, étaient faits de balles de coton (fig\
178). Certaines de ces idoles, de très petite taille, étaient portées par
Y là
çzn
i
H
Fi^. 179. — Petites idoles en bois, de Porto-Rico (d'après J. W. Fewkes,
The aborîgines of Porto-Rico).
les guerriers et leur apportaient la bonne chance et la force pour
vaincre (fig. 179).
Le choix du zemi dépendait de diverses circonstances : H. Pane
dit que si un homme voyait un arbre dont la racine remuait,
il l'interrogeait et lui demandait qui il était ; puis, se rendant en
toute diligence à son village, il priait un sorcier de raccom-
pagner auprès du merveilleux végétal ; le sorcier, après diverses
cérémonies, coupait la partie de l'arbre qui semblait renfermer du
pouvoir, l'emportait au village. 11 sculptait la pièce de bois en la
forme que désirait celui qui l'avait découverte 2 . Si un Indien voyait
1. Traduction française, dans Brasseur de Bourbourg, éd. de la Relation
de Landa, p. 4 16.
2. In., ihid., p. 152.
LA RELIGION
515
une pierre merveilleuse, il la faisait tailler pour la transformer en
zemi. Un autre moyen d'acquérir la protection de ces êtres surna-
turels était de jeûner pendant six ou sept jours ; le zemi se révé-
lait pendant les crises que provoquait ce jeûne.
Le terme zemi indique à la fois le pouvoir surnaturel et l'objet
qui renferme ce pouvoir. Il a une troisième acception, puisqu'il
désigne aussi les dieux.
1 )e ces derniers, nous savons peu de choses; leurs noms mêmes
ne nous sont pas bien connus, Pierre Martyr et R. Pane les écri-
vant de façon fort différente.
Les Taïnos possédaient au moins un dieu du ciel, appelé Joca
huva ou Gua Maorocon ' , fils de la déesse A tabei, Jermao, Guaca-
rapito ou Zuimaco 2 . Pierre Martyr nous dit que ces dieux supé-
rieurs n'étaient pas représentés par des images. Les noms des dieux
de la pluie et de l'orage nous sont aussi connus ; ce sont : la déesse
Guabancex, qui détermine les tempêtes, fait mouvoir le vent et
l'eau et dont l'idole était de pierre ; Guatauva, messager de Gua-
bancex, et ('oatri.schie qui rassemble les eaux dans les vallées
entre les montagnes et les laisse ensuite s'écouler sur le pays pour
le dévaster :{ .
Outre ces dieux, les Haïtiens croyaient que le monde était peuplé
parles âmes des morts. Ils croyaient que l'homme possédait une
Ame individuelle, à laquelle on donnait le nom de goeiz; à la mort
cette âme s'échappait (on l'appelait alors opita). Elle allait dans
une île nommée Coaihai, où les âmes des morts étaient réunies.
Pendant le jour, elles restaient enfermées, mais à la nuit elles sor-
taient, allaient partager les festins des hommes, ou errer sur
les routes. Les Haïtiens craignaient de sortir pendant la nuit, car
si les esprits étaient d'humeur pacifique, ils ne couraient aucun
danger, mais tout être vivant qui entreprenait de combattre un
opita trouvait la mort ''.
Les Taïnos avaient des fêtes solennelles : le cacique faisait annoncer
la fête par des messag-ers ; au jour dit, il prenait place en tête du
peuple qui se rendait à la hutte sacrée, où était renfermé un zemi
très vénéré: là, le cacique s'asseyait sur le sol et battait du tam-
1. H. Pane. Pierre Martyr le nomme Yocauna Gua-Maonocon.
2. Pierre Martyr lui donne le nom de Guimazoa.
■'?. H. Pane, trad. Brasseur de Bourbourg, pp. 455-456.
i. lu., ibid., pp. i 13- 14 i .
516 LA CIVILISATION DES TAINOS
bour, en chantant le mythe du dieu; chacun entrait et s'arrêtait
devant le zemi ; les prêtres faisaient une offrande de gâteaux
qui étaient ensuite distribués parmi les assistants. Après l'offrande,
les femmes dansaient en chantant devant l'idole.
Le rite préparatoire le plus important s'appelait la cagioha. Il
consistait dans l'absorption, par le nez, d'une certaine quantité de
poudre de tabac qui produisait sur eux l'effet à la fois d'un pur-
gatif et d'un vomitif * . On le pratiquait toujours avant de s'adres-
ser aux zemis et, aussi, en cas de maladie 2 .
Lorsqu'un homme venait de mourir, on pratiquait la cérémonie
de l'interrogation : les parents du défunt se rassemblaient autour
du cadavre, lui coupaient les ongles et les cheveux qu'ils rédui-
saient en poudre et mélangeaient au suc de certaines plantes ; ils
versaient dans la bouche du mort cette boisson et lui demandaient
si le sorcier qui l'avait soigné avait bien rempli ses devoirs, en par-
ticulier s'il avait bien jeûné ainsi que le voulait la coutume 3 .
Pour les hommes du peuple, les femmes enveloppaient le cadavre
avec des bandes de coton, elles le plaçaient dans une fosse assez
profonde avec tout ce qu'il possédait d'objets précieux, parfois
même plusieurs des femmes du défunt étaient enterrées avec lui. Le
corps était assis sur une sorte de banc; on construisait une voûte
en bois pour empêcher l'éboulement de la terre qu'on entassait au-
dessus, puis tous les parents donnaient une grande cérémonie accom-
pagnée de chants et de danses 4 .
Les caciques étaient embaumés. Les principaux habitants du
pays étaient invités à une grande fête qui durait de 15 à 20 jours
et au terme de laquelle les biens du cacique étaient distribués
entre tous les assistants.
Les prêtres Taïnos étaient nommés butu-itihus, ou bohulis.
C'étaient des hommes qui avaient obtenu, par hasard ou par
recherche, la protection de zemis particulièrement puissants. Les
butu-itihus exerçaient aussi la divination et la médecine.
Pour prédire l'avenir, les butu-itihus se mettaient artificiellement
en état d'extase en absorbant du tabac en poudre. Le sorcier res-
tait en extase pendant un certain temps, puis, les gens qui l'entou-
1. R. Pane, trad. Brasseur de Boirrourg, p. 442.
2. Id., ibid., p. 447.
3. Id., ibid., pp. 443 et suiv.
4. Gharlevoix, Histoire deVlsle espagnole, vol. I, p. 60.
LES ARTS INDUSTRIELS 5 I 7
raient ayant chanté et dansé, il se levait et annonçait au peuple
assemblé les réponses que les zemis lui avaient dictées ' .
Les mêmes hutu-itihus pratiquaient la médecine à la façon des
cha mânes de tous les pays. Ils dansaient, prenaient de la poudre de
tabac au chevet du malade, se penchaient sur lui comme
pour l'ausculter et montraient des os ou d'autres objets qu'ils avaient
au préalable cachés dans leur bouche 2 .
De la religion des Taïnos, ou plus exactement de celle d'Haïti,
la partie la mieux connue est la mythologie. Les mythes
racontent la création du monde, l'origine du sexe féminin après
un déluge où toutes les premières femmes créées furent noyées,
comment les hommes furent changés en arbres, etc.
Il ne saurait être question de donner ici même un aperçu de ces
mythes. Disons seulement qu'aucun d'eux ne semble être d'origine
extra-américaine.
Bref, le peu que nous savons de la religion des peuples des
Antilles nous les fait considérer comme de purs Indiens, car tous
les traits que l'on nous rapporte ont des équivalents immédiats,
soit dans l'Amérique du Nord, soit dans l'Amérique du Sud.
§ III. — Les arts industriels.
Les anciens auteurs nous ont fourni des indications suffisantes
pour nous faire une idée du mode de vie des aborigènes des
Antilles.
L'architecture. — Ils vivaient rassemblés en grands villages ; dans
le principal se trouvait la résidence du cacique. Au milieu du village
se trouvait une habitation de grandes dimensions, probablement
la maison de ville, l'équivalent du tecpan mexicain. C'est sans
doute dans l'un de ces édifices que pénétra Christophe Colomb,
près de Puerto-Real, à Haïti. C'était une case ronde, très élevée
et d'un diamètre d'environ 32 pas. Tout alentour il y avait trente-
deux autres petites cases, construites en roseaux de couleur variée,
entrelacés avec art.
Les cases étaient, ainsi que nous l'avons déjà dit à propos de
Cuba, de deux formes : les unes [caneyes) (fîg\ 180) étaient rondes.
1. R. Fane, trad. Brasseur de Bourbourg, pp. îo2-i53.
2. \v.. ibid., p. i 18.
518 LA CIVILISATION DES TAINOS
La charpente eu était faite de pieux plantés eu cercle à environ un
mètre de dislance ; entre ces poteaux, les murs étaient construits
de planches très épaisses. Le loit était fait d'un voligeage de
roseaux recouvert de paille el de feuilles de palmier, le tout de
forme conique.
Les autres habitations, les huhios (%. 181), étaient' construites
avec les mêmes matériaux; elles étaient quadrangulaires, de forme
allongée, comme un de nos hangars. Le loit, à deux pentes, était
Fig. 180. — ' o Unt' cnneye de Cuba (d'après Oviedo, Historia ffeneral
de las Indias).
constitué par une longue traverse, soutenue par deux poutres en
forme de fourche. Les huhios étaient de plus grande dimension que
\e*ca,neyes, certains étaient pourvus d'un portique d'entrée recou-
vert de paille.
La description donnée par Pierre Martyr de l'habitation d'un
cacique de Haïti peut nous donner une idée de ce qu'étaient les
huhios de grandes dimensions. Elle était située sur une place de
plus de 150 pas de long et d'autant de large, et entourée de hauts
palmiers. Le portique de l'habitation s'avançait sur cette place ;
il avait 80 pas en long et en largeur. La façade était décorée de
pièces de bois très épaisses, très bien travaillées, qui servaient de
colonnes. Les autres parties de ce portique étaient construites de
troncs d'arbres de même espèce, si serrés qu'ils formaient des
cloisons aussi solides que si elles eussent été en pierre. Au milieu
LKS ARTS INDUSTRIELS
519
de l'avenue, s'élevait une porte spacieuse conduisant dans une pièce
carrée. A Test se trouvait la pièce où habitait le cacique; plus loin,
Fig. 181 . — Un buhio (d'après Oviedo, Historia gênerai de las Indias).
il y avait deux autres pièces : Tune était une chambre à coucher à
l'usage des femmes, l'autre était remplie de cadavres desséchés,
Fig. 182. — Canot des Antilles (d'après J. W. Fewkbs, The aborigines
of Porto-Rico).
ceux des prédécesseurs du cacique Comogro, possesseur de l'habi-
tation 1 .
Cette habitation ne devait pas être seulement le logement parti-
culier du cacique, mais bien le tecpan du village, ce que paraît indi-
1. Pierre Martyr, Décades, p. 22.
520
LA CIVILISATION DES TAINOÏ
quer la mention de trois pièces qui servaient de réserve aux pro-
visions et d'habitation aux « hommes chargés de taire la cuisine ».
La navigation. — Les Taïnos avaient des bateaux de taille et de
construction différente. Oviedo nous a conservé la ligure des petits
canots qui servaient à la navigation dans les rivières et les bains
(lîg. 182). D'autres canots, employés pour la navigation en pleine
mer, étaient assez grands pour contenir cent personnes et plus.
Le commerce. — Sur le commerce et les communications qu'a-
vaient entre eux les Taïnos, nous savons beaucoup moins que sur
leur architecture. Les Haïtiens paraissent avoir échangé direc-
tement les produits de la chasse, de l'agriculture et de l'industrie.
La coutume d'enterrer tous les biens meubles d'un homme lors de
sa mort, ou de les distribuer s'il était un cacique, empêchait la
concentration excessive des biens.
Les armes. — Les guerres avaient pour cause des contestations
relatives à la délimitation des terres, et surtout des droits de pêche
qui, de même que les champs de culture, appartenaient de façon
indivise aux gens de certains villages. Les guerres étaient d'ailleurs
peu sanglantes et vite terminées. Cependant, autant pour vider
ces querelles intestines que pour se défendre contre les invasions
des Caribes, les Taïnos possédaient des armes : la macana, sorte de
sabre de bois dur et des javelots de la même matière. Il est pro-
bable que beaucoup des haches de pierre dure trouvées dans les
fouilles servirent également comme armes de guerre. L'arc et les
flèches étaient aussi connus des indigènes des Antilles, mais peu
employés ; c'étaient, par contre, les armes favorites des Caribes.
§ IV. — Le travail de la pierre.
Les fouilles archéologiques effectuées dans les Antilles, tant
petites que grandes, ont fourni une quantité considérable d'ob-
jets, surtout en pierre polie.
Il faut distinguer dans cette industrie de la pierre les formes
anciennes, communes à toutes les Antilles, et les formes plus récentes,
d'origine incontestablement caribe.
Ce sont celles-ci que présentent les haches amygdaloïdes en
pierre dure (serpentine, dioiïte), que l'on trouve d'autant plus abon-
damment que l'on opère des fouilles plus près de l'Amérique du
Sud. Kiles sont très abondantes à l'île de la Trinidad, moins nom-
breuses au fur et à mesure que l'on s'avance à l'ouest et au nord
LE TRAVAIL DE LA PIERRE 521
dans l'archipel des Iles du Vent (Dominique, Martinique, Guacle-
Fig.. 183. — Hache amygdaloïde de Porto-Rieo^d'après J . W. Fewkes,
The ahorigines of Porto-Rico).
Fig. \H't. — Hache amygdaloïde sculptée de Saint-Domingue (d'après
J. W.Féwkes, The ahorigines of Porto-Rico).
loupe) ; on en rencontre encore quelques-unes à Porto-Rico, mais
elles sont très rares à Haïti et surtout à Cuba.
522 LA CIVILISATION DES TA1NOS
Ces haches, de forme très régulière et d'un poli admirable, sont
en tous points semblables à celles que Ton rencontre dans les
Guyanes française, hollandaise, anglaise, vénézuélienne et dans le
nord du Brésil, pays qu'habitent encore aujourd'hui les Carihes
(fig. 183). Quelques-unes de ces haches sont sculptées et présentent
l'apparence d'une ligure humaine (fig. 184).
Fig. 185. — Deux grandes haches en pierre de Saint- Vincent (d'après
J. W. Fewkes, The aborigines of Porto-Rico).
Ces objets étant éliminés, il reste une riche collection de pièces,
d'un intérêt tout spécial, tant par le fini de leur travail que par la
variété de leurs formes et leur originalité. Parmi celles-ci, les plus
nombreuses, les plus largement répandues et les mieux connues
sont les grandes « haches » de pierre, atteignant parfois jusqu'à
30 centimètres de longueur et autant de large. Elles affectent prin-
cipalement deux formes : l'une trapézoïdale, avec un trou, ou un
pédoncule plus ou moins mince, terminé par un cordon sculpté
en relief, à environ I centimètre de l'extrémité supérieure (fig. 185).
Cette dernière, aussi bien dans les types à pédoncule que dans les
autres, est de formes très variées : à bourrelet, bifide, terminée par
deux ornements ressemblant à des tètes de condor, etc. Ces haches
se trouvent en grande abondance à Porto-Rico et dans les plus
grandes des Iles du Vent (principalement à la Guadeloupe).
LK TRAVAIL DE LA l'IERRL
523
L'autre type est arrondi, presque circulaire, avec une extrémité
avec ou sans gorge et un corps plus ou moins renflé. Il abonde aussi
dans les Petites Antilles, mais on le rencontre également dans
toutes les Grandes Antilles. L'extrémité est souvent sculptée de
façon plus ou moins vague, mais très caractéristique.
Il est très probable que beaucoup de ces objets ont été utilisés
comme herminettes plutôt que comme haches, emploi que l'équilibre
de leur poids et leur forme aurait rendu peu commode.
Il existe aussi toute une classe d'objets du plus haut intérêt,
découverts en grande quantité à Porto-Rico et à Cuba. Ce sont des
Fig. 186. — Pierre sculptée en forme de perroquet, provenant de 1;
Trinidad d'après .T. W. Fev\ kes, The aborigines of Porto-Rico .
figures humaines, sculptées dans la pierre et que Ton suppose repré-
senter des zemis.
Ces idoles sont de formes et de dimensions très variables, depuis
le bijou de quelques centimètres jusqu'à la statue qui égale presque
la taille d'un homme. Les figures représentent le plus souvent des
hommes ou des femmes, mais parfois aussi des animaux ' (fig-. 186).
Certaines de celles-ci ressemblent d'une façon frappante à celles que
Carl Bovallius a trouvées sur le sol du Nicaragua.
Parmi ces idoles, il en est dune forme tout à fait particulière aux
Antilles el. principalement, aux Antilles orientales. Ce sont des
pierres «jui rappellent un peu la forme des chapeaux bicornes de
1. On en trouvera une collection très complète dans .T. W. Fewkes, The
aborigines of Porto-Rico RE, vol. XXV).
52 I
LA CIVILISATION DES TAINOS
nos gendarmes, si ce n'est que la pointe supérieure est aiguë et
même effilée. Les deux extrémités sont, le plus souvent, ornées de
têtes, sculptées de la façon un peu Houe qui caractérise l'art déco-
ratif des Antilles (fig. 187). Ces idoles sont surtout abondantes à Porto-
Rico ; on en trouve aussi quelques-unes à Haïti et des échantillons
épars dans les Petites Antilles.
Fig. 18-
Pierres triangulaires, a, />. vues de profil; c, vue de face (d'après
J. W. Fewkes, The aborigines of Porto-Rico).
M. Fewkes, qui considère ces objets comme typiques de la civili-
sation de Porto-Rico, croit que les exemplaires trouvés dans les
Petites Antilles y furent transportés par les Caribes '.
Un autre produit du travail de la pierre très caractéristique
de Porto-Rico sont les colliers de pierre. Ces colliers, toujours
taillés dans un même bloc, sont de forme ovoïde, leur grand axe
étant d'environ 50 centimètres et leur petit axe de 35 à iO centi-
mètres. Ils sont de galbes différents à l'intérieur, et il est facile de
voir qu'ils sont confectionnés pour s'adapter aux deux côtés du
I. J. "\Y. Fewkes, The aborigines of Porto-Rico (RE, vol. XXV. p. 21 i .
LE TRAVAIL l>L LA l'ILHHE
525
corps humain : les uns devaient être passés sur l'épaule droite et
s'appliquer sur le côté droit du corps, les autres sur l'épaule gaucho.
L'épaisseur et le poids de ces objels sont très variables, mais tous
présentent le même galbe et la même forme. L'ornementation varie
seule; quelques-uns n'en portent aucune ; d'autres, au contraire, ont
Fi;; . 188. — Colliers de pierre de Porto-Rico (d'après J. VV. Fbwkes. The
aborigines of Porto-Rico).
leur partie supérieure richement ornée. La dispersion de ces objets
est à peu près la même que celle des idoles triangulaires signalées
ci-dessus (fîg. 188). Ils abondent à Porto-Rico, sont encore assez
souvent trouvés à Haïti, se rencontrent sporadiquement dans les
Petites Antilles et, en particulier, à la Guadeloupe, mais manquent
totalement dans les Grandes Antilles orientales (Cuba, Jamaïque,
Bahamas .
Certaines autres formes sont particulières à Porto-Rico et aux
Petites Antilles, ce sont des mollettes en pierre dont la partie supé-
rieure représente une tête humaine ou animale (fig. 189), des chaises
de pierre sculptée, des idoles en bois rassemblées au nombre de trois
sous un parasol (fig. 190) et surtout des metates en bois ou en pierre,
supportées sur trois ou quatre pieds et dont souvent la partie anté-
526
LA CIVILISATION DES TAINOï
rieure représente une tête d'animal et le bord est orné de méandres
et autres sujets décoratifs (fig. 191).
Or toutes ces formes de l'industrie de la pierre se retrouvent dans
la partie du Nicaragua où eurent lieu les fouilles de Velasco, de
MM. IIartman et Lehmann, dans la péninsule de Nicoya, habitée
par les Gûetares. Il paraît donc assez naturel de penser que la civi-
lisation des Chibchas se répandit sur les Petites Antilles et une partie
de Porto-Rico, à une époque antérieure à l'invasion des Caribes.
On a trouvé peu de poterie aux Antilles occidentales, exception
Fig. I8ï». — Molettes et pilons en pierre de Porto-Rico (d'après J.W. Fewkes,
The aboriffines of Porto-Rico).
faite de la Jamaïque. Mais à Porto-Rico, elle est assez abondante
ainsi que dans les Petites Antilles. La fig. 192 représente un vase
de Porto-Rico qui rappelle par sa facture certaines céramiques de
F Amérique du Sud.
On pourrait, en résumé, se représenter de la façon suivante la
préhistoire des Antilles : A l'origine une population dont les restes
nous sont peut-être conservés dans les squelettes à demi fossilisés
que l'on a trouvés à Cuba et dont les descendants auraient été les
Guacanabibes que trouva Colomb lorsqu'il foula pour la première
LE THAV.VII, Di: LA PIERRE
527
fois le sol de celle ile et les Tekestas de la Floride. Ensuite serait
venu, dans la partie orientale des Antilles, un Ilot d'immigrants, d'o-
Fig. 190. — Idole en bois sculpté, composée de trois personnages assis sous
mi parasol. Porto-Rico (d'après J. W.Fbwkes, The aboric/ines of Porto -Rico)
rigine vraisemblablement giïelare, qui se seraient établis sur les
Petites Antilles et une partie de Porto-Rico. Plus tard, ou peut-être
à la même époque, des populations sauvages de la côte orientale de
la Floride [Timukwas, Calusas) auraient envahi les Bahamas, les
régions côtières de Cuba et, peut-être, une partie de Haïti ; il est
douteux qu'ils aient pénétré plus loin : leur expansion dut être lente
et mise en échec par la grande invasion des Arawaks, vraisembla-
528
LA CIVILISATION DES TAINOS
blement venus de l'Amérique du Sud, qui s'établirent en maîtres
sur toute la superficie des Indes occidentales.
A en juger par la civilisation des Arawaks qui vivent encore
aujourd'hui en grand nombre sur le sol de l'Amérique du Sud, ces
nouveaux immigrants devaient être peu avancés dans les arts et les
techniques. Pourtant, les produits de l'industrie lithique que nous
trouvons aux Antilles sont d'une très grande perfection, ce qui nous
inclinerait à croire qu'ils doivent avoir beaucoup emprunté aux
Fia. 191
Metate en bois, à quatre pieds, des Iles Turques (d'après
O. T. Masox, The Laiimer collection) .
Gùetares qui, dans notre hypothèse, auraient peuplé une partie des
îles avant l'invasion des Arawaks.
Ces derniers, élèves — et élèves heureux — des Gùetares, déve-
loppèrent une civilisation particulière, pour autant dire tout à fait
inconnue, et succombèrent dans une partie de Taire qu'ils habi-
taient, sous les coups d'un peuple plus actif, plus entreprenant,
mais plus sauvage : les Garibes.
r.E TRAVAIL DE LA l'IERHl.
529
Fig. 192. — Poterie de Porto-Rico d'après J. W. Fbwkes, The aborigines of
Porlo-Rico).
Manuel d'archéologie américaine. 34
Fig. 193. —Carte montrant l'extension des peuples chibchas.
LIVRE II
LES PEUPLES CIVILISÉS DE L'AMÉRIQUE
PARTIE. — LES PEUPLES DE L'ISTHME DE
PANAMA, DE LA COLOMBIE ET DU PÉROU
CHAPITRE PREMIER
LES PEUPLES CHIBGHAS
Sommaire. — I. Les Chibchas. — IL La famille linguistique chibcha. — III. La
répartition des peuples chibchas.
§ I. — ■ Les Chibchas.
Les Chibchas, à l'époque de la conquête, habitaient le plateau
de Bogota. Ils parlaient une langue très nettement caractérisée,
qui nous est connue par plusieurs ouvrages anciens et dont l'étude
a conduit à étendre d'une façon très considérable le domaine des
peuples chibchas.
§ II. — La famille linguistique chibcha.
La famille des langues chibchas couvre l'un des plus vastes terri-
toires américains. M. Uhle, le premier, s'est préoccupé des affinités
que présentait la langue des habitants du plateau de Bogota avec
celles du reste de l'Amérique centrale et méridionale 1 . Il découvrit
des ressemblances entre le chibcha et les idiomes du nord de la
Colombie et de l'isthme de Panama, connus jusqu'alors sous le nom
1. Verwandschaften und Wanderungen der Tschibtschu, Berlin. 1890,
in-8.
532
LES PEUPLES CII1BCIIAS
d'idiomes talamanques. Brinton rangea clans la famille chibcha tous
les idiomes du nord de la Colombie, de l'isthme de Panama et du
Nicaragua '. Pins tard, Brinton crut retrouver des ressemblances
entre la langue des Mazatèques, qui habitent la partie nord-ouest
de la province d'Oajaca, et celle des peuples chibchas 2 .
Bref, jusqu'à ces dernières années, on considérait que les
peuples de langue chibcha occupaient une partie du Nicaragua,
tout le Costa-Rica, la république de Panama et la partie de la
Colombie- qui forme aujourd'hui les provinces de Magdalena,
Antioquia et Bogota.
Des recherches entreprises récemment par M. le D r Ri vit et
l'auteur de ce livre leur ont démontré que le groupe chibcha s'éten-
dait beaucoup plus vers le sud: il comprend, outre les territoires
ci-dessus indiqués, celui des Paez et des Coconucos, au sud-est
de la Colombie, sur la pente occidentale de la Cordillère, auprès
du volcan Puracé ; celui des Paniquitas, voisins au nord des pré-
cédents et celui des Barbacoas, en Equateur, sur les hautes rivières
Patia et Telembi et jusqu'à Guayaquil 3 .
§ III. — La répartition des peuples chibchas.
Ainsi constituée, la famille linguistique chibcha s'étend de 1"2' lat.
N. à 3° lat. S. Elle comprend les langues des peuples que l'on plaçait
autrefois dans les groupes linguistiques : Talamanque (composé des
tribus Ta.lama.nca, qui habitent les montagnes du Costa-Rica, Bribri,
Terraba, Tirihi, Cabecar, Tucurrique, Brunca, toutes situées sur le
territoire du Costa-Rica); Guatuso (indigènes aujourd'hui disparus,
qui vivaient sur le cours supérieur du rio Frio, aussi au Costa-Rica) ;
Guaymi (composé des tribus Guaymi, qui habitaient les deux
versants de la Cordillère de Yeragua, Mùoi, Murire, Validité) ;
Dorasque ou Changuina, qui occupaient la république de Panama,
depuis la lagune de Chiriqui et le rio Chagres jusqu'au rio Fon-
seca ; Cuna ou Darien, qui habitaient autour du golfe d'Uraba ;
1. Brinton, American Race, New- York, 1890.
2. Brinton, The Mazatec languagë {Proceedings of the American philosophi-
cal society, vol. LXV, Philadelphie, 1882, pp. 275-278). Le Mazatèque de Brin-
Ion paraît être une langue particulière, car il ne ressemble pas, même de loin,
aux vocabulaires de cette langue publiés ultérieurement. Aujourd'hui, on
incline à ranger cet idiome parmi les langues tzapotèques. Voir en particu
lier, F. Starr, Notes upon Ethnography of Southern-Mexico(PDAS,vo\. VIII).
3. H. B'euchat et P. Rivet, La famille linguistique chibcha {Le Musèon).
Louvain, 1910, pp. 1-0 i.
LA Klil'ARTITlON DES PEUPLES CIIIBCII AS
533
Aruak peuples de la Sierra Nevada de Santa-Marta, au nord de
la Colombie, près de la péninsule de Goajire), Chibchas, habi-
tants anciens du plateau de Bogota ; Paez-Paniquita (à l'ouest
et au centra de la Colombie, au sud des Chibchas, sur les rios
Magdalena, Cauca, Mira, Carare, etc.), Coconuco (au sud-est
de la Colombie, dans les montagnes entre la Magdalena et la
Cauca, aux sources des rios Puracé et Cauca) , Barhacoa (tribus
qui habitent à l'heure actuelle l'Equateur sur les hautes rivières
Telembi et Patia, et jusqu'à Guayaquil au sud) ( .
L'un des traits singuliers de cette immense famille linguistique,
c'est le groupement de ses dialectes. Les langues parlées aux
deux extrémités de l'aire sont celles qui se ressemblent le plus.
Les idiomes talamanques et ceux des Barbacoas ont entre eux
une parenté très étroite. Les autres langues se groupent d'après
leur situation, relativement à ces deux pôles de la famille chibcha :
les langues guaymi, guatuio, dorasque, ressemblent plus aux
idiomes talamanques, tandis que le paez, le coconuco, le paniquita,
ont des affinités étroites avec le groupe Barbacoa. Les langues
aruaks et le chibcha restent très isolés, les premières à cause
de leur situation géographique, le second en raison probablement
de son extrême évolution : langue d'un peuple relativement civi-
lise, elle possède des traits que n'ont aucun des autres idiomes.
Le cuna est trop mal connu, lexicologiquement et grammaticale-
ment, pour qu'il soit possible de déterminer sa position dans la
famille.
De ce groupement, on peut tirer quelques indications sur les
migrations de ces peuples. Il est très vraisemblable que les
Chibchas partirent de la partie du Nouveau Monde où l'isthme de
Panama se soude au continent sud-américain. De là, ils essaimèrent,
les uns vers le nord, les autres vers le sud. Les peuples allant au
sud s'étendirent sur un vaste territoire ; les uns trouvèrent, sur le
plateau de Bogota, les conditions nécessaires au développement
d'une civilisation assez élevée ; les autres, forcés de se réfugier
dans de hautes chaînes montagneuses, tels que les Aruaks, y trou-
vèrent c\e> conditions moins avantageuses ; d'autres encore, gênés
l. Autrefois, leur étendue fut probablement beaucoup plus grande vers le
nord : il est très vraisemblable qu'ils s'étendirent jusqu'aux sources de
l'Atrato et. dans l'est, jusqu'au cours supérieur du Maspa et du Napo. II. Beit-
chat et P. Rivet, Contribution à V étude des langues Colorado et Cayapâ (J AP,
nouv. série, tome IV. Paris, 1907. p. 60 .
534 LES PEUPLES CIIIBCIIAS
par la civilisation naissante de leurs voisins, rencontrant à l'ouest
des peuples d'affinités encore mystérieuses, les Chocos, lurent
contraints de se glisser dans les vallées malsaines de l'entre-sierra.
Là, quelques-unes des tribus migratrices purent se maintenir en
paix, escalader les pentes des montagnes et vivre tranquillement ;
les autres, et surtout les Barbacoas, se virent obligés, repoussés
qu'ils furent par les tribus plus civilisées du nord de l'Equateur
(Caraques, Quillasingas), de vivre dans les forêts malsaines qui
s'étendent à l'est de la Cordillère occidentale de l'Equateur, où sub-
sistent encore les restes de leurs tribus.
Au nord, les conditions furent moins favorables encore : les
émigrants (Talamanques, Guaymis) se heurtèrent aux popula-
tions mangues et furent obligés de vivre en sauvages dans les forets.
C'est, croyons-nous, la seule façon d'expliquer l'arrêt de dévelop-
pement des langues talamanques et barbacoas relativement aux
autres langues chibchas et la ressemblance que présentent entre
eux deux groupes linguistiques aussi distants.
CHAPITRE II
LES GUETARES DU GOSTA-RICA
Sommaïre. — I. Les Gûctares. — II. La religion. — III. La civilisation maté-
rielle. — IV. L'archéologie du pays des Gfietares.
§ I. — Les Gùe tares.
La majeure partie du Gosta-Rica était occupée à l'époque delà
conquête par des peuplades sauvages : Talamanques, Guatusos,
Bruncas. Des autres groupes, nous ne parlerons pas ici. Mais la
région nord-est de la république, celle qui touche au Nicaragua,
était peuplée en partie par les Mangues, apparentés aux Chapa-
nèques du Mexique et par une population plus civilisée appartenant
au groupe chibcha, les Gùetares. Ceux-ci occupaient la péninsule
située au nord de la baie de Nicoya, sur la côte du Pacifique et
s'étendaient dans Test jusqu'à la mer des Antilles.
Oviedo visita en 15*29 la péninsule de Nicoya; il nous a laissé un
tableau animé des mœurs et coutumes des Indiens de cette région.
Tout le pays était divisé en petites tribus, chacune sous la dépen-
dance d'un cacique. La forme du gouvernement ne différait pas
dans les diverses tribus, mais elle ne nous est pas décrite : l'auteur
se contente de nous dire que les messagers ou hérauts et les offi-
ciers de l'armée étaient des personnages considérables, que Ton
croyait toujours sur parole. Ils portaient à la main un éventail de
plumes.
§ II. — La religion.
I >c leur religion, nous savons peu de choses. Il y avait des temples
consacrés aux « idoles ». Ces idoles, très nombreuses et faites d'ar-
gile ou de bois, étaient renfermées dans de petites huttes, situées
dans la cour des temples; au milieu de cette cour était érigé un
tumulus sur lequel on faisait les sacrifices. A Nicoya, se célébraient
trois grandes fêtes, pendant lesquelles on faisait des sacrifices. Les
femmes se tenaient par la main et formaient le cercle autour du
tumulus sacrificiel et, à cinq ou six pas derrière elles, les hommes
536 LES GUETARES DU COSTA-RICA
formaient un autre cercle. Dans l'intervalle, des gens allaient et
venaient, donnant à boire aux danseurs et aux danseuses une sorte
de bière, brassée avec du maïs ; hommes et femmes exécutaient
des mouvements onduleux du corps et de la tête et buvaient sans
cesser de frapper des pieds. Cette danse durait quatre heures, ou
même plus, et s'accomplissait sur la place principale de Nicoya, en
face du grand temple, en présence du cacique et des principaux
chefs. Lorsqu'elle était terminée, la victime humaine était menée
au sommet du monticule ; on lui ouvrait le côté gauche, le cœur
était arraché et les premières gouttes de sang offertes au soleil.
Aussitôt après, la victime était décapitée sur une pierre; son sang
était offert aux idoles, et les prêtres en oignaient leurs faces et leurs
lèvres inférieures. Puis, les corps étaient précipités en bas du
tumulus et mangés. A la fin de la cérémonie, les femmes pous-
saient un grand cri et se sauvaient clans les bois pour se cacher.
Comme on le voit, les rites du sacrifice ressemblaient beaucoup
à ceux du Mexique 1 .
§ III. — La civilisation matérielle.
La civilisation matérielle des habitants du Costa-Rica, bien
qu'inférieure à celle des autres peuples de l'Amérique centrale,
était, toutefois, assez avancée.
Les hommes portaient une sorte de caleçon de coton. Les femmes
étaient vêtues de pagnes, également en coton, ornés de dessins
multicolores, et de chemises sans manches. Elles portaient les
cheveux relevés en chignon sur le front ou en deux touffes au-
dessus de chaque oreille.
Les Gùetares avaient des colliers de perles faites de coquilles
marines. Ils portaient aussi des « labrets » d'os ou d'or martelé qu'ils
enlevaient lorsqu'ils prenaient leurs repas. Ils se tatouaient les
bras de dessins représentant des animaux, principalement le jaguar.
Leur subsistance était, pour une grande part, fournie par la pêche
dans le golfe de Nicoya, sur lequel ils s'aventuraient dans des canots
ou sur des radeaux ; ils consommaient aussi en grande abondance les
coquilles marines et particulièrement les huîtres. Les Gùetares chas-
saient surtout le cerf et le pécari. C'étaient aussi de grands agricul-
teurs : maïs, cacao, tabac étaient cultivés. Le cacao servait à faire
1. Oviédo, Historiii yeneral de las Induis.
l'archéologie des guetares 537
mie boisson qu'on colorait en rouge avec les graines de Vachiote
[hixa oreUana) pour la faire ressembler à du sang-. Du maïs on
faisait une autre boisson qu'OviEDO décrit comme très forte, un peu
aigre, et ayant la couleur d'un bouillon de poule auquel on aurait
ajoute un ou deux jaunes d'œufs. Les Guetares en consommaient
beaucoup dans leurs fêtes, qui se terminaient par une ivresse g-éné-
rale.
Ils fumaient le tabac sous forme de cigares et voici comment
Oviedo décrit la façon de fumer : « Le cacique produisit une poignée
de rouleaux de tabac d'environ quatre pouces de long* et de l'épais-
seur d'un doigt, faits d'une certaine feuille roulée et attachée avec
des libres de cahuya. Ils cultivent le tabac avec grand soin à cause
de l'effet que produisent ses feuilles. Ils allument le rouleau à une
extrémité et le fument comme une pipe jusqu'à ce qu'il cesse de
brûler, ce qui peut durer un jour entier. De temps à autre, ils
mettent dans leur bouche l'extrémité du rouleau opposée à celle qui
est ail umée et inhalent la fumée pendant un moment, puis ils rejettent
celle-ci par la bouche et les narines Ils appellent ces feuilles
roulées yapoquete l . »
Les maisons étaient faites de perches et couvertes de feuilles
de palmier ; elles étaient meublées de sortes de petites banquettes
appelées duhos, qui servaient de sièges pendant le jour et de lits
pour la nuit.
<)viedo nous mentionne parmi les industries particulières aux
peuples de la péninsule de Nicoya la fabrication de la poterie. « Ils
faisaient des pots et des plats, des coupes, des vases et d'autres
vaisseaux, tous de belle forme, noirs comme du velours, très polis,
ayant le lustre du jais 2 . »
§ IV. — L'archéologie des Guetares.
Les fouilles archéologiques nous ont fourni des preuves de l'ha-
bileté des artisans guetares.
La première fouille fut faite en 1877, par le D l * Bransford ; des
tumulus de pierre et de terre, situés aux environs de Nicoya, lui
livrèrent quelques objets. Plus tard, un habitant du Costa-Hica,
Don Anastasio Alfaro, visita l'ancienne province de Guanacaste
1. Ce mot semble être d'origine aztèque et renfermer les éléments yetL
< tabac - et poca, « fumer ».
2. Oviedo, Historia gênerai de las Indias.
538 LES GUETARES DU COSTA-RICA
et fouilla, à son tour, un grand nombre de tumulus, formés de
coquilles de mer, véritables kjôkkenmôddings .
D'antres recherches furent faites, en 1895 par M. Ake Sjôgren,
ingénieur suédois résidant sur la côte du Pacifique, et en 1897,
M. V. Hartman, un autre Suédois, pratiqua des fouilles dans diverses
sépultures de la péninsule de Nicoya et des îles qui parsèment le
golfe du même nom. Les pièces qu'il découvrit sont aujourd'hui
au musée de Stockholm.
La collection la plus importante fut réunie par un ecclésiastique
de Costa-Rica, José Maria Velasco. Une partie des objets qu'il
avait trouvés fait partie des collections du Musée de San-José,
au Costa-Rica, tandis qu'une autre, dirigée sur les Étals-Unis, fut
achetée pour le « Carnegie Muséum » de Pittsburg, parles soins de
M. V. Hartman. Au cours d'un second voyage au Costa-Rica, en
1903, celui-ci lit dans les tumulus funéraires de Las Guacas, près de
la côte du Pacifique, des fouilles dont le produit fut également
transporté au « Carnegie Muséum ».
Si l'on compare les objets provenant du Costa-Rica septentrio-
nal, on remarque qu'ils présentent de notables variétés de forme et
d'ornementation suivant les régions. Partout on trouve des sculp-
tures en lave basaltique, metates ou moulins à maïs, soutenus par
trois pieds, pilons, objets cérémoniels,